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29 mai 2011 7 29 /05 /mai /2011 15:31

Durant mes cours de portugais, nous nous sommes entrainés à la vente de cercueil. Le sujet m’a amusée. Un des arguments de la pseudo vendeuse était que le tombeau soit rouge. J’y trouvais un plaisir particulier sachant que ma voiture est rouge. Or, nous savons tous que notre probabilité de mourir en voiture est non négligeable. Il était pour moi indéniable d’être en présence d’humour noir.

Je suis une adepte occasionnelle (certains de ses dessins pouvant choquer et n’étant pas visibles de tous, notamment des enfants), du célèbre humoriste français Claude Serre. Je me suis permis, quelques jours après, de refaire de l’humour noir à partir du vocabulaire proposé dans une des leçons. Il s’agissait de boucles d’oreilles, de piercings… . Bref, devant l’ampleur de l’effort à fournir pour avancer dans l’apprentissage de la langue, je me suis laissé aller au plaisir d’un humour sans âme, un humour noir, un humour d’ombre soucieux du corps.

 

Les Portugais disent « humor negro » et les Français, humour noir. « Niger » signifie tout simplement noir en latin. Les Français disent donc la même chose que les Portugais. Alors je me suis demandée ce que humour voulait dire en latin. Humour vient de « humor » qui veut dire humide. L’humidité de la terre est nécessaire pour que la semence ne sèche pas. L’évangile du semeur dit que certaines semences tombent sur la pierre poussent et se dessèchent. En latin, cela se dit « Aliud cecidit super petram, et natum aruit, quia non habebat humorem. »[1]. Sans humidité la graine meurt. Les graines qui tombent sur la pierre sont des images. Elles ne sont pas seulement la métaphore des âmes dures, elles sont aussi la métaphore des âmes sans humeur, sans émotion.

 

Le mot humour provient de l'anglais humor, lui-même vient du français « humeur ». et, du latin humor (liquide). A l’origine, le mot humeur avait un sens uniquement médical. Au Moyen-âge il existait une théorie dite des « humeurs ». Elle considérait que, chez l’homme se trouvait quatre humeurs, ou fluides principaux, la bile noire « bilis nigra », la bile jaune, le flegme et le sang, qui étaient produits par différents organes du corps. L’équilibre des humeurs permettait de rester en bonne santé. Trop de flegme dans le corps, par exemple, provoquait des troubles pulmonaires et l'organisme tentait de tousser et de cracher le flegme pour rétablir l’équilibre. L’harmonie des humeurs était retrouvée par un régime alimentaire ou des médicaments et par la saignée.

 

Le langage courant conduit à utiliser le mot humeur pour évoquer des émotions. Chacun pensait encore au XIXesiècle que les troubles du comportement ou les tempéraments provenaient de certains fluides coulant dans les veines, d’où la dérive et l’amalgame qui se sont opérés sur le terme. La conception grecque de la catharsis comme mode de soin aura des conséquences sur certaines éthiques. Cet archaïsme médical trouve des échos, à propos de sexualité et libertinage, chez Montaigne inspiré par Lucrèce. La sexualité sur n’importe quel corps pose un grave problème et tous en conviendront. L’épicurisme à ses limites, que dénonce Sigmund Freud, quand l’enfance n’est pas respectée. La psychanalyse apparaît dans une Europe angoissée où renaissent les mouvements messianiques libertins comme le sabbataïsme[2].

 

Sigmund Freud donne une mauvaise définition de l’esthétique. Celle d’être complètement indépendante et dégagée de toute orientation utilitaire des choses. Heureusement, il dépasse cette conception pour voir les « tendances de l’esprit et de quelle manière l’esprit les sert »[3].

 

L’humour noir, comme le jeu d’esprit, peut-être une façon de se défendre. Il est agressif car non dénué de cruauté. L’humour noir est celui qui offre des images mentales où chacun peu se reconnaître et frémir.

« Le comique a sa localisation psychique dans le préconscient. »[4]L’humour de Claude Serre a la capacité de dévoiler l’inconscient. La profession médicale est généralement adepte des œuvres de Claude Serre. On trouve dans les familles de médecins le livre Humour noir et hommes en blanc[5]. L’inconscient du médecin, ses angoisses devant ses responsabilités se dévoilent dans ces dessins. Les malades peuvent aussi apprécier. Ce regard sur l’hôpital fait sortir certaines angoisses de l’inconscient. Il est normal d’avoir des peurs, mais il n’est pas facile de les partager. Humour noir et hommes en blanc permet une conscience collective dans l’humour même s’il est noir. Claude Serre a dessiné d’autres albums comme l’Automobile[6], par exemple.

 

Selon Sigmund Freud, le plaisir vient de l’élévation à l’âge adulte. « Cette élévation, dis-je, l’adulte pourrait bien la tirer de la comparaison entre son moi actuel et son moi infantile. Cette opinion se trouve, dans une certaine mesure, corroborée par le rôle dévolu à l’infantile dans le processus névrotique du refoulement. »[7]L’enfant ne fait pas forcément référence à l’enfance réelle mais au personnage psychologique de l’enfant comme métaphore dans la description analytique de l’esprit humain. S. Freud fait peut-être une erreur en parlant d’élévation pour l’âge adulte comme nous le verrons plus loin. Selon moi, il n’y a pas élévation mais dialogue entre les rôles que la personne se donne. Cette égalité permet d’éviter la dévalorisation du rôle de l’enfant.

 

La composante énergétique présente dans l’idée de transfert pourrait laisser croire que Sigmund Freud ne se démarque pas de l’ancienne théorie des humeurs et de leurs déséquilibres. Il n’en est rien car, avec Sigmund Freud, les choses se décident dans l’esprit et non dans le corps. La symbolisation permet de choisir et contrôler ses actes. Le mot d’esprit ou l’image mentale, dans le cas de Claude Serre, sont des actes qui symbolisent les angoisses et « épargnent l’énergie nécessitée par l’inhibition »[8] de ces angoisses. Et cela est particulièrement vrai pour l’humour noir. Le plaisir du comique vient de l’économie de l’investissement et le plaisir de l’humour vient de l’économie de sentiment. On parle d’humour noir car sur des sujets comme la mort, la maladie, il permet d’économiser non seulement l’énergie nécessaire à l’inhibition mais celle nécessaire au sentiment. La richesse de la découverte de S. Freud concerne la symbolisation, le transfert de l’énergie affective vers des actes créatifs. Une âme sera créative, consolatrice… si elle est sensible, affective, attentive, prête à s’investir, si elle a tout ce qui fait « l’humorem ».

 

Comme regard à distance, l’humour relève du comique. Si l’interlocuteur manque d’humour, il pourra se vexer. La relation réussie dans l’humour n’est pas dénuée d’amour.

« Tous les hommes ne sont pas capables d’ailleurs d’adopter l’attitude humoristique ; c’est là un don rare et précieux, et à beaucoup manque jusqu’à la faculté de jouir du plaisir humoristique qu’on leur offre. Et finalement quand le surmoi s’efforce, par l’humour, à consoler le moi et à le préserver de la souffrance, il ne dément point par là son origine, sa dérivation de l’instance parentale. »[9]

L’approche de S. Freud ne semble pas loin de la Poétique d’Aristote, sa conception de l’art comme moyen de respecter l’équilibre psychique, le rire comme catharsis. Mais, il pourrait être intéressant de distinguer plusieurs choses : le dévoilement de l’inconscient et la distance prise avec soi même, le rire et l’ironie dans l’humour, la satire et le drame. Ces doubles dans l’art sont des images mentales utiles à la connaissance de soi.

 

La distance prise avec soi même est un thème récurrent de la pensée orientale au travers de l’image de l’oiseau qui quitte la personne pour revenir initié dans l’Un.

 

On ne peut nier le danger du loup de l’amour physique sans pureté, non sacré et non tourné vers Dieu. La question est difficile et je préfère laisser la parole à la poésie. C’est-à dire que l’impureté sépare de Dieu. Dieu pourrait quitter sa fiancée si elle n’est pas vierge. La fiancée peut être regardée comme l’âme dans la pensée orientale. Car dans le miroir de l’amour humain, il est possible de voir son âme.

 

« O Seigneur des seigneurs des secrets !

O toi Soleil, et Soleil des lumières !

Par amour de ta beauté, les beautés, telles des astres,

Dansent comme la voute tournante du ciel.

Quand Ta bonté accomplit un prodige,

L’intelligence demeure paralysée devant toi.

Ton feu fait jaillir la source de vie,

O mon ami ! Quel est le meilleur de cette eau, de ce feu ?

Ce feu a fait s’épanouir des roseraies

Et ces roseraies ont fait surgir des univers d’âmes,

De ces fleurs qui deviennent à chaque instant plus fraîches,

Non pas de ces fleurs depuis longtemps fanées.

Nul ne peut cacher l’amour qu’il a pour Lui

Bien que nous ne soyons pas dignes de Son amour pour nous.

La séparation d’avec Lui est une caverne pleine de feux ;

Etrange chose ! Sortirai-je un jour de cette caverne ?

Si tu le nies, des voiles s’étendent ;

Ne te livre pas à la négation au sujet du Bien-aimé.

Joseph revêtirait l’apparence d’un loup,

Si l’hostilité tendait un voile d’aveuglement.

De l’âme de l’homme naît la jalousie :

Sois un ange, et confie le royaume à Adam.

L’aliment de l’âme charnelle ce sont des graines de malignité :

Quand tu les sèmes, elles repoussent inéluctablement.

L’intelligence lucide ignore le goût de l’ivresse.

Le loup ne peut engendrer la grâce du visage de Joseph,

Le paon ne peut pondre des œufs de serpent.

L’âme charnelle a ravi toutes ces vies,

Telle un voleur adroit, et te fait miroiter des lendemains :

Or, toute ta vie consiste en aujourd’hui, non en un autre jour. »[10]

 

J’ai un amour plus pur qu’une eau limpide

Et le jeu de cet amour pour moi est licite

 

Je sens dans l’herbe l’odeur de tes lèvres.

Je vois dans le jasmin et les tulipes, tes couleurs.

 

Au jardin, il y a mille belles aux visages lunaires.

Il y a des roses, des violettes qui sentent le musc,

Et cette eau qui tombe à goutte dans le ruisseau,

Tout est prétexte à méditation… il n’y a que Lui… que Lui. »

 

Selon Rûmi le monde sensible est un chemin vers Dieu. Dieu n’exclut pas tout rapport à la vie. Mais Sohrawardi[11]va plus loin. Sohrawardi compte les handicapés, les malades, les femmes et l’enfance comme autant de proximités avec Dieu… Il en sort une importance dans le respect de la pureté de l’enfance, de la virginité, le respect du corps et de la différence.

 

L’humour est possible quand la personne s’est préservée dans ce qui fait son enfance, autant que dans son instance parentale.

 

L’approche religieuse n’est pas en opposition avec l’approche scientifique quand Sigmund Freud écrit que sous l’influence de l’éducation se produisent des refoulements énergiques dés l’enfance de certaines tendances de la sexualité infantile[12]. Ces refoulements sont nécessaires pour assumer une vie adulte selon des voies normales[13]. Les rôles de la famille, de l’école, par l’éducation, préparent au rôle social.

 

Selon l’approche psychanalytique, il est donc nécessaire de ne pas exposer les enfants à certaines images de l’humour noir qui sont l’image dévoilée de craintes refoulées. Cette mise en garde concerne également les adultes dans la mesure où il est fait violence au rôle de l’enfant. L’enfant est la métaphore du pli de l’esprit pour lequel l’éducation fait obstacle à certaines dérives comportementales et permet ainsi à l’esprit, libéré du souci de reproduction, de s’orienter vers des voies plus créatives. L’enfant est alors principalement le résultat d’un rôle moral. Issue de la pensée de S. Freud, il me semble intéressant de se pencher sur l’analyse transactionnelle. Elle consiste en l’étude et la lutte contre la déficience de certaines relations dans l’enfermement des acteurs de l’entreprise dans des rôles restrictifs. Un de ces enfermements est la métaphore de l’enfance qui représente chez l’individu ou dans la relation celui que l’on cantonnera au rôle des émotions spontanées, celui de l’intuition et de l’expression des sentiments. Une trop grande généralisation de ces modèles présente un danger de schématisme. Tout comme Kafka dénonçait les rôles trop marqués du Père, notre époque a besoin de voir le mépris qu’elle porte à l’enfance et le rapport maladroit de l’amoralité qu’elle associe à l’enfance. L’analyse transactionnelle est très utile mais il est important de savoir qu’elle ne tient pas compte des rôles du mendiant, du joueur, du chercheur, du rêveur… et des rôles en général car son aboutissement et l’unique pli de l’adulte. L’analyse met en garde, mais ne précise pas assez nettement la différence entre les composantes de la personnalité, tout ce qui fait la beauté de l’être au monde. Ne pourrait-on pas dire que quand Sigmund Freud parle de sexualité infantile ou de sexualité en général, il oppose les plis physiques de la sexualité homme femme et enfant aux rôles morals que la vie nous donne, mendiant, rêveur, rationnel, séducteur... . La distinction n’est pas facile car la veuve, par exemple aura à assumer un rôle moral de père en plus de celui de la mère. Cela n’est pas contradictoire dans la mesure où chacun porte en lui un animus autant qu’un anima pour reprendre les termes de Karl Gustave Jung. Les personnes physiques peuvent devenir personnes morales ou rôles morals. La personne morale de l’enfant est présente en chacun comme droit à une naïveté.

L’analyse transactionnelle sert la personne morale[14]de l’entreprise. En France, la déclaration des droits de l’homme permet un juste équilibre entre la personne morale et l’individu.

 

Nous retiendrons deux choses au sujet de l’humour noir : la nécessité de partager l’angoisse et l’importance des barrières du refoulé. Ces deux éléments semblent contradictoires autour de l’humour noir.

 

Certaines images de l’humour noir ne fonctionnent que si elles sont consommées avec grande modération et si la personne a su préserver ses rôles d’enfant, de parent, de frère, de sœur et si réellement il existe un dialogue entre les différents rôles que l’individu assume. Pour parler de façon plus générale, certaines angoisses ne se partagent pas dans n’importe quelles conditions et situations. (Dans le cas de l’enfant malade le partage peut se faire avec des personnes soucieuses des autres et ce n’est pas forcément la famille. Pour prendre un exemple assez simple, la famille ne peut pas forcément assumer seule les crises d’angoisses qui précèdent la mort).

Les images de l’humour noir heureusement ne sont pas toujours violentes. Elles sont alors fédératrices autour de la conscience des limites de notre humanité, de l’acceptation de la nature humaine.

 

Ces conclusions pourront sembler d’une grande banalité comme la reprise des rôles de l’école, de la famille, l’importance de l’art, de l’humour. La psychanalyse, comme toute science, même dans ses retranchements les plus complexes ne se départit jamais du bon sens et rejoint les soucis de n’importe quel parent attentif à transmettre les règles de la morale.

 

La morale ne peut pas être dite relativiste. La morale est l’ensemble des principes, des règles, des valeurs que se donne une société. Ces éléments constituent la conscience collective et individuelle de la société. Entre la personne morale de la société et la personne individuelle les intérêts ne sont pas forcément les mêmes mais il n’y a pas changement d’échelle de valeur. Et quand Dieu donne les dix commandements à Moïse, il passe par la personne physique de Moïse. Jésus donne le Nouveau Testament, dont un aspect est moral, en passant par Sa personne physique. Il manifeste son engagement au monde. La morale est la mesure non relativiste d’une société. La morale étant à l’échelle humaine, elle peut évoluer au travers d’accords entre les consciences collectives, les consciences morales, les consciences individuelles. Il ne faut pas confondre divergence d’intérêts et divergence de mesure où entre en jeu la relativité.

 

Les règles de la morale ne seront pas les mêmes dans chaque société. Mais, il ya une dimension (donc non relativiste) universelle de la morale où se rejoignent, pour tous, les intérêts des personnes particulières autant que morales. La communauté internationale pourrait reconnaître plus clairement les droits des personnes morales, de l’enfant et de la femme, ainsi que de l’homme. La personne physique représentant la personne morale de l’enfant ne serait pas forcément un enfant sachant que chacun porte en lui une part d’enfance à préserver.



[1] Padre Antonio Vieira, Sermões, Porto : Lello & irmão-Editores, 1959, volume I, pp 3-38.

[2]  Sabbataïsme du nom de Sabbataï Tsevi 1666 un des plus célèbres faux messies.

[3] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient, Macintosh, Chicoutimi, 2002, p. 86-87.

[4] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient, p. 205.

[5] Claude Serre, Humour noir et hommes en blanc, Glenat, 1972.

[6] Claude Serre, L’Automobile, Glenat, 1976.

[7] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient, p. 204.

[8] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient, p. 205 n. 102.

[9] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient, p. 211.

[10] Rûmi, Odes mystiques.

[11] Sohrawardi est l’initiateur de la sagesse des lumières, l’auteur Kitâb Hikmat al-Ishrâq. Cette sagesse est née de l’influence du soufisme, de la sagesse d’Avicenne et de la connaissance des anciennes sagesses. Le désir de l’âme tournée vers un but lumineux préserve des passions charnelles et du courroux.

[12] Sexualité infantile : Le plaisir d’assumer, chez l’enfant, son identité masculine ou féminine.

[13] S. Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, Ed. Payot, 1966, p. 53.

[14] La personne morale est représentée par au moins une personne physique comme un Président pour l’Etat. Car c’est la personne physique qui permet l’engagement. Le pouvoir des autres membres est alors circonscrit.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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