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  • : Monique Oblin-Goalou
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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 13:26

Introduction

Pour lutter contre l’extrémisme et les pensées binaires de notre époque, le rejet du corps, de la poésie, de l’image, du discours, des études et lutter pour éviter à l’intelligence d’être séparée de la vie, un outil philosophique se trouve à notre disposition : les écrits du shaykh al–Ishrâq (c.a.d. le maître des lumières), Shihâboddîn Yahya Sohravardî.

Une première problématique doit être relevée. Si Sohravardî reconnait comme preuve de foi en Dieu les expériences visions et apparitions son objectif est de fonder en raison la présence de Dieu au monde. Sohravardi, s’intéresse aux sciences et à tous ce qui fait les connaissances de son époque. La métaphore scientifique de son travail accompagne la métaphore naturelle, la métaphore littéraire mythique et poétique, la politique, l’outil philosophique, les anciennes sagesses religieuses, le Coran… Il fonde l’existence de l’homme en raison avec tous ses plis :

« …qu’il entreprenne à son tour les exercices spirituels et qu’il se mette à l’école des maîtres de la contemplation mystique… extase … de voir la Lumière qui effuse dans le monde Jabarût, et verra-t-il les anges du Malakût et les Lumières qu’ont contemplées Hermès et Platon, les flamboiements célestes, sources de la lumière de Gloire (khorra en avestique Xvarnah). C’est d’elle que nous informe Zoroastre. C’est vers elles qu’une extase entraîna le souverain véridique, le bienheureux Kay Khosraw, qui en eut alors la vision directe »[1].

La sagesse de Zoroastre[2] est la recherche de la bonne pensée, Lumière nécessaire pour que les lumières qui en découlent puissent s’éveiller : « Non, je voudrais par elles (les lumières) provoquer un réveil. Les témoignages qui nous viennent des livres et ceux que nous tenons des propos des Anciens Sages sont innombrables »[3].

Le mouvement régulier et mathématique des sphères implique d’être géomètre pour prendre le chemin des mages de l’Ancien Iran: « […] dans leurs mouvements, dans les proportions de leurs mouvements, dans les oppositions de leurs astres et de leurs rapports, imitent les proportions existant entre les réalités spirituelles et entre les rayonnements des Lumières archangéliques »[4]. Les sphères ont des mouvements qui sont le moulage des intelligences célestes : « […] les astres progressent, au cours de leurs périodes et de leur cycles, en obéissant aux relations entre les Intelligences archangéliques, à celles du moins qu’il leur est possible d’imiter. Puis ils recommencent »[5].

En cela Sohravardi suit le conseil de Platon quand il écrit dans La République : « Mais ce qu’il faut examiner, c’est l’ensemble de la géométrie, dont la portée est plus considérable, de manière à voir si elle peut de quelque manière tendre vers ce but supérieur : parvenir à faire distinguer plus facilement la forme du bien »[6].

La connaissance de la géométrie se trouve liée à la recherche du bien. Or la bonne pensée est un des principaux soucis de Zoroastre : «

Sohravardî comme musulman ne nie rien de l’humanité, il pense la résurrection mais la dernière sphère y participe comme miroir qui permet de tourner l’âme vers Dieu. Elle est l’origine à partir de laquelle vont se déployer les autres ciels pour exprimer le spirituel. Tout de suite, il me semble important de préciser que la recherche de la sagesse ne s’oppose pas à la hiérarchie religieuse. L’intelligence se déploie dans le respect du rôle de l’imam : « Que nul ne conçoive l’ambition d’obtenir la connaissance des secrets de ce livre sans revenir auprès de la personne (shakhs), du khalife qui possède la science du Livre. »[7] Le livre avec un L majuscule veut dire le Coran (puisque Sohravardî est musulman). Dans le respect du Coran et des savoirs, de l’autorité de la hiérarchie religieuse, les méditations de la sagesse orientale sont possibles.

Pourquoi le thème des étoiles accompagne Sohravardî ? Quand la lumière du soleil s’éteint apparaissent les étoiles. Le système de Sohravardî n’est pas centré et les sphères multiples se répètent. Les influences célestes ont autant de centres que d’étoiles qui sont comme des mères. Ce sont les anges et archanges des hiérarchies célestes. Les signes lumineux de ces forces apparaissent la nuit.

Dans l’œuvre de Sohravardî, l’existence au monde de l’homme entier se tourne vers la divinité. Pour cela, il crée une sagesse qui va constituer un existentialisme spirituel. Comment faire les liens entre les différents plis de notre humanité. Sohravardî offre des clés à la rhétorique, et des richesses pour la poésie, du pain pour la liturgie. Pour nous écrivains, rédacteurs, enseignants… ce sont des richesses qui permettent d’entrer dans la relation à l’autre, l’incitation à la réflexion en respectant ses origines.

Comme un miroir, l’intelligence a une dimension charnelle qui participe de la divinité, dans l’œuvre de Sohravardî. Les écrits de Sohravardi concernent entre autres la formation des imams et des princes mais elle s’adresse à tous. Les femmes, les enfants et les malades y sont associés. Sohravardi s’intéresse à la religion mazdéenne pour cultiver une certaine aura de la personne appelée à parler au peuple. La deuxième problématique de l’œuvre de Sohravardi montre comment vivre les relations humaines en poète dans le respect et la liberté de l’humanité. La rhétorique relationnelle a pour prétention de ne négliger aucun pli de l’existence. Deux problématiques se dégagent celle des rencontres avec le spirituel dans des visions et celle de l’existentialisme et de pensées liées à la vie. Les fantômes se manifestent peut-être mais l’observation du quotidien et l’intelligence sont les premières et vraies manifestations de Dieu selon Zoroastre. Au XIIe siècle, une contemporaine de Sohravardi, Hildegarde de Bingen, écrit inspirée de ses visions. Ses recettes médicales, la musique qu’elle compose et ses conceptions de l’univers, la morale qu’elle défend, donnent une place spirituelle à l’humanité et prouvent que l’intelligence de la nature ne se dissocie pas de l’existence en Dieu. Elle rejoint l’intelligence des contemplations de Sohravardi. Deux problématiques se dégagent. Les lumières ne s’opposent pas à la raison. Elles l’éclairent dans un existentialisme spirituel. Les textes de Zoroastre modèrent par leur sagesse le désir de Sohravardi de sortir de son corps, son recours aux privations pour accéder aux lumières. La présence spirituelle se réalise dans la vertu selon Zoroastre et non dans la magie.

Les citations sont prises dans :

Le livre de Shihâboddine Yahyâ Sohravardî. L’archange empourpré, traduction d’Henry Corbin, Paris: Fayard, 1976.

Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Verdier, 1986, traduction Henry Corbin.

Hildegarde de Bingen, Scivias « Sache les voies » ou livre des visions, trad. Pierre Monat, Éditions du Cerf, 1996.

Jean Varenne, Zoroastre, Paris : Seghers, 1975.

I Le milieu intellectuel de la pensée de Sohrawardi

A La Sagesse orientale

1Quelques éléments de biographie de l’auteur, son projet philosophique :

Sohrawardi est né à Sohraward, en 549/1155[8], et il meurt à Alep, en 587/1191. Son nom est Sihab al-Din abul’-futuh Yahya B. Habas b. Amirak al-Suhrawardi. Il est parfois nommé al-Maqtul, en mémoire de sa mort violente par décapitation et pour dire en même temps qu’il n’est pas un témoin de la foi. Mais il est considéré rapidement comme un martyr. Certains se diront ses disciples et l’appelleront martyr. Ses commentateurs, comme Molla Sadra, le nommeront « Sahib al-Israq ». Et ce nom seul lui est resté.

Sohrawardi est célèbre pour ses discours en similitudes. Ses romans d’initiation permettent le dévoilement, accès à la connaissance, par des insinuations subtiles. Dans les Talwihat, l’allégorèse ne peut pas être systématique. L’interprétation est toujours à reprendre. L’intervention des motifs de l’épopée iranienne permet au « roman d’initiation » sohrawardien de se rattacher à une tradition littéraire. La mystique présente un autre motif qui sort de l’histoire et de la tradition et permet de prendre conscience de l’idée d’Orient et d’Occident spirituel dans l’œuvre d’Avicenne, des soufis[9] et de Sohravardi. Ce motif vient d’un poème d’Unsuri[10] (né en 441/1049). Ce motif est celui d’un « Archange couleur pourpre[11] » que l’on retrouve dans un récit de Sohrawardi[12]. Unsuri met deux couleurs, blanches et ténébreuses, aux deux ailes de Gabriel, rappelant le roman épopée d’amour mystique où la couleur rouge de l’Amant se joint à la couleur blanche de l’Aimé. L’Amant est l’Occident, ce qui nous rattache à la terre et au rouge (le sang de l’amant). Et la Lumière d’Orient est le blanc. Quand elle entre dans la terre, elle devient rouge. Le soleil se lève et le soleil se couche sur la terre, la fécondant chaque jour. De même, les archanges montent et descendent du ciel, sans fin. Ils sont la lumière qui nourrit la terre de nos âmes. Les anges conduisent nos âmes, sans fin, de l’Orient à l’Occident. Le terme d’Orient désigne les anges, « la lumière archangélique[13] ». La sagesse a donc un sens large qui désigne autant le cheminement vers le spirituel que le cheminement logique de raison et d’intelligence. L’Occident ne prend pas ici le sens de la raison, ni de l’intelligence, ni de la chair, mais celui du lieu de l’épiphanie. Et cette incarnation se fait dans tous les plis de l’humanité. Dans ce cas, le corps, la logique, autant que l’intuition, l’imagination… deviennent le lieu d’un ange. Or, au Moyen Âge, en Occident autant qu’en Orient, l’ange est le chemin qui nous conduit à la perfection. Il est comme lumière qui comble le lieu entre l’humanité et ses plis et la divinité. Ainsi, par les anges, les plis de la personne vont rayonner la présence de la Lumière comme une étoile. Il existe plusieurs courants gnostiques au deuxième siècle après J.C. Les textes de Sohravardi reprennent le thème gnostique[14] des âmes divines emprisonnées dans un corps matériel. Mais Sohravardi n’a pas pour fin d’épuiser le corps pour dévoiler l’âme mais au contraire de suggérer la vertu et le rayonnement de l’humanité pour qu’elle soit le miroir, conscience de la présence de Dieu au monde. La personne devient lumineuse comme l’étaient les prophètes ou sages mazdéens.

Sohravardî est né en 549/1155 dans une ville qui n’existe plus Sohravard. Elle se situait au nord-ouest de l’Iran près de la mer Caspienne. Les montagnes proches ont été des zones de résistance du mazdéisme. Après la conquête musulmane au IVe/Xe siècle le sentiment national iranien reste lié à la religion de Zoroastre.

Le Mazdéisme, religion iranienne doit son nom à son dieu principal Ahura-Mazda. Le livre sacré du mazdéisme est l ’Avesta. Le zoroastrisme est une réforme du mazdéisme et reste actuellement une religion pratiquée. Pour cette religion très ancienne peu de textes ont réussi à traverser les millénaires. Sohravardî en faisant référence aux noms des anciens anges qui l’animaient protège la mémoire de ces anciennes connaissances spirituelles qui constituent une part importante de sagesse et qui hélas sont persécutés et massacrés aujourd’hui encore. Les Yézidis font l’objet d’articles de Christophe Lamphalussy dans le journal La libre le 12 septembre 2014 par exemple ou plus poignant encore dans La Libre du 14 10 2014 L’Etat Islamique avoue livrer les jeunes Yézidies à l’esclavage. La religion zoroastriste porte le nom du réformateur Zoroastre. Zoroastre va faire passer le mazdéisme à une religion monothéiste. La sagesse du monothéisme intéresse Sohravardi. Les divinités secondaires deviennent des ciels entre le premier moteur qui enveloppe tout et l’homme. La beauté et la grandeur de Dieu, ses multiplicités, se réfléchissent et se transmettent dans l’espace tridimensionnel de l’esprit de Sohravardi.

2 L’influence manichéenne existait encore au XIIè siècle. Le Dênkart[15], le Skand Gumânîk Vicâr[16] paraissent pour s’opposer au manichéisme. Au début du IV/X siècle la littérature et le prosélytisme manichéen sont persécutés et l’Eglise de Mani abandonne Bagdad pour Samarkand. Les luttes entre mazdéisme et manichéisme avaient quitté la réfutation intellectuelle pour les armes et le sang. Le nombre de réfutations entre mazdéisme et manichéisme baissent au IVe siècle.

(Voici l’exemple d’une réfutation : "(Les chrétiens) disent que le Père, le Fils et l'Esprit sont trois "noms" qui ne sont ni séparés l'un de l'autre, ni antérieurs l'un par rapport à l'autre. Mais alors, si le Fils n'est pas moindre que le Père, étant en toute chose égal au Père, pourquoi leur donne-t-on des noms distincts ? Si c'est chose possible que trois égale un, il est certainement tout aussi possible que trois égale neuf et neuf égale trois, et on peut dire autant indéfiniment des autres nombres. En outre, si le Fils n'est pas moindre que le Père, c'est que le Père n'est pas plus que le Fils ; dans ces conditions doit-on dire que le Père procède du Fils ou que le Fils ne procède pas du Père ? Il est bien certain que tout ce qui procède d'un autre, qui est sa matière séminale, doit être moindre que celui-ci, qu'il s'agisse d'une relation dans le temps, ou d'une relation à l'origine. Si le Fils n'est pas moindre que le Père, c'est que la cause n'est ni antérieure, ni supérieure à l'effet ; on pourra dire que l'une et l'autre sont des Principes, que la créature n'est pas moindre que le créateur, et le créateur n'est pas plus que la créature : ce qui n'est pas tenir compte des définitions. En outre : si le Fils est, en toute chose, semblable au Père, c'est que le Père est aussi ignorant que le Fils, lequel ne connaissait pas l'heure de sa mort et de sa crucifixion avant qu'on ne l'eût pris pour le frapper de male mort, d'opprobre et d'horreur. Quand on lui demanda : "Quand sera le jour de la résurrection ?", il n'en savait rien et il répondit : "Cela nul ne le sait, sinon le Père" (Mt 24,36 ; Mc 13,32)".

Extrait de Skand Gumânîk Vicâr, la solution décisive des doutes, par P.J. de Menasce, Fribourg, 1945, pp 213-215) Je note cette réfutation mazdéenne du christianisme car les arguments sont maladroits : aucun langage ne peut saisir Dieu, comme toute personne ; la trinité ne s’inscrit pas dans le nominalisme ni dans un raisonnement analytique ; la paternité s’inscrit dans le progrès, dans l’effort pour avoir des enfants plus grands que soi ; Dieu ne s’inscrit pas dans le temps mais dans la liberté de l’amour. Cette critique permet de ressentir l’immensité de la responsabilité de nos actes envers nos enfants)

3 Le projet de Sohravardî est de « ressusciter les anges de l’ancienne Perse ». Il ne le fait pas dans le but de relancer le mazdéisme ; mais de voir dans la physique et dans l’étude des corps des émanations des anges célestes. Ce n’est que depuis l’époque classique du XVIII siècle que l’Occident pense la physique comme une science séparée. Le dévoilement spirituel passe par l’étude des arbres des palmiers[17]… Et les reflets sur les surfaces brillantes favorisent la rêverie et la méditation, le chant des oiseaux aux saisons de la reproduction symbolise la relation aux autres dans l’amour qui passe par le langage. Car l’amour ne concerne pas avant tout la sexualité mais toutes les nécessités de la vie associative, toute cette sagesse qui permet de vivre ensemble. Les modèles scientifiques deviennent des anges, des lieux d’intelligence. Les disciplines des sciences arabes se divisent selon al-Fârâbî (339/950) en « six branches : la science de la langue, la science de la logique, la science mathématique (où aux quatre disciplines classiques du quadrivium – arithmétique, géométrie, astronomie et musique – viennent s’ajouter la perspective et la science des poids et mesures, ainsi que l’algèbre et les mathématiques appliquées), la science naturelle ou physique, prolongée par la théologie naturelle ou métaphysique, et enfin la science morale et politique »[18]. L’enseignement de Sohravardi appartient à la théologie naturelle ou métaphysique. Henry Corbin emploiera le mot métaphysique et sera mal compris. Ce mot laisse entendre qu’il existe deux mondes. Or l’onthologie de Soravardi ne conçoit pas de séparation. Le monde matériel dévoile l’intelligence de la sagesse de Dieu qui se prolonge sans discontinuité dans toutes les sphères et ciels retenue parfois dans des formes en suspens. Les citadelles en suspens se réfléchissent dans les miroirs de l’intelligence, l’imagination. La « théologie naturelle » permet la connaissance de soi et des autres, de la nature qui sont les trois ensembles de signes de la divinité et ouvre les portes de la relation. Cette science peut se rapporter à la rhétorique, l’art du discours et a pour fin la politique et la morale nécessaires aux institutions humaines.

B Les modèles de Sohravardî

1 Les Récits

Artiste anonyme, Zodiaque du prince Iskandar-Sultan, Londres Wellcome library, London. Illustration du livre de Rarîd-ud Dîne Attar, Le cantique des oiseaux, éditions Diane de Selliers, 2014, site editionsdianedeselliers.com.

Le livre de l’Archange empourpré se présente sous forme de récits. Ces récits véhiculent une sagesse. La forme poétique du récit existe au Proche Orient avant Sohravardi et notamment chez Avicenne (X° siècle) Avicenne influence Sohravardî (XII°) sur l’importance de la connaissance de l’intelligence de soi et des autres.

L’ange de Tobie, du peintre Hossein Naqqâsh, École moghole, vers 1590, Musée Guimet, Paris.

L’éducation des princes comportait des récits qui permettaient de suivre les itinéraires nécessaires à la sagesse, et une pensée indépendante ayant son autonomie intellectuelle et spirituelle. La connaissance des points communs de la pensée, les « rêveries de la forge » selon l’expression de Gaston Bachelard, se faisait dans des contes symboliques. Pour Sohravardi les images ne sont pas communes anatomiquement mais appartenant aux sphères qui unissent la divinité à l’humanité. L’attraction entre les personnes se compare avec les forces qui régissent les astres, elle passe par la prise de conscience du spirituel. Ces modèles stellaires se reproduisent dans les relations car ils participent tous d’une même intelligence, celle de Dieu.

2 Intermédiaires et proximité

« Bien que les êtres intermédiaires soient plus proches de nous quant à leur causalité et par leurs positions médiatrices, cependant les plus éloignés de nous dans l’ordre de la causalité sont aussi les plus proches, à cause de la puissance de leur épiphanie (zohûr), si bien que le plus proche de tous est la Lumière des lumières. Ne vois-tu pas que s’il y a du noir et du blanc sur une même surface, la blancheur parait plus proche de nous, parce qu’elle est assortie à la manifestation ? Ainsi le Premier Être est à la fois en la plus haute des hauteurs et en la proximité la plus proche. Gloire soit à celui qui est le plus lointain de tous les lointains en raison de la hauteur de son rang, et le plus proche de tous les proches en raison de sa Lumière omniprésente et d’une puissance infinie »[19].

La démarche de Sohravardi se différencie de celle d’Avicenne dans son souci de prise de conscience du spirituel. Il n’y a pas de discontinuité entre les Intellect agent, l’intellect et la divinité dans l’œuvre de Sohravardî. Dans l’emboitement des ciels et leurs interférences sur l’existence quotidienne, Dieu prolonge sa présence jusque dans les plus humbles parties de la vie, comme la lumière ondule entre lumière et nuit sagesse et beauté. Entre les tours de nos constructions intellectuelles, la sagesse de Dieu descend jusqu’au sol[20]. Même sans instruction, la sagesse éclaire le cœur. Les liaisons les plus longues sont les plus riches en énergie comme dans la théorie des cordes, comme dans l’hermétisme. L’idée de la proximité de Dieu, de sa relation à l’homme la plus intense se fait sans intermédiaires. Le plus lointain comme premier Être est aussi le plus proche en raison de l’intensité de sa lumière comme le blanc est la plus lumineuse des couleurs en raison de la richesse des longueurs d’onde qui la compose.

3 Le modèle des ciels

Sohravardi reprend les ciels multiples d’Aristote de la tradition des péripatéticiens[21] que l’on retrouve avant lui dans l’œuvre d’Avicenne.

« Il était une fois un lapidaire qui possédait une pierre précieuse. Il voulut exercer sur elle son art. De ce joyau, il fit un bol, quelque chose comme une sphère. Du surplus qu’il avait extrait de la pierre précieuse pour tailler le premier bol, il fit de même, à l’intérieur du premier bol, un autre bol. A son tour, du surplus qu’il avait extrait pour tailler le second bol, il fit un troisième, ainsi de suite jusqu’à neuf bols. Après cela, des copeaux de ces bols (successivement taillés) il fit un joyau et l’inséra entre deux robes. De l’étoffe de ces deux robes, une pièce n’avait aucune couleur tandis qu’une autre inclinait quelque peu vers la blancheur. Il fixa ce joyau au milieu du bol. Puis il donna de l’éclat au premier bol. Sur le second bol il peignit un grand nombre d’oranges et disposa sur celles-ci de l’or. Sur le troisième et le quatrième bol et ainsi de suite jusqu’au neuvième, il peignit sur chacun une orange. Après cela il jeta ce bol orné au tournage ; le bol tournait de gauche vers la droite, tandis que les oranges qui étaient sur chaque bol tournaient de la droite vers la gauche, de sorte que si quelqu’un regardait par le milieu du neuvième bol pour voir le premier bol, il penserait qu’il s’agit d’un seul et même bol, et que toutes les oranges ont été peintes sur un seul et même bol. »[22]

Les bols sont transparents et ils seraient appelés de nos jours orbites. Ils sont donc invisibles comme les orbites stellaires. Le bijou qu’il insère entre deux robes correspond à l’homme vêtu d’esprit(les ciels) et de chair. Les neuf bols sont les sept planètes du système solaire et leur ciel qui correspond en astronomie contemporaine à l’orbite, plus l’orbite de l’étoile Soleil et le neuvième bol est la voute céleste de l’ensemble des galaxies qui ne tournent pas dans le même sens, les signes du zodiac.

Les voiles sur lesquels se projettent la divinité (les bols peints) constituent les preuves de cette présence. Les éons d’or viennent éclairer l’ombre en corpuscules et en divinités présences au milieu du monde. Le modèle d’une création non centrée de l’Univers chez Sohravardî s’oppose au modèle centré des ciels multiples tel que le décrivent Aristote et Avicenne. Les écrits de Sohravardî décrivent de multiples mères qui sont autant d’étoiles et influencent l’existence. Alors que la voute céleste du monde sensible s’arrêtait à la Lune pour Aristote et Avicenne, chez Sohravardî le monde de la matière va jusqu’au 9° ciel sur lequel se projette la pensée spirituelle.

« Les péripatéticiens ne reconnaissent pas les illuminations comme la cause de la multiplicité des proportions lumineuses. La vérité est que les mouvements des astres, vue la multiplicité de leurs états, n’existent que répondant aux proportions d’irradiations et de lumières qui préexistent dans les Aimés… »[23]. La découverte des lois de l’attraction, de la gravité, des forces qui régissent les masses dans le vide n’ont pas encore été posées mais Sohravardi en a l’intuition. Il fait de l’attraction gravitationnelle l’amour en vérité et en métaphore. L’amour se fait donc domination comme dans le mouvement des planètes autour des étoiles.

Le mouvement des astres ne décrit pas un cercle dans la mesure où il subit l’influence de planètes ou d’autres astres. Il décrit des ellipses. D’où la présence de plusieurs centres de gravité. Les ciels se limitent au nombre de dix dans l’œuvre d’Avicenne comme si les lumières étaient moins complexes que le monde sensible.

Sohravardi décrit l’intelligence avec les sphères multiples d’Aristote[24] et le modèle des ombres dans la grotte de Platon.

« Cependant la secte des Péripatéticiens reconnait les merveilles de l’ordonnance dans les barzakhs. Et pourtant, ils limitent le nombre des intelligences à dix […] Mais, tout cela est faux. […] les merveilles des relations [intellectives], se présentent avec une complexité qui dépasse ce qu’elle est dans le monde des Ténèbres ; celui-ci, plutôt, en est l’ombre »[25].

Cette phrase est intéressante car le monde physique devient une projection une ombre. Il a perdu ses n dimensions pour n’être plus qu’à trois dimensions. Nous sommes dans la fameuse grotte de Platon, la grotte étoilée où les choses se projettent sur la paroi de la grotte de trois on passe à deux. Mais Platon, comme nous, ne considère pas le nb de dimensions mais la projection. La projection constitue l’interface entre l’âme et l’existence dans un prolongement un peu comme un vêtement fait partie de nous. L’âme se conçoit comme une enveloppe extérieure.

« il faut donc que ce corps qui entoure, qui est indivisible, simple, homogène, soit quelque chose dont on peut supposer les parties que par la pensée, et dont il ne peut… Tout ce qui s’en trouve proche, cela sera le haut. Inversement, ce qui est le plus en bas n’est ailleurs qu’à la limite extrême de l’éloignement par rapport à elle, c'est-à-dire le centre. Voilà donc ce qu’il en est du corps enveloppant »[26] Sohravardi prend un objet de la raison, l’enveloppe, comme modèle pour exposer sa pensée.

Description figure 4

Hildegarde de Bingen, Liber divinorumoperum, Codex latinus 1942(vers 1230), Lucques, Bibliothèque d’Etat (vision 4, fol. 38).

Au Moyen-Âge la terre était considérée comme ronde.

4 L’influence manichéenne, modèle du jour et de la nuit :

Les manichéens pensent le monde comme Lumière et ombres. Ils sont une influence de Sohravardi.

Éon, terme manichéen issu du mazdéisme, désigne la sagesse et la perfection, les saints. Pour les Mazdéens, l’éon sert à désigner l’atome spirituel par similitude avec l’atome de la matière. Les Éons constituent l’émanation du bon présent dans chaque atome de matière. Le sens manichéen ne s’oppose pas au sens mazdéen d’émanation primitive de la lumière

Notre capacité logique, notre capacité inventive ou d’intelligence… construisent des ombres projetées sur la grotte de notre humanité entre ces ombres passe la lumière amoureuse de Dieu les éons qui découpent l’ombre. L’objectif consiste à sortir de la grotte et de la projection. Mais la prise de conscience passe par les projections. La silhouette de nos villes spirituelles se détache entre la lumière des éons :

Éons

Parcelles de lumière

Pluie de lumière

Éons, atomes

Présence dans les rayons solaire

Les mouvements d’énergie dansent,

S’accrochent à la matière

Subtile qui souffre et qui pense

Infime, vole dans l’éther.

De ma lumière, je me souviens.

Sur l’astre éteint éclipsé

La lumière repart et revient.

Larmes et Désirs, sombre Gypse

La matière géométrise l’ombre.

Âme oubliée, enfant perdu

Bancs de sable côtoient l’archonte[27]

Le chant aux rythmes ardus.

Intelligence aux larmes luminaires,

Transpercée, gouttes douloureuses

Chérubins gouttes numineuses

Larmes reflets de terre et d’air.

Étincelles portes du ciel, présence des éons

Détourné du chagrin pour la connaissance

Regard vers le jardin parcelle de faïence,

Éons lucioles dans l’azur en tourbillon.

5 Le lien entre le système géo centré et l’intuition de la relativité de Sohravardi

Avant la prise de conscience des référentiels par Galilée, l’interprétation occidentale d’Aristote fait de Dieu le premier moteur des dix ciels qui éloignent l’homme de la divinité.

Fig. 1 Système de Ptolémée la terre est au centre. La connaissance de Dieu passe par l’étude des différents ciels du monde physique, des étoiles et par analogie de l’intelligence. Les anges sont comme les étoiles et peut-être sont-ils assimilables aux étoiles. Le repaire serait le lieu de l’observation.

Fig 2 Cette analogie est-elle possible avec le système de Nicolas de Cuse (1401-1464) tel qu’il a été interprété ? Pour Nicolas de Cues le centre du monde est partout. Dieu est partout. Le soleil avait mis du désordre dans notre perception du monde. Le soleil n’est pas Dieu. L’erreur des Égyptiens d’avoir eu une vision du monde avec pour origine le soleil. Le monde Égyptien n’est pas centré sur l’observateur. Cela n’est pas une erreur à condition de ne pas faire du soleil l’origine de la divinité mais seulement l’origine de la réflexion sur la nature. Cette erreur a conduit à l’animisme Égyptien. Or L’occident avec le système non géo centré de N. de Cuse (Nicolas Krebs, 1401-1464)[28] ouvre la voie scientifique au système de Nicolas Copernic (1473-1543) qui est une dérive malheureuse de l’intuition de Nicolas de Cuse, l’héliocentrisme. Galilée ou Galiléo Galilei (1564-1642) de son vrai nom adopte l’héliocentrisme. Apparait la notion d’espace galiléen en hommage à Galilée. L’espace galiléen est animé d’un mouvement rectiligne uniforme. Il est homogène et isotrope structure et homogénéité restent les même quelque soit l’orientation observée. Un système non homogène, par exemple les variations d’indice de l’eau pour la lumière comme pour le son, implique la prise en compte de points et lignes remarquables ou surfaces limites remarquables où la propagation change, où des phénomènes de réflexion entrent en jeux. Alors le système n’est plus galiléen.

La courbure non sphérique des orbites des astres que Sohravardi appelle ciels va lui suggérer l’influence d’autres mondes sur les hommes. La pensée de Sohravardi observe le système géo centré dans la mesure où il sert de modèle au rapport des hommes dans l’univers. C’est à partir de l’homme qu’il pense le monde. Et pour l’observateur aujourd’hui encore l’univers nous est accessible depuis la terre. L’outil de Ptolémée et les systèmes géo centrés ne sont pas obsolètes depuis l’invention de la relativité. Les décentrements que l’intelligence opère pour décrire les objets du monde permettent ensuite de revenir à l’humanité plus riche de savoirs. Cette démarche correspond au voyage des oiseaux : la capacité de se déplacer en esprit, de se mettre à la place des autres ou de penser le monde depuis d’autres points de vue pour ensuite revenir à soi plus riche. Voir le monde depuis le ciel, comme un oiseau, de plus loin, de plus haut…

La notion de relativité existait au Moyen-âge dans les écrits de Sohravardi : dans Un jour avec un groupe de soufis[29], il prend l’image de la variation du référentiel pour expliquer les différentes positions des observateurs. Le ciel est fait de la conjonction de plusieurs mouvements. Il prend un mobile, comme une boule, et un milieu mouvant, la planche que l’on tire. La boule a un mouvement inverse à celui de la planche. Et suivant la place d’observation, suivant le référentiel l’observation ne sera pas la même.

6 Le modèle de l’hermétisme

L’ange

L’hermétisme[30] ne se veut pas abscond mais messager. Hermès, comme messager des dieux, apporte la sagesse dans l’existence poétique. Vivre en poète permet tout simplement de vivre sans que les dieux ne soient séparés des hommes.

« On suspendait à un astre toute une hiérarchie d’êtres, depuis l’ange jusqu’au minéral, dont les propriétés étaient censées en rapport, en sympathie avec cet astre. Le savant qui connaissait ces séries était évidement le maître de la nature. »[31]

La théorie des cordes semble s’inspirer de l’hermétisme. Ce qui n’est certainement pas vrai mais montre que l’observation en sciences humaine rejoint l’observation et les modèle scientifiques.

Le barzakh

Pour simplifier, on peut considérer deux formes de l’hermétisme, l’hermétisme savant optimiste, l’hermétisme savant pessimiste. L’optimiste montre un dieu démiurge du monde, le monde est un ordre qui conduit à l’adoration d’un Dieu démiurge. L’hermétisme pessimiste voit le monde comme mauvais en désordre. Dieu n’en est pas le démiurge. Dieu sera au dessus du monde hypercosmique. Il est donc important de fuir la matière. Sohravardi n’est pas hermétiste mais sa pensée s’en inspire. On trouve les deux tendances dans l’œuvre de Sohravardî : d’une part un retour à l’animisme qui ne sépare pas Dieu du monde, un éloignement de Dieu mais avec les anges comme intermédiaires et mères des choses. Sohravardî trouve dans l’ordre du monde et des étoiles des reflets de la face de Dieu ce sont les barzakhs. La contemplation du monde conduit à Dieu. Ses propos pessimistes sur le corps et la matière permettent à l’intelligence de dominer l’esprit et en être les « vertus ». Le corps est une prison pour Sohravardi :

« Je suis retenu prisonnier dans le pays d’Occident… J’ai sangloté, j’ai imploré, j’ai soupiré de regret sur cette séparation. »[32]

Poème Barzakhs :

L’existence s’agrandit en se tournant vers la lumière

Les lumières enveloppent et se répondent

Tournées vers l’Un, croisées vers l’Autre.

Les beautés de sagesse sont figées dans les ciels.

Elles sont toutes dépendantes de la première Sagesse

Mais, dans leur ciel, indépendantes

Depuis l’Un, elles sont lumineuses planètes car l’Un les éclaire

Depuis les lumières plus éloignées, elles sont sombres.

Bancs de sables entre deux milieux la mer profonde et la terre

Elles annoncent la terre et le retour espéré

Rencontre dans la lumière parfaite de l’Un.

Ces présences d’ombre balisent le chemin de la sagesse

Et Sohravardi les appelle des barzakhs en imaginal d’étoiles.

Les barzakhs forment une échelle qui permet de se mettre en présence de Dieu, de la Vérité. Cette échelle intensifie l’existence, l’éclaire progressivement.

L’imaginal

Qu’est-ce que l’imaginal : l’imaginal avec la figure de « l’iconal » montrent les vertus du monde dont la face s’éclaire quand elles sont tournées vers Dieu. L’imaginal correspond à la lumière de la nature et de la matière. L’icônal montre à la présence de Dieu dans l’humanité. Ces deux figures littéraires ouvrent les portes de la présence de Dieu en sagesse, de la joie en Dieu en amour. L’imaginal et l’iconal sont des signes-reflets de la divinité dans la matière : « Il est en premier lieu l’apparent. Il est en second lieu l’intérieur, Il est en troisième lieu le signe. (voici les cercles) »[33]. L’apparent conduit à l’Indicible.

C Nous allons faire un peu de philosophie :

Philosophie et sagesse passent par la poésie dans la pensée orientale et iranienne. La sagesse ne se conçoit que dans le quotidien de l’existence. La discipline de « théologie naturelle »[34] fait référence à la vie. L’intelligence et la vie se rencontrent dans le regard du poète qui sait voir le merveilleux et la souffrance. La « théologie naturelle » ne se conçoit pas dans une ontologie mais dans l’ontique[35]. La poésie investit l’existence dans le devenir pensant de Martin Heidegger. La poésie ne se constitue pas d’attributs mais d’actes d’existence dans l’usage du verbe « ser » portugais qui pourrait se traduire par exister. Le verbe « estar » désigne l’essence. L’existence, le travail permettent d’élargir les limites des matières de l’existence.

Les ponts aux ânes sont des méthodes expérimentales qui permettent d’éviter les langages et leurs formalismes. La philosophie et la poésie peuvent servir d’outil pour entrer dans le mode de penser oriental sans en connaître la langue. L’être humain ne peut pas connaître toutes les langues de la terre. Donc monter sur le dos d’un âne évite bien des fatigues. Le pont aux ânes de la philosophie est aussi un moyen de penser la science sans entrer dans des langages mathématiques lourds. Le triangle isocèle est connu dans Le livre des éléments d’Euclide comme un pont aux ânes pour relever des mesures :

Le Pont-aux-ânes

Sur le portrait de Fra Luca Pacioli[36]

Par Jacopo de Barbari, le moine lit

Le livre des éléments d’Euclide

Qui de l’enseignement se fait guide

Sur l’ardoise un triangle isocèle[37]

Le pont-aux-âne le secret qu’il recèle

N’a pas besoin d’explications

Mais de juste une description

La définition énonce une idée maligne

Le triangle qui a deux jambes égales

A donc un axe de symétrie autour de la ligne.

La bissectrice coupe la base en semblables.

Sans instrument de mesure,

Sans savoir lire les chiffres bien sûr,

Avec un compas à pointes en finesse,

Il est possible de reporter les distances

Et de déterminer les deux points,

Par lesquels faire passer avec soin,

La ligne perpendiculaire au segment

Le croisant en son milieu précisément.

L’énoncé d’Euclide montre ainsi,

Que sans savoir lire ou compter,

Pour trouver le milieu d’un segment,

Les ânes passent l’obstacle facilement.

Le pont aux ânes permet à la pensée,

Dans certaines exceptions,

Et situations de complexité, de se passer

De l’écriture, et de vivre d’intuition

Mais cette nourriture vite, ne suffit plus

Pour calculer et construire des temples,

Des langages, pour décrire l’objet élu

Pour le partage de ce que l’on contemple…

A dos d’âne, le possible

Rend les partages accessibles

Avec la reconnaissance

De toutes intelligences.

La philosophie permet ainsi d’entrer

Dans les pensées des peuples avec leurs bagages.

Et leurs motifs, sans connaître leurs langages

Sagesse et devenirs se trouvent éclairés

Les nombreux modèles ainsi découverts

Sont des outils pour ouvrir l’univers.

Ils servent les rencontres de hasard,

Évitent dragons, Léviathans bizarres.

Après cet aparté sur le pont aux ânes, revenons à la pensée orientale.

La pensée orientale fait de l’existence une phénoménologie de la divinité (la divinité de l’humanité). La divinité est le premier moteur mais le tout et les choses forment l’Être en général les sphères de la surexistence ou de l’ex-sistéré (se tenir debout). C’est-à-dire que Dieu se compare à une enveloppe. « Il n’est rien qui puisse provenir du réel, si n’existe à fortiori l’être plus éminent immédiatement supérieur »[38].

Le devenir s’inscrit à même la pensée de l’être dans la pensée orientale de Sohravardi. L’existentialisme oriental montre le dévoilement de l’Origine dans le sens de première Intelligence. La première Intelligence se répand dans les sphères sans discontinuité. Par le regard de l’homme, la contemplation, l’intelligence de l’homme participe de toutes les sphères du plérome archangélique jusqu’à la divinité dans ce qu’elle se fait appeler première. Le regard de l’homme permet un dévoilement.

Le devenir dans l’instant présent constitue alors la dynamique originelle de la présence de Dieu.

La relation passe par la Lettre. La Lettre, point remarquable de la relation, sème des graines en nous en un acte incitatif. La figure poétique va travailler et exister en nous. La notion d’existence (Al-Wojûd) va jusqu’à se faire présence (hodûr). L’acte d’être, l’acte d’exister, explique Henry Corbin, n’est pas substantif (ens), ni non plus la forme infinitive être (latin esse). L’acte d’être est à chercher dans la forme impérative « Soit » (esto en latin et non pas fiat). Pour Mollâ Sadrâ Shîrâzî, le « Verbe Esprit » éclot perpétuellement dans le phénomène du Livre saint révélé. Viennent alors la lettre comme apparence, la lettre énoncée et, le sens vrai spirituel. Le « Soit » jaillit dans la lecture de la Lettre. Cette problématique est celle du prophétisme dans la philosophie shî’ite.

Au cœur de la substance de l’organe, la volonté du « soit » donne existence et les efface tous deux (la substance et l’organe). La substance n’est pas détruite mais voilée, en retrait. Les fourmis se retirent devant le char de Salomon. « Que les fourmis qui sont les sens externes et les sens internes, se maintiennent fermement chacune à sa place ; elles demeureront saines et sauves sous l’assaut de l’armée de l’Amour et aucun désordre n’atteindra le cerveau. »[39]

L’Esprit domine la chair et la sensibilité, l’intelligence, l’imagination…

L’enjeu dévoile la présence de l’Être dans ses renaissances cycliques, ses « palingénésies[40] ».

Entre « Al-wojûd » l’essence et « mawjûd » l’action ou l’existence se trouve un rapport de dévoilement, une possibilité, qui n’est pas un retour, de reconnaitre la présence de l’Origine c.a.d. le premier Ciel pour reprendre le modèle Aristotélicien des ciels[41]. Il ne s’agit pas d’un retour mais de travailler à montrer la vérité, la lumière, la sagesse, la connaissance la présence du premier ciel…

Le retour à l’Origine agit comme entrée dans la Lumière. L’essence se trouve dans les limites de la grotte. Sur le mur de la grotte se découpent les signes qui annoncent les matières de la substance où repousser les limites de la connaissance.

Conclusion :

Les relations humaines se vivent en poète dans le respect et la liberté de l’humanité. La rhétorique relationnelle a pour prétention de ne négliger aucun pli de l’existence. L’œuvre de Sohravardi propose un existentialisme, l’existentialisme oriental. Ce n’est pas un épuisement gnostique mais, le souci de développer les relations humaines dans toutes leurs richesses et libertés.

Sohravardî reconnait les visions témoins de la présence de Dieu mais il démontre l’importance de reconnaitre Dieu en raison. Sohravardi, les connaissances de son époque viennent enrichir l’heuristique de ses discours. Il reconnait l’importance d’avoir une rhétorique inspirée du monde sensible et vivant. La métaphore scientifique, mythique, naturelle en sont les instruments … La connaissance de l’autre, la relation passent par la louange et la joie de vivre.

La lumière blanche en se mélangeant à la terre devient rouge. L’Orient se décompose en multiplicités, autant de liens entre le spirituel et le sensible reproduisant l’image de l’échelle de Jacob. La conscience entre spirituel et présences ne néglige aucune dimension de l’humanité. Le terme d’Orient désigne les anges, « la lumière archangélique[42] ». L’Orient comme Sagesse, Amour, Lumière entre dans l’humanité. L’Occident accueille en raison, intelligence, imagination…la sagesse. Cette épiphanie se réalise dans tous les plis e l’humanité. Dans ce cas, la logique, autant que l’intuition, l’imagination ou autres deviennent le lieu d’un ange. L’ange, au Moyen-âge a le sens de perfection, de vocation. Il indique le chemin où Dieu veut nous placer. Le respect de la lumière ou Xavarna de ceux qui nous entourent reconnait leur liberté et la présence de la divinité en eux.

La proximité de Dieu : « Le plus lointain de tous les lointains comme premier Être est celui aussi le plus proche en raison de sa Lumière omniprésente et d’une puissance infinie »[43]. La présence de Dieu dans le travail, les relations humaines, la rhétorique, l’heuristique… ne s’oppose pas à la simplicité de la présence de Dieu.

Les ciels multiples s’emboitent n’oubliant aucune partie de la création dans la sagesse. Mais, entre nos constructions intellectuelles, la sagesse de Dieu descend jusqu’au sol[44]. L’instruction et la connaissance, l’expérience douloureuse ne sont pas nécessaires. Les liaisons les plus longues sont les plus riches en énergie, comme dans la théorie des cordes, comme dans l’hermétisme. Dieu est présent à chacun au-delà de sa capacité existentielle même s’il est important de développer ses dons, de mettre de l’huile dans sa lampe. Imposer des souffrances à ses frères pour les faire grandir provoque la colère de Dieu : « Malheur à vous, docteurs de la loi parce que vous avez enlevé la clef de la connaissance ; vous n’êtes pas entrés vous-mêmes ; et vous avez empêché d’entrer ceux qui le voulaient. » Luc 11 52. La simplicité de l’Avesta de Zoroastre permet de retrouver cet esprit d’un Dieu pour tous.

Il existe deux relations dans le spirituel. La présence de la divinité dans l’amour et la contemplation des lumières de notre humanité à tourner vers l’origine pour en recevoir la sagesse et permettre son épiphanie.

[1] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Verdier, 1986, p. 153.

[2] Zoroastre : prophète fondateur du zoroastrisme, né dans l’actuel Iran. La période de sa vie est inconnue. Il aurait existé au VI° ou VIIe siècle avant J.C. Mais, actuellement on estime ces dates entre le XIe et le XVe siècle !

[3] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Verdier, 1986, p. 155-156.

[4] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Verdier, 1986, p. 167.

[5] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Verdier, 1986, p. 168.

[6] Platon, La République, Paris : Flammarion, 2002, VII, 526 d, 526 e, p. 377.

[7] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Verdier, 1986, p. 232.

[8] Les dates sont en calendrier hégirien et en calendrier grégorien. Le calendrier hégirien des musulmans se fonde sur les douze mois lunaires. Il compte 354 ou 355 jours pour une année. L’année solaire, par comparaison, compte environ 11 jours de plus. Le calendrier grégorien se réfère à l’année solaire.

[9] Le monachisme n’existe pas en islam. Mais il existe des soufis qui font vœu de pauvreté et consacrent leur vie à la prière selon le principe du Coran : « Fais preuve de patience en [ restant ] avec ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir… » Coran sourate XVIII de la caverne, verset 28. Ceux qui consacrent leur vie à Dieu ont un rôle de soutien dans la prière pour l’humanité. Ils encouragent, par leur exemple, à la fidélité à la prière. Mais tous les musulmans qui méditent la sagesse du prophète n’ont pas à vivre comme des soufis. Une vie de privations ne convient pas aux familles, aux travailleurs, aux étudiants, aux princes et rois ou chefs d’état… L’œuvre de Sohravardi s’adresse aux soufis mais aussi aux princes, aux imâms, aux femmes, aux enfants, aux malades et dans le respect de la place et des engagements de chacun.

[10] Abdul Qasim Hasan Unsuri Balkhi entre le 10° et le 11° siècle (mort en 1039 environ) poète perse qui serait né à Balkh aujourd’hui en Afghanistan. Il vivait à la cours du sultan Mahmud Ghaznavi.

[11] H. Corbin. Shihaboddin Yahya Sohravardî œuvres philosophiques et Mystiques, Traduction Henry Corbin Tome I, Prolégomènes p. IV.

[12] Sihabodine Sohravardi, L’archange empourpré, p 202-203.

[13] H. Corbin pour traduire Sohravardî qui lui aussi dans L’archange empourpré décrit les « puissances archangéliques » avec deux ailes : une aile pourpre et une aile lumineuse.

[14] Gnostique : Mouvement spirituel qui va influencer le manichéisme, le mandéisme, la Kabbale et l’hermétisme. Au deuxième siècle après Jésus Christ, il connait son apogée. dans les Ennéades II 9, Plotin écrit que les gnostiques sont « ceux qui disent que le démiurge de ce monde est mauvais et que le Cosmos est mauvais ». Plotin s’oppose aux gnostiques. Mais il partage avec eux beaucoup de leurs conseptions.

[15] Dênkart : signifie « actes de Religion » recueil de texte du zoroastrisme du X° siècle. Constitué de neuf livres. Les deux premiers ont disparus et une partie du troisième. Ces livres sont religieux et nationalistes. L’espérance d’un retour à l’Ancien Iran y est traduite. On trouve également une légende de Zoroastre. Les dialogues de Zoroastre avec Ohrmuzd ; l’Amesha Spenta Bahman : la bonne pensée dans l’Avesta Vohu Manah ; Le Khwarrah, dans l’Avesta Kavahem khareno (gloire divine ou royale) ; Les miracles qui ont suivi la mort de Zoroastre… Ce texte est écrit au moment où l’islam est en plein essor. Il tente d’assurer la défense du mazdéisme classique d’Ormazd et Ahriman. Ces textes influenceront Avicenne et Sohravardi.

[16] Skand Gumânîk Vicâr (X° siècle) : traduction, la solution décisive des doutes. Grand traité de la dernière période du mazdéisme. L’auteur démontre la supériorité du mazdéisme sur les autres religions. Les chapitres 11 et 12 attaquent le Coran, les chapitres 13 et 14 critiquent le judaïsme ; le 15 attaque le christianisme ; le 16 la manichéisme.

[17] La symbolique du palmier apparait dans le Coran 50 ; 9-11 / Coran ; 19 16-26 à propos de la Vierge Marie …

[18] Jacques Verger, Les sciences arabes en Occident au Moyen-Âge in Dominique Barthélémy & Michel Sot, colloque : L’islam au carrefour des civilisations médiévales, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2012, p. 188.

[19] Sohravardi, L’Archange empourpré, p. 52.

[20] Sohravardî, L’Archange Empourpré, Le livre des temples de lumière, p. 52

[21] Péripatéticiens : philosophes qui s’appuient sur la théorie des espèces inspirée d’Aristote. Les espèces sont des mères qui permettent d’expliquer le monde. Dans le cas de Sohravardi les espèces sont des anges qui projettent leurs ombres sur la grotte de notre humanité et ses plis, ses habitudes mémoires des actes issus de nos pensées.

[22] Shihâboddine Yahyâ Sohravardî. L’archange empourpré, traduction d’Henry Corbin, Paris: Fayard, 1976, 549 p, p. 370.

[23] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Verdier, 1986, p. 168.

[24] Aristote, Traité du ciel, II 12 et 13 ligne 15, Paris : Flammarion, 2004, p. 267 : « […] le milieu est ce qui est borné. Or l’enveloppant, c'est-à-dire la limite, est plus noble que ce qui est limité, car ce dernier est une matière, alors que l’autre est l’essence de la constitution ».

[25] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Verdier, 1986, p. 150.

[26] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Verdier, 1986, p. 123.

[27] Archontes : magistrats grecs qui dirigeaient la République. A prendre ici au sens des arcanes, des vertus qui soutiennent la liberté de la personne qu’elle soit morale ou physique.

[28] Nicolas de Cusa : influencé par la philosophie des sciences, Giordano Bruno et Descartes il a pour ami le Pape Pie II. Nicolas de Cues rompt avec le modèle aristotélicien de monde supra-lunaire et sub-lunaire. Le centre du monde est partout et la circonférence nulle part. Pour lui la huitième sphère n’est pas un maximum.

[29] Shihâboddine Yahyâ Sohravardî, L’archange empourpré, trad. Henry Corbin, Paris: Fayard, 1976, 549 p., p.368.

[30] Hermétisme : le dieu Hermès correspond au dieu Thot égyptien qui inventa l’écriture.

[31] A-J Festugière, Hermétisme et mystique païenne, p. 43.

[32] Sohravardî. Le récit de l’exil occidental, L’archange empourpré, Fayard, p. 279.

[33] Halladj, Le livre des Tawassines, Le Jardin du savoir, Editions du rocher, 1994, p. 95-97. Halladj reconnait l’importance des signes. Pourtant Halladj dit ne pas croire aux intermédiaires. Il existe plusieurs chemins vers la divinité. La relation à Dieu sans intermédiaire est la plus puissante mais Dieu veut que nous vivions dans notre ciel en respectant les hiérarchies célestes. Ce thème est celui de la chute d’Iblis l’ange qui n’a pas voulu s’incliner devant l’homme. Halladj préfère mourir que de contempler les créatures.

[34] « Théologie naturelle » : présentée dans le paragraphe A la sagesse orientale n° 3, ressusciter les sages de l’ancienne Perse.

[35] Ontique : désigne l’étant, l’acte d’exister. L’ontologie est la science de l’être.

[36] Jacopo de Barbari, Portrait de Fra Luca Pacioli, musée de Capodimonte, Naples.

[37] La définition du triangle isocèle appartient au premier livre des Éléments d’Euclide, définition numéro 25 : « Le triangle isocèle, celle qui a seulement deux cotés égaux. »

[38] Christian Jambet in henry Corbin traducteur de Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Paris : verdier, 1986, préface, p. 41-42.

[39] Sohravardî, L’archange empourpré, Henry Corbin, Paris : Fayard, p. 313.

[40] Henry Corbin. Philosophie prophétique et métaphysique de l’être, Actes du XIIIème congrès de Genève, 1966. Palingénésie : chez les stoïciens, retour périodique éternel des mêmes événements ; en didactique, renaissance des sociétés conçue comme source d’évolution et de perfectionnement. Ces retours sont des résurrections.

[41] L’équivocité du mot être en français a provoqué un mélange entre l’existence et l’essence.

[42] H. Corbin pour traduire Sohravardî qui lui aussi dans L’archange empourpré décrit les « puissances archangéliques » avec deux ailes : une aile pourpre et une aile lumineuse.

[43] Sohravardi, L’Archange Empourpré, Le livre des temples de lumière, p. 52.

[44] Sohravardî, L’Archange Empourpré, Le livre des temples de lumière, p. 52.

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Published by Monique Oblin-Goalou
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