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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 13:57

L’œuvre de Simonne Roumeur est remarquable sur plusieurs points. Elle montre l’importance de l’énergie spirituelle, les différences entre le spirituel et la mystique, entre le sensible et le spirituel, le sensible et la mystique. Elle permet aussi de voir dans la personne les résonnances mutuelles de ces plis multiples qui font l’humanité. Au premier abord, les images mentales et images peintes sont pleines d’humour et de simplicité. En effet, le mouvement de la bonne humeur et les lumières de la grotte étoilée l’emportent sur les souffrances de la terre. J’ai choisi de réfléchir ici avec Soleil du premier matin, l’arbre de vie, La caverne, Opéra, Basilic, mais toutes les œuvres de Simonne nous font avancer dans la connaissance de soi et l’indépendance. Le mode d’expression de Simonne est populaire mais il s’inscrit dans une tradition de la transmission des savoirs par les images mentales et plastiques. Ces traditions nous sont parvenues par des écrits et concernaient la formation des prêtres avec Zoroastre et des princes avec Sohravardi, c'est-à-dire ceux qui avaient pour destin de parler aux peuples et de diriger le peuple. Le bon sens veut que dans ces cas une bonne connaissance des archétypes humains soit nécessaire. En effet les personnages des princes et des prêtres, qui parlent aux dieux, sont des archétypes de l’âme, des plis présents en chaque personne soucieuse de faire le choix de la bonne pensée. Avec Avicenne, le médecin, ces connaissances servaient à guérir l’âme de ceux qui étaient malades. L’indépendance d’esprit des démocraties européennes ne peut faire l’impasse d’une bonne connaissance de soi, des pulsions, non pas pour les accepter mais les dominer, les utiliser à bon escient.

 

Le visage

Le travail de Simonne m’a été particulièrement utile pour l’approche de l’imaginal et de l’iconal. Son œuvre est aussi bien poétique que plastique et traite de l’image mentale, des formes symboliques de la conscience. La terre spirituelle dans ce qu’elle a d’universel étant mal connue, il me semble important d’avoir recours à la pensée orientale, les sagesses de l’ancienne Perse qui ont inspiré, au XII° siècle, l’œuvre de Sohrawardi après celle du médecin Avicenne. Elles ont une dimension universelle qui nous intéresse aujourd’hui. Avec Sohrawardi, l’enjeu est de ne pas faire de l’imaginal une métaphysique à n dimensions mais un monde unique pour une existence à n dimensions. Pour Simonne, celle qui voit des images issues de l’inconscient dans ses rêves, une réappropriation est nécessaire. Les images ne sont pas familières de sa conscience quand elles arrivent dans le rêve. Le déploiement de la poésie et la prise de conscience des archétypes du visage de l’esprit humain sont les réponses de Simonne. Les éléments de ce visage spirituel intéressent tous les hommes et femmes, particulièrement les adolescents qui savent un jour devoir assumer des rôles dans la société. Les images de la grotte, de l’arbre, du fantôme, de l’oiseau ou autres sont dans toutes les pensées et constituent les organes de lumière, de la relation. La dimension poétique est l’imaginal support incontournable car symbolon d’un partage dans la socialisation des corps subtils autant que dans la « socialisation des corps sensibles »[1]. Les visages spirituels de deux personnes qui se parlent les yeux dans les yeux se ressemblent autant que nos visages physiques se ressemblent avec les yeux, les paupières, le nez, la bouche, les sourcils, les cils, les joues, le front, les cheveux, les dents, la peau, les orbiculaires des paupières, l’orbiculaire de la bouche, les ailes du nez, la houppe du menton, les masséters, le muscle frontal, les maxillaires… Mais les visages spirituels sont plus complexes encore, conscient, inconscient, angoisses, secrets, pudeur, timidité, complexes, personnages de l’analyse transactionnelle, stades de la libido sexuelle associés aux stades de l’apprentissage de la relation sociale, stade symbolique, stade politique, stade pompier, stade amical, stade amoureux, qui à chaque fois ne disparaissent pas mais s’apprivoisent et nécessitent une familiarisation un travail sur soi pour en vivre dans le respect de l’autre. Ces stades, s’ils ne sont pas méprisés ni dans l’enfance ni à l’âge adulte, mais s’ils dévoilent des possibles et qu’ils sont utilisés avec sagesse dans la relation constitueront les éléments d’une relation juste et équilibrée, agréable. Le discours de Simonne sont fins et ne manquent pas d’humour, ils témoignent de l’élégance de son visage spirituel dont les plis multiples peuvent éclairer la conscience de ceux qui regardent et lisent son travail. Le cœur de Simonne est un « cœur angélique ». Mais le cœur de l’homme a une ombre terrestre et dans cette ombre l’homme parle avec son cœur angélique en similitudes. Le cœur, comme le visage, est l’organe symbolon des plis de l’humanité. Il est le nœud de l’humain et du divin avec entre les deux les multiples dimensions de l’existence. Et les poésies et peintures de Simonne déclinent la vie sans s’épuiser jusqu’à ce que son cœur cesse de battre. Il reste les marques des rythmes du souffle des images plastiques et du souffle poétique pour témoigner de la puissance de son existence dans la chambre étroite que lui avait laissée la maladie.

 

Humour

 

Dans Tête à l’envers[2] un petit fantôme blanc qui ressemble à Jasper monte dans un arbre dont les racines sont tournées vers le haut.

La différence entre l’hyperréalisme du rêve et la réalisation peinte montre la poésie de Simonne. La forme symbolique, allégorique, que Simonne donne à ses œuvres n’est pas dénuée d’humour. Le voile de l’humour rend les ciels accessibles à tous. Le sensible, le spirituel et la mystique échappent à l’absurde par l’humour qui laisse une grande place au pli de la raison. Car l’humour joue avec les limites de la raison et de la logique. La raison et la logique sont le négatif nécessaire à l’humour, elles portent la narration jusqu’à la chute. Si la logique sert l’humour, l’humour sert aussi la logique et la raison. On retrouve l’humour à propos du spirituel dans les enluminures iraniennes et dans la poésie d’Iran au travers de l’oiseau, et des contes dont les héros sont des animaux. Les vertus des animaux servent de support à la sagesse des contes. Dans l’œuvre de Sohravardi, dans ses récits symboliques, « nous voyons apparaître le peuple des tortues, le peuple des fées, le peuple des chauves-souris. Bien entendu, il ne s’agit pas de zoologie, mais bien de symboles de ceux qui, parmi les humains, sont les ignorants spirituels, les aveugles de l’âme. […] leur forme vraie symbolise avec celle-là »[3]. L’imaginal montre la réalité du mode de l’âme dont les formes mutent pour témoigner ici avec humour d’une réalité. La prise de conscience est difficile et la charité est de la rendre avenante. James Hillman fait référence au monde de l’Hadès de la mythologie grecque pour désigner les rêves où le moi perd l’initiative. Les animaux vont permettre d’exprimer le mouvement de l’âme, c’est-à-dire qu’ils permettent une entrée dans le monde inconscient. L’image mentale du rêve est une image mouvement comme celles des films d’animation, du cinéma ou du numérique. La psychologie moderne fait de l’imaginal un rouage de la prise de conscience et en même temps elle implique l’humour. « Guidé par un jeune rouget.  Surgit des eaux et rochers.. Le divin Créateur.. De mon humble intérieur.  […]  Petite vigne, vêtue de spirituel,  Sous protection de mon fidèle  Serviteur j’emprunte la Voie  qui s’offre à moi. »[4] Le rouget est un poisson de roche qui guide Simonne Roumeur sur la côte accidentée du rivage sur laquelle pousse la petite vigne riche en promesses. La peinture associée montre un rouget et une petite pousse de vigne personnifiée. Dans l’espace symbolique des vertus de l’animal ou de la plante le mouvement de la pensée peut se manifester virtuellement. Le petit pied de vigne de Simonne suggère les fruits qu’elle portera dans une image-mouvement[5]. La difficulté et la joie sont présentes dans les jeux de l’humour. L’image du rêve et de l’expression plastique exprime ses mouvements dans l’action, la relation, l’affection… comme le décrit Gilles Deleuze dans Cinéma 2.

 

L’Iconal

« Rayonnante, la première des mères  Unie au créateur de mon Univers  Lève le soleil du premier matin  Dans le bleu de mon enfant divin. »[6] Le soleil dans l’icône est rendu par l’or. Il est la présence mystique de l’amour de Dieu. « Je t’imagine, ne te sachant,  Semblable au soleil flamboyant »[7].

Selon Sohravardi, les ciels sont l’existence dans un système intelligible à l’image des orbes des astres. Le culte est adressé au soleil car il permet la lumière du jour. « Hûrakhsh est la théurgie de Shabrîr (Shabrîvar), Lumière à l’éclat puissant, auteur du jour, Prince du ciel, à qui la tradition de l’Ishrâq impose de rendre un culte »[8]. Les images mentales célestes de Sohravardi décrivent l’amour dans le symbolon du soleil : « Gloire donc à la Très-lointaine très-Proche, à la Plus-Élevée la Plus-Approchée, et puisqu’elle est toute proche, elle est également préséante quant à l’influence exercée sur tout être et sur sa perfection. Car la Lumière est l’aimant magnétique (maghnâtîs) de l’approche. »[9] De même le ciel, qui accomplit les autres, est celui de la présence à Dieu. La tradition Ishrâq considère que ce ciel est premier car rien ne se fait sans un amour préalable et achèvement, l’amour est l’alpha et l’oméga. Il permet et justifie l’existence de tous les plis de ce qui fait l’humanité. La sagesse des anciens parlait en images mentales car l’ombre des pensées de Dieu se projettent sur le monde sensible. « […] la Lumière pure ; elle possède certaines qualités de lumière qui sont des irradiations – d’autres consistant en amour, jouissance, emprise souveraine. Lorsque son ombre tombe en ce monde-ci, voici que son image se met à exister. C’est le musc avec son parfum, ou bien le sucre avec sa douceur, ou bien la forme humaine avec la complexité de ses organes »[10]. L’œuvre de Simonne est première car elle s’intéresse à l’universel de l’âme et du rapport à la vie ; son œuvre est une initiation pour découvrir son âme et les archétypes du psychisme. L’herméneutique des textes inscrit Simonne Roumeur dans la démarche des anciens prêtres officiants qui ont recours aux images mentales et au sensible. « […]il sent vers lui s’avancer la Doctrine qui lui est propre, sous les traits d’une belle jouvencelle, splendide, aux bras de rose… Quand toi, tu voyais l’autre bâcler l’allumage du feu et les préparatifs du sacrifice, effectuer les mauvaises offrandes en présence du mauvais feu et passer à l’abattage des arbres fruitiers, toi, tu restais pourtant assis à réciter les Cantates […] L’état osseux pour l’état mental ? […] Pour la jeune dame promotrice de la pensée bonne, de la parole bonne et du geste bon. »[11] Pour Zoroastre, la jeune dame appartient à la propre personne. Elle est le rituel en esprit, elle est la conscience de l’officiant qui permet les bonnes pensées, les bonnes paroles, les bons gestes. Et quand le jeune homme quitte l’état osseux, les dieux lui offrent le « beurre de mi-printemps »[12]. Le langage est celui des similitudes dans lequel s’inscrit l’œuvre de Simonne. Son travail n’est pas sacerdotal mais prise de conscience de son Moi. Et cette recherche de la conscience de soi, si importante pour nos sociétés contemporaines, existait déjà dans la formation des princes et des prêtres voilà plus de 4000 ans. Au XII° siècle la sagesse des anciens de l’Iran nous est parvenue par l’œuvre de Sohravardi.

 

La peinture de Simonne vit dans le ciel du spirituel, celui d’Hermès, celui de la connaissance, comme conscience de soi-même, et de l’imagination, mais aussi dans celui d’Eros qui est celui de l’amour, de l’union dans le souvenir de ceux qui nous ont précédés. Le ciel d’Eros, celui de l’amour, s’ouvre dans une surexistence à celui d’Hermès. Le ciel d’Hermès porte les messages des dieux. L’arbre de vie fleuri[13] reprend les symboles des caducées d’Hermès et d’esculape, le serpent, l’arbre, l’œil ou le miroir, les ailes. « J’achève mon voyage  à travers les âges  tête pleine d’images  légère de tous bagages. »[14] La dualité n’est pas rendue par deux serpents comme dans le caducée d’Hermès mais par les animaux de la terre éléphant, vache, crocodile, qui sont ses ancêtres dominés par trois oiseaux du ciel, placés dans le haut du tableau, les ailes du caducée d’Hermès. Le ciel est l’intelligence, la tête. Simonne acquiert son indépendance. Mais surtout elle redevient mère, prodigue comme le pélican. La référence au caducée est liée aux soins dont elle bénéficie et qui avec ses recherches généalogiques et intellectuelles lui donnent l’énergie pour partager. André Roumeur, le mari de Simonne, me disait que les approches de l’analyse transactionnelle avaient aidé Simonne à prendre conscience de la dimension archétypale de sa peinture et de sa poésie. Les personnages qui animent son travail sont les rôles ou personnes d’une même âme. La « connaissance de soi » passe par la description symbolique d’elle-même ou des personnes de son entourage familial. La prise de conscience de soi ou des traits de ceux qu’elle aime constitue un autoportrait ou un portrait. Les liens de l’œuvre de Simonne avec le mystère de la personne humaine font de ses peintures des icônes et donnent à ses poésies une dimension dans l’iconal. La description n’est pas celle des traits du visage physique mais celle du visage dans l’imaginal. En effet, les portraits de Simonne touchent à l’universel de l’humanité la connaissance du psychisme, intelligence et sensibilité. Ils sont le reflet des structures universelles de l’âme et des plis qui la composent. Simonne commence par ses ancêtres et y découvre, les plis qui font l’humanité de toutes les âmes.

 

Basilic[15] est l’histoire d’un Saurien. Le saurien a trois yeux. L’œil pinéal ne semble pas avoir de fonction. La glande pinéale, en fait, permet l’adaptation au milieu, jour-nuit, saisons… « Squatter de mon inconscient  Il annihile la personnalité de mon Enfant  Dévoilé le regard du saurien  Se soumet au mien.  […]  Pour ne point aller à la dérive,  A l’ avenir mon âme sensitive,  Laissons-nous guider par l’aile  De mon âme spirituelle. »[16] Et pourtant, par cet œil, Simonne voit l’inconscient, mais elle a, au préalable, vidé le petit dragon de ses entrailles, offrant un humus où faire pousser les fleurs. Le mot basilic rappelle le jardin, mais il a également des consonances avec l’archétype du roi et aussi le spirituel :

 « L’imaginal est un mot inventé par Henry Corbin à propos de l’œuvre de Sohravardi. L’imaginal est la projection poétique de nos pensées sur le monde sensible au moment de la prise de conscience de quelque chose. L’imaginal est alors un moyen heuristique d’une prise de conscience commune, et un moyen de transmission des connaissances parce que la conscience est l’objet premier du savoir. »[17]

Chaque personne a la responsabilité de sa basilique et de régner sur les plis de son âme. Le saurien ne peut dominer l’âme, qu’il soit l’imagination ou le manque de connaissance (saurien, sais-rien) ou un autre pli. L’imaginal est le moyen de donner une forme aux différents plis de l’âme. « Tantôt l’Imagination active est l’arbre émergeant au sommet du Sinaï, l’arbre auquel on cueille le « pain des Anges ». Elle est le buisson ardent que Moïse aperçoit d’abord de loin, et dans lequel flamboie l’Ange-Esprit-Saint de la Révélation. Tantôt elle est l’arbre maudit, l’arbre infernal, la montagne que pulvérise la théophanie. »[18] Henry corbin écrit ces mots pour faire la différence entre l’imaginal et l’imaginaire. L’imaginal est au service de l’intelligence, du spirituel. Atelier-Chapelle[19] reprend le thème d’un espace de rayonnement, d’une chambre, un atelier, où exister matériellement au milieu des autres et en pleine conscience, en régnant sur cet espace avec sagesse donnée par l’espace matériel qui permet la relation aux autres. La chapelle est un lieu de rencontre autour de Dieu. Le symbolon de la chapelle est la reconnaissance du travail de Simonne dans la société, l’acceptation de son rayonnement. « Au siège du centre social,  Réunis en assemblée spéciale   Sont, avec les anciens,  Les soucieux du bonheur humain.  Face aux regards limpides  Ma Pensée se dissipe  Et capte dans la nébuleuse  L’estampe religieuse  Qui en l’inconscient sommeille.  Au présent ma vie s’éveille.  De l’avoir longtemps œuvré  Ma bâtisse est achevée.  Mon atelier-chapelle  Prend corps au réel. »[20] Le partage, la transmission sont le spirituel et constituent une chapelle. La chapelle maintient l’imagination active dans l’imaginal, lui évitant les dérives dans l’imaginaire.

 

La grotte

L’approche dualiste de l’Imagination exprime le danger de la fantaisie face à la pensée spirituelle. La fantaisie a besoin de la sagesse qui s’accompagne de raison. La sagesse est le fil directeur de la pensée fantaisiste dans les contes et les rêves. L’imaginal est une région intermédiaire liée à une logique ternaire mais, plus justement, une logique à n dimensions. « Cette région présuppose la triple articulation du réel au monde de l’intelligible (jabarut), monde de l’âme (malakût), monde matériel, triade à laquelle correspond la triade anthropologique : esprit (intelligence[21]), âme, corps. »[22] La négation de l’âme constitue un risque pour l’imagination qui se transforme alors en imaginaire. « Il est très frappant de voir avec quel soin Sohravardi et les Ishrâqîyûn ont veillé à une métaphysique de l’Imagination. Parce qu’ils en connaissaient le rôle ambigu, ils la maintiennent solidement axée entre l’intelligible et le sensible »[23]. Le rôle de l’imagination est ambigu, à mon sens, car il peut servir plusieurs plis de l’âme. L’imagination constitue une grotte. « Il est donc nécessaire que, par la lumière « la plus proche » adviennent simultanément et un barzakh et une Lumière immatérielle. […] Dès lors, elle a l’intellection de son indigence, et c’est pour elle une qualité ténébreuse ; »[24]. Dans l’acte de contemplation la lumière prend conscience de son indigence et cette indigence est ténébreuse et se traduit par un voile ou « barzakh ». Art, poésie sont contemplation et voile. Opéra exprime l’importance de l’art populaire comme nourriture spirituelle. Car l’ombre de l’art populaire est jointe à une lumière du bon sens et de l’amitié. Le « barzakh » n’est pas la matière mais le mode ou contenu d’un acte d’existence, comme le mouvement de l’astre ou la danse. Les astres constituent le symbole dans l’imaginal de la raison et la conscience. La danse populaire détermine l’espace social de celle dont il est fait le portrait. L’imaginal rejoint l’espace de la chambre à soi de Virginia Woolf. La chambre de Virginia Woolf n’est pas une pièce fermée mais une grotte ouverte, la reconnaissance de l’importance d’un espace matériel pour vivre, une reconnaissance sociale et historique non pas après coup mais une place au présent dans le maillage des relations. « Comme dans Une chambre à soi, la critique politique de Virginia Woolf reste de bout en bout une critique matérialiste, dans laquelle l’énergie phénoménologique, la puissance de la sensation sont prises dans la matière historique, dans la réalité des conditions concrètes du sens. La loi patriarcale se donne à vivre dans l’espace même – celui de la bibliothèque de King’s College dont l’entrée est interdite à la narratrice d’Une chambre à soi -, Dans la réalité d’un repas abondant dans les collèges de garçons, frugal dans celui ouvert aux filles… »[25]. « Cette conscience matérielle ne quittera jamais Woolf, pas plus que ne la quittera la certitude que l’identité n’est pas qu’individuelle, mais que l’individu se noue irrévocablement au collectif, aux pratiques de classes, à l’économie d’une culture »[26]. Le monde matériel se rétrécit avec la maladie. Et pourtant Simonne saura faire rayonner cet espace et l’agrandir à celui des richesses universelles de la terre spirituelle. Ses portraits comme Opéra montrent que ses explorations ne s’arrêtent pas à son âme mais vivent aussi de ses rencontres ou de ses relations.

Simonne reprend le thème de la grotte plusieurs fois. Dans Caverne[27], elle décrit l’âme comme une caverne avec « trois ouvertures sur la réalité »[28]. L’imagination n’est pas dangereuse mais constitue une grotte où puiser les images comme dans l’image imaginale de la célèbre grotte de Platon. Les prisonniers sont dans la grotte des connaissances multiples, de l’imaginaire, de l’inconscient, du possible, peu importe. L’intérêt ici est de reprendre l’outil philosophique de la grotte pour réfléchir à l’imagination. Le virtuel se cache dans la grotte du possible qui est liée à celle de l’imaginaire. Les virtualités permettent l’advenue de la lumière qui est un renoncement à l’obscur des rêves. Contrairement à l’idée d’Henry Corbin, la grotte surréaliste a son importance. Elle est la cavité où se cache la source. Dans l’œuvre de Marcel Pagnol, Manon des sources, l’eau émerge d’une grotte connue seulement de la jeune fille. Car, dans les âmes pures, les images sont vraies. La grotte est un pli de la surface sensible quand le possible se multiplie, quand la raison travaille à imaginer le possible dans l’imaginaire. Les surréalistes ont travaillé sur les images de la grotte. Le Relecq-kerhuon a compté une artiste surréaliste qui vivait une génération avant Simonne. La grotte de l’imaginaire ne fait pas peur à ses habitants. Simonne travaille sur les images trop précises, hyperréalistes, de la grotte de ses hyper rêves issus de son inconscient. Elle écrit en écriture automatique les images fortes de ses rêves et peint comme un enfant la grotte de son rêve, en cherche la symbolique dans ses poésies.

 

La peinture de Simonne vit dans le ciel du spirituel, celui d’Hermès, celui de la connaissance et de l’imagination, mais aussi dans celui d’Eros qui est celui de l’amour, de l’union dans le souvenir de ceux qui l’ont précédée. Son travail constitue une source importante pour la connaissance de l’inconscient et du spirituel. Il ouvre les portes d’un espace qui s’est sclérosé, celui du spirituel, de l’imagination, du discernement, de l’inconscient. Simonne offre une alternative à l’inquiétude des hommes devant les parts d’ombre de leurs âmes. Elle incite chacun à entrer dans le monde de la conscience qui ne s’oppose pas à l’inconscient mais qui travaille sans fin à la liberté et l’indépendance d’esprit dans le mouvement renouvelé de la vie matérielle et spirituelle. Il me semble important de donner plus de rayonnement à l’œuvre de Simonne, de lui reconnaitre une chambre dans l’espace social qu’elle contribue à enrichir. Simonne Roumeur a existé pour lutter contre la maladie, mais son travail décrit une vie au collectif, dans le souci de son entourage. Simonne Roumeur avait conscience de l’iconal de son « atelier-chapelle ». Avec l’imaginal, il est le souci de partage dans l’universel, qui crée un espace imaginal collectif et social pour se réunir autour de ses poésies et peintures.

 

Je remercie André Roumeur pour son amitié et le soin qu’il apporte aux œuvres de Simonne Roumeur. Il a garanti jusqu’à aujourd’hui la préservation de ce riche patrimoine.

 



[1] « socialisation des corps sensibles » expression de Christian Jambet à qui je dois beaucoup mais qui dissocie : « Communauté des corps subtils qui reflète l’union chevaleresque et spirituelle des cœurs angéliques, contre les oppressions nées de la socialisation des corps sensibles. » L’Herne Henry Corbin, conf. Christian Jambet, Philosophie angélique, p.103.

[2] Simonne Roumeur, Tête à l’envers, n°508.

[3] Henry Corbin in L’Herne Henry Corbin, Mystique et humour, Ed. De l’Herne, p.182.

[4] Simonne Roumeur, Vêtue de spirituel, n°448.

[5] Gilles Deleuze, L’image mouvement.

[6] Simonne Roumeur, Soleil du premier matin, n°261

[7] Simonne Roumeur, Prie-Dieu, n°162

[8] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 144. Hûrakhsh, Shabrîr font référence à la tradition de l’Ishrâq qui représente la sagesse de l’ancien Iran inspirée par l’œuvre sacerdotale de Zoroastre.

[9] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 148.

[10] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 153.

[11] Les adorables de Zoroastre, trad. Eric Pirart, Max Milo Éditions, Paris, 2010, p. 278-279.

[12] Les adorables de Zoroastre, trad. Eric Pirart, Max Milo Éditions, Paris, 2010, p. 279.

[13] Simonne Roumeur, L’arbre de vie, n°100.

[14] Simonne Roumeur, L’arbre de vie, n°100.

[15] Simonne Roumeur, Basilic, n° 288.

[16] Simonne Roumeur, Basilic, n° 288.

[17]«  O « imaginal » é uma palavra inventada por Henry Corbin a propósito da obra de Sohravardi. O imaginal é a projeção poética dos nossos pensamentos sobre o mundo sensível ao momento da tomada de consciência de algo. O imaginal é então também um meio heurístico de uma tomada de consciência comum, e um meio de transmissão dos conhecimentos, porque a consciência é o objecto primeiro do saber. » Monique Oblin-Goalou in Monique Oblin-Goalou, Os azulejos do farol de Cascais e da rua do Alecrim in: moniquegoalouoverblog.be.

[18]H. Corbin in Sohravardî, L’archange empourpré, Fayard, 1976, p.96.

[19] Simonne Roumeur, Atelier-Chapelle, n°413.

[20] Simonne Roumeur, Atelier-Chapelle, n°413.

[21] Avicenne met dans l’intelligence la présence de l’Intellect Agent. Présence de la divinité au centre de l’homme.

[22] Henry Corbin, in Constantin Tacou et Christian Jambet, L’Herne Henry Corbin, Ed. de L’Herne, p. 182.

[23] Henry Corbin, Constantin Tacou et Christian Jambet, L’Herne Henry Corbin, Ed. de L’Herne, p. 182.

[24] Sohravardi, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 127.

[25] Catherine Bernard, Des vagues de plus en plus violentes, in Le Magazine Littéraire, Avril 2012, p. 73.

[26] Catherine Bernard, Des vagues de plus en plus violentes in Le Magazine Littéraire, Avril 2012, p. 73.

[27] Simonne Roumeur, Caverne, n°269.

[28] Simonne Roumeur, Caverne, n°269 poésie.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans articles
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