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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 21:00

Tous nous avons vu la vague qui a recouvert une partie du Japon. Pendant que les techniciens tentent de nous rassurer, certains mouvements manifestent leurs inquiétudes pour la planète. Les énergies nécessaires au quotidien ont toujours été dangereuses. Les sœurs Brontë sont les témoins des dangers de rester au coin du fourneau. Les eaux sont devenues amères. Et le Japon compte ses morts en sachant que la pollution sera difficile à surmonter. Les conséquences apparaissent au travers d’images, résultat de l’observation. Les médias sont-ils l’image de la réalité ? De quelle réalité sont-ils l’image ? Les médias existent comme composante de la relation. De bonnes relations permettent le partage, de bonnes décisions. La question ici n’est pas le bien mais la relation, l’apparence, la vérité. Car dans l’apparence se crée la relation. Cette connaissance de l’importance de l’apparence remonte à Platon et Socrate, philosophes premiers. L’apparence ne s’oppose pas à la vérité. Elle est le masque qui permet d’étendre le champ de la conscience au monde entre voilements et dévoilements, ombres et lumières sur le mur de la grotte. Car la première ombre de la prise de conscience dans la grotte étoilée est dans l’apparence. Il ne sera pas possible d’aborder entièrement la question ici mais cela ne nous dispense pas de chercher. Comme dans tout ce qui concerne l’humanité, la prise de conscience gardera une part d’ombre. La conscience de l’importance de l’apparence montre le danger du mensonge et du silence. La finalité de cette étude est seulement de ne pas vivre dans le mensonge, dans le manque d’honnêteté, dans l’orgueil de penser que la main de l’intelligence humaine est suffisamment grande pour tout embrasser d’un seul geste, tout prévoir, penser le monde seulement dans la finitude de notre humanité.

 

La première crise de l’humanité

Le premier scolie du livre X des Eléments d’Euclide rapporte et commente la légende qui fait mourir dans un naufrage celui qui a découvert l’incommensurabilité de √2. « Tout ce qui est irrationnel et privé de forme doit demeurer caché. Que si quelque âme veut pénétrer dans cette région secrète et la laisser ouverte, alors elle est entraînée dans la mer du devenir et noyée dans l’incessant mouvement de ses courants. »[1] La découverte de √2 a été l’entrée dans les multiplicités qui ne se dominent pas, dans l’indéfini, l’άπειρον, en philosophie l’ouvert. La première crise intellectuelle de l’humanité, crise de la connaissance, apparaît donc avec les débuts de la rationalisation. Cette découverte, faite au VIème siècle avant J. C. par un pythagoricien, montre qu’il y a alors contradiction entre le pôle ontologique et le pôle opératoire. Dans une forme d’archaïsme, les irrationnels sont objet de crainte. Mais il est tout aussi ridicule et dangereux de rejeter le pôle ontologique de la connaissance.

« La différence entre les personnages conceptuels et les figures esthétiques consiste d’abord en ceci : les uns sont des puissances de concepts, les autres des puissances d’affects et de percepts. Les unes opèrent sur un plan d’immanence qui est une image de Pensée-Être (noumène), les autres, sur un plan de composition comme image d’Univers (phénomène). Les grandes figures esthétiques de la pensée et du roman, mais aussi de la peinture, et de la musique, produisent des affects qui débordent les affections et perceptions ordinaires, autant que les concepts débordent les opinions courantes. Melville disait qu’un roman comporte une infinité de caractères intéressants, mais une seule Figure originale comme unique soleil d’une constellation d’univers […] comme le phare qui tire de l’ombre un univers caché […]. »[2]

La figure originale éclaire une constellation et ne préexiste pas aux autres univers. De même le symbole mathématique ne préexiste pas aux nombres. Il exprime, dans le cas de la racine, certains qui ne sont pas des entiers.

Le nombre peut être considéré sur le mode opératoire. Il devient une mesure de grandeur. Dans ce cas de nombre mesure, les choses sont différentes de celles du nombre qui est essence des pythagoriciens constituée de monades indivisibles. L’unité dans les calculs de surface, de ligne ou de volume n’est plus considérée comme indivisible[3]. La découverte des irrationnels est liée aux calculs et aux rapports de mesure. En construisant la théorie des proportions, les Grecs ont découvert l’infini en mathématique[4]. Dans l’œuvre de Platon, Le Timée, influencée par Pythagore, les nombres apparaissent pour la première fois en Occident dans leur ambivalence entre ontologie, par exemple : Dieu est l’Un, la personne est une. Dans le pythagorisme, la grandeur devait être composée d’éléments indivisibles et séparés. Et l’intervalle qui les séparait aurait été un indivisible distinct des éléments. Dans le Timée, le niveau des figures et des nombres archétypes forme l’ordre éternel antérieur à toute création. Cet ordre est celui du démiurge. Ne pouvant les faire passer ensemble dans la création, le démiurge les articule selon un ordre de préséance par rapport aux formes.

 

G. W. Leibniz a aussi du mal à fonder sa théorie. Il considère les valeurs infinitésimales comme des outils, comme les nombres imaginaires qui n’existeraient pas vraiment. Or, ce n’est pas parce que la description de l’infinitésimal a demandé de l’imagination qu’elle décrit quelque chose qui n’existe pas. Si les nombres son virtuels car non conceptualisables sans l’imagination et sans outil comme la racine, ils sont quand même des existants. Ils existent au même titre que l’électron non localisable autour du noyau, entre autres.

 

En psychologie les archétypes conduisent à une connaissance de soi.

 

Selon C.G. Jung, la « synchronicité » est liée à un sens particulier qui existerait en dehors de l’homme. Mais, la « synchronicité » montre les archétypes. « Une telle hypothèse apparaît avant tout dans la philosophie de Platon, qui admet l’existence d’images ou de modèles transcendantaux des objets empiriques, les εí̉δη (formes species), dont les choses sont les images (εí̉δωλα). »[5] Là réside la « naïveté » de Platon, comme le souligne C.G. Jung. Et C. G. Jung insiste sur la nécessité d’éviter une telle pensée. « L’hypothèse d’une synchronicité et d’un sens existant en lui-même, qui constitue le fondement de la pensée chinoise classique et le présupposé naïf du Moyen Âge, nous apparaît aujourd’hui comme un archaïsme qu’il convient d’éviter dans toute la mesure du possible. »[6]

 

Le transcendantal, dans le modèle, l’image, ou l’archétype est présence à l’ordre des choses et des formes, et non préexistence. L’archétype est une forme tournante, un engrenage dans l’espace tridimensionnel de la vie. Certaines images constituent des points remarquables, comme la vague du Japon, Kennedy à Berlin se disant Berlinois. Ces points ne constituent pas un sommet. Au-contraire, ils sont l’expression d’une présence auprès de ceux qui traversent une épreuve. L’icône est accompagnée d’une inscription qui donne sa signification. Le Che-Guevara, Kennedy à Berlin sont des icônes et sont accompagnées d’un sens écrit ou induit : le pouvoir du peuple pour le Che, « Ich bin ein Berliner » pour J. F. Kennedy. Elles stigmatisent une crise. Dans la déchirure, elles témoignent de la souffrance. Ces images, ces discours célèbres ont permis une prise de conscience par tous de l’innommable, de l’insupportable pour que la souffrance des uns ne devienne pas une ironie, un tabou. La noyade advient à ceux qui font confiance seulement à leur raison, à la règle des chiffres ou des statistiques (pour ce qui concerne la vague du Japon) sans tenir compte de l’infinitésimal dans les limites du grand comme dans celles du petit.

 

Les médias sont-ils un divertissement ?

Guy Marchessault dans son livre, La foi chrétienne et le divertissement médiatique, réunit divertissement et médias. Il dénonce l’approche janséniste du divertissement. Il dénonce également les propos de Pascal qui considèrent le divertissement comme une fuite.

« Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux de n’y point penser. »[7]

« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et pourtant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de penser à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir. Mais le divertissement nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort. »[8]

 

Nous partons de la question de Guy Marchessault sur la foi chrétienne et le divertissement médiatique. Guy Marsault se lance dans une démonstration sur l’importance du divertissement pour l’élévation de la pensée sans avoir apporté une réflexion philosophique et psychologique sur le divertissement. Car rien ne dit que les médias soient réellement un divertissement. En philosophie, son approche négative de Pascal est intéressante mais insuffisante. Et pourtant l’enjeu est grand : « La gageure que nous nous sommes donnée dans cette démarche, c’est d’expliciter en quoi le jeu et l’imaginaire médiatiques sont capables d’ouvertures surprenantes sur les questions les plus percutantes de l’aventure humaine, les plus hautes, les plus spirituelles. »[9]

M. de Montaigne, S. Freud[10], et d’autres ont déjà abordé le sujet du divertissement au sens de diversion. Ils sont de bons instruments pour accréditer par la raison ce que le quotidien contemporain des nouveaux médias, d’Internet, de la télévision, de la vidéo nous donne comme ouverture sur le monde, comme liberté de pensée, comme support pour l’expression artistique.

 

M. de Montaigne décrit avec précision la diversion comme étant une constituante de la pensée de l’homme. Il en montre la nécessité et les dangers. Les propos de B. Pascal sont proches des écrits de M. de Montaigne mais, ils sont déformés pour soutenir les orientations jansénistes de son époque. Les propos de M. de Montaigne sont attachés à la médecine et au souci concret d’aider des personnes en difficulté. A l’opposition dans la relation, M. de Montaigne préfère la diversion. L’objectif de M. de Montaigne est de voir comment vivre quand celui de B. Pascal est de savoir comment sauver son âme. Or l’évangile met en garde : « qui veut sauver son âme la perdra. » : L’évangile des vierges folles montre que se préparer à la mort au dernier moment est très risqué. Le risque est de ne pas avoir d’huile dans sa lampe.

 

« Celui qui meurt en la mêlée, les armes à la main, il n’étudie pas lors la mort, il ne la sent, ni ne la considère : l’ardeur du combat l’emporte. Un honnête homme de ma connaissance, étant tombé comme il se bâtait en estocade, et se sentant daguer à terre par son ennemi, de neuf ou dix coups, chacun des assistants lui criant qu’il pensât à sa conscience, me dit depuis, qu’encore que ces voix lui vinssent aux oreilles, elles ne l’avaient aucunement touché, et qu’il ne pensa jamais qu’à se décharger et à se venger. Il tua son homme en ce même combat. »[11]

 

 « Quand les médecins ne peuvent purger le catarrhe, ils le divertissent, et le dévoient à une autre partie moins dangereuse. Je m’aperçois que c’est aussi la plus ordinaire recette aux maladies de l’âme. »[12]Ces propos posent problème car ici nous retombons dans le divertissement de Pascal, la fuite, sans compter qu’il ne nous écarte pas du danger des manques de pureté[13].

Ce que cherche M. de Montaigne est la « constance »[14]. Le divertissement sous les formes de la légèreté, du « frivol »[15]est nécessaire à la constance. Il est la consolation. Plutarque, qui entre autres, a inspiré les essais, a écrit à sa femme, une lettre de consolation à la mort de leur fille. Dans cette lettre, il dit regretter les jeux de la fillette. Le souvenir de la légèreté de l’enfance est aussi celui du bonheur. Le souvenir du bonheur est une consolation.

Ou encore sur le divertissement : « Atalante fille de beauté excellente, et de merveilleuse disposition, pour se défaire de la presse de mille poursuivants, qui la demandaient en mariage, leur donna cette loi, qu’elle accepterait celui qui l’égalerait à la course, pourvu que ceux qui y faudraient, en perdissent la vie : il s’en trouva assez, qui estimèrent ce prix digne d’un tel hasard, et qui encoururent la peine de ce cruel marché. Hippomenes ayant à faire son essai après les autres, s’adressa à la déesse tutrice de cette amoureuse ardeur, l’appelant à son secours, qui exauçant sa prière, le fournit de trois pommes d’or, et de leur usage. Le champ de la course ouvert, à mesure qu’Hippomenes sent sa maîtresse lui presser les talons, il laisse échapper, comme par inadvertance, l’une de ces pommes : la fille amusée de sa beauté, ne faut point de se détourner pour l’amasser […] l’avantage de la course lui demeura. »[16]

 

La fragilité de notre attention est parfois associée à l’image mentale d’écorce. Cette image de l’imaginal se retrouve chez M. de Montaigne mais également dans l’œuvre de Jean-Paul Albinet, Flash Mob[17]. Il réalise des personnages d’écorces. L’écorce est l’expression de l’apparence, l’image, le fragment, tous les éléments légers qui nous constituent. Les personnages de Jean Paul Albinet dans flash-Mob sont, non seulement constitués d’écorce mais également reliés à des codes barre qui déterminent leurs mouvements. Ils sont également associés à des sites Internet. L’imagination est parfois source de souffrances et d’aigreurs, écrit M. de Montaigne. Elle a besoin d’être changée, car la variation soulage fait remarquer M. de Montaigne. L’inconstance répond à un besoin. Les incitations à la procrastination que nous subissons au travers des médias résident dans le jeu du divertissement. « […] peu de chose nous divertit et détourne : car peu de chose nous tient. Nous ne regardons guère les sujets et seuls. Ce sont des images menues et superficielles qui nous frappent, Et de veines écorces qui jaillissent des sujets»[18]. « Comme cette coquille légère qu’abandonnent en été les cigales »[19].  Cette façon de tenir l’esprit attentif incite à rester devant nos écrans informatiques ou de télévision. La légèreté et la volatilité, la rapidité des images et des sujets permettent de maintenir attentif. Cette contradiction entre, l’inconstance et la frivolité de la nature de la pensée qui rend nécessaire à la constance « les images menues » et permet de ne pas fuir, rend le raisonnement sur la diversion et le divertissement difficile. La légèreté de l’être, oblige à prendre conscience avec humilité de la fragilité de nos relations et de la nécessité du mouvement des apparences, de la richesse « des coquilles légères ». Les masques que nous prenons et que nous abandonnons sont les témoins de notre existence et de la mobilité de cette existence de l’infini qui est le propre de l’humanité, l’insaisissabilité de la personnalité. Ils sont comme les coquilles légères que les cigales abandonnent à la fin de l’été.

 

Les masques des personnages de l’âme

Nous devons à Gianfranco Ravasi d’avoir eu le courage d’éditer Brève histoire de l’âme. Je ne veux pas cacher que sa réflexion me pose problème. J’ai soulevé plusieurs points en rapport avec la question des apparences et du masque. Mais un seul pose réellement difficulté, le passage qui traite de la physiognomonie.

 

Féminin masculin

« Em primeira instância e a um nivel geral, Jung assegura à palavra um sentido bastante tradicional : a alma é a intérioridade relativemente àquela que ele denomina em latim coma persona, isto é, (etimologicamente) mascara, a extérioridade que apresentamos aos outros, muitas vezes como autodefesa. »[20]

 

« Designo com o termo persona a atitude voltada para o exterior, o carácter exterior ; com o termo alma, a atitude voltada para o interior »[21]

 

« Contudo, por fim, irrompem um valor e uma acepção totalemente inovadores : « alma » é a parte contrária feminina do masculino. De facto, escreve noutro dos seus ensaios, O eu e o Inconsciente (1928) : […]»[22]

 

Dans les lignes qui précèdent Jean François Ravasi rappelle que l’âme comporte un anima et un animus en citant Jung. L’âme de la femme comporte également un anima « et » un animus. L’âme a été décrite en plusieurs personnages et aussi plusieurs intellects dans l’œuvre du docteur Avicenne au X° siècle et des penseurs proche-orientaux. Nous leur devons cette découverte psychologique des personnages pour décrire l’âme.

La dimension heuristique de cette découverte permet de soigner les âmes. Il me semble dangereux d’associer comme le fait J. F. Ravazi le feminin et le masculin à l’intériorité ou à l’extériorité. L’âme n’est pas « a parte contária feminina do masculino ». L’âme de C. G. Jung est composée d’un anima et d’un animus. La persona de l’âme féminine est extériorité autant pour l’homme que pour la femme. Quand on impose à l’anima de la femme de prévariquer, comme le dit J. F. Ravasi, l’âme de la femme se réduit à son animus, de l’agressivité, un désir de domination. Avicenne luttait contre l’enfermement des femmes, cause de maladies mentales, et surtout, danger pour l’homme de délaisser la mystique aux femmes et de perdre ainsi la richesse nécessaire à un comportement réfléchi et inspiré par la sagesse. Le chant de l’âme est présent dans tous les masques de notre réalité, dans tous les rôles que la vie nous fait jouer. Pour tous, le temps pris avec soi-même conduit à l’âme, au geste, à la danse que les femmes aiment tant. Et je dirais qu’isoler la femme la prive de la relation. Or la relation permet des retours sur soi dans le plan unique de l’existence. La préexistence n’existe pas. L’idée est une composante de l’existence, comme l’Idée de Justice adhère aux mesquineries de l’existence.

 

Le thème de Volver de Pedro Almodovar, est la femme qui tue l’homme pour une féminité aux proliférations multiples sans limites. G. Ravasi fait référence à l’œuvre de Hillman. Les pensées de Hillman[23]posent celle de la vie spirituelle présente à la vie et que le croyant espère éternelle. Mais plus important encore, cette vision de l’âme se termine dans l’impasse de la force de l’âme vue jusqu’au suicide, la mort du corps. Le suicide n’est pas un excès de vie de l’âme. Quand une partie de l’âme est niée, quand la personne est réduite à un seul rôle, quand elle ne peut sortir de son rôle, l’enfance par exemple, elle peut désirer la mort. En consultant Internet, j’ai cherché comment les juifs avaient supporté les exactions nazies. La réponse a été longue. Elle est tombée encadrée de rouge violente car sans discours. Notre religion nous autorise à mourir si nous ne sommes pas autorisés à la pratiquer. D’où l’importance de connaître son âme et celle des autres dans la charité, de respecter les différents plis qui la composent. La mort est la réduction de l’âme à un seul pli. Leibniz définit le mal comme la réduction de la personne à un pli unique. Réduire le prêtre, ou la femme comme nous l’avons vu, au pli unique de la spiritualité de la mystique nie son humanité. En effet, la question n’est pas binaire. Et il est important de passer du binaire au multiple. Les pensées d’Eric Berne[24] fondateur de l’analyse transactionnelle en sont soucieuses pour montrer la trame invisible de la conscience humaine et confirmer que l’intuition d’Avicenne était bonne. Il y a une sexualité en psychologie comme le montre l’œuvre de Louise Bourgeois. Cette sexualité s’exprime par l’amplification de certains plis de la sensibilité. Mais c’est une violence de réduire la personne aux plis de sa sensibilité et encore plus de sa sexualité !

 

Contre la physiognomonie

G. Ravasi dénonce la conception d’une interaction entre l’âme et le corps[25], d’un lien entre l’âme et le corps. Reprenons G. Ravazi : « Em sentido estrito, não faz sequer parte do nosso horizonte de investigação sobre a alma a disciplina psicológica que tem o nome de « fisiognomonia », cuja génese se perde na Antiguidade e que viveu uma época ardente já na Idade Média com Averróis, Avicena e Santo Alberto Magno. »[26]En lisant cette phrase, je n’en crois pas mes yeux ! J’ose espérer que sa sainteté le pape Benoit XVI de nationalité allemande n’aura pas lu ces propos.

« …a própria retratística se tem apresentado não como uma mera oferta « fotográfica » da pessoa, mas como uma espécie de exegese artistica da alma do sujeito retratado : para citar um exemplo recente, sem nada beliscar os pintores clássicos… »[27]

Il n’y a pas de rapports entre le néoplatonisme des gnostiques comme Avicenne ou Sohravardi et la « fisiognomonia ». Il me semble humiliant pour la pensée orientale de répondre à cette question. L’ontologie, l’ontique orientale, ne peuvent se résumer à la méchante physiognomonie ! Il existe plusieurs réponses possibles à ce propos, entre autres Sohravardi et Avicenne le médecin qui ne rejettent pas les malades. Le plan de l’existence de Deleuze, les stoïciens dont l’accident ne modifie pas l’être au monde, l’approche de Sohravardi qui fait de la poésie le plan de l’existence comme lieu entre le spirituel et le sensible et surtout chez Sohravardi sa reconnaissance chez le malade, l’enfant, la femme d’une proximité avec Dieu. Sur le plan unique de l’existence, il n’y a pas l’âme cachée spirituelle et les traits du visage ou du corps, l’apparence. La laideur physique n’est pas l’expression d’une âme troublée. Un pied bot ne manifeste pas un mode de penser défectueux ! En fait, la ligne de l’existence ne passe pas entre le corps et l’âme mais sur la ligne de la relation. La pensée a pour support l’intelligence et l’intelligence est de la matière, le cerveau. Comme les différents intellects ou ciels décrits par Avicenne le suggèrent le passage entre la matière et la pensée ne comporte pas de frontières facilement discernables. Dans l’infini, les connaissances scientifiques sur la matière montrent qu’elle se perd, dans l’énergie et dans des probabilités de présence qui la rendent insaisissable. « Et si l’on veut la formulation la plus générale de la loi de continuité, peut-être la trouvera-t-on dans l’idée qu’on ne sait pas, on ne peut pas savoir où finit le sensible, et où commence l’intelligible : ce qui est une nouvelle manière de dire qu’il n’y a pas deux mondes. Il y a même un reflux de continuité sur les âmes, dans l’accord des deux instances. […] L’extension et l’intensité comparées de ces départements, zones privilégiées propres à chaque monade, permettent de distinguer des espèces de monades ou d’âmes, végétales, animales, humaines, angéliques, « une infinité de degrés dans les monades » en continuité »[28]

 

Dans les signes du sensible se dessinent les images en suspens des Animae Caelestes. Alors les sens les « fourmis »[29]s’effacent, elles se retirent de la voie qui laissera passer les chars de l’armée de David.

« De la même façon que l’on occupe les jeunes enfants à contempler certaines choses qui fascinent les yeux, telles qu’une surface d’eau, un objet noir et brillant, etc., les enfants et les femmes étant particulièrement aptes à cette contemplation, […] »[30]

Le retrait des intérêts du sensible devant l’imaginaire et l’intellectuel est plus facile pour les enfants et les femmes. On notera que le sensible n’est pas nié, il constitue un ciel. Pour les malades également qui comme les acètes acquièrent une force d’âme qui leur permet de ne pas céder aux intérêts d’un regard tourné vers les satisfactions de nos affections charnelles au détriment des autres parts de l’humanité. Servir avec honnêteté les autres dans l’existence ne nuit pas.

 

Le masque du grotesque

 

La désinformation va profiter de la nécessité du divertissement pour travestir l’information. Le mensonge pratiqué dans les apparences, l’importance donnée à l’apparence, va inciter certains à travestir l’apparence pour servir leur pouvoir.

 

Dans la stratégie politique Michel de Montaigne rappelle également que pour tromper le peuple et faire passer des décisions difficiles ou ses actes facilement contestables « Alcibiade coupa les oreilles et la queue à son beau chien, et le chassa en la place : Afin que donnant ce sujet pour babiller au peuple, il laissa en paix ses autres actions. »[31]Cette action d’Alcibiade est un masque pour cacher d’autres choses.

 

Dans le mensonge, deux méthodes apparaissent, ne pas reconnaître l’importance de l’apparence, ne pas reconnaître l’origine de l’information dans les coquilles légères que nous abandonnons au cours de la vie.

 

Et pourquoi se perdre dans les masques quand on est bien logé ? Telle est la question de Michel de Montaigne au sujet de la relation amoureuse. Le jeu du masque porte en lui la vérité de l’existence. Le risque n’est pas de jouer des rôles car la vie nous en réserve de multiples. Le risque est de ne pas croire à la vérité des rôles que l’on joue. Tous nos masques sont l’expression de notre existence. Dans l’œuvre de Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, Décébald Hormuz se cache derrière Léonid Limitrof et Téléorman le propagandiste. Il a continué de vivre dans le peu d’espace poétique qui restait en Moldavie, vivre, exister en poète au cœur même de la propagande politique des occupants de son pays. La présence de Décébald Hormuz se dévoile dans l’apparence.

Avec C. G. Jung la psychologie moderne ne contredit pas l’idée du masque de Montaigne. « J’ai vu aussi, pour cet effet de divertir les opinions et conjectures du peuple, et dévoyer les parleurs, des femmes couvrir leurs vraies affections par des affections contrefaites. Mais j’en ai vu telle qui en se contrefaisant s’est laissée prendre pour de bon, Et a quitté la vraie et originelle affection pour la feinte. »[32]

 

Conclusion

 

Une fois ces éléments posés, il me semble possible d’aborder la question de la conscience. Car peut-on continuer à avancer encore dans le mépris pour la pensée orientale ? En conscience, peut-on nier l’importance de la pensée proche-orientale et ses conséquences sur la pensée contemporaine ? Les programmes philosophiques supérieurs comportent-ils encore une part réservée à cette sagesse ? Alors pourquoi ce silence dans les œuvres destinées au grand public et aux plus jeunes ? Pourquoi, quand G. Ravazi parle de l’âme, ne fait-il aucune référence à ses connaissances sur Avicenne. Il se contente de citer son nom au milieu d’autres et de le rattacher de façon outrageante à la dangereuse « physiognomonie »[33]. La psychologie moderne a besoin de ce grand penseur et de revenir à Sohravardi largement inspiré d’Avicenne pour enfin sortir du binaire et entrer dans le rapport du multiple à l’Un, non pas pour concevoir à nouveau un espace centré, mais pour penser l’Un comme une « enveloppe » dans son sens mathématique et descriptif, modélisant. Sortir du binaire permet aussi de reconnaître l’ontologie de la continuité du divin jusque dans le ciel de la matière, une éthique de pureté pour la chair dans l’espérance de la résurrection.

Je réitère la nécessité de respecter nos sœurs spirituelles les autres religions et leurs penseurs non seulement pour les institutions morales qu’elles représentent mais également pour les richesses qu’elles portent en elles. Je réitère la nécessité d’une connaissance mutuelle nécessaire au dialogue afin que de telles maladresses ne se reproduisent plus. De plus, je note que la sagesse du Moyen Age ne peut être méprisée, comme les pages sur la physiognomonie de J. F. Ravasi nous y incitent.

Les masques médiatiques sont le reflet de la conscience des plis multiples de l’âme humaine. La multiplication et l’importance de la présence des médias dans notre quotidien incitent à une réflexion. Pour leurs besoins pratiques les médias dévoilent les plis de l’âme.

La question de l’indicible et de la mesure n’est pas nouvelle. Des pythagoriciens à notre époque leurs symboles ont été mal considérés et pourtant ils sont indispensables au calcul infinitésimal. La dimension contemplative des sciences, les découvertes, offrent des images mentales qui ont inspirées les plus grands artistes. Les grands savants réfléchissent avec leur imagination et leurs heuristiques ont parfois des tonalités dramatiques, poétiques, ou humoristiques. Le XXI° siècle commence avec une dette envers l’indiscernable.



[1] Jean François Mattei. Pythagore et les pythagoriciens, Que sais-je, P.U.F., 2001, p. 67.

[2] Gilles Deleuze, Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Les éditions de Minuit, p. 64

[3] Léon Brunschvicg. Le Rôle du pythagorisme dans l’évolution des idées, Paris : Hermann & Cie, Editeurs, 1937, p. 17.

[4] Chapitre « Une découverte scandaleuse ». Ibid, p. 21.

[5] C. G. Jung. Synchronicité et Parcelsica, Paris : Albin Michel, p. 92.

[6] Ibid.

[7] Blaise pascal cité in : Guy Marchessault, La foi chrétienne et le divertissement médiatique, Presses de l’université de Laval, 2007, p. 37.

[8] Blaise pascal cité in : Guy Marchessault, La foi chrétienne et le divertissement médiatique, Presses de l’université de Laval, 2007, p. 37.

[9] Guy Marchessault, La foi chrétienne et le divertissement médiatique, Presses de l’université de Laval, 2007, p. 39.

[10] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient.

[11] M. Montaigne, Essais III chap. IV, p. 77.

[12] M. Montaigne, Essais III, Paris : Gallimard, 2009, chap IV, pp. 75-76.

[13] Se référer à l’article en Portugais Monique Oblin-Goalou, Humor negro, in Moniqueoblingoalouover-blog.

[14] Ibid. p. 76. Essais I chap.XII De la constance, introduction : « La loi de la résolution et de la constance, ne porte pas que nous ne devions couvrir, autant qu’il est en notre puissance, des maux et des inconvénients qui nous menacent. Ni par conséquent d’avoir peur qu’ils nous surprennent. Au rebours, tous moyens honnêtes de se garantir des maux, sont non seulement permis, mais louables. […] De manière qu’il n’y a souplesse de corps, ni mouvement aux armes de main, que nous ne trouvions mauvais, s’il sert à nous garantir du coup qu’on nous rue. » Les exemples militaires de M. de Montaigne ne contredisent pas les guerres modernes où le recul en Russie devant Napoléon ou en URSS devant les nazis fut efficace. Dans ses actes de guerre, la France fut meilleure dans la fuite que dans le sabordage. Et il est faux de dire que les uns couvrirent les autres. Les entreprises françaises d’alors qui refusaient de travailler à l’effort de guerre allemand étaient dénoncées par les autres. Il en résulte une dette qui pèse sur l’esprit français. Les exemples d’actes intellectuels sont plus actuels que l’acte militaire au vu de la portance des armes contemporaines.

[15] Ibid. p. 84.

[16] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.75.

[17] Jean-Paul Albinet, Flash Mob, technique mixte, Paris, 2006, Exposition Taille Humaine, Jardins du Luxembourg en 2006.

[18] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.81.

[19] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.81.

[20] Gianfranco Ravazi, Breve Historia da Alama, Alfragide, mars 2011, p. 239.

[21] Carl Gustav Jung, Tipi psicologici, in idem, vol. VI (1969). Cité par Gianfranco Ravazi, Breve Historia da Alama, Alfragide, mars 2011, p. 239-240.

[22] Gianfranco Ravazi, Breve Historia da Alama, Alfragide, mars 2011, p.240.

 

[23] Cité par G. Ravasi.

[24] Eric Berne est le fondateur de l’analyse transactionnelle.

[25] G. Ravasi, p. 236.

[26] G. Ravasi, p. 235.

[27] G. Ravasi, Breve Historia da Alma, Alfragide : D. Quixote, p. 236.

[28] Gilles Deleuze, Le pli, Paris : Les éditions de minuit, 1988, p. 89.

[29] Les fourmis sont le microcosme. Sohravardî, L’archange empourpré, fayard, 1976, p. 420,421.

[30] Sohravardî, « Le livre des rayons de lumières », in : L’archange empourpré, p. 145.

[31] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.80.

[32] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.81.

[33] Gianfranco Ravasi, Breve Historia da Alma, p. 235.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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