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30 mai 2011 1 30 /05 /mai /2011 10:24

Les dessins, Hassidim devant le puits[86], ou Vieux juifs dans une rue de la ville[87], rejoignent le jeune homme juif de La rencontre. Le tableau décrit la tradition juive et ses tenues vestimentaires, ses coupes de cheveux. Les juifs sont le peuple qui attend un Dieu issu du peuple juif, qui vivra la loi juive. Dans le monde juif, certains courants considèrent leur religion comme non prosélyte[88]. En effet, le Livre, l’ancien testament, annonce la venue d’un dieu de filiation juive qui vivra la Loi juive. Mais ce désir de non prosélytisme n’est pas bon car issu des persécutions. La filiation du messie est spirituelle pour les juifs, autant que pour les orthodoxes, les catholiques (le nouveau testament ne retrace pas la filiation de la Vierge mais seulement celle de Joseph[89]).  L’attitude, qui découle de la sagesse juive, est la simplicité qui fait du corps vêtu de sombre le témoin, le signe, pour les autres peuples, de l’attente de la présence de Dieu dans la chair. Pour ceux qui croient à la présence du spirituel au monde, et se réjouissent d’une incarnation déjà réalisée, le peuple juif est le témoignage de la vertu et de l’humilité nécessaires à l’accueil de la spiritualité. Cette simplicité, ce retrait sont l’objet de persécutions[90], de mésentente et d’isolement. Le retrait dans la simplicité n’est pas une cachette, une peur de l’autre, mais un témoignage. Le traité de l’Alhambra[91] n’a occasionné que des souffrances, car le peuple juif a continué de croître par conversion, autant que par filiation. Et l’accusation reportée sur les juifs de judaïsation des « mauvais chrétiens », porte en elle-même sa condamnation.

L’ironie est le regard sévère de Bruno Schulz qui dénonce les petitesses de chacun et le manque de fraternité. La ruine du magasin rappelle la situation précaire du monde juif dont les membres durcissent leurs positions. Ce regard sur les sagesses qui s’opposent montre le ridicule de chacun dans sa position face aux persécutions.

Le mystère de Bruno Schulz se termine dans le sommeil. La poésie est une expérience et non une théorie, la rencontre du mythe et du réel. Après avoir mis la poésie dans des rêves, après avoir brisé les rêves, l’impuissance a brisé les esprits et les cœurs. Le peuple juif terrassé par les idéologies et les rêves en citadelles, par le stress et la peur, s’endort une dernière fois avant de mourir. L’écriture de B. Schulz est poésie virtuelle dans un monde apparemment sans virtuel. « La réalité dégradée » de Bruno Schulz est l’informe, un retour à l’origine, un monde dont la  truelle permet de tout reprendre, toujours au rythme de la vie et non des formes rigides de l’idéologie. Le mystère de Bruno Schulz réside aussi dans la perte d’une grande part de son œuvre épistolaire. Il reste à souhaiter que d’autres œuvres, encore oubliées, reviennent témoigner de la contradiction que Bruno Schulz a su apporter à une sombre époque. Le film, la Vie est belle de Bénini, serait-il inspiré par celui qui savait faire fleurir des histoires et des mythes dans un monde desséché ? Emil Gorski témoigne en 1984 : « Sur les peintures murales de la maison du nazi Landau, dans un décor fabuleux de contes de fées, les visages des rois, des chevaliers, des écuyers et des pages avaient tous des traits « non aryens » empruntés à la physionomie des gens que Schulz côtoyait tous les jours dans le ghetto […] Assis sur un trône, ils étaient rois en manteau de zibeline, une couronne sur la tête ; chevaliers en armure, ils montaient de beaux chevaux blancs, une épée à la main, entourés de leurs écuyers ; riches seigneurs, ils voyageaient en carrosse. »[92] Peut-on parler de rêve ou de négativité ? En creux, Bruno Schulz montre l’ignominie. L’expression négative de Bruno Schulz n’est pas un nihilisme, l’absurde, une ironie, mais le mystère d’une confiance en la nature humaine. Quand le quotidien est perdu dans la violence, les personnages mythiques de Bruno Schulz rappellent la grandeur de l’humanité, sa réalité à reconquérir.

 

A Bruno Schulz, nous devons d’avoir reconnu la « réalité dégradée » qui comprend les réflexions sur le mannequin qui peuvent enrichir et accompagner la démarche d’artistes comme Eva et franco Mattes. La série des images de It’s always six o’clock met en scène des petits personnages insignifiants, issus de la culture de la bande dessinée, ce que la culture a de plus pauvre, des jouets sans intérêt. Seroux, à Bruxelles, peint en 2008 Les mannequins dans les vitrines. Les avatars du numérique inspirent les artistes, un peu comme les mannequins publicitaires. Les portraits réalisés par Eva et Franco Mattes reprennent les aplats du numérique. L’image Tête de Mannequin 3, de la playliste de jpcom70, a une nature numérique et fragile, comme un clown triste. L’image montre une tête aux traits issus du canon d’un mannequin et faite d’une matière écaillée. Le travail en trompe l’œil d’une matière virtuelle, et l’expression de ce double disent son appartenance à  l’espace plat de l’écran. La tristesse du Clown d’être un personnage du faux le fait entrer dans la réalité et dans la vie, ce qui le fait sourire. La danse de Myriam Gourfink, dans contraindre, ou celle de Hiroaki Umeda, font jouer le corps avec la machine. Le corps donne vie à la machine qui interprète les mouvements des danseurs. Le jeu de l’analyse du geste met en relief le comment de la danse et de son effort offert aux spectateurs présents sur la scène, proches de la danseuse et de la précision de son geste. La mince réalité de nos écrans a trouvé des liens avec nos rêves, nos mythes, nos désirs de découvrir les liens subtils entre nos gestes et nos pensées.

Les grosses têtes des personnages de Bruno Schulz donnent à la pensée un rôle prépondérant.  Les origines juives de Bruno Schulz éclairent le double : la mimésis est abordée comme « réalité dégradée ». En mettant le double dans le virtuel, Bruno Schulz en fait une enfance. Le virtuel relève de la relativité, de l’influence de l’incommensurable, ou encore de ce qui est inconscient.

Les écrits de Bruno Schulz donnent cette certitude que les persécutions, les souffrances et humiliations physiques et intellectuelles ne changent pas l’âme. La porte charnelle et intellectuelle de Bruno Schulz est douloureuse. Son œuvre érotique en témoigne. La féminité castratrice du corps sans âme, du corps sans tête, de la paternité bafouée, est dénoncée. Bruno Schulz quitte l’Egypte pour retrouver son peuple réuni par les persécutions. Quand la pensée prend corps, les souffles paternels de la matière se dévoilent dans le reflet virtuel des instruments de la maternité. Le mythe est une image qui dévoile les structures de l’âme en respectant son intégrité. L’enfance est possible dans le respect de la paternité de l’âme, comme l’oiseau vit sous l’arbre. Bruno Schulz dénonce la féminité exclusive du matérialisme positiviste. La douleur de sa position dévoile une âme sans crainte. A la suite de Franz Kafka, Bruno Schulz dénonce les rôles trop affirmés. Les pères trop encombrants, bourdonnants (et c’est parfois une autocritique) se transforment en cafards, grosses mouches ou autres insectes à carapace. La dérision n’est pas centrée sur le père, ou la mère, mais sur les risques de l’enfermement dans un rôle, quel qu’il soit. L’enfant de l’âme est celui qui n’a pas encore de rôle. Franz Kafka avait senti venir les dérives autoritaires et son œuvre est un cri. L’œuvre de Bruno Schulz est riche des rôles multiples que sa vie lui a donné d’assumer. Son enfance créatrice, lieu de l’indéterminé, est dans la blessure ouverte par le mépris des citadelles figées de la tradition et de la modernité.

«  Dans l’alchimie, les conjonctions du masculin et du féminin sont complexes. On ne sait jamais bien à quel niveau se font les unions. »[93] La Rencontre est faite d’une double ironie pour critiquer le matérialisme : celle des hassidim et celle des femmes hautaines. L’ironie de la rupture religieuse a lieu dans le cercle de la pensée juive[94], pour montrer les paternités sans amour. L’ironie de la rupture érotique est plus universelle. Les deux ironies sont le lieu de rupture du symbole qui a séparé les juifs entre eux et les juifs des autres peuples. C’est sur ces lignes de brisure que peut se reconstituer la relation alchimique de l’amour pour des relations sororales et amicales. Il reste l’image de la nuit qui n’est jamais ironique chez Bruno Schulz. Ces belles images mentales, sur le thème de la nuit, rappellent aux princes et princesses la nécessité d’écouter leur Reine dont le manteau étoilé guide ceux qui cherchent la sagesse. Le manteau de la nuit étoilée, tantôt protecteur, tantôt oppressant, montre que le père et la mère, l’enfant sont des personnages symboliques de toutes les âmes, comme les princes et les princesses de l’enfance.  Ô, Reine du ciel, maison de Dieu, couvre sous ton manteau tous les enfants de la terre, sous la grotte étoilée, qu’il n’y ait plus jamais de rois ou de reines pour mal considérer certains de leurs sujets !

 

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Articles publiés
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