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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 18:52

Qu’est-ce qui se cache derrière ce mot terrible, la procrastination ? J’ai découvert ce mot avec Linda Lê, écrivain prolixe qui fait référence à Fernando António Nogueira Pessoa à propos de sa tendance à la procrastination. « […] j’étais très douée pour la procrastination, j’aime beaucoup Pessoa »[1]. L’idée de procrastination a des origines dans la solitude, l’inaccessibilité des relations. Linda Lê associe la procrastination à la poésie, la fiction, le roman. Vivre dans les rêves des autres est une caractéristique et un danger des mondes numériques. Y a-t-il différentes façons de procrastiner ? La procrastination des écrivains, comme F. Pessoa, ou Linda Lê, fait que sans soutien, ils ont pris la responsabilité d’écrire en remettant au lendemain certaines nécessités.

Dans une première partie, je décris sommairement et sans valeur médicale la procrastination. Ensuite, j’aborde comment ce pli présent en chacun, intervient dans la démarche poétique.

Devant quel mur Fernando Pessoa était-il prisonnier ? Nous nous attarderons dans l’œuvre de Fernando Pessoa car on y trouve un éveil. Comme lui, Linda Lê attend devant les murs sans portes, les foyers de réfugiés.

De la procrastination au rêve[2]

On pourrait définir la procrastination comme relative à la psychologie. Cette pathologie montre que la personne prend des habitudes de retardataire. La procrastination est un terme relatif à la psychologie qui désigne la tendance pathologique à remettre systématiquement au lendemain quelques actions de la vie quotidienne ou autres. Cette définition est liée à l’étymologie du mot (remettre au lendemain).

La procrastination se traduit par un souci de perfection. Et le temps manque toujours pour la perfection alors le travail n’est pas fait. La procrastination porte généralement sur l’action la plus urgente. Elle se traduit par une incapacité à accomplir un acte important. Le retardataire peut se trouver hyperactif sur tous les autres domaines. Cette tendance étant liée à une angoisse, un manque de reconnaissance, des échecs répétitifs, la personne s’enfonce jusqu’à connaître des difficultés avec la police ou la justice.

La procrastination apparaît aussi dans le milieu professionnel avec la crainte d’un renvoi. Un souci de perfection peut bloquer le travail. Elle peut-être un appel à une reconnaissance autre que productive. Interviennent aussi la peur de la réussite, des responsabilités, l’exigence qui en découle, la jalousie, peur des parents et de l’ombre qu’ils pourraient faire.

Un souhait d’autonomie peut aussi arrêter un adolescent dont les parents ont des projets pour lui qui ne correspondent pas à ses ambitions. Beaucoup d’adolescents ne travaillent pas à l’école car les parents n’ont aucun projet pour eux ou plus rarement trop d’ambition. La peur du rejet et donc le refus de dévoilement sont cause de procrastination.

Les moyens pour lutter contre la procrastination permettent de mieux aborder le phénomène. La confiance en soi est un bon moyen de lutter contre la procrastination. Rita Emmett, Leonora M. Burka et Jeane Yuen proposent d’apprendre à réaliser et réussir de petites choses de plus en plus ambitieuses. Le besoin d’être évalué et rassuré peut être une cause de procrastination. Comme pour tout traitement d’un trouble psychologique, un soutien positif montre au retardataire qu’il peut-être apprécié pour lui et non pour ses seules performances. Les retardataires ont en effet tendance à se fixer sur l’objectif le plus lointain et impressionnant en oubliant des objectifs plus simples qui précèdent. Il leur est également difficile d'estimer le temps dont ils disposent réellement. Alors, ils se fixent des délais intenables et stressants.


Pour l’entourage, le retardataire est hermétique à chaque conseil. La difficulté est de ne pas rompre la relation. Entre les encouragements sans résultats et les réorientations proposées vainement, la déception que cela engendre, la relation se détruit. Celui qui procrastine se retrouve vite isolé. Il fuit physiquement ceux qui manifestent leur insatisfaction, ceux à qui il pourrait confier sa souffrance.

 

Une cause fréquente de cette tendance est la difficulté à prendre en compte différentes tâches quand l’une d’elle demande un grand investissement dans la durée. Le film Tanguy[3] décrit, dans une comédie, l’incompréhension de l’entourage et la fuite physique de celui qui n’est pas accepté pour lui-même et qui ne peut s’adapter aux conventions sociales. La procrastination est l’incapacité à accomplir ce que les autres attendent.

L’histoire terrible de Linda Lê montre qu’elle n’avait pas d’autres choix depuis les camps de réfugiés du Havre. Elle agissait avec le peu d’espace et de relations qui lui étaient attribués. La procrastination est l’action devant un mur. Et Linda-Lê, encore enfant, a écrit des milliers de pages devant les frontières de la France. Elle a construit des citadelles autour de son souhait de sortir du camp.

La procrastination nait d’une difficulté relationnelle. La difficulté de l’insertion sociale découle d’un manque de reconnaissance du visage adulte de l’adolescent. Ce dernier va alors choisir de se réfugier dans les mondes des jeux vidéo. Le goût du jeu peut réduire la personne (au sens de « persona »), sa liberté d’initiative, ses masques multiples correspondant à ses rôles multiples.

De la procrastination à la mise en œuvre, Linda Lê et F. Pessoa

Comment ne pas penser à Fernando Pessoa et aux personnages multiples qu’il s’est inventé. Alberto Caeiro est le berger pour qui seul compte le sensible, avec pour référence la nature, et pour qui la pensée est une maladie de la vue. Álvaro de Campos est le personnage qui traverse trois tendances : la décadence avec un souci excessif du « je », l’image, la foi et l’opium, le futurisme et l’enthousiasme pour la machine et le sensationnel, le nihiliste avec la dissolution du « je ». Ricardo Reis est l’épicurien dans les choses simples. Ce sont les principaux parmi quarante trois autres que l’on pourrait aussi citer ! F. Pessoa et Linda Lê sont-ils frappés de procrastination et enfermés dans leurs rêves ? Ecrire est une action. L’écriture implique un engagement, une conquête. L’œuvre fait reflet du monde. L’œuvre est un rêve dévoilé. Le rêve est une construction. Le rêve est une action, la première phase de la mise en œuvre. Et pourtant F. Pessoa écrit :

« Le monde est à qui naît pour le conquérir,

et non pour qui rêve, fût-ce à bon droit, qu'il peut le conquérir.

J'ai rêvé plus que jamais Napoléon ne rêva.

Sur mon sein hypothétique j'ai pressé plus d'humanité que le Christ,

j'ai fait en secret des philosophies que nul Kant n'a rédigées,

mais je suis, peut-être à perpétuité, l'individu de la mansarde,

sans pour autant y avoir mon domicile :

je serai toujours celui qui n'était pas né pour ça ;

je serai toujours, sans plus, celui qui avait des dons ;

je serai toujours celui qui attendait qu'on lui ouvrît la porte

auprès d'un mur sans porte »[4].

Fernando Pessoa est-il sans rôles, à perpétuité celui de la mansarde ? Cette attente est une existence dans l’instant, un prolongement de l’instant, une surexistence à l’instant. Sa poésie se constitue des statues du portail. Fernando Pessoa n’entre jamais dans le jardin derrière la porte. Il est l’ouvrier de la façade et grâce à sa porte imposante, nous entrons dans le jardin de l’initiation. Beaucoup sont venus de très loin, invités dans le jardin de la fraternité. Sa porte monumentale est un amer lointain pour tous ceux qui errent dans le désert. Sa porte est aussi imposante que celle des madrasas de Samarcande ou des portails de cathédrales. Mais personne n’a vu celui qui se cachait dans l’ombre de la porte monumentale, l’ouvrier Fernando. Tous l’ont méprisé, insulté. Ils ont voulu voir dans ses écrits un nationalisme pour ne pas entendre son message moral.

Alors, il s’est caché. Ses écrits sont restés dans une valise. Il est devenu un mendiant. L’entourage de F. Pessoa s’est arrêté à un visage, à une fenêtre ! Ils l’ont réduit avec mépris à un seul pli[5].

« Vivre une vie cultivée et sans passion, au souffle capricieux des idées, en lisant, en rêvant, en songeant à écrire, une vie suffisamment lente pour être toujours au bord de l'ennui, suffisamment réfléchie pour n'y tomber jamais. Vivre cette vie loin des émotions et des pensées, avec seulement l'idée des émotions, et l'émotion des idées. Stagner au soleil, en se teignant d'or, comme un lac obscur bordé de fleurs. Avoir dans l'ombre, cette noblesse de l'individualisme qui consiste à ne rien réclamer, jamais, de la vie. Etre, dans le tournoiement des mondes, comme une poussière de fleurs, qu'un vent inconnu soulève dans le jour finissant, et que la torpeur du crépuscule laisse retomber au hasard, indispensable au milieu de formes plus vastes. Etre cela de connaissance sûre, sans gaieté ni tristesse, mais reconnaissant au soleil de son éclat, et aux étoiles de leur éloignement. En dehors de cela, ne rien être, ne rien avoir, ne rien vouloir... Musique de mendiant affamé, chanson d'aveugle, objet laissé par un voyageur inconnu, traces dans le désert de quelque chameau avançant, sans charge et sans but ... »[6]

Le mendiant est un personnage de Pessoa. Vit-il dans ses rêves pour ne pas vivre ? Il vit dans des personnages. Il ne peut en ôter le masque car ces personnages sont lui-même. Lui-même est le théâtre dans lequel vivre. Il prend conscience de ses imagos multiples ; il les travaille pour les offrir. Il est le miroir (espelhou) de ceux qui l’entourent et le rejettent. Et finalement, Fernando Pessoa aura vécu plus que tous. Sa vie se prolongera pour toujours dans les esprits de ceux qui le suivent, dans la simplicité du respect des rôles multiples de chacun, garant d’une action dans l’intelligence.

Horizonte « Ó mar anterior à nόs, teus medos

Tinham coral e praias e arvoredos.

Desvendadas a noite e a cerração,

As tormentas passadas e o mistério,

Abria em flor o Longe, e o Sul sidério

Splendida sobre as naus da iniciação » [7].

 

« O mer intérieure de nos peurs

Contient du corail et des plages et des bosquets.

Chassant la nuit et l’obscur,

Les tourmentes passées et le mystère,

Ouvre en fleurs au Loin, et au Sud sidéral

Splendide au dessus du vaisseau de l’initiation. »[8]

L’initiation est-elle un voyage en soi ? Linda Lê écrit : « Elle s'appelait Klara W. Dans son agenda, elle avait noté ce bref dialogue extrait d'un film : « Ne vous en faites pas, je m'en vais. - Où ? - En moi-même. » »[9]

Et justement, ce n’est pas en lui même que Fernando Pessoa s’attarde. Dans Horizonte, comme pour D. Sebastião, l’éveil est le sujet du poème. Les mots de Pessoa se perdent dans l’obscur de la tristesse de l’auteur pour renaître de cette terre de l’âme perdue dans la lumière des paysages du Portugal. Les paysages du Portugal réfléchissent l’âme des Portugais. Et l’âme des Portugais est l’œuvre de Fernando Pessoa.

De la même façon Bruno Schulz écrit :

« Ce qui m’unit à ce poète[10] n’est pas seulement le même pays natal, la même contrée terrestre. S’il existe une géographie spirituelle, si dans le monde intérieur nous occupons tel cercle, telle sphère, nos confins avoisinent, nos univers sont plongés dans le même climat, l’aura des mêmes contrées nous entourent d’un même souffle. C’est dans cette proximité que je puise le droit de prendre la parole à son (Juliusz Wit) sujet »[11].

Les mots qui décrivent le pays natal servent pour décrire le climat d’une géographie mentale.

Et encore, Linda-Lê compare la pensée à une patrie d’élection: “Aussi divers que soient ces auteurs, ils forment ma patrie d’élection. C’est une géographie mentale qui me définit. J’espère toujours que les lecteurs reconnaitront aussi des frères en littérature en eux ”[12].

"Ó mar salgado, quanto do teu sal

São lágrimas de Portugal!

Por te cruzarmos, quantas mães choraram,

Quantos filhos em vão rezaram!

Quantas noivas ficaram por casar

Para que fosses nosso, ó mar!

Valeu a pena? Tudo vale a pena

Se a alma não é pequena.

Quem quer passar além do Bojador

Tem que passar além da dor.

Deus ao mar o perigo e o abismo deu,

Mas nele é que espelhou o céu"[13]

 

“O mer salée, combien de ton sel

Sont des larmes du Portugal!

Pour toi nous voyagions, tant de mères ont pleuré,

Tant de fils ont prié en vain!

Combien restèrent fiancées pour se marier

Avec nous, ô mer!

Cela valait-il la peine? Oui, cela compte

Si l’âme n’est pas petite.

Qui veut passer au-delà du Bojador

Doit passer au-delà de la douleur.

Dieu de la mer donne le péril et l’abîme

Mais il est celui qui prodigue le ciel.”

Nationalisme ou géographie spirituelle en cette période aux esprits troublés? La beauté du Portugal sert “la barque de l’initiation” et non les intêrets mesquins des nations. Avec Sohrawardi, mais bien avant lui déjà, la chair de l’esprit devait servir l’âme.

Martin Heidegger écrit:

“L’âge atomique, entendu comme époque planétaire de l’humanité, est caractérisé par ce fait que la puissance du très puissant principium reddendoe rationis se déploie, d’une façon troublante et dépaysante, pour ne pas dire qu’elle se déchaîne dans le domaine déterminant de l’existence humaine.”[14]

“[...] les mots “troublante et dépaysante” qui sont employés ici, ne sont pas pris dans un sens sentimental. Ils doivent être entendus à la lettre, en ce que le déchaînement, unique en son genre, de l’appel à fournir raison menace tout ce qui pour l’homme constitue “son pays natal” et qu’il lui enlève tout sol et tout terrain permettant un enracinement, c’est à dire cet attachement au terroir dont jusqu’à présent sont sortis toutes grandes époques de l’humanité, tout esprit découvreur d’horizons, tout style donné aux formes humaines.”[15]

Les mots sont démodés, ce qui montre la limite des mots. Mais soyez assurés que les mots auxquels vous vous accrochez seront un jour détestés. Donc, dépassons avec simplicité les mots de Martin Heidegger pour rejeter le sentimentalisme lié à l’idée de pays natal ou terroir. Avec Bruno Schulz, redisons que la terre de l’imaginal, l’entente de l’homme avec l’être, n’est pas un territoir mesurable matématiquement mais un lieu d’enracinement, une géographie spirituelle où vivre en poète au milieu du monde sensible. Le pli poétique de l’être ne s’oppose pas à la raison. Je ne partage pas avec M. Heidegger la crise de la raison. Les sciences de la description, les probabilité, la physique de Schrödinger permettent de rationaliser l’observation. Elles ont permis l’usage des langages binaires dévoilant les richesses d’une observation plus fine, et plus accessible à tous. Le débat ne se joue pas au sujet de la raison mais au sujet du choix du langage comme dévoilement. La raison peut parfaitement reconnaitre l’importance de la poésie et de la rhétorique. Le philosophe ne meurt pas pour le poète. Et Linda-Lê le confirme : “C’est seulement quand la raison a pris le dessus que j’ai pu écrire de nouveau”[16].

Heureusement M. Heidegger écrit aussi: “La technique déploie son être dans la région où le dévoilement a lieu”[17]. J’irai plus loin en disant que la métaphysique et l’intelligence déploient leur être là où le dévoilement a lieu. Elles sont le comment de l’ontique. La technique est un moyen dans l’ontique.

“Cet étant n’est pas ce qui préoccupe il se tient dans le souci mutuel”[18]; “Dans la clairière de l’être, le dasein se découvre, et fait l’expérience du souci mutuel comme expression du souci véritable.”[19]

 « D. Sebastião,

 Sperai ! Caí no areal e na hora adverse

Que Deus concede aos seus

Para o intervalo em que esteja a alma imersa

Em sonhos que são Deus.

Que importa o areal e a morte e a desventura

Se com Deus me guardei ?

É O que eu me sonhei que eterno dura,

É Esse que regressarei. »[20]

« Don Sebastião,

Attendez ! Il tombe dans la dune de sable et à l’heure difficile

Que Dieu accorde aux siens

Par l’intervalle dans lequel l’âme est submergée

Dans des rêves qui sont Dieu.

Peu importe le sable et la mort et la mésaventure

Si je me suis gardé avec Dieu ?

En lui je rêvais que l’éternité persiste

Et je suis retourné en Lui. »

La tristesse de Fernando Pessoa se cache en Dieu. Elle y puise une lumière, celle de la mer et des plages blanches de sable. Dans les paysages du Portugal, il voit l’âme de son peuple, il voit Dieu, comme Don Sebastião, symbole du Portugal libre. F. Pessoa tombe. Peu importe ses aventures et ses chutes, il attend l’heure de Dieu. Le sébastianisme s’élève contre l’inquisition et renaît dans les crises, comme l’invasion du Portugal par Napoléon.

A propos de Saint Antoine qui parlait aux poissons car les hommes ne voulaient pas l’écouter, Padré Antonio Vieira écrit « Aos homem deu Deus uso de razão, e não aos peixes ; mas neste caso os homens tinham a razão sem o uso, e os peixes o uso sem a razão. »[21] « Aux hommes, Dieu donna l’usage de la raison, mais pas aux poissons, Dans ce cas (celui de Saint Antoine) les hommes avaient la raison mais sans son usage, et les poissons en avaient l’usage sans la raison. » Padre Vieira fait dire à Saint Antoine s’adressant aux poissons« Vindo pois, irmãos, as vossas virtudes, que são as que sό podem dar o verdadeiro louvor, … »[22]. « Venons en maintenant, frères, à vos vertus qui sont celles que seulement peuvent donner la louange de la vérité, […] ».

Le messianisme de F. Pessoa, dans les années Trente, va rejoindre celui du Père Antόnio Vieira pour rêver d’un cinquième empire, celui de « la république des rêves »[23]. Face à l’inquisition et aux difficultés économiques, le père Antόnio Vieira rêve d’un Portugal libéré du joug Espagnol. Dans ses sermons, il travaille la terre de l’imaginal pour redonner de l’humanité à une période pleine de peurs, pour réconcilier l’homme avec la nature. L’inquisition et les persécutions sur les juifs refont naître le messianisme. Les crypto-juifs, marranes, sont les initiateurs du messianisme. Ce courant littéraire, autour du roi désiré Don Sebastião, l’endormi, traverse l’histoire comme les légendes du Roi Arthur ou celles de Barberousse. Ces mythes sont l’expression poétique de l’attente de jours meilleurs, avec les rois voilés, cachés, qui reviennent pour établir un royaume, une forme de messianisme-millénariste. L’imaginal est une géographie de l’esprit pour s’émerveiller de la nature, du passé, des sciences, de notre humanité née de l’amour de Dieu pour sa créature, une géographie spirituelle où s’initier au souci de l’autre.

Attendre ?

Le Portugal a connu les grandes découvertes et la richesse. Mais le monde est si grand pour ce petit pays qui perd son roi Sébastien I°. Le Portugal traverse alors une crise économique avec le reste de l’Europe. Les Anglais et la Hollande commencent à le dépasser. L’Espagne va bientôt envahir le pays. L’attente, l’espérance sont un seul mot en portugais. L’endormi du Portugal dont on attend le retour rappelle La pièce En attendant Godot[24] écrite en 1948 par Samuel Beckett. Cette ironie sur le messianisme pose la difficile question de la vertu d’espérance (qui se dit aussi attente en portugais) que l’on utilise comme arme d’exclusion des croyants, comme mur. Il est certain que l’espérance, vue comme attente, reporte à plus tard les responsabilités. Elle est alors paresse. Imposer aux autres de vivre dans la vertu d’espérance, en leur refusant d’exercer la vertu de charité les fait vivre dans le romantisme, ces châteaux inutiles que l’on construit toujours plus gros. Ils perdent alors la foi, leur âme primitive, la foi en l’homme. Le mauvais usage de l’espérance fait dire à Geneviève Clancy : « La patience : ce cadavre avancé de l’espoir »[25]. « Crime contre la pensée que d’admettre la normalité de la misère sous prétexte de sa pérennité. Crime contre la pensée que d’associer dénuement et conscience lumineuse. On glose sur la fragilité des miséreux qui les ouvrirait à l’essentiel »[26]. L’attente ne peut être synonyme de dénuement économique, relationnel, professionnel et social, ou d’exclusion.

Réfléchissons alors sur l’attente dans son sens initiatique du Ion de Platon. Toute la difficulté du Ion de Platon réside dans la conclusion. Il est difficile de ne pas confondre misère et abandon. La pierre devient lait après que le désir ait été transpercé par la colère. Le glaive alors est suspendu. L’abandon, l’acceptation du démembrement précèdent la résurrection. La multiplicité des arts semble démembrer Ion qui, comme rhapsode, ne semble être le connaisseur de rien. Quand Ion a reconnu son impuissance alors Platon lui donne le choix de passer « pour un homme injuste ou pour un homme de Dieu »[27]. La deuxième solution le met dans la joie. Si Dieu est la relation d’amour, le texte de Platon s’éclaire. Sans amour, sans l’Un, l’absurde seul persiste, l’injuste, l’épuisé. Sans amour seule persiste la misère des villes mal gérées.

Le château est une construction pour vivre et se défendre. Le rêve est une construction née du désir de dormir. L’initiation est une construction pour préparer sa maison à rencontrer l’autre, comme la femme de Putiphare l’a fait pour Joseph. Toutes ces démarches sont inutiles si elles ne savent pas voir la présence, s’adapter à la présence, observer que l’autre est déjà là et de quoi il a besoin, respecter la charité, respecter les jardins de son âme et ses partages avec Dieu, s’y contempler pour prendre conscience de son propre jardin. Toutes les constructions sont inutiles si elles visent à voler l’âme de Joseph, le dominer, mépriser la part de Dieu, sa conscience.

Conclusion

La procrastination est une forme augmentée de l’attente, une façon d’éviter l’attente ou d’exister et d’agir dans l’attente.

La procrastination à petite dose permet de grandes choses, trouver la force de faire miroir à notre entourage, comme F. Pessoa, d’exister plus largement. Le souci de l’autre et de soi existe dans l’œuvre de F. Pessoa. Cette tendance, et de revenir aux relations sociales, aux nécessités de la vie. Chez Fernando Pessoa, la procrastination se nourrit du messianisme-millénariste et de la souffrance appelée « saudade ».

Les vertus théologales ne peuvent vivre séparément.

La procrastination est une souffrance. Enfermer les personnes dans une souffrance, s’opposer toujours à leur offrir une place, une relation dans le groupe, est considéré comme un moyen de les faire grandir. Cette procrastination artificielle rejoint la question du coup d’épée. Le coup d’épée permet de dépasser son cœur, de renoncer à soi-même pour des objectifs plus grands. Mais pour continuer la métaphore, il n’est besoin d’aucune connaissance en médecine pour savoir que le coup d’épée peut tuer et plusieurs coups d’épée ne laissent aucune chance de survie. L’accident devient un meurtre. Que diras-tu devant Dieu, toi qui remue sans cesse la terre de l’âme quand Il te demandera des comptes sur la mort d’Abel le mystique, celui qui élevait ses moutons dans la douceur des pâturages de l’âme où Dieu dialoguait dans la paix et la simplicité de la brise du soir? Celui qui construit les rêves et celui qui rencontre Dieu habitent le cœur de chacun. En chacun se trouve un constructeur et un gardien de l’Être.



[1] Linda Lê in Jean Baptiste Harang, « pour écrire il faut se monter le bourrichon », Le Monde des livres, 19 janvier 2010, p. 8.

[2] http://anaboulix.over-blog.com/categorie-908271.html

[3] Etienne Chatilier, Tanguy, 2001.

[4] Fernando Pessoa in http://poems.lesdoigtsbleus.free.fr/id248.htm

[5] Le mal est de réduire l’autre à un seul pli. Le mal est une pensée de mort, de refuser l’existence aux autres. G. Deleuze, C.D. cours à l’université 1986-87 Leibniz : âme et damnation, Gallimard, 2003. Monique Oblin-Goalou, Le rhizome sous l’arbre, le virtuel au-delà des images lumineuses, Lilles : ANRT 2008, p. 430.

[6]Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité.

[7] Fernando Pessoa, Horizonte, Mensagem, Lisboa : Assírio & Alvim, 2010, p. 50.

[8] Traduction.

[9] Linda Lê, Les Evangiles du crime, Christian Bourgois, 4° de couverture.

[10] Julius Wit (1901-1942), poète lié à l’avant-garde cracovienne et à la gauche sociale. D’origine juive, il fut assassiné par les hitlériens.

[11] Bruno Schulz, Œuvres, Paris : Editions Denoël, 2004, p.407.

[12] Linda-Lê interview de Marine Landrot : J’aime que les livres soient des brasiers, site de Télérama, Linda lê j’aime que les livres soient des brasiers, 2011.

[13] Fernando Pessoa, Mensagem, Mar Português, Lisboa : Assírio & Alvim, 2010, p. 60.

[14] Martin heidegger, Le principe de la raison, p. 95.

[15] Martin Heidegger, Le principe de la raison, p. 95-96.

[16] Linda-Lê interview de Marine Landrot : J’aime que les livres soient des brasiers, in site de Télérama, Linda lê j’aime que les livres soient des brasiers, 2011

[17] Martin Heidegger, Essais et Conférences, trad. A Préau, Paris, Gallimard, 1958, p. 19.

[18] Martin Heidegger, Etre et temps, Paris, Gallimard, 1986, p.163, cité par Jean Gobert Tanoh in Une pensée de l’altérité chez Martin Heidegger   Revue de philosophie et de sciences humaines, site : le portique.revues.

[19] Jean Gobert Tanoh, Une pensée de l’altérité chez Martin Heidegger, site le portique revues.

[20] Fernando Pessoa, D. SEBASTIÃO, Mensagem, Assírio & Alvim, 2010, p. 71.

[21] Padre Antόnio Vieira, Sermões, Portugal : Leya, SA, 2008, p. 98.

[22] Padre Antόnio Vieira, Sermões, p. 98.

[23] Expression de Bruno Schulz, œuvre complète, Ed. Denoël, 2004, p. 343.

[24] Samuel Beckett, En attendant Godot, Paris : Editions de Minuit, 1952.

 [25] Ibid. p.66.

[26] G. Clancy, Les cahiers de la nuit, p.18.

[27] Platon. Ion, Paris : La pléiade, Gallimard, 1950, tome I, p. 72.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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