Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Monique Oblin-Goalou
  • Monique Oblin-Goalou
  • : Mise en ligne de mes articles, sujets de réflexion et réalisations plastiques
  • Contact

Recherche

22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 21:19

Karl Marx considère la rente foncière des terres au XIX° siècle comme virtuelle car dissociée de la réalité de la production capitaliste. « Nous ne parlons pas ici des conditions dans lesquelles la rente foncière, expression de la propriété foncière propre au mode de production capitaliste, existe virtuellement sans qu’existe la production capitaliste elle-même, autrement dit sans que le fermier soit lui-même un capitaliste industriel ou que son mode d’exploitation soit capitaliste. »[1]Essayons de réfléchir avec cette phrase en dehors de son contexte pour les mots qu’elle véhicule. Dans le but didactique de percevoir un peu des rouages de l’économie.

L’exploitation capitaliste ne prend pas en compte le substantial c'est-à-dire l’hypothèse, le possible. Il se crée alors une opposition entre la forme et la réalité, la forme capitaliste adaptée au souci de production du secteur secondaire industriel et la réalité du secteur primaire soumis aux règles de la nature, aux nécessités de la vie. La rente foncière prend en considération la substance de la richesse foncière c’est-à-dire l’ensemble des possibles. Le montant fixe de la rente est calculé en fonction de l’expérience du rendement d’une terre au cours des années mais il reste une part de risque que le rentier ne prend pas. Les préoccupations écologiques sont peu nombreuses dans la pensée de Karl Marx qui développe avant tout la conscience de classe et l’opposition des travailleurs contre les patrons. Sa problématique n’est à aucun moment une prise de conscience écologique. Mais cette problématique existe quand même fortement. Le Marx productiviste centré sur le souci de l’augmentation des valeurs n’efface pas le Marx conscient du rôle de la gestion des ressources. La dernière phrase du livre un du Capital est : « Cette activité (la régulation rationnelle des échanges avec la nature) constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme une fin en soi, le véritable royaume de la liberté, qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, celui de la nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail. »[2]Je ne veux pas ici discuter de la réduction du temps de travail bien que cette question reste encore cruciale pour certains pays. Mais je désire remarquer que Marx ne nie pas l’importance de l’exploitation raisonnée. Les lois qui régissent le travail sont importantes. Le contrat est là non pas pour instituer la domination mais pour reconnaître la personne, assurer le respect des deux partis et des ressources autant humaines que matérielles. Le contrat est régi par la société car les ressources ne relèvent pas de l’intérêt particulier. Le contrat n’est pas un « jeu à somme nulle entre deux individus »[3].

 

La dette scientifique envers la pensée juive

Les sciences sont un enjeu important au début du XX° siècle quand les peuples se soulèvent pour bénéficier plus largement des nouvelles connaissances et du confort qu’elles apportent. Pour le troisième anniversaire de la révolution de 1917, Tatline termine la maquette de son projet Monument pour la Troisième Internationale[4]. Le constructivisme est alors un mouvement partagé par beaucoup de peuples qui aspirent à accéder à la modernité.

Au XX° siècle, l’Occident refuse de reconnaître la dette intellectuelle qu’elle doit à ses frères juifs dans la reconnaissance de la psychanalyse, la relativité et le vitalisme devant le pouvoir que donne la connaissance scientifique. On peut noter qu’aujourd’hui, en 2012, l’Eglise n’a toujours pas reconnu ni la relativité, ni la psychanalyse, ni le vitalisme. Sa Sainteté notre Pape, d’origine allemande, pourrait demander aux chrétiens d’avoir la charité de reconnaître le merveilleux, l’intelligence, la beauté présents chez ses frères. Car la charité n’est pas seulement donner des biens matériels. D’après son étymologie la charité reconnaît l’autre comme cher, comme merveilleux, comme présence de Dieu au monde. Je dois beaucoup à la psychanalyse, à Sigmund Freud, pour l’actuelle mise en place du stade pompier, un élément du stade du miroir, une clé découverte à la lecture de Bruno Schulz[5]. Le stade pompier correspond à l’apprentissage des relations et à la découverte des limites de notre humanité, mais aussi de son important potentiel, des richesses de l’étude.

La psychanalyse et la relativité sont bien connues et utilisées. Il me semble important de ne pas oublier l’outil du vitalisme qui a permis au physiologiste Xavier Bichat de réfléchir sur les propriétés des tissus du vivant. Le vitalisme de X. Bichat propose un chemin différent de la méthode d’analyse du physicalisme américain et de son vocabulaire. Il ne part pas de la chimie mais de l’expérimentation physiologique et de l’autopsie. A X. Bichat nous devons l’aphorisme suivant : « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». On retrouve une approche du vitalisme dans l’œuvre de Sigmund Freud et toujours autour de la question de la mort. Le vitalisme[6]est un outil pour aborder autrement. Il a trouvé une utilité dans l’étude des corps organisés, des organes, la physiologie[7], au travers de l’œuvre fulgurante de Xavier Bichat. Le vitalisme disparaît derrière la chimie comme la raison et l’analyse prennent possession de l’observation. Il y a un ordre scientifique qui commence par l’observation. En physiologie, tout commence par l’observation. Xavier Bichat en favorisant l’observation du vivant et des organismes ou de leurs dépouilles défend en physiologie un ordre particulier de la logique, l’observation sur le vivant des tissus et de leurs interactions, pour ensuite faire entrer la chimie dans sa réflexion. Dans le chapitre Au-delà du principe de plaisir des Essais de psychanalyse Sigmund Freud aborde le vitalisme pour étudier les pulsions de vie et réfléchir ainsi dans un cadre plus large aux pulsions. « Quant à cette tendance de l’organisme à s’affirmer en bravant le monde entier, cette tendance mystérieuse et qui ne peut-être mise en relation avec rien, nous n’avons plus qu’en faire. Il reste que l’organisme ne veut mourir qu’à sa manière ; ces gardiens de la vie ont eux même été à l’origine des suppôts de la mort. »[8]Cette position dangereuse dans laquelle il arrive à chacun de tomber conduit à l’exclusion et à la haine. Le souci de s’isoler, ou d’isoler quelqu’un face au « monde entier », est dangereux. Il me semble opportun de rapprocher cette observation à une perversion issue de dérives avancées et de la dégradation du stade pompier dans certains phénomènes de foule. « Le bouc émissaire » est le fruit de pulsions perverses. Il est difficile de donner des exemples tant les cas sont tellement dramatiques et hélas actuels. Le désarroi des exclus pèse dans l’entourage de ceux qui sont les isolés de la société.

 

« Il se peut que la substance vivante ait été ainsi recréée sans cesse et soit morte facilement jusqu’au jour où des influences externes déterminantes se transformèrent, obligeant la substance qui survivait à dévier toujours davantage de son cours vital originaire et à faire des détours toujours plus compliqués pour atteindre son but : la mort. »[9]

Sigmund Freud reconnaît qu’il ne peut prouver que les détours soient motivés par la pulsion de mort. Il revient sur ce qu’il a écrit en considérant les protozoaires qui se reproduisent en se divisant et qui ne produisent pas de cellules séminales indépendantes et gage d’éternité. Ces protozoaires semblent inépuisables si le milieu est renouvelé sans cesse.

« Ces détours sur le chemin qui mène à la mort, fidèlement maintenus par les pulsions conservatrices, seraient ce qui nous apparaît aujourd’hui comme phénomènes vitaux. »[10]

Le délit d’initié en psychologie consiste à rejeter chez quelqu’un les « détours », le divertissement, l’art du métier et la beauté du geste, c'est-à-dire la richesse issue des pulsions du moi. Ce rejet peut avoir des conséquences dramatiques.

Le danger est de faire souffrir au point de réduire violemment la personne « à atteindre son but vital par une voie courte »[11]. Cette dernière citation de Sigmund Freud est une définition du mal. La lecture des grands penseurs montre que tout homme est traversé par ces pulsions quand il est exaspéré par son entourage. Le « devenir chien » de Gilles Deleuze, le « sens de l’histoire » en 1942 dans le cours de Martin Heidegger sur Parménide, sont des exemples célèbres. Mais déjà, Saint Paul dans la Bible écrivait ce passage bien connu : « Parents n’exaspérez pas vos enfants, de peur qu’ils ne se découragent »[12] ; Il écrivait également au sujet des esclaves : « Maîtres accordez à vos esclaves le juste et l’équitable, sachant que, vous aussi, vous avez un Maître au ciel. »[13]Même si nous ne parlons plus d’esclaves, ces réflexions sont d’une actualité criante en ce qui concerne l’inégalité des conditions de travail et de droit dans le monde.

Un usage nouveau de l’outil vitaliste apparaît dans cette réflexion sur un passage des écrits de S. Freud. Les conséquences du rejet de la connaissance des autres, comme la psychanalyse, par intolérance, mépris ou pour des motifs politiques plongent les peuples dans la peur et les actes de cruauté. L’exemple des exécutions publiques[14]montrent des dérives perverses où la peur et la lâcheté l’emportent sans contrôle favorisant l’expression des pulsions de mort les plus perverses et des pulsions de rejet familial (le bourreau est parfois la propre famille du condamné). Il est regrettable de constater que ces dernières n’appartiennent pas à l’histoire de l’humanité. Elles sont liées à l’interdiction des spectacles, cinéma, théâtre, salles de concert en réduisant l’homme au pli unique de la nécessité et en portant atteinte à sa liberté d’expression. Assister à un spectacle n’est pas seulement subir ou entrer dans la pensée des autres comme le voyeur mais également, savoir qu’il est possible de s’exprimer, soutenir la libre expression, être acteur de son époque.

 

La dette et le Proche-Orient

L’émission Bouillon de Culture, le 18 août 2006, traite de la dette intellectuelle de l’Occident envers l’Orient. On y découvre que les Fables de La Fontaine sont inspirées par les Grecs Esope et Phèdre mais également d’un certain Pilpay, Indien traduit en ancien persan, le pehlvi, au VI° siècle, traduit en arabe par un écrivain mazdéen, la médecine avec François Barnier, la littérature avec les récits d’Abdallah îbn Mouquaffah, la poésie, l’optique, pour ne donner que quelques exemples. Une des erreurs de l’émission est d’avoir séparé l’apport grec de l’apport africain. A la dissolution des universités d’Athènes, la connaissance du monde grec quitte l’Occident pour y revenir par l’Afrique plus de cinq siècles plus tard. La famille justinienne est cause du déclin de Constantinople de 518 à 565. Justinien chasse les philosophes grecs païens d’Athènes provoquant l’entrée de l’Occident dans l’obscurantisme. Les tenants de la sagesse grecque se déplacent alors vers la cours de Bagdad, capitale de l’empire des Abbassides avant de trouver refuge à Harran. Les richesses de la Grèce favoriseront l’âge d’or de l’Empire Ottoman du 8e au 9e siècle. « Les apports étrangers au lieu de banaliser et étouffer la langue arabe, l’ont au contraire vivifiée et en ont fait une des langues les plus importantes au monde. »[15]Donc, avant de traiter de la dette de l’occident, l’émission Bouillon de Culture a abordé la dette de la langue arabe, l’enrichissement de la langue arabe, son rayonnement important dans le monde, dans son ouverture aux richesses des autres cultures. Cet aspect de la charité permet de reconnaître la richesse de pensée de l’Autre, de prendre conscience de soi par rapport à l’Autre, bénéficier de ses richesses sans le démunir comme la lumière se donne sans partage[16].

La dette de l’Occident envers l’Orient est celle de la logique des étoiles, des soleils multiples, des sources, de la relativité. La dette de l’Occident envers l’Orient est aussi la poésie porteuse de sagesses, incitation à la réflexion, et de la reconnaissance de l’imaginal comme moyen heuristique. Dans les deux domaines, l’œuvre de Sohravardi est remarquable. Le livre des lumières de Sohravardi est une œuvre en prose mais elle fait un détour par un polythéisme issu d’une prise en compte des influences des astres entre eux. Il les nomme imitation. Pour cela Sohravardi reprend les Lumières des anciens sages de l’Iran. Il commence par se démarquer des péripatéticiens : « Dans cette question des imitations (tashabbûbât), les Péripatéticiens passent un aveu typique de leur opposition avec les anciens Sages.  Un indice probant de la multiplicité des Aimés est le suivant : si l’objet d’amour des sphères, dans leurs mouvements, était identique pour toutes, leurs mouvements seraient identiques. Or il n’en est pas ainsi. »[17] Pour exposer sa thèse ensuite : « Les mouvements [des sphères] possèdent tous en commun la périodicité, parce que les sphères cherchent à imiter un même Aimé qui est la Lumière la plus élevée. Mais ces mouvements se différencient dans leurs directions, parce qu’ils ont des Aimées différentes, qui sont les Lumières archangéliques. »[18]Ce détour par la participation aux étoiles et à la terre est un Orient source de vie. L’imaginal est un détour par le monde sensible ou de l’intelligence, le mouvement des étoiles, une participation à la vie. Or le soleil se lève en Orient. Quand le soleil se mélange à la terre, les couleurs sont rouges comme le sang de la vie. Dans ce court instant qui tous les jours se renouvèle des mondes se rencontrent pour faire naître les couleurs de la vie. Le levé de soleil existe comme symbole d’amour, de rencontre source de fertilité. La poésie est un acte d’amour de l’homme une louange à Dieu, une communion spirituelle de l’homme avec l’ensemble des lumières de la grotte étoilée, lumières matérielles et lumières intellectuelles, lumières spirituelles. Dans l’œuvre de Sohravardi l’étoile symbolise par les mondes spirituels par les croyances mais aussi par le monde de l’intelligence et de l’observation des mouvements relatifs des objets les uns avec les autres. Elle accompagne l’homme dans son quotidien professionnel ou autre comme lumière de son souci de perfection. La logique relativiste a été conceptualisée mathématiquement par Einstein mais elle était déjà décrite par Sohravardi dans la théorie de l’imitation et de l’influence des étoiles entre elles. Mais on la trouve aussi dans un jour avec un groupe de soufi[19], et peut-être chez d’autres peuples avant lui. La pensée restait dans le système de Ptolémée en science. Le soleil continuait à monter et descendre, les hommes à vivre et mourir mais la finesse de l’observation montrait que des soleils et des étoiles manifestent leurs influences au-delà de celle du soleil sur d’autres corps. La présence de chaque élément a une influence sur l’ensemble. A ma connaissance, et selon la traduction d’Henry Corbin, Sohravardi conceptualise clairement le mouvement relatif d’un objet par rapport à d’autres, l’importance de la position de l’observateur. L’exemple du passager dans le train d’Einstein est similaire à celui de Sohravardi : « La planche se rapproche de toi, mais la boule tombe à l’opposé de toi en s’en allant par le côté de cette planche qui est le plus éloigné de toi. »[20]La conscience de la relativité naît de l’illusion de fixité de certains astres et de leurs mouvements liés à notre position spatiale. Les étoiles qui semblent fixes par rapport à notre position sur la terre ne sont fixes qu’en apparence. Une des merveilles de la nature est que certaines étoiles ont un mouvement synchronisé avec le notre de façon à ce qu’elles nous paraissent fixes. Pour sa réflexion spirituelle Soravardi démontre que Dieu est le « non où ». Contrairement au système de Leibniz, Dieu n’occupe pas la place d’un point remarquable vers quoi toutes choses tendent. Pour Sohravardi, le troisième regard est celui qui n’a pas de localisation, pas de temps. Son heuristique est la suivante : Depuis les multiples positions de l’observation relativiste à localisation multiple il se tourne vers le « non où ». L’espace à n positions de l’observation par le moyen de la relativité se transforme en prise de conscience de l’illusion des sens ou des mesures. La relativité est alors le symbolon du « non où ». La méditation peut aller plus loin. Quand l’homme remet son regard en Dieu, il a la charité, la capacité de vivre dans tous les regards et plus encore dans la plénitude du regard amoureux de Dieu sans renoncer à lui même. Il s’efface comme le danseur disparaît derrière l’enchaînement de ses gestes « Tu as un shaykh (ange ) éminent et plein de sollicitude pour toi, puisqu’il ne te tient rien de caché aucun secret. »[21]. Pourquoi les soufis parlent-ils de secret ? En effet Sohrawardi a des facilités dans les multiples sciences. Mais la peur les incite à se cacher. La traduction maladroite d’Henry Corbin du texte Un jour avec un groupe de soufi fausse la dette de sagesse que nous devons à la technologie. A partir du travail des lapidaires, Sohravardi commence par nous faire expérimenter le doute. Nos sens nous trompent. Les oranges peintes sur les bols emboîtés n’ont pas leur mouvement réel quand les bols tournent sur la meule. Elles semblent fixes ou tourner dans le sens opposé à leur mouvement réel. Nous sommes encore dans le système de Ptolémée mais nous avons conscience de l’illusion et surtout des différences de perception suivant notre position et le fait que nous soyons derrière un voile qui réduit le champ de vision. Les mouvements des hommes et des sagesses ont tous la périodicité de la Lumière des Lumières. Mais ils ne sont pas tous les mêmes car les hommes participent de l’Intelligence et de la terre. Ce sont ces participations qui permettent un barzakh matériel, intellectuel, sur lequel la lumière de la Sagesse pourra briller un peu comme la Lune est éclairée par le soleil. Par exemple, la liturgie des heures répond à cette sagesse. La prière est dite toujours aux mêmes heures pour éclairer nos âmes.

Conclusion

La mondialisation a changé le rapport à la dette. Les pays s’endettent à l’extérieur de leurs territoires avec d’autres pays, provoquant des guerres[22]. Cicéron écrivait : « Cette union cependant, et cette connexité de toutes les vertus, n’empêchent pas les philosophes qui les distinguent les uns des autres. Car encore qu’elles soient réellement liées ensemble, qu’elles participent toutes les unes des autres, et qu’on ne puisse réellement les séparer, chacune n’en a pas moins sa fonction particulière. Ainsi la force se reconnaît dans les travaux et les dangers. La tempérance dans le mépris des plaisirs, la prudence dans le discernement des biens et des maux, la justice enfin, dans l’habitude constante de rendre à chacun ce qui lui appartient. Comme donc il y a en chaque vertu une espèce de regard du dehors de l’homme, un soin et une providence qui s’étend à nos semblables, il en faut conclure que nos amis, nos frères, nos proches, nos alliés, nos concitoyens, tous les hommes enfin, puisque nous n’avons fait qu’une seule société de tout le genre humain, doivent-être recherchés et aimés pour eux-mêmes. »[23]Le respect de l’autre dans ses savoirs et ses vertus, la pluralité de ses rôles est le fondement de cette pensée afin d’éviter la guerre des écoles, le drame de la conclusion très pessimiste du discours décisif de Maïmonide qui conclut à l’impossibilité du dialogue entre les écoles. Cette approche dangereuse contredit la sagesse de Cicéron et sa définition du philosophe comme lien entre les savoirs. Le philosophe est celui qui réveille la recherche d’unité présente en chacun de nous afin que les plis de l’enfance, du père, de la mère, du mendiant, du professeur, du politique, de l’historien, du nomade, du gitan…, puissent vivre ensemble dans l’unité et à la recherche de la vérité. Telle est la dette que nous devons à la philosophie.

La morale semble devenue indispensable pour gérer les relations humaines et, indispensable aux relations économiques qui ont souffert depuis trop longtemps de techniciens de l’économie indifférents aux sciences humaines. Le meilleur moyen de ne pas contracter de dette envers l’Autre est de reconnaître la richesse de son apport. En vérité, tout rapport à l’autre est basé sur l’échange. L’échange est possible si l’on accepte de donner et de recevoir. Le commerce est possible dans une relation de confiance, de probité, d’honnêteté, le souci de l’autre, une vision qui respecte la personne humaine dans tous ses plis tout en se respectant soi-même, en favorisant les rencontres des corps de métiers, hommes d’affaires, responsables sociaux, responsables politiques, écologiques…. Il en découle une nécessité de reconnaître les méfaits de la division du travail, les méfaits de la spécialisation excessive des professionnels qui se méprisent et se craignent entre eux. Les méfaits de la spécialisation viennent de la multiplication des écoles, écoles de commerce, école de journalisme, écoles sociales… et du refus de partage des connaissances. Les savoirs se trouvent alors cloisonnés par les intérêts individuels et collectifs de corporations liées aux intérêts des écoles. Les échanges contemporains montrent que les déséquilibres des richesses créent la violence. L’observation des pays exportateurs de pétrole montrent que les stratégies d’endettement du riche obligent le fournisseur à abandonner ses biens dans la violence. Le néolibéralisme de la déréglementation a montré ses limites dans la souffrance et la misère des peuples, dans les guerres et les révolutions. Mais toutes ces laideurs ont une origine commune : le choix d’« élites » décisionnelles aux mœurs perverties pour servir les relations économiques et sociales. Il est trop facile et inutile d’accuser des pays, des peuples, s’il n’y a pas d’abord partout une remise en question morale. La morale n’existe pas sans religion et surtout sans vertu. Il est important de rappeler que les vertus ne se pratiquent pas indépendamment les unes des autres. La charité n’existe pas sans la foi en l’autre, par exemple : sans la certitude de son droit à l’indépendance d’entreprendre. La charité sans la croyance en l’autre est un monstre de mépris et de condescendance. L’espérance sans la charité est un renoncement, une lâcheté, une condamnation de l’autre au droit au respect dans un autre monde ou une autre vie. La foi sans l’espérance ne permet pas de reconnaître la finitude humaine, la beauté des failles de l’humanité qui sont autant d’ouvertures sur l’infini. Et pour reprendre les vertus séculières de la déclaration des droits de l’homme, la liberté ne peut s’exercer sans le respect de l’autre ; l’égalité n’existe pas sans la fraternité, cette capacité de prendre en considération la différence de chacun, les rôles multiples ou simples qu’ils ont à jouer, les différences de besoins, les différences de mérites, la maladie, la religion… Cicéron reconnaît la relation dans les vertus des participations mutuelles.



[1] Karl Marx, Le capital, Livres II et III, Gallimard 1963 et 1968, p. 1858.

[2] Karl Marx, Le Capital II et III, Gallimard, 1963 et 1966, p. 2050.

[3] Théorie des jeux.

[4] Vladimir Tatline, Modèle du monument pour la Troisième Internationale, Musées nationaux russes, Saint-Petersbourg.

[5]Monique Oblin-Goalou, Le stade Pompier, à paraître où je montre la patience de S. Freud pour mettre en place sa découverte de l’inconscient dans un contexte de peur, de persécutions et de guerre.

[6] Le vitalisme est lié à une philosophie : le vivant n’est pas seulement lié aux lois physico-chimiques. La vie y est vue comme de la matière et ses lois animées d’un principe, une force vitale. Chez Aristote, l’âme se divise en trois parties : végétative, sensitive et intellective. Chez Leibniz, les animaux sont l’inconscient des organes. Toutes ces notions ne s’approchent pas de l’animisme mais constituent, à mon sens, de premières intuitions de l’inconscient.

[7] La physiologie est la Science étudiant les phénomènes physiques et chimiques subis par les organismes vivants au cours de leur vie.

[8] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais de Psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 83.

[9] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 83.

[10] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 83.

[11] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 84.

[12] Saint Paul, Epître aux Colossiens, 3, 21.

[13] Saint Paul, Epître aux Colossiens, 4, 1.

[14]Libération « le 2 mai 1998, Afghanistan : exécution au stade : 20000 spectateurs hommes (les femmes étant interdites d’entrée) ont assisté vendredi au stade national de Kaboul à l’exécution d’un condamné à mort, à la kalachnikov, par le frère de la victime. Les autorités talibanes au pouvoir offrent en effet aux familles des personnes assassinées le choix de la mort des présumés coupables. […] Depuis la fermeture de théâtres, cinémas, salles de concert, les exécutions sont les uniques spectacles publics autorisés. »

[15] Morjane, Internet Forum Algérie, Bouillon de Culture, La dette intellectuelle de l’Occident, 18 08 2006.

[16] Platon, Le Parménide.

[17]Sohravardi, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 168.

[18]Sohravardi, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 169.

[19]Sohravardi, Un jour avec un groupe de soufi, in L’archange empourpré, Fayard, 1976.

[20] Un jour, avec un groupe de soufi, in Sohravardî : L’archange empourpré, Fayard, 1976, p. 369.

[21] Sohravardi, L’archange empourpré, Fayard, 1976, p : 377.

[22] Je n’ai pas approfondi la question de la dette économique car une bonne description en est faite dans les films Erwin Wagenhofer, Let’s make money, 2008 et Charles Ferguson, Inside Job, 2008 qui dénonçaient la déréglementation.

[23] Cicéron, De finibus, Livre V, § XXIII.

Partager cet article

Repost 0
Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
commenter cet article

commentaires