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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 11:19

Pour l’exposition du 20 avril au 27 novembre 2011 à Bruxelles, la tombe de Toutankhamon s’est dépliée devant nous comme s’ouvre un bouton de rose. Mais la vie du pharaon n’a jamais fleuri. Elle resta un bouton de rose pour témoigner du passé. Cette exposition nous apprenait que la momie portait la marque d’une fracture ouverte du fémur au niveau du genou. L’analyse de la momie permet d’avancer l’hypothèse que Toutankhamon était sportif et en bonne santé ! En voyant les voitures légères qui composent le mobilier de sa tombe, manifestement ce jeune homme de dix-neuf ans aimait conduire ses meilleurs chevaux. L’hypothèse d’une blessure liée à l’usage de ces chars n’est pas à écarter. Cette hypothèse sur les circonstances de sa mort rend Toutankhamon proche de nos préoccupations contemporaines. La conduite comporte des risques ; elle est donc associée à la sagesse. L’usage de véhicules peut être utilisé comme un moyen éducatif. Toutankhamon se familiarisait-il à la sagesse avec ses chevaux et ses chars ? Statistiquement, les insuffisances techniques, ou humaines montrent qu’il est impossible de réduire à zéro les risques d’accidents. Mais l’amélioration du réseau routier, la sensibilisation des conducteurs à leurs responsabilités montrent que les pourcentages de morts et blessés peuvent diminuer considérablement. L’aurige est un thème de tous les temps. Conduite et sagesse sont associées. L’aurige est un archétype de la conduite de la personne et de la liberté de l’âme. Il y a une relation entre conduite et philosophie. Les mots, les accidents, l’éducation, la difficulté des sentiments et la liberté… sont les mêmes pour conduire et pour parler de philosophie, car nos comportements au volant engagent la vie des autres. La machine a inspiré des lignes d’ombres aux démons de nos parents fiers de leurs nouvelles inventions. Leurs discours, comme ceux de Marinetti ou de Françoise Sagan, ne sont plus de mise car nous sommes aujourd’hui très nombreux sur les routes. De la philosophie morale de Platon vient l’image mentale de l’aurige et la richesse de son heuristique en fait une matrice. Elle incite à regarder de façon critique les philosophies qui ont accompagné les nouveautés techniques du XXème siècle, au service d’une pensée sans conscience et sans souci du respect des codes qui régissent la vie. Le livre Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps[1]montre la fonction normalisante des lois et suggère des orientations sans solidarité à une époque où les institutions européennes tentent de se mettre en place. D’un côté la loi normalise les comportements comme L’IVG qui devait résoudre les cas de grossesses chez les mineurs mais qui en fait s’est avéré très utilisé pour prévenir les naissances des trisomiques et des enfants atteints de handicaps dits lourds. La substance du corps social ne réside-t-elle pas justement dans la solidarité ? Dans nos fragilités et blessures se constituent autant d’ouvertures aux relations.

 

Les images de l’homme dirigeant un ou plusieurs chevaux sont fréquentes et peuvent être très anciennes. Une des merveilles du monde est l’Aurige de Delphes, en Grèce. Le mot aurige signifie « celui qui détient les rênes ». La statue faisait partie d’un ensemble de quatre chevaux tirant un char. Cette œuvre date de 477 avant J. C. Elle est un ex-voto de bronze érigé en commémoration du quadrige victorieux lors des jeux pythiques de 478 et 473 avant J. C. Le style de l’œuvre est sévère et d’une période artistique qui sort de la période archaïque et introduit les œuvres classiques. La simplicité augmente la légèreté et l’économie des lignes et témoigne du savoir-faire de l’artiste. Il s’agit bien ici de savoir et de sagesse qui veulent donner aux formes ni trop, ni trop peu. Et cette sagesse fait signe à la conduite où nous avons besoin du savoir éclairé par la sagesse. La rapidité et la légèreté avec lesquelles nous nous déplaçons d’un lieu à un autre seront objet d’enthousiasme et d’offrandes aux dieux, et encore aujourd’hui, les grands pilotes automobiles sont admirés. Cette admiration ne se limite pas à la vitesse qu’ils pratiquent mais à leur connaissance des machines et de leurs caractéristiques et ainsi qu’aux performances qu’ils peuvent en attendre. Par cette admiration, nous reconnaissons les améliorations qu’ils apportent aux voitures par leurs connaissances et leur expérience. Comme membres des équipes qui entourent la course automobile, ils permettent la mise au point d’innovations pour des voitures de série plus sûres et plus protectrices.

 

Sur le bas relief de l’étendard d’Ur[2],au troisième millénaire, revivent des chars à roues pleines tirés par des équidés dans les couleurs chatoyantes que la mosaïque a su garder. Les restes des premiers véhicules à roues se trouvent en Égypte. Tout le monde est d’accord pour dire que l’invention de la roue marque le début du véhicule. Elle permet de transporter plus lourd, plus rapidement qu’à pied ou à cheval et, avec le temps, plus rapidement en camion, ou en train. Les accidents de cheval, de voiture, d’avions, de trains furent de tout temps la cause de graves dommages personnels et de pertes de vies. Grace Kelly et Lady Diana sont deux exemples fameux. Dans nos familles, nous comptons tous des victimes de la route. Dans le trafic de tous les jours, les conditions sont différentes des courses automobiles. Le film, Les choses de la vie[3]est d’une émouvante actualité. A bord de son automobile, le personnage principal, l’avocat Pierre Delhomeau, se rend à Rennes où il va défendre un cas. Sur le trajet, il meurt dans un accident de voiture. Le film raconte ses dernières pensées avant de mourir. Il laisse dramatiquement dans une de ses poches la lettre de rupture qu’il destinait à sa fiancée. Partent avec lui les souvenirs de sa joie de vivre.

 

Dans le contexte du réseau routier, la sagesse relève de notre responsabilité. Elle n’est pas celle du circuit automobile, mais elle demande un certain niveau de connaissances en physique pour comprendre les forces qui régissent la conduite d’un véhicule. En circulant à une vitesse élevée, le contrôle du véhicule devient plus difficile. En effet, dans les courbes, la force entre les pneus et le revêtement de la route augmente avec le carré de la vitesse et avec l’amplitude du virage. Cela ajouté à l’inertie de la voiture, les risques de dérapage et de sortie de route sont importants. Pour pouvoir suivre les conseils des assureurs, il est nécessaire de connaître des notions simples comme la résistance, la quantité de mouvement, la vitesse, la masse. Ces connaissances de base sont utiles à tous et toutes et nous devons les enseigner à nos enfants. La conduite traduit la force d’âme dans le comportement. Les charretiers avaient la réputation de jurer dans les manœuvres d’où l’expression célèbre : « Jurer comme un charretier ». Jurer dénote un manque de force d’âme, mais cette dernière peut-être développée par la créativité et l’audace, en surmontant les difficultés et en encourageant la constance dans l’effort.

 

Platon a choisi l’image de l’aurige pour la rhétorique. Comme dans tous les arts, bien parler vient de l’âme. Comme dans tout art, pour bien parler il est nécessaire d’aimer. Platon parle d’amant à propos de l’orateur et d’aimé à propos de l’auditeur avec qui partager le savoir. Chacun doit posséder les ailes de la sagesse et la raison. L’âme de l’amant et l’âme de l’aimé se divisent en trois parties dans l’image mentale de Platon, le cocher et une paire de chevaux.

« Or, voici maintenant de quelle façon tombe aux mains de ce dernier (l’amant) celui qui a été pris. Conformons-nous à la division faite au début de cette histoire, de chaque âme en trois parties, dont deux ont forme de cheval et la troisième forme de cocher ; […] Des deux chevaux, donc, l’un disons-nous, est bon, mais l’autre ne l’est pas »[4].

Le char ailé de Platon avance avec le cheval impulsif et émotif, dispersé, autant qu’avec la réserve et la crainte de l’étalon. Il est la mesure et la référence de la sagesse ailée ainsi que des perfections dans l’unité avec le cocher. L’étalon est le standard, la référence pour mesurer, juger et ajuster. « Il faut en effet, chez l’homme, que l’acte d’intelligence ait lieu selon ce qui s’appelle Idée, en allant d’une pluralité de sensations à une unité où les rassemble la réflexion »[5]. Le spirituel vers lequel tendent les deux chevaux, l’un par l’intelligence et l’autre les émotions, est « l’Emplumé »[6]. L’Amour permet à l’âme de porter « l’Emplumé », présent en elle. Entre l’enthousiasme et la raison, le désir et la vertu, savoir utiliser toute sa personnalité permet d’avancer dans la sagesse. Pour éviter un discours trop direct et parfois binaire, sans matière, sont nécessaires les plis du sensible, de l’affection, des préoccupations heuristiques ; l’attelage a besoin d’être bien équilibré entre les mesures et le désir. L’objet est porté par la légèreté du divertissement, arc de l’attention, de l’humour, arc de la simplicité, l’heuristique arc de la relation, des figures de styles...

 

Pour défendre l’ombre du cheval fougueux, il convient de tenir compte du désir. Jean-Paul Sartre le décrit et en démontre l’importance dans Les mots :

 « Je le détestais parce qu’il oubliait de me choyer […] J’avais deux raisons de respecter mon instituteur : il me voulait du bien, il avait l’haleine forte. […] il ne me déplaisait pas d’avoir un léger dégoût à surmonter : c’était la preuve que la vertu n’était pas facile. […] je confondais le dégoût avec l’esprit de sérieux. J’étais snob. […] « Le père Barrault pue » et tout se mit à tourner : je m’enfuis en pleurant. Dès le lendemain je retrouvais ma déférence pour M. Barrault, pour son col de celluloïd et son nœud papillon. Mais, quand il s’inclinait sur mon cahier, je détournais la tête en retenant mon souffle »[7].

L’œuvre de Jean-Paul Sartre, Les mots, décrit ses souvenirs d’enfance, les relations privilégiées qu’il avait avec ses maîtres. Elle offre également une image intéressante de la vertu. Sans la nier, l’auteur dénonce le snobisme qui impose de mauvaises conditions aux vertueux impliqués dans l’étude et le travail. La vertu n’est pas facile mais il est préférable de ne pas lui associer des obstacles, comme l’odeur pour le jeune J. P. Sartre. Disons que ces mauvaises conditions, parfois fortuites et difficilement évitables, ne sont pas à rechercher. Par exemple, produire en travaillant quatorze heures par jour est préjudiciable et met les vertueux dans la difficulté. Dans le travail comme dans l’art, les deux chevaux de l’âme, sensibilité et idéal, contribuent à l’efficacité. La conduite de notre personnalité et nos relations avec les autres ne peuvent nier ni le corps, ni la chair de l’intelligence, leurs fragilités, ni l’esprit.

 

Dans le film Décomposition symphonique n°9 pour accident de voiture[8]de Félix-Etienne Tétrault, nous pouvons entendre le son d’une respiration ou peut-être le bruit de l’assistance respiratoire accompagnée d’une batterie d’intensité plus ou moins faible aux sons aigus qui rappellent le bruit régulier des machines, des rythmes qui accompagnent la vie. Quand le souffle cesse, alors tout s’arrête. Cette musique d’une mort par accident réveille nos consciences. Tous les conducteurs savent qu’ils prennent des risques pour leurs vies, celles de ceux qui les accompagnent et celles des tiers présents dans le trafic en perpétuelle augmentation. Sadako Sasaki lance ses mille grues de papier qui accompagnent la légende de paix de l’origami. « J’ai écrit la paix sur tes ailes. Vole de par le monde pour que plus aucun enfant ne meure ainsi ». Ce sont les mots de Sadako Sasaki et la substance qui s’attache à son nom. Quand la personne meurt, sa rose se replie sur elle-même. Sa lumière reste, devient icône pour se fondre dans une conscience commune. Les modes de la vie et la liberté ne sont pas liés aux accidents. Ce serait faire preuve de pessimisme de s’opposer aux stoïciens en considérant que les accidents déterminent nos choix, notre conscience. Ce serait encore faire preuve de pessimisme de croire que les chantages au travail, à l’amitié, à la calomnie, à la prison puissent altérer la personne. Gilles Deleuze, dans Logique du sens[9], décrit le mélange stoïcien sans destruction des corps mais avec des effets de désorganisation favorable à de nouveaux liens plus puissants et plus larges. Par la blessure, la relation ouvre sur les devenirs, mais la nature des corps ne change pas. « Elle sait que les événements concernent d’autant plus les corps, les tranchent et les meurtrissent d’autant plus qu’ils en parcourent toute l’extension sans profondeur »[10]. Dans la relation se dévoile la substance.

« Que veulent dire les Stoïciens lorsqu’ils opposent à l’épaisseur des corps ces événements incorporels qui se joueraient seulement à la surface, comme une vapeur dans la prairie »[11].

Les mélanges en présences paradoxales permettent les émanations de surface. Dans la Logique du sens, le devenir s’inscrit dans la légèreté de l’ontique, dans la vie, dans les croûtes fragiles du quotidien, du travail constituant le plan de l’existence. Le drame est de mourir en écrivant une lettre de rupture comme le personnage de Paul Guimard, d’être méprisant, ou de favoriser la réduction de l’autre à un pli unique[12]. Quand Pierre Curie, inventeur avec son épouse Marie de la radiologie, si utile à la réduction des fractures, mourut sous un lourd véhicule, quand Archimède, inventeur du calcul infinitésimal, meurt gratuitement par la bêtise d’un soldat, la relation, à chaque fois, s’est interrompue. La lumière se retire. L’humanité se ferme. L’être existe dans l’étant, la présence, la chair. Dans la mort, la pensée de la personne se joint à la mémoire et aux pensées même de Dieu. Elle reste mouvante pour pouvoir inspirer la création amoureuse du visible et de l’invisible. Dans la résurrection, le ciel de la matière devient un éloge à Dieu qui manifeste ainsi son amour sur tous les ciels de ses enfants. L’image mentale des grues de Sadako Sasaki est dans le cœur des hommes de tous les peuples. Sa légende est comme un passereau, une relation entre des lieux géographiquement éloignés, du cœur, de l’esprit, de l’âme, presque rien comme des petits papiers pliés, ou comme les papiers du Tibet. Quand une personne meurt par accident, tous portent la responsabilité de ce recul. L’accident ferme une rose.

 

Comment échapper à l’envoutement de la vitesse ? Comment éviter les dérives violentes des pulsions de mort issues du rejet social qui se manifestent dans la conduite automobile ? Une des meilleures descriptions est celle de Françoise Sagan. Il y a des personnes qui cherchent à se détruire dans l’alcool, la cigarette, la drogue ou la vitesse. L’isolement de la société, la difficulté des relations engendrent une pulsion de mort, le rejet de l’homme, de l’humanité, un pessimisme. La pulsion de mort a été décrite pour la première fois par Sigmund Freud dans Essai de psychanalyse[13]. Qu’est-ce qui pousse le buveur ? La pulsion de mort. S. Freud associe la « pulsion du moi » à une tendance vers la mort. Il va trop vite. La « pulsion du moi »[14]qui pousse Françoise Sagan à écrire est le désir plus ou moins conscient de faire des liens, « vinculum »[15]pour assurer la cohésion du corps social. « La pulsion de perfectionnement » existe dans le refoulement des pulsions sexuelles, dans l’accomplissement des pulsions du moi, dans une spéculation. Partager les archétypes de la pensée entre en contradiction avec la cruauté présente dans les relations. La pulsion du moi est une pulsion de vie dans le corps social, mais la dureté du miroir du regard des autres provoque un désir de fuite de F. Sagan dans l’ivresse de la vitesse et dans l’usage des drogues. Pour beaucoup, le stress de la vie sociale se traduit par des excès de nourriture, ou l’inverse l’anorexie, l’excès de boisson ou de cigarettes... Avant d’entrer dans la doxa[16]collective, la pensée se heurte au gros animal : « En fait foncièrement conservatrice, elle (la foule) a une profonde horreur de toutes nouveautés et de tous les progrès […] dans un rassemblement d’individus en foule, toutes les inhibitions individuelles tombent… »[17]Cette lourdeur explique le rejet de la doxa par les grands penseurs comme Parménide ou encore Simone Weil, la philosophe. L’angoisse de Françoise Sagan lui fait écrire : « Qui n’a pas cru sa vie inutile sans celle de « l’autre » et qui, en même temps, n’a pas amarré son pied à un accélérateur à la fois trop sensible et trop poussif, […] qui n’a pas ressenti, tout en se livrant à ces tentatives toutes de survie, le silence prestigieux et fascinant d’une mort prochaine… »[18]. Ces propos sont sans conscience de l’autre car la conduite nous engage vis-à-vis de l’autre. Il nous faut respecter sa rose et celles de notre entourage. « L’important c’est la rose »[19]. Bien sûr, les angoisses des rapports sociaux et du rejet existent toujours mais il n’est aujourd’hui plus possible d’utiliser la vitesse pour les exprimer.

 

Marinetti, comme Françoise Sagan, utilise l’image de la vitesse pour dire le malaise des intellectuels et dénoncer l’isolement des clercs, dramatisé par Julien Benda. L’affaire Dreyfus fut l’occasion de séparer les intellectuels en deux camps, avec toute la violence du binaire : d’un côté les nationalistes, de l’autre Julien Benda qui dénonce l’engagement nationaliste des clercs[20]. Selon Julien Benda, le clerc est apolitique, garant de la moralité. La réaction de Benda est celle de l’intuition de la catastrophe : « l’homme de science, l’artiste, le philosophe sont attachés à leur nation autant que le laboureur et le marchand ; ceux qui font au monde ses valeurs les font pour la nation ; les ministres de Jésus défendent le national. Toute l’humanité est devenue laïque, y compris les clercs. Toute l’Europe a suivi Luther, y compris Erasme »[21]. Le cri d’alerte de Julien Benda était juste mais l’isolement qu’il impose aux clercs non fascistes ou non communistes les éloigne de la scène politique et leur voix ne sera pas entendue face à l’engagement militant des clercs qui soutiennent les dictatures. La position de retrait des clercs démocrates du monde politique et social est inspirée d’Alexis de Tocqueville[22] qui instaure la jeune République française en célébrant la démocratie américaine. « J’ai dit que les prêtres américains se prononcent d’une manière générale en faveur de la liberté civile, […] cependant on ne les voit prêter leur appui à aucun système politique en particulier. Ils ont soin de se tenir en dehors des affaires, et ne se mêlent pas aux combinaisons des partis »[23]. Ce principe convenait à l’Amérique, plus homogène que l’Europe, qui ne connaissait pas partout une liberté démocratique. Par exemple, ce principe a fonctionné dans l’Europe de l’entre-deux guerres favorisant les dictatures fascistes et les dictatures communistes. Il fonctionne encore bien, alors que l’Europe accueille de nombreux immigrés issus de systèmes politiques peu démocratiques. La crédibilité est portée par les institutions, qu’elles soient politiques ou religieuses, syndicalistes ou familiales, enseignantes, toutes dans le souci du pacte fondamental de respect de l’humanité démocratique. Pour reprendre l’exemple de l’entre-deux guerres, on ne peut que déplorer le silence imposé aux intellectuels démocrates, à Simone Weil, la philosophe, à Anne-Marie Schwarzenbach, journaliste, ou à l’Église dans les années 30[24]. Les clercs démocrates ne s’expriment pas politiquement suivant les préceptes d’Alexis de Tocqueville. Mais aussi, la peur des persécutions leur impose le silence face à la doxa des dictatures, la propagande. Le bloc des prêtres, à Dachau[25], témoigne de la dureté des dictatures pour l’opposition politique. La propagande se répand sans barrière dans toutes les institutions de l’Europe. Filippo Tommaso Marinetti s’insurgera contre la tradition laïque, sans prendre conscience de ses origines américaines, son discours cherche à vaincre par la violence. Marinetti, proche de Mussolini, contre Julien Benda, « s’est en revanche déclaré pour la « trahison des clercs », selon la saisissante formule de Julien Benda, en revendiquant pour l’intellectuel un rôle social et une participation directe au monde de l’histoire. »[26] Il est étrange que personne n’ait pensé à contredire Alexis de Tocqueville. Son principe d’éloignement des clercs de la vie sociale se justifiait à une époque où le savoir appartenant à l’Église qui n’était pas démocratique et restait fidèle à l’ancien régime. Ce n’est plus vrai à partir du XIX° siècle avec l’émergence des intelligentsias[27] et le manque de formation des prêtres. L’humanité a plusieurs plis et des responsabilités différentes partagent généralement la vie. Les intellectuels, pour rester dans l’action, garder des engagements individuels et personnels, quittent alors les pensées démocratiques et se réfugient dans les mouvances des dictatures communistes ou fascistes. Un des exemples les plus marquants est le cas du grand poète Aragon[28]. Le vingtième siècle se caractérise par le pessimisme démocratique des clercs et des intellectuels. La révolte, la peur, la violence transparaissent dans les discours soucieux d’une humanité adaptée aux rêves de perfection des machines. Le cheval fougueux a tué son paisible partenaire pourtant si nécessaire. Marinetti écrira son manifeste : « La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif […] Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle, est plus belle que la Victoire de Samothrace »[29]. « Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires »[30]. Ces propos décrédibiliseront le progrès et les sciences, les machines et la réflexion sur la dynamique qui régit l’énergie humaine et la société. Le texte du second manifeste futuriste Tuons le clair de lune[31] détruit la tradition poétique de l’Orient : « […] sur le plateau persan, sublime autel du monde, dont les gradins démesurés portent des villes populeuses. […] Il y flottait une tendresse amère… Les rossignols buvaient l’ombre odorante avec de longs glouglous de plaisir et tour à tour pouffaient de rire dans les coins, jouant à cache-cache comme des enfants espiègles et malins… Un sommeil suave gagnait l’armée des fous, qui se prirent à crier de terreur. Aussitôt les fauves se ruèrent à leur secours […] les tigres chargèrent les fantômes invisibles dont bouillonnait la profondeur de cette forêt de délices… »[32]. Le langage, le discours amoureux servent d’images, en Orient, pour désigner la prière et la louange qui unissent le sage à Dieu. Il n’y est pas question de délice mais d’imaginal, reflet sensible des lumières spirituelles, prolongement de la sagesse dans les relations amoureuses de l’existence, le chant amoureux de l’oiseau ou du fiancé ! Il y est question de louange aux beautés du quotidien et d’amour de la vie



[1] Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses universitaires de Bordeaux, Pessac, 2003.

[2] Étendard d’Ur, Bas relief en mosaïque des tombes royales d’Ur, IIIème millénaire avant J.C., Londres, British Museum.

[3] Claude Sautet, Les choses de la vie, 1970, film avec Romy Schneider et Michel Piccoli. Le livre est de Paul Guimard, Les choses de la vie, Ed. Folio, 1973.

[4] Platon, Œuvres complètes, Phèdre, Paris : Gallimard, 1950, tome II, pp. 44,45.

[5] Platon, Œuvres complètes, Phèdre, Paris : Gallimard, 1950, tome II, p. 39.

[6] Platon, Œuvres complètes, Phèdre, Paris : Gallimard, 1950, tome II, p. 42-43.

[7] Jean-Paul Sartre, Les mots, Gallimard, 1964 pp. 66-68.

[8] Félix-Etienne Tétrault : Décomposition symphonique n°9 pour accident de voiture, 2010, Internet, Artflx.olympenetxork.com.

[9] Gilles Deleuze, Logique du sens, Éditions de minuit, 1969.

[10] Gilles Deleuze, Logique du sens, Éditions de minuit, 1969, p. 20.

[11] Gilles Deleuze, Logique du sens, Éditions de minuit, 1969, p. 14-15.

[12] Gilles Deleuze écrit à propos de G. W. Leibniz, « essayer encore une fois d’étendre sa région d’expression claire, essayer d’augmenter son amplitude, de manière à produire un acte libre qui exprime le maximum possible de telles et telles conditions. » G. Deleuze, Le pli, Paris : Éditions de Minuit, p.99. « Or, au même moment, une infinité de monades n’ont pas encore été appelées et restent pliées, une autre infinité sont retombées ou retombent dans la nuit, repliées sur elles-mêmes, une autre infinité se sont damnées, durcies sur un seul pli qu’elles ne déferont plus. » G. Deleuze, Le pli, Éditions de Minuit, p. 101. Ces propos sont développés dans Monique Oblin-Goalou, Le Rhizome sous l’arbre, Lilles ANRT 1988, p. 431.

[13] S. Freud, Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 82 : « […] tout être vivant meurt, fait retour à l’anorganique, pour des raisons internes, alors nous ne pouvons que dire : le but de toute vie est la mort et, en remontant en arrière, le non vivant est là avant le vivant » Au-delà du pessimisme de S. Freud sur l’origine non-vivante (il n’y a pas d’apparition spontanée de la vie), son intuition de la présence de tendance vers la mort dans toute vie est liée au fait que tout être vivant passe un jour par la mort.

[14] S. Freud, Essais de psychanalyse, Éditions Payot, 1981, p. 89.

[15] Terme de Gilles Deleuze in Le pli, Paris Éditions de Minuit, 1988, p. 150-163.

[16] La doxa est dans la philosophie de Parménide une connaissance confuse qui sert de support aux relations et s’oppose à la vérité. La doxa sert des intérêts idéologiques. Elle est incontournable dans les relations qui structurent le groupe. Mais, sans une capacité à se renouveler dans la recherche de la vérité par la connaissance et l’expérience, la doxa sert des individus et des lobbies qui nuisent aux sociétés.

[17] S. Freud, Essais de psychanalyse, Éditions Payot, 1981, p. 134.

[18] F. Sagan, Avec mon meilleur souvenir, Paris : Folio Gallimard, 1992, p. 61.

[19]Chanson L’important, c’est la rose, paroles de Louis Amade, musique de Gilbert Bécaud.

[20] Clerc : personne engagée dans l’état ecclésiastique, employé d’une étude d’officier public ou d’officier ministériel, lettré, savant, intellectuel.

[21] Julien Benda, La trahison des clercs, Edition Grasset 1975, p. 278.

[22] Alexis de Tocqueville, 1805-1859 : homme politique libéral conservateur car issu d’une famille royaliste. Par ses écrits, il est célèbre pour ses analyses de la révolution française et de l’évolution des démocraties. Il oriente la démocratie vers une dimension sociale. Il est défenseur de la liberté individuelle et l’égalité politique. Ses écrits ont une influence importante sur la pensée contemporaine. Il est un des pères de la démocratie en France, dans le monde et du droit moderne.

[23] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris : Flammarion, 1981, tome 1, p. 397.

[24] « Considérée (l’Église Catholique) par le régime nazi comme son principal adversaire […] Elle se garda de toute intervention politique. Reste que le tiers du clergé catholique fut poursuivi d’une manière ou d’une autre par la police politique et que bon nombre de prêtres payèrent de leur vie leur fidélité à leur foi. » Isabelle Hausser, Dossier in Hans et Sophie Scholl, lettres et carnets, p. 443.

[25] Le témoignage du luxembourgeois, le Père Jean Bernard in Pfarrerblock 25487, Luxembourg : éditions Saint-Paul, 2004 (Bloc des prêtres, même éditeur2006 ) inspirera Le film de Volker Schlöndorff, Le neuvième jour, 2004.

[26] Giovanni Lista, Préface in F. T. Marinetti, Le futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 16.

[27] Intelligentsia : définie selon le philosophe polonais Carol Liebelt comme les gens instruits, les professeurs, le clergé, les ingénieurs. Ce mot apparaît quand la connaissance commence à agrandir son rayonnement au-delà des abbayes. Les bibliothèques se démocratisent par l’imprimerie.

[28] « L’écroulement du communisme historique était inévitable, mais il laisse un vide. Notamment en ce qui concerne la culture. Quel autre parti publiait de la poésie dans son journal ? » Pierre Juquin in Louis Aragon le fou des mots, Hors-Série Le Monde une vie une œuvre, novembre-décembre 2012, p. 67.

[29] F. T. Marinetti, Le Futurisme, Premier manifeste du futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 152. Marinetti privilégie l’action et réélabore les formes esthétiques comme le feront plus tard le groupe De Stijl et le Bauhaus pour chercher les formes de la dynamique de la vie, de la production et du progrès.

[30] T. Marinetti, Le Futurisme, Premier manifeste du futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 153.

[31] Tuons le clair de lune in F. T. Marinetti, Le futurisme, Lausanne : Éditions l’Âge d’Homme, 1980,  pp. 157-169. Ce texte manifeste contre la vision du clerc isolé et solitaire, romantique qu’imposait Julien Benda au début du XXème siècle.

[32] T. Marinetti, Le Futurisme, deuxième manifeste futuriste, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, pp. 164-165. T. Marinetti s’attaque à la spiritualité de la poésie orientale, dont le chant amoureux de l’oiseau ou de l’amoureux sont le reflet du chant de celui qui cherche Dieu, un lien lieu de la Rencontre. Le spirituel réduit à un fantôme disparaît dans le fracas des armes et les fauves mangent l’oiseau qui chantait.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans articles
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