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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 13:49

Hänsel et Gretel (adapté)

Histoire inspirée des Patins d’Argent de Mary Mapes Dodge 1865.(Introduction alternance rapide une fois) :

Connaissez-vous le pays des moulins ? Ce pays est aussi appelé le pays creux. La Hollande fait partie des Pays-Bas. Les Pays-Bas sont tout à côté de la Belgique. Ils font partie de l’Europe. La Hollande est formée de terres gagnées sur la mer, les polders.

 

Savez-vous pourquoi en Hollande il y a des moulins ? Quand la tempête souffle, l’eau de la mer entre sur les terres des Pays-Bas car ces terres sont au-dessous du niveau de la mer. Avec le vent de la tempête, les moulins tournent pour remonter l’eau vers la mer derrière les digues.

 

Les digues de Hollande sont des constructions appuyées sur des îles qui retiennent l’eau. Elles permettent la formation de polders qui sont des terres riches où cultiver et élever des animaux.

 

A partir du XVI° siècle, les ingénieurs de Hollande construisirent des barrages pour protéger les villages et les cultures.

 

Notre histoire est celle d’Hans et Gretel, les enfants d’un ingénieur blessé dans l’écroulement d’une digue. Ils habitent la petite ville de Lisse à 25 km d’Amsterdam.

Nous vous présentons les personnages principaux : Hansel, Gretel, la mère d’Hansel et de Gretel, le père malade qui sera soigné, l’amie de Gretel, le bourgmestre qui organise la course des patineuses et remettra le prix à la gagnante.

 

Première Scène La mère, Gretel, Hansel (les chandeliers)

1 La mère : Gretel, Hansel les canaux des polders sont gelés. Voilà plusieurs jours qu’il fait -20 degrés et la poissonnière m’a dit que la mer est gelée depuis plusieurs jours. Elle n’avait presque plus de poissons et encore à prix d’or.

 

1 Gretel : Hans, tu as travaillé toute la journée d’hier à la lumière de cette chandelle dans ta chambre mal chauffée. Il faudrait peut-être sortir prendre l’air. Allons patiner.

1 Hansel : Tu as raison Hansel, les copains organisent un entrainement de course tout à l’heure.

 

2 Gretel : Oui, allons patiner et danser sur la glace. Cela nous réchauffera. Il fait si froid.

 

2 La mère : Mes enfants n’oubliez pas vos gants. N’allez pas tomber dans les eaux glacées. S’il vous arrive un accident, entrez dans la maison la plus proche pour demander de l’aide. Ne rentrez pas à la maison vous mourriez de froid.

 

2 Hansel : Maman, Je repars demain. Avant de sortir, je voulais te redire que, par mes études, j’ai eu l’occasion de rencontrer un chirurgien qui opère. La blessure de papa n’est pas très profonde. Un os du crane est cassé et déplacé ?

 

3 La mère : Je te remercie Hansel. Mais nous n’avons pas d’argent pour faire venir cet homme. je vais y réfléchir. Peut-être peut-on emprunter un peu d’argent ?

 

Scène deux Gretel, Hansel (apparition au début), amie de Gretel, Bourgmestre, (les 3 concurrentes, les 2 spectateurs de la course)

Les copains d’Hansel (alternance rapide 1 ou 2 fois): Ah voilà Hans, nous pouvons annoncer le départ. Le départ a lieu. Allons-nous placer sur la ligne.

 

Les amies de Gretel (en alternance rapide 4 ou 5 fois): Une grande course de patinage est organisée aujourd’hui par la ville pour les filles. Tu y participeras Gretel ? Y participeras-tu Gretel ? Bis

 

3 Gretel : Mes amies, Je n’ai pas de patins d’acier. Je n’ai aucune chance avec mes patins de bois.

 

1 Une amie de Gretel : Prends les miens Gretel, je ne patine pas aujourd’hui. Je me suis fait mal au poignet.

4 Gretel (qui attache les patins) : Chère amie, Hans commence ses études de médecine à Amsterdam. Si je gagne, j’irai le voir à Amsterdam. Merci pour tes patins chère amie.

 

2 L’amie de Gretel : Nous préparons les bulbes de tulipes pour le printemps. Je vais souvent à Amsterdam prendre les commandes pour les fleuristes. Nous avons de gros clients pour les jardins de la ville d’Amsterdam. Je sais que le montant de la prime mise en jeu dans la course de patinage est important car mon patron y a mis une bonne somme. Tu patines bien Gretel. Tu as tes chances.

 

La petite foule (En alternance rapide):Allez, plus vite, bravo, en avant, Allez Gretel. C’est Gretel qui gagne ! Elle a mangé du lion !

 

1 Le Bourgmestre : Bravo Gretel ! Voici vos patins… Qu’allez-vous faire des florins que vous avez gagnés ?

 

5 Gretel : Monsieur, mon père doit se faire opérer. Cette somme aidera à le soigner. Je remercie mon amie qui a prêté ses patins pour que je puisse participer à cette course. Je ne savais pas si je pourrais gagner. Je suis très contente.

 

Scène trois Hansel, le Père, la mère, (les 4 nuages et les 4 moulins)

Quelques temps plus tard à la fonte des neiges.

Le vent siffle.

Wow wow wow… les moulins tournent dans la tempête !

Ils remontent l’eau partout en Hollande, de plus en plus vite, car la tempête est de plus en plus forte. Face aux assauts des vagues, les digues et les murs résisteront-ils ?

5 Hans : Papa Des hommes et des femmes arrivent.

Des voix multiples ( en alternance rapide 4 ou 5 fois ):-La tempête est si forte ! Il faut plus de main d’œuvre pour reconstruire les digues qui s’effondrent. Allez chercher des cailloux. Préparez le ciment. Étayez ! Encore des pierres, ici une fissure, apportez plus de galets, la charrette de sable par ici… La mule est épuisée... Etayez !

 

6 Hans : J’y vais.

 

1 Le Père : Je me sens bien. J’y vais aussi !

 

4 La mère : Mon ami, Il est impossible de te joindre aux autres. Tu es malade depuis ton accident. Tu as perdu la mémoire et tes forces depuis ces quelques années.

 

2 Le père : Par tes soins ma mie, je vais beaucoup mieux. j’ai retrouvé la mémoire. Ils auront besoin de mes conseils. Je peux reprendre le travail. Et je pourrai payer des études de médecine à Hansel et des études à Gretel qui est encore bien jeune.

 

La foule (en alternance rapide1 ou 2 fois) : Mais déjà la tempête s’apaise. Ce sera la dernière avant l’été. Enfin du temps pour nos ingénieurs pour réparer les casses de l’hiver. Enfin du temps pour renforcer les digues. L’été permettra au ciment de sécher. L’été permettra d’assécher. Nous pourrons nettoyer les canaux pour que l’eau y circule mieux. Les couleurs des fleurs bientôt envahiront la plaine. Nous irons pêcher le saumon et le cabillaud. J’irai chercher la terre pour faire des faïences. Les faïences lesteront nos bateaux pour aller toujours plus loin échanger la dentelle, le hareng, la laine, le gouda, la viande avec le vin et le blé. Les peintres nombreux témoignent pour toujours de notre joie de vivre, de nos fêtes et de nos loisirs. Les femmes jouent du piano et de la viole de Gambe pour nous dans les maisons élégantes. Et quand nous voyageons nous emportons ces sons, ces images et ces couleurs dans nos cœurs.

 

La foule (3 ou 4 fois en alternance rapide de moins en moins fort, de plus en plus brouillé) : Notre pays n’est pas austère mais lié au commerce et aux ports d’Anvers, d’Amsterdam… Nous sommes les premiers à pratiquer des loisirs sportifs. Galilée a publié chez nous car il était libre d’éditer. L’éclairage public et la pompe à incendie, les hospices, les entreprises et les médecins sont payés pour leurs services. Rembrandt a peint La Ronde de Nuit pour immortaliser la milice du capitaine Cocq qui assurait la surveillance d’Amsterdam. Il a peint aussi La leçon d’anatomie du docteur Tulp, en 1632, pour témoigner de la liberté de recherche et d’enseignement. Beaucoup de peintres témoignent de la richesse de notre époque. La connaissance, la richesse et la solidarité passent avant la naissance en République Hollandaise au XVII° siècle.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Textes pour enfants
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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 13:22

Marinetti, comme Françoise Sagan, utilise l’image de la vitesse pour dire le malaise des intellectuels et dénoncer l’isolement des clercs dramatisé par Julien Benda. L’affaire Dreyfus fut l’occasion de séparer les intellectuels en deux camps avec toute la violence du binaire. D’un côté les nationalistes, de l’autre Jullien Benda qui dénonce l’engagement nationaliste des clercs[1]. Selon Jullien Benda, le clerc est apolitique, garant de la moralité. La réaction de Benda est celle de l’intuition de la catastrophe : « l’homme de science, l’artiste, le philosophe sont attachés à leur nation autant que le laboureur et le marchand ; ceux qui font au monde ses valeurs les font pour la nation ; les ministres de Jésus défendent le national. Toute l’humanité est devenue laïque, y compris les clercs. Toute l’Europe a suivi Luther, y compris Erasme »[2]. Le cri d’alerte de Jullien Benda était juste mais l’isolement qu’il impose aux clercs non fascistes ou non communistes les éloigne de la scène politique et leur voix ne sera pas entendue face à l’engagement militant des clercs qui soutiennent les dictatures. La position de retrait des clercs démocrates du monde politique et social est inspirée d’Alexis de Tocqueville[3]qui instaure la jeune République française en célébrant la démocratie américaine. « J’ai dit que les prêtres américains se prononcent d’une manière générale en faveur de la liberté civile […] cependant on ne les voit prêter leur appui à aucun système politique en particulier. Ils ont soin de se tenir en dehors des affaires, et ne se mêlent pas aux combinaisons des partis »[4]. Ce principe convenait à l’Amérique, plus homogène que l’Europe, qui ne connaissait pas partout une liberté démocratique. Par exemple, ce principe a fonctionné dans l’Europe de l’entre-deux guerres favorisant les dictatures fascistes et les dictatures communistes. Il fonctionne encore bien, alors que l’Europe accueille de nombreux immigrés issus de systèmes politiques peu démocratiques. La crédibilité est portée par les institutions, qu’elles soient politiques ou religieuses, syndicalistes ou familiales, enseignantes toutes dans le souci du pacte fondamental de respect de l’humanité démocratique. Pour reprendre l’exemple de l’entre deux guerres, on ne peut que déplorer le silence imposé aux intellectuels démocrates, à Simone Weil, la philosophe, à Anne-Marie Schwarzenbach, journaliste, ou à l’Église dans les années 30[5]. Les clercs démocrates ne s’expriment pas politiquement suivant les préceptes d’Alexis de Tocqueville mais aussi par peur des persécutions de ceux qui s’opposent à la doxa du pouvoir, la propagande. Le bloc des prêtres, à Dachau[6], témoigne de la dureté des dictatures pour l’opposition politique. La propagande se répand sans barrière dans toutes les institutions de l’Europe. Filippo Tommaso Marinetti s’insurgera contre la tradition laïque, sans prendre conscience de ses origines américaines, son discours cherche à vaincre par la violence. Marinetti proche de Mussolini, contre Julien Benda, « s’est en revanche déclaré pour la « trahison des clercs », selon la saisissante formule de Julien Benda, en revendiquant pour l’intellectuel un rôle social et une participation directe au monde de l’histoire. »[7]Il est étrange que personne n’ait pensé à contredire Alexis de Tocqueville. Son principe d’éloignement des clercs de la vie sociale se justifiait à une époque où le savoir appartenant à l’Église qui n’était pas démocratique et restait fidèle à l’ancien régime. Ce n’est plus vrai à partir du XIX° siècle avec l’émergence des intelligentsias[8]et le manque de formation des prêtres. L’humanité a plusieurs plis et des responsabilités différentes partagent généralement la vie. Les intellectuels, pour rester dans l’action, garder des engagements individuels et personnels, quittent alors les pensées démocratiques et se réfugient dans les mouvances des dictatures communistes ou fascistes. Un des exemples les plus marquants est le cas du grand poète Aragon[9]. Le vingtième siècle se caractérise par le pessimisme démocratique des clercs et des intellectuels. La révolte, la peur, la violence transparaissent dans les discours soucieux d’une humanité adaptée aux rêves de perfection des machines. Le cheval fougueux a tué son paisible partenaire pourtant si nécessaire. Marinetti écrira son manifeste : « La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif […] Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle, est plus belle que la Victoire de Samothrace »[10]. « Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires »[11]. Ces propos décrédibiliseront le progrès et les sciences, les machines et la réflexion sur la dynamique qui régit l’énergie humaine et la société. Le texte du second manifeste futuriste Tuons le clair de lune[12]détruit la tradition poétique de l’Orient : « […] sur le plateau persan, sublime autel du monde, dont les gradins démesurés portent des villes populeuses. […] Il y flottait une tendresse amère… Les rossignols buvaient l’ombre odorante avec de longs glouglous de plaisir et tour à tour pouffaient de rire dans les coins, jouant à cache-cache comme des enfants espiègles et malins… Un sommeil suave gagnait l’armée des fous, qui se prirent à crier de terreur. Aussitôt les fauves se ruèrent à leur secours […] les tigres chargèrent les fantômes invisibles dont bouillonnait la profondeur de cette forêt de délices… »[13]. Le langage, le discours amoureux sert d’image, en Orient, pour désigner la prière et la louange qui unissent le sage à Dieu. Il n’y est pas question de délice mais d’imaginal, reflet sensible des lumières spirituelles, prolongement de la sagesse dans les relations amoureuses de l’existence, le chant amoureux de l’oiseau ou du fiancé ! Il y est question de louange aux beautés du quotidien et d’amour de la vie comme présence de la divinité jusque dans le dernier ciel matériel et sensible.

Le message du Gorgias n’est pas une interrogation sur la rhétorique, mais sur le mauvais usage qu’il peut en être fait. Platon craint la rhétorique qui persuade au lieu de transmettre le savoir. Il voit là un risque pour la liberté de l’âme et la République. Il dénonce, dans le Gorgias, la dérégulation du personnage de Calliclès, qui ne se préoccupe pas des autres. « Et notre âme sera-t-elle bonne si elle est déréglée ou si elle est réglée et ordonnée ? »[14]. Ce que Platon dénonce est l’amoralité de Calliclès et de ceux qui dirigent la cité en ne se conformant qu’aux pulsions de la Nature déifiée, sans respect des lois et dans le mépris des faibles. Ce que Callistès méprise est la sagesse de la République au profit de la force. Le respect des dieux et non la Nature assure la justesse des lois et le souci de la Cité. « […]Á ce qu’assurent les doctes, Calliclès, le ciel et la terre, les Dieux et les hommes sont liés entre eux par une communauté, faite d’amitié et de bon arrangement, de sagesse et d’esprit de justice, et c’est la raison pour laquelle, à cet univers, ils donnent, mon camarade, le nom de cosmos, d’arrangement, et non de dérangement non plus que de dérèglement »[15]. Le Gorgias se termine par un monologue sur les silencieux, qui n’ont pas la liberté de s’exprimer, et les morts. Leur présence résonante établit la conscience. Et si Platon avait eu ce mot « conscience », il l’aurait utilisé ici. Mais comme il lui manquait, Platon nous donne une description de l’utile conscience. Dans le Gorgias, l’image de l’homme mort, nu, qui juge, est le vertueux souvent silencieux qui n’a pas peur de sa nudité car il n’a rien à cacher, l’image de la conscience soucieuse de vérité. Tous ceux qui meurent sur la route constituent le jugement des morts. Ils jugent la nécessité d’une conduite charitable aux plus lents, âgés, fatigués ou en possession d’un véhicule plus lourd ou lent à freiner, les plus jeunes qui doublent sans bien calculer les distances… Les morts de notre conscience sont aussi les enfants, les passagers, les piétons, toute cette population innocente perdue dans les chocs des machines. Ce sont eux qui nous jugent. « […] le juge devra, lui aussi, avoir été mis à nu et être mort, qui, avec sa seule âme, est spectateur d’une âme pareillement seule, celle de chacun, à l’instant où il vient de mourir : un mort qui est isolé de toute sa parenté et qui a laissé sur la terre tout ce dont il se parait ; condition indispensable à la justice de sa décision »[16]. Les propos du Gorgias posent la problématique de la violence. Comment éviter les comportements violents dans les affaires publiques ? Comment éviter les discours qui détruisent l’âme ?   L’art oratoire ne concerne pas tous les discours, il existe pour que la souveraineté se réalise par la parole. Mais la parole se rapporte à quoi ? demande Platon. La réponse est la sagesse dont se moque Calliclès. « Quelle sagesse pourtant est-ce là, Socrate ? un art qui, une fois qu’il a mis la main sur un homme bien doué naturellement, l’a rendu pire ? l’a rendu aussi impuissant à s’assister lui-même et personne d’autre ? exposé à être par ses ennemis, dépouillé de tout ce qu’il possède ? à tout bonnement vivre méprisé dans son pays ? Un tel homme (s’il n’est pas un peu trop énergique de s’exprimer ainsi !), il est permis de le frapper à la joue sans avoir à en répondre ! »[17]Comment éviter Calliclès celui qui frappe et considère la sagesse comme un enfantillage ? Et Jésus fait-il référence à Platon et au Gorgias, aux principes de la justice, quand il répond à Anne avant de passer devant le Sanhédrin ? « Quand il eut dit cela, un des huissiers, qui était à côté de lui, donna un soufflet à Jésus, disant : Est-ce ainsi que tu réponds au souverain sacrificateur ? Jésus lui répondit : si j’ai mal parlé, fais voir ce que j’ai dit de mal ; si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »[18]. Alors Jésus est déféré devant le Sanhédrin. La justice ne se conforme pas à la loi du plus fort politiquement, socialement, en richesses ou autres. Même quand ils ont agi selon la plus grande des injustices, les hommes ont tenté de ne pas agir comme Calliclès contre la sagesse. La loi vient du désir d’amour présent en l’homme par la proximité avec les dieux. Platon le savait déjà l’homme doit fuir l’incontinence et chercher la sagesse. Et il décrit l’homme sage comme celui qui « fait les choses qui conviennent aussi bien à l’égard des Dieux qu’à l’égard des hommes »[19]. F.T. Marinetti avait-il lu Platon et se servait-il du personnage de Calliclès pour lutter contre la démocratie et les intérêts communs de la République ? « […] nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas de gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing »[20]. Ou encore : « Bientôt viendra le moment où nous ne pourrons plus nous contenter de défendre nos idées par des gifles et des coups de poing, et nous devrons inaugurer l’attentat au nom de la pensée… »[21]La laideur du discours de Marinetti oblige à ne pas tout citer. « Qui peut affirmer qu’un homme fort ne respire beaucoup mieux, ne mange beaucoup mieux, ne dorme beaucoup mieux que d’habitude après avoir giflé et terrassé son ennemi ? »[22]

Comment plus de deux mille quatre cents ans après Platon avons-nous pu supporter de tels discours qui flattent nos pulsions les plus viles et y conformer nos esprits dans les années 30 et encore même aujourd’hui ? Une des conséquences les plus immédiates du manque de souci des autres est la pauvreté spirituelle autant que matérielle. Car l’une ne découle pas de l’autre, elles apparaissent ensemble. Les films Erwin Wagenhofer, Let’s make money, 2008 et Charles Ferguson, Inside Job, 2008 décrivent le mépris des financiers pour une main-d’œuvre peu couteuse qui doit avoir conscience que toute avancée sociale la plongerait dans le chômage et la faim. Mais aussi, ces films dénoncent les guerres organisées à des fins économiques. Selon le site diplomatie.gouv.fr[23],la Corée du Nord est confrontée à des pénuries alimentaires. La dette de la Corée du Nord est importante. Depuis toujours la diplomatie américaine fait pression pour imposer plus de liberté d’expression et d’entreprise aux Nord-Coréens. Pour lutter contre une éventuelle démocratisation, dramatiser le débat dans la violence, la dictature de Corée du Nord mène une politique d’essais nucléaires. Ces initiatives inquiètent les démocraties qui ne désirent pas reprendre leurs essais nucléaires mais qui pourraient se trouver contraintes de se défendre. Le temps prouve encore et encore combien Socrate avait raison de dévoiler Calliclès pour lutter contre les tyrannies. Le personnage de Calliclès a éteint les démocraties grecques et menace nos démocraties peu soucieuses des droits, mais surtout peu soucieuses d’un art oratoire qui forme les âmes, d’une doxa favorable à un pouvoir démocratique, la sagesse étant considérée comme une faiblesse et un archaïsme. Contre toutes sagesses, l’humanité est reconnue dans ses perfections matérielles et niée dans ses fragilités. La sagesse est aussi la force du stoïcisme de vivre dans le respect de l’autre, sans nier son identité. Réduire la sagesse à une faiblesse est une erreur. « L’épaisseur du corps »[24]est importante. Mais de quel corps s’agit-il dans cette réflexion de Gilles Deleuze sur le stoïcisme ? Il s’agit des richesses de la forge où viennent rebondir les substances relationnelles en résonances multiples. Il s’agit de tous les plis de l’humanité du corps physique de la personne mais aussi de ces corps par lesquels se rencontrent nos sociétés. Ces corps ont des dimensions qui se croisent et se juxtaposent dans des espaces politiques, religieux, confessionnels, professionnels, culturels, amicaux. Ce sont autant de cercles, autant de corps pour engager des dialogues et se croiser dans le cœur même de la personne qu’elle soit physique ou morale.

La voiture implique des accidents. Machine et humanité dévoilent la fragilité de l’humanité devant l’automatisation de la machine, le décuplement des forces qu’elle permet. La machine est symbole de perfection, de répétition, de normalité. En regardant le jeune aurige, deux fois vainqueur des jeux pythiques, la perfection de son corps, il serait dangereux de ne pas se souvenir que ces fêtes étaient célébrées en l’honneur d’Apollon à Delphes. Les Grecs avaient d’autres dieux comme Zeus, honorés lors des jeux Olympiques : Dionysos dieu du vin, Hadès dieu des enfers, Cronos qui mangeait ses enfants par peur d’être détrôné par l’un de ses fils, Rhéa qui se cache de Cronos pour accoucher de Zeus, les dieux de l’amour Aphrodite, Eros, Psyché et bien d’autres encore qui montrent que le culte des Grecs ne se réduisait pas à la perfection, mais avait aussi à voir avec les douleurs, angoisses et plaisirs de l’humanité. Les accidents de la route font des victimes et chaque fois se pose la question de la responsabilité en termes juridiques. « La responsabilité du fait des choses n’est donc pas purement causale ; elle suppose toujours un jugement de valeur dont les éléments seront apportés soit par la victime (preuve du rôle actif), soit par le gardien (preuve de la cause étrangère). »[25]« Dire que le gardien sera responsable parce-que sa chose est créatrice d’un risque ne justifie rien en soi car l’activité de la victime est également source de risque »[26]. Dans le cas du viol ou du meurtre, il y a volonté de nuire, mais l’activité de la femme ou de la victime peut aussi parfois avoir été provocatrice ! Ce n’est évidemment pas toujours vrai… Dans le cas de l’accident de voiture, le conducteur est responsable, par son choix, d’utiliser une machine. Il est important, donc, qu’il la conduise dans le respect de ceux qui se déplacent en dehors de la carapace d’un engin et des passagers dont il a la responsabilité. Les circonstances peuvent montrer un comportement anormal de la victime, erreur de conduite, ou comportement dangereux. Dans ce contexte, le livre dénonce la « responsabilité d’anormalité »[27]comme n’étant pas prise en compte après avoir mis en place la dette d’anormalité[28]. Mais, sur la question, Jean-Christophe Saint Pau n’est pas clair. Il joint les cas où la victime n’a pas d’assurance. Et dans ce cas la victime est indemnisée au titre de victime par celui qui a une assurance. Donc si un enfant jailli brutalement d’un porche et se jette sur une voiture, le conducteur indemnise la victime à titre de civilité ; l’enfant pourtant n’aura pas respecté la règle de traverser la route en marchant dans les espaces réservés à cet effet. Or, ce cas ne concerne pas la dette d’anormalité car il concerne la lourde question de ceux qui vivent et roulent sans assurances et dans le cas de l’enfant de la responsabilité civile. Dans la plupart des cas, la faute de ne pas avoir d’assurance est considérée comme très grave. Il existe quelques cas sans assurances pour ce qui concerne des piétons, sans assurance pour leur responsabilité civile. Et dans ce cas, ils seraient pris en charge par l’assurance du conducteur de la voiture qui leur cause un dommage. Ces cas ne sont pas une question d’anormalité mais de protection civile. L’anormalité relève de la responsabilité civile, de la responsabilité de la communauté de prendre en charge la dimension d’humanité de chacun avec ses défaillances, ses différences, ses limites. A propos de l’affaire Perruche, Christophe Radé écrit : « Voilà sans doute qui explique la résurgence du fantasme d’enfants, s’estimant mal nés et engageant des poursuites contre leurs propres parents, ou d’une société française en plein déclin qui encourageait les parents à ne pas avoir d’enfants, ou pire, à s’en débarrasser, plutôt que de leur donner les moyens de les élever sereinement »[29]. Ce que défend Christophe Radé est le droit de garder son enfant handicapé dans de bonnes conditions avec l’aide affectueuse de l’ensemble de la société. Il n’omet pas, tout en gardant la réserve que lui impose sa profession de servir la loi, de noter la difficulté de conscience que peut provoquer l’avortement pour anormalité. Je pose alors la question : l’avortement est-il devenu une euthanasie ? La loi aurait-elle un effet pervers d’eugénisme ? Le choix de la famille de garder son enfant en cas de handicap lourd engage l’ensemble de la société civile et la solidarité sociale. Le suivi médical est coûteux et les familles ne peuvent pas ou rarement s’offrir les soins, opération ou assistance quotidienne. L’article Responsabilité civile et anormalité[30]de Jean-Christophe Saint-Pau ne répond pas à cette question, mais suggère une responsabilité d’anormalité inspirée, selon moi, par l’usage de l’avortement en cas de détection de maladie génétique. Le livre Études à la mémoire de Christian Lapoyade-deschamps montre l’effet normalisant de lois. L’acte d’avorter est devenu courant, provoquant une pression et une solidarité diminuée auprès des familles d’handicapés. Ce qui fait écrire à Christophe Radé : « Ce qui justifie la responsabilité du gardien, c’est un double jugement de valeur : le risque créé par la chose est anormal ; le risque créé par la victime est normal. La justice impose alors d’attribuer une dette de réparation au gardien ». Le cas où la victime a des gestes anormaux, comme l’enfant encore trop jeune pour dominer totalement sa vivacité, n’est pas décrit car il relève de la complexité du jugement entre le risque, les responsabilités individuelles, civile, la solidarité sociale. L’homme est le gardien de l’être. Comme sur la frise du Parthénon[31], la procession ne se fait pas sans le regard attentif de ceux qui surveillent l’avancée. Où est l’anormalité d’un trisomique ? En jugement de valeur, elle est certainement dans son manque d’indépendance ? Qui oserait dire qu’il ne dépend pas des autres ? La valeur représente tout ce que l’humanité intolérante mesure à partir de son monde trop matériel et orgueilleux de réussite.

La réflexion de Christian Lapoyade-Deschamps touche une difficulté éthique et morale induite par l'affaire de la loi Perruche. La défense des victimes et des plus faibles, des silencieux est de plus en plus difficile et je crains que Christian Lapoyade-Deschamps ait laissé une œuvre trop tôt inachevée à propos de l'accident dans la violence du contexte contemporain. J’aimerais connaître ses positions sur l’anormalité dans le cercle familial ou amical où les conclusions et les axes d’une pensée se dévoilent avant leur démonstration ou mise en œuvre publique. L’accident a arrêté sa vie. L’hommage qui lui est rendu post-mortem montre la libre interprétation de ses élèves instruits de la matrice ouverte et heuristique de son cours. Son œuvre est restée trop tôt inachevée, sachant bien que toute œuvre reste inachevée et fragile, car humaine. Certains objectifs ou certaines causes ne se réalisent qu’avec beaucoup de temps et de travail. L’entourage peut porter, dans la discrétion, des relations familiale ou amicale certains objectifs, dans la discrétion et la patience.

La vitesse en voiture est devenue un délit grave. L’évolution de la vitesse montre que son usage s’est reporté sur les trains et les avions. Ces derniers permettent de se déplacer plus loin et plus rapidement que l’automobile. La régulation de la circulation passe par le respect du code de la route. L’évolution de la vitesse est liée à un usage plus large de l’automobile qui implique un plus grand souci de l’autre et augmente l’importance du code. Les machines ont ouvert de nouveaux réseaux dans les relations humaines, impliquant la mise en place de nouveaux codes comme le code de la route, nécessaires à la régulation de la vie sociale : les codes et réglementations sanitaires aux descentes et montées dans les avions ou bateaux pour limiter la propagation de certaines maladies ou certaines espèces. Le code sert les relations des êtres vivants aussi bien animaux qu’humains et même entre les animaux et les hommes. Avec Julien Benda, il apparaît dans cette réflexion qu’un des principaux freins à l’Europe démocratique est le nationalisme des clercs. Julien Benda était d’origine juive et il dénonçait, par l’expression « trahison des clercs », le racisme des populations et le refus de l’effort de dialogue avec des cultures différentes, le pessimisme des clercs. Ce nationalisme est teinté de populisme dans le sens où il ne favorise pas les relations dans la connaissance de nos identités démocratiques et de l’histoire des origines des institutions publiques ; dans la connaissance de l’autre, car il se contente de demander le retrait politique des clercs ! Devant cette conclusion hâtive du retrait, F.T.Marinetti donne la réponse excessive et non laborieuse, sur la terre intellectuelle, de la violence, en s’imposant par la gifle et le sang. De ces positions, on connaît le prix exorbitant payé par l’humanité. L’accident rappelle nos responsabilités sociales sur la dépendance et les soucis mutuels qui unissent les hommes entre eux. L’anormalité rappelle que la substance qui permet aux sociétés de faire corps dans des liens solides et forts a pour origine la fragilité de notre humanité. Il n’y a pas de dette d’anormalité, mais une substance de différence dans l’identité forte de la reconnaissance de notre richesse naturelle, génétique et de notre richesse spirituelle acquise. A la surface de ces rencontres se construisent des codes, des règles qui permettent à chacun de se respecter et surtout de se former dans son identité autant que dans celle des autres. La connaissance devient possible autour des relations dans la répétition et dans la différence.



[1]Clerc, personne engagée dans l’état ecclésiastique, employé d’une étude d’officier public ou d’officier ministériel, lettré, savant, intellectuel.

[2]Jullien Benda, La trahison des clercs, Edition Grasset 1975, p. 278.

[3]Alexis de Tocqueville, 1805-1859 : homme politique libéral conservateur car issu d’une famille royaliste. Par ses écrits, il est célèbre pour ses analyses de la révolution françaises et de l’évolution des démocraties. Il oriente la démocratie vers une dimension sociale. Il est défenseur de la liberté individuelle et l’égalité politique. Ces écrits ont une influence importante sur la pensée contemporaine. Il est un des pères de la démocratie en France et dans le monde et du droit moderne.

[4]Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris : flammarion, 1981, tome 1, p. 397. Alexis de Tocqueville est un des pères de la démocratie par la richesse de ses études qui restent très influentes dans la pensée contemporaine.

[5]« Considérée (l’Église Catholique) par le régime nazi comme son principal adversaire […] Elle se garda de toute intervention politique. Reste que le tiers du clergé catholique fut poursuivi d’une manière ou d’une autre par la police politique et que bon nombre de prêtres payèrent de leur vie leur fidélité à leur foi. » Isabelle Hausser in Hans et Sophie Scholl lettres et carnets, Dossier, p. 443.

[6]Le témoignage du luxembourgeois le Père Jean Bernard in Pfarrerblock 25487, Luxembourg : éditions Saint-Paul, 2004 (Bloc des prêtres, même éditeur2006 ) inspirera Le film de Volker Schlöndorff, Le neuvième jour, 2004.

[7] Giovanni Lista, Préface in F. T. Marinetti, Le futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 16.

[8]Intelligentsia : définie selon le philosophe polonais Carol Liebelt comme les gens instruits, les professeurs, le clergé, les ingénieurs. Ce mot apparait quand la connaissance commence à agrandir son rayonnement au-delà des abbayes. Les bibliothèques se démocratisent par l’imprimerie.

[9] « L’écroulement du communisme historique était inévitable, mais il laisse un vide. Notamment en ce qui concerne la culture. Quel autre parti publiait de la poésie dans son journal ? » Pierre Juquin in Louis Aragon le fou des mots, Hors-Série Le Monde une vie une œuvre, novembre-décembre 2012, p. 67.

[10]F. T. Marinetti, Le Futurisme, Premier manifeste du futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 152. Marinetti privilégie l’action et réélabore les formes esthétiques comme le feront plus tard le groupe De Stijl et le Bauhaus pour chercher les formes de la dynamique de la vie, de la production et du progrès.

[11] T. Marinetti, Le Futurisme, Premier manifeste du futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 153.

[12]Tuons le clair de lune in F. T. Marinetti, Le futurisme, Lausanne : Éditions l’Âge d’Homme, 1980,  pp. 157-169. Ce texte manifeste contre la vision du clerc isolé et solitaire, romantique qu’imposait Julien Benda au début du XXème siècle.

[13] T. Marinetti, Le Futurisme, deuxième manifeste futuriste, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, pp. 164-165. T. Marinetti s’attaque à la spiritualité de la poésie orientale, dont le chant amoureux de l’oiseau ou de l’amoureux sont le reflet du chant de celui qui cherche Dieu, un lien lieu de la Rencontre. Le spirituel réduit à un fantôme disparaît dans le fracas des armes et les fauves mangent l’oiseau qui chantait.

[14]Platon, Protagoras, Eurythydème, Gorgias, Ménexène, Ménon, Cratyle, traduction : Émile Chambry, Flammarion, 1967, p. 256, 504 b. Cette traduction permet de faire le rapprochement avec la dérèglementation qui touche la finance au détriment du monde du travail.

[15] Platon, Gorgias, Œuvres complètes, Paris : Gallimard, t. 1, 1950, p. 461.

[16] Platon, Œuvres complètes, Gallimard, 1950, tome I, 523d, p. 484.

[17] Platon, Œuvres complètes, Gallimard, 1950, tome I, 486b, p. 432.

[18] Jean, 18 22-23.

[19] Platon, Œuvres complètes, Gallimard, 1950, tome I, 486b, p. 460.

[20] Marinetti, Le futurisme, l’Age d’Homme, Lausanne : 1980, p. 152.

[21] Marinetti, Le futurisme, p. 126.

[22] Marinetti, Le futurisme, p. 102.

[23] Internet site : diplomatie.gouv.fr. consulté le 8 04 2013.

[24]Gilles Deleuze, Logique du sens, pp. 14-15 déjà cité ici p. 5.

[25]Jean-Christophe Saint-Pau, Responsabilité civile et anormalité, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 252.

[26]Jean-Christophe Saint-Pau, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 252.

[27]Jean-Christophe Saint Pau, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 253.

[28]Christophe Radé in Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 242.

[29]Christophe Radé, Retour sur le phénomène Perruche in Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 235.

[30]Jean-Christophe Saint-Pau, Responsabilité cicile et anormalité, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003.

[31]Phidias, Frise du Parthénon, représentant la fête nationale des Pan Athénées, de style sévère. La plupart des personnages vont de la droite vers la gauche, comme dans la plaque VIII de la frise sud, Procession des jeunes filles, Londres : British Museum. Mais certains personnages font face au mouvement comme dans la Plaque dite des Ergastines, fragment de la frise est du Parthénon, Paris : Musée du Louvre.

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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 13:16

Pour l’exposition du 20 avril au 27 novembre 2011 à Bruxelles, la tombe de Toutankhamon s’est dépliée devant nous comme un bouton de rose. Mais la vie du pharaon n’a jamais fleuri. Elle resta un bouton de rose pour témoigner du passé. L’exposition Toutankhamon à Bruxelles décrit la momie comme portant la marque d’une fracture ouverte du fémur au niveau du genou. L’analyse de la momie permet d’avancer l’hypothèse que Toutankhamon était sportif et en forme ! En voyant les véhicules légers qui font le mobilier de sa tombe, il est difficile de ne pas croire que le jeune homme de dix-neuf ans n’avait pas eu le plaisir de les conduire avec ses meilleurs chevaux. L’hypothèse d’une blessure liée à l’usage de ces engins n’est pas à écarter. Cette hypothèse sur sa mort rend Toutankhamon proche de nos préoccupations contemporaines. A toutes les époques, la conduite de véhicules fut associée à la sagesse au vu des risques encourus ; il a existé des liens entre l’éducation et l’usage d’un véhicule. Statistiquement, les insuffisances techniques, ou humaines montrent qu’il est impossible de réduire à zéro les accidents. Mais l’amélioration du réseau routier, la sensibilisation des conducteurs à leurs responsabilités montrent que les pourcentages de morts et blessés peuvent diminuer considérablement.

L’aurige est un thème de tous les temps. Conduite et sagesse sont associées. L’aurige est un archétype de la conduite de la personne et de la liberté de l’âme. Il y a, par conséquent, une relation entre conduite et philosophie. Les mots, les accidents, l’éducation, la difficulté des sentiments et la liberté… sont les mêmes pour conduire et pour parler de philosophie, car nos comportements au volant engagent la vie des autres. La machine a inspiré des lignes d’ombres aux démons de nos parents heureux de leurs nouvelles inventions. Leurs discours, comme ceux de Marinetti ou de Françoise Sagan, ne sont plus possibles car nous sommes aujourd’hui très nombreux sur les routes. De la philosophie morale de Platon vient l’image mentale de l’aurige et la richesse de son heuristique en fait une matrice. Elle incite à regarder de façon critique les philosophies qui ont accompagné les nouveautés techniques du XXème siècle, au service d’une pensée sans conscience et sans souci du respect des codes qui régissent la vie. Le livre Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps[1]montre la fonction normalisante des lois et suggère des orientations sans solidarité à une époque où les institutions européennes tentent de se mettre en place. D’un côté la loi normalise les comportements comme L’IVG qui devait résoudre les cas de grossesses chez les mineurs mais qui en fait s’est avéré très utilisé pour prévenir les naissances des trisomiques et des enfants atteints de handicapes dits lourds. La substance du corps social ne réside-t-elle pas justement dans la solidarité, dans nos fragilités et blessures qui constituent autant d’ouvertures qui rendent nécessaires les relations.

 

Les images de l’homme dirigeant un ou plusieurs chevaux sont fréquentes et peuvent être très anciennes. Une des merveilles du monde est l’Aurige de Delphes en Grèce. Le mot aurige en Grèce signifie « celui qui détient les rênes ». La statue faisait partie d’un ensemble de quatre chevaux tirant un char. Cette œuvre date de 477 avant J. C. et fut un ex-voto de bronze érigé en commémoration du quadrige victorieux lors des jeux pythiques de 478 et 473 avant J. C. Le style de l’œuvre est sévère et d’une période artistique qui sort de l’archaïque et introduit les œuvres classiques. La simplicité augmente la légèreté et l’économie des lignes et témoigne du savoir-faire de l’artiste. Il s’agit bien ici de savoir et de sagesse qui veut donner aux formes ni trop, ni trop peu. Et cette sagesse fait signe à la conduite où nous avons besoin du savoir éclairé par la sagesse. La rapidité et la légèreté avec laquelle nous nous déplaçons d’un lieu à un autre sera objet d’enthousiasme et d’offrandes aux dieux et encore aujourd’hui les grands pilotes automobiles sont admirés. Ce que nous admirons chez eux est la vitesse, mais aussi leur savoir « sophia » pour pratiquer la vitesse en connaissance de cause, leur capacité à tester les machines et participer à leur mise au point au-delà de ce que cela représente pour leur vie. Par cette admiration nous reconnaissons les améliorations qu’ils apportent aux voitures par leurs connaissances et leurs expériences. Comme membres des équipes qui entourent la course automobile, ils permettent la mise au point d’innovations pour des voitures de série plus sûres et plus protectrices.

 

Sur le bas relief de l’étendard d’Ur[2],au troisième millénaire, revivent des chars à roues pleines tirés par des équidés dans les couleurs chatoyantes que la mosaïque a su garder. Les restes de premiers véhicules à roues se trouvent en Égypte. Tout le monde est d’accord pour dire que l’invention de la roue marque le début du véhicule. Elle permet de transporter plus lourd, plus rapidement qu’à pied ou à cheval et, avec le temps, plus rapidement le camion, ou le train par exemple. Les accidents de cheval, les accidents de voiture, d’avions, de trains furent de tout temps la cause de graves dommages personnels et de pertes de vie. Grace Kelly et Lady Diana sont deux exemples fameux. Dans nos familles, nous comptons tous des victimes de la route. Dans le trafic de tous les jours, les conditions sont différentes des courses. Le film français, Les choses de la vie[3]est d’une émouvante actualité. A bord de son automobile, le personnage principal, l’avocat Pierre Delhomeau, se rend à Rennes où il va défendre un cas. Sur le trajet, il perd la vie dans un accident de voiture. Le film raconte ses dernières pensées avant de mourir. Il laisse dramatiquement ceux qu’il aimait, une lettre de rupture destinée à sa fiancée dans la poche. Partent avec lui les souvenirs de sa joie de vivre.

 

Dans le contexte du réseau routier, la sagesse relève de notre responsabilité. Elle n’est pas celle du circuit automobile. Mais elle demande un certain niveau de connaissances en physique pour comprendre les forces qui régissent la conduite d’un véhicule. En circulant à une vitesse élevée, le contrôle du véhicule devient plus difficile. En effet, dans les courbes, la force entre les pneus et le revêtement de la route augmente avec le carré de la vitesse et avec l’amplitude du virage. Cela joint à l’inertie de la voiture, les risques de dérapage et de sortie de route sont importantes. Pour pouvoir suivre les conseils des assureurs, il est nécessaire de connaître des notions simples comme la force résistance, la quantité de mouvement, la vitesse, la masse. Ces connaissances de base sont utiles à tous et toutes et nous ne pouvons les refuser à nos enfants. La conduite traduit la force d’âme dans le comportement. Les charretiers avaient la réputation de jurer dans les manœuvres d’où l’expression célèbre : « Jurer comme un charretier ». Jurer dénote un manque de force d’âme, mais cela peut-être travaillé dans la créativité et l’audace, en surmontant les difficultés et les évitant, en encourageant la constance dans l’effort.

 

Platon a choisi l’image de l’aurige pour la rhétorique. Comme dans tous les arts bien parler vient de l’âme. Comme dans tout art, pour bien parler il est nécessaire d’aimer. Par conséquent, Platon parle d’amant à propos de l’orateur et d’aimé à propos de l’auditeur avec qui partager le savoir. L’aimé doit posséder aussi les deux ailes de la sagesse et la raison. L’âme de l’amant et de l’aimé se divise en trois parties dans l’image mentale de Platon, le cocher et une paire de chevaux.

« Or, voici maintenant de quelle façon tombe aux mains de ce dernier celui qui a été pris. Conformons-nous à la division faite au début de cette histoire, de chaque âme en trois parties, dont deux en forme de cheval et la troisième en forme de cocher. […] Des deux chevaux, donc, l’un disons-nous, est bon, mais l’autre ne l’est pas »[4].

Le char ailé de Platon avance avec le cheval désagréable et émotif, dispersé, autant qu’avec la réserve et la crainte de l’étalon. L’étalon est la mesure et la référence de la sagesse ailée ainsi que des perfections dans l’unité avec le cocher. L’étalon est le standard, référence pour mesurer, juger et ajuster. « Il faut en effet, chez l’homme, que l’acte d’intelligence ait lieu selon ce qui s’appelle Idée, en allant d’une pluralité de sensations à une unité où les rassemble la réflexion »[5]. Le spirituel vers lequel tendent les deux chevaux l’un par l’intelligence et l’autre les émotions est « l’Emplumé »[6]. L’Amour permet à l’âme de porter « l’Emplumé », présent en elle. Entre l’enthousiasme et la raison, le désir et la vertu, savoir utiliser toute sa personnalité, permettent d’avancer dans la sagesse. Pour éviter un discours trop séminant, sans matière, sont nécessaires les plis du sensible, de l’affection, des préoccupations heuristiques ; l’attelage a besoin d’être bien équilibré entre la mesure et le désir. L’objet est porté par la légèreté du divertissement, arc de l’attention, de l’humour, arc de la simplicité, l’heuristique arc de la relation, des figures de styles...

 

Le désir n’est pas négligeable. Et Jean-Paul Sartre le raconte dans Les mots.

« Je le détestais parce qu’il oubliait de me choyer […] J’avais deux raisons de respecter mon instituteur : il me voulait du bien, il avait l’haleine forte. […] il ne me déplaisait pas d’avoir un léger dégoût à surmonter : c’était la preuve que la vertu n’était pas facile. […] je confondais le dégoût avec l’esprit de sérieux. J’étais snob. […] « Le père Barrault pue » et tout se mit à tourner : je m’enfuis en pleurant. Dès le lendemain je retrouvais ma déférence pour M. Barrault, pour son col de celluloïd et son nœud papillon. Mais, quand il s’inclinait sur mon cahier, je détournais la tête en retenant mon souffle »[7].

L’œuvre de Jean-Paul Sartre Les mots décrit ses souvenirs d’enfances, les relations privilégiées qu’il avait avec ses maîtres. Il donne également une image intéressante de la vertu. Sans la nier, il dénonce le snobisme qui impose de mauvaises conditions aux vertueux impliqués dans l’étude et le travail avec sérieux. La vertu n’est pas facile mais il est préférable de ne pas lui associer de mauvaises conditions comme l’odeur pour le jeune J. P. Sartre. Disons que ces mauvaises conditions, parfois fortuites et difficilement évitables, ne sont pas à rechercher. Par exemple, produire en travaillant 14 heures par jour est préjudiciable et met les vertueux dans la difficulté. Dans le travail comme dans l’art, les deux chevaux de l’âme sensibilité et idéal contribuent à l’efficacité. La conduite de notre personnalité et nos relations avec les autres ne peuvent nier ni le corps, ni la chair de l’intelligence, leurs fragilités, ni l’esprit.

 

Dans le film Décomposition symphonique n°9 pour accident de voiture[8]de Felix-Etienne Tétrault, nous pouvons entendre le son d’une respiration ou peut-être le bruit de l’assistance respiratoire accompagnée d’une batterie d’intensité plus ou moins faible aux sons aigus qui rappellent le bruit régulier des machines, des rythmes qui accompagnent la vie. Quand le souffle cesse, alors tout s’arrête. Cette musique d’une mort par accident sonne à nos consciences. Tous les conducteurs savent qu’ils prennent des risques pour leurs vies, celles de ceux qui les accompagnent et celle des tiers présents dans le trafic en perpétuelle augmentation. Sadako Sasaki lance ses mille grues de papier qui accompagnent la légende de paix de l’origami. « J’ai écrit la paix sur tes ailes. Vole de par le monde pour que plus aucun enfant ne meure ainsi ». Ce sont les mots de Sadako Sasaki et la substance qui se joint à son nom. Quand la personne meurt sa rose se replie sur elle. Sa lumière reste, devient icône pour réunir dans l’unité d’une conscience commune. Les modes de l’être et la liberté ne sont pas liés aux accidents. Ce serait un pessimisme de s’opposer aux stoïciens en considérant que les accidents déterminent nos choix, notre conscience. Ce serait un pessimisme de croire que les chantages au travail, à l’amitié, à la calomnie, à la prison puissent altérer la personne. Gilles Deleuze, dans Logique du sens, décrit le mélange stoïcien sans destruction des corps mais avec des effets de désorganisation favorable à de nouveaux liens plus puissants et plus larges. Par la blessure, la relation ouvre sur les devenirs mais la nature des corps ne change pas. « Elle sait que les événements concernent d’autant plus les corps, les tranchent et les meurtrissent d’autant plus qu’ils en parcourent toute l’extension sans profondeur »[9]. Dans la relation se dévoile la substance.

« Que veulent dire les Stoïciens lorsqu’ils opposent à l’épaisseur des corps ces événements incorporels qui se joueraient seulement à la surface, comme une vapeur dans la prairie »[10].

Les mélanges en présences paradoxales permettent les émanations de surface. Dans la Logique du sens, le devenir s’inscrit dans la légèreté de l’ontique, dans la vie, dans les croûtes fragiles du quotidien, du travail, le plan de l’existence. Le drame est de mourir en écrivant une lettre de rupture comme le personnage de Paul Guimard, ou d’être méprisant, de favoriser la réduction des relations avec ses semblables. Quand Pierre Curie, inventeur avec son épouse Marie de la radiologie, si utile à la réduction des fractures, mourut sous un lourd véhicule, quand Archimède, inventeur du calcul infinitésimal, est mort gratuitement de la bêtise d’un soldat, la relation à chaque fois s’est interrompue. La lumière se retire. L’humanité se ferme un peu. L’être existe dans l’étant, la présence, la chair. Dans la mort, la pensée de la personne se joint à la mémoire et aux pensées de Dieu. Elle reste mouvante pour pouvoir inspirer la création amoureuse du visible et de l’invisible. Dans la résurrection, le ciel de la matière devient un éloge à Dieu qui manifeste ainsi son amour sur tous les ciels de ses enfants. L’image mentale des grues de Sadako Sasaki est dans le cœur des hommes de tous les peuples. Sa légende est comme un passereau, une relation entre des lieux éloignés par la géographie physique, du cœur, de l’esprit, de l’âme, presque rien comme de petits papiers pliés, ou comme les papiers du Tibet. L’accident ferme une rose. Quand une personne meurt par accident, tous portent la responsabilité de ce recul.

 

Comment échapper à l’envoutement de la vitesse ? Comment éviter les dérives violentes des pulsions de mort issues du rejet social qui se manifestent dans la conduite automobile. Une des meilleures descriptions est celle de Françoise Sagan. Il y a des personnes qui cherchent l’autodestruction dans l’alcool, la cigarette, la drogue ou la vitesse. L’isolement de la société, la difficulté des relations engendrent une pulsion de mort, le rejet de l’homme, de l’humanité, un pessimisme. La pulsion de mort a été décrite pour la première fois par Sigmund Freud dans Essai de psychanalyse[11]. Qu’est-ce qui pousse le buveur ? La pulsion de mort. S. Freud associe la « pulsion du moi » à une tendance vers la mort. Il va trop vite. La « pulsion du moi »[12]qui pousse Françoise Sagan à écrire est le désir plus ou moins conscient de faire lien, vinculum pour assurer la cohésion du corps social. « La pulsion de perfectionnement » existe dans le refoulement des pulsions sexuelles des pulsions du moi dans une spéculation. Partager les archétypes de la pensée entre en contradiction avec la cruauté présente dans les relations. La pulsion du moi est une pulsion de vie dans le corps social, mais la dureté du miroir, du regard des autres provoque un désir de fuite chez Sagan dans l’ivresse de la vitesse et dans l’usage des drogues. Pour beaucoup, le stress de la vie sociale se traduit par des excès de nourriture, ou l’inverse l’anorexie, l’excès de boisson ou de cigarettes... Avant d’entrer dans la doxa[13]collective, la pensée se heurte au gros animal : « En fait foncièrement conservatrice, elle (la foule) a une profonde horreur de toutes nouveautés et de tous les progrès […] dans un rassemblement d’individus en foule, toutes les inhibitions individuelles tombent… »[14]Cette lourdeur explique le rejet de la doxa par les grands penseurs comme Parménide ou encore Simone Weil, la philosophe. L’angoisse de Françoise Sagan lui fait écrire : « Qui n’a pas cru sa vie inutile sans celle de « l’autre » et qui, en même temps, n’a pas amarré son pied à un accélérateur à la fois trop sensible et trop poussif, […] qui n’a pas ressenti, tout en se livrant à ces tentatives toutes de survie, le silence prestigieux et fascinant d’une mort prochaine… »[15]. Ces propos sont sans conscience de l’autre car la conduite nous engage vis-à-vis de l’autre. Il nous faut respecter sa rose et celles de notre entourage. « L’important c’est la rose »[16]. Bien sûr, les angoisses de rapports sociaux et du rejet existent toujours mais il n’est aujourd’hui plus possible d’utiliser la vitesse pour les exprimer.



[1] Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses universitaires de Bordeaux, Pessac, 2003.

[2]Étendard d’Ur, Bas relief en mosaïque des tombes royales d’Ur, IIIème millénaire avant J.C., Londres, British Museum.

[3]Claude Sautet, Les choses de la vie, 1970, film avec Romy Schneider et Michel Piccoli. Le livre est de Paul Guimard, Les choses de la vie, Ed. Folio, 1973.

[4]Platon, Phèdre, Paris : Gallimard, 1950, tome II, pp. 44,45.

[5] Platon, Phèdre, Paris : Gallimard, 1950, tome II, p. 39.

[6] Platon, Phèdre, Paris : Gallimard, 1950, tome II, p. 43.

[7] Jean-Paul Sartre, Les mots, Gallimard, 1964 pp. 66-68.

[8] Félix-Etienne Tétrault : Décomposition symphonique n°9 pour accident de voiture, 2010, Internet, Artflx.olympenetxork.com.

[9] Gilles Deleuze, Logique du sens, Éditions de minuit, 1969, p. 20.

[10] Gilles Deleuze, Logique du sens, Éditions de minuit, 1969, p. 14-15.

[11]S. Freud, Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 82 : « […] tout être vivant meurt, fait retour à l’anorganique, pour des raisons internes, alors nous ne pouvons que dire : le but de toute vie est la mort et, en remontant en arrière, le non vivant est là avant le vivant » Au-delà du pessimisme de S. Freud sur l’origine non-vivante (il n’y a pas d’apparition spontanée de la vie), son intuition de la présence de tendance vers la mort dans toute vie est liée au fait que tout être vivant passe un jour par la mort.

[12]S. Freud, Essais de psychanalyse, Éditions Payot, 1981, p. 89.

[13] La doxa est dans la philosophie de Parménide une connaissance confuse qui sert de support aux relations et s’oppose à la vérité. La doxa sert des intérêts idéologiques. Elle est incontournable dans les relations qui structurent le groupe. Mais, sans une capacité à se renouveler dans la recherche de la vérité par la connaissance et l’expérience la doxa sert des individus et des lobbies qui nuisent aux sociétés.

[14]S. Freud, Essais de psychanalyse, Éditions Payot, 1981, p. 134.

[15]F. Sagan, Avec mon meilleur souvenir, Paris : Folio Gallimard, 1992, p. 61.

[16]Chanson L’important, c’est la rose, paroles Louis Amade, musique Gilbert Bécaud.

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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 17:35
Le miroir
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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 21:19

Karl Marx considère la rente foncière des terres au XIX° siècle comme virtuelle car dissociée de la réalité de la production capitaliste. « Nous ne parlons pas ici des conditions dans lesquelles la rente foncière, expression de la propriété foncière propre au mode de production capitaliste, existe virtuellement sans qu’existe la production capitaliste elle-même, autrement dit sans que le fermier soit lui-même un capitaliste industriel ou que son mode d’exploitation soit capitaliste. »[1]Essayons de réfléchir avec cette phrase en dehors de son contexte pour les mots qu’elle véhicule. Dans le but didactique de percevoir un peu des rouages de l’économie.

L’exploitation capitaliste ne prend pas en compte le substantial c'est-à-dire l’hypothèse, le possible. Il se crée alors une opposition entre la forme et la réalité, la forme capitaliste adaptée au souci de production du secteur secondaire industriel et la réalité du secteur primaire soumis aux règles de la nature, aux nécessités de la vie. La rente foncière prend en considération la substance de la richesse foncière c’est-à-dire l’ensemble des possibles. Le montant fixe de la rente est calculé en fonction de l’expérience du rendement d’une terre au cours des années mais il reste une part de risque que le rentier ne prend pas. Les préoccupations écologiques sont peu nombreuses dans la pensée de Karl Marx qui développe avant tout la conscience de classe et l’opposition des travailleurs contre les patrons. Sa problématique n’est à aucun moment une prise de conscience écologique. Mais cette problématique existe quand même fortement. Le Marx productiviste centré sur le souci de l’augmentation des valeurs n’efface pas le Marx conscient du rôle de la gestion des ressources. La dernière phrase du livre un du Capital est : « Cette activité (la régulation rationnelle des échanges avec la nature) constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme une fin en soi, le véritable royaume de la liberté, qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, celui de la nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail. »[2]Je ne veux pas ici discuter de la réduction du temps de travail bien que cette question reste encore cruciale pour certains pays. Mais je désire remarquer que Marx ne nie pas l’importance de l’exploitation raisonnée. Les lois qui régissent le travail sont importantes. Le contrat est là non pas pour instituer la domination mais pour reconnaître la personne, assurer le respect des deux partis et des ressources autant humaines que matérielles. Le contrat est régi par la société car les ressources ne relèvent pas de l’intérêt particulier. Le contrat n’est pas un « jeu à somme nulle entre deux individus »[3].

 

La dette scientifique envers la pensée juive

Les sciences sont un enjeu important au début du XX° siècle quand les peuples se soulèvent pour bénéficier plus largement des nouvelles connaissances et du confort qu’elles apportent. Pour le troisième anniversaire de la révolution de 1917, Tatline termine la maquette de son projet Monument pour la Troisième Internationale[4]. Le constructivisme est alors un mouvement partagé par beaucoup de peuples qui aspirent à accéder à la modernité.

Au XX° siècle, l’Occident refuse de reconnaître la dette intellectuelle qu’elle doit à ses frères juifs dans la reconnaissance de la psychanalyse, la relativité et le vitalisme devant le pouvoir que donne la connaissance scientifique. On peut noter qu’aujourd’hui, en 2012, l’Eglise n’a toujours pas reconnu ni la relativité, ni la psychanalyse, ni le vitalisme. Sa Sainteté notre Pape, d’origine allemande, pourrait demander aux chrétiens d’avoir la charité de reconnaître le merveilleux, l’intelligence, la beauté présents chez ses frères. Car la charité n’est pas seulement donner des biens matériels. D’après son étymologie la charité reconnaît l’autre comme cher, comme merveilleux, comme présence de Dieu au monde. Je dois beaucoup à la psychanalyse, à Sigmund Freud, pour l’actuelle mise en place du stade pompier, un élément du stade du miroir, une clé découverte à la lecture de Bruno Schulz[5]. Le stade pompier correspond à l’apprentissage des relations et à la découverte des limites de notre humanité, mais aussi de son important potentiel, des richesses de l’étude.

La psychanalyse et la relativité sont bien connues et utilisées. Il me semble important de ne pas oublier l’outil du vitalisme qui a permis au physiologiste Xavier Bichat de réfléchir sur les propriétés des tissus du vivant. Le vitalisme de X. Bichat propose un chemin différent de la méthode d’analyse du physicalisme américain et de son vocabulaire. Il ne part pas de la chimie mais de l’expérimentation physiologique et de l’autopsie. A X. Bichat nous devons l’aphorisme suivant : « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». On retrouve une approche du vitalisme dans l’œuvre de Sigmund Freud et toujours autour de la question de la mort. Le vitalisme[6]est un outil pour aborder autrement. Il a trouvé une utilité dans l’étude des corps organisés, des organes, la physiologie[7], au travers de l’œuvre fulgurante de Xavier Bichat. Le vitalisme disparaît derrière la chimie comme la raison et l’analyse prennent possession de l’observation. Il y a un ordre scientifique qui commence par l’observation. En physiologie, tout commence par l’observation. Xavier Bichat en favorisant l’observation du vivant et des organismes ou de leurs dépouilles défend en physiologie un ordre particulier de la logique, l’observation sur le vivant des tissus et de leurs interactions, pour ensuite faire entrer la chimie dans sa réflexion. Dans le chapitre Au-delà du principe de plaisir des Essais de psychanalyse Sigmund Freud aborde le vitalisme pour étudier les pulsions de vie et réfléchir ainsi dans un cadre plus large aux pulsions. « Quant à cette tendance de l’organisme à s’affirmer en bravant le monde entier, cette tendance mystérieuse et qui ne peut-être mise en relation avec rien, nous n’avons plus qu’en faire. Il reste que l’organisme ne veut mourir qu’à sa manière ; ces gardiens de la vie ont eux même été à l’origine des suppôts de la mort. »[8]Cette position dangereuse dans laquelle il arrive à chacun de tomber conduit à l’exclusion et à la haine. Le souci de s’isoler, ou d’isoler quelqu’un face au « monde entier », est dangereux. Il me semble opportun de rapprocher cette observation à une perversion issue de dérives avancées et de la dégradation du stade pompier dans certains phénomènes de foule. « Le bouc émissaire » est le fruit de pulsions perverses. Il est difficile de donner des exemples tant les cas sont tellement dramatiques et hélas actuels. Le désarroi des exclus pèse dans l’entourage de ceux qui sont les isolés de la société.

 

« Il se peut que la substance vivante ait été ainsi recréée sans cesse et soit morte facilement jusqu’au jour où des influences externes déterminantes se transformèrent, obligeant la substance qui survivait à dévier toujours davantage de son cours vital originaire et à faire des détours toujours plus compliqués pour atteindre son but : la mort. »[9]

Sigmund Freud reconnaît qu’il ne peut prouver que les détours soient motivés par la pulsion de mort. Il revient sur ce qu’il a écrit en considérant les protozoaires qui se reproduisent en se divisant et qui ne produisent pas de cellules séminales indépendantes et gage d’éternité. Ces protozoaires semblent inépuisables si le milieu est renouvelé sans cesse.

« Ces détours sur le chemin qui mène à la mort, fidèlement maintenus par les pulsions conservatrices, seraient ce qui nous apparaît aujourd’hui comme phénomènes vitaux. »[10]

Le délit d’initié en psychologie consiste à rejeter chez quelqu’un les « détours », le divertissement, l’art du métier et la beauté du geste, c'est-à-dire la richesse issue des pulsions du moi. Ce rejet peut avoir des conséquences dramatiques.

Le danger est de faire souffrir au point de réduire violemment la personne « à atteindre son but vital par une voie courte »[11]. Cette dernière citation de Sigmund Freud est une définition du mal. La lecture des grands penseurs montre que tout homme est traversé par ces pulsions quand il est exaspéré par son entourage. Le « devenir chien » de Gilles Deleuze, le « sens de l’histoire » en 1942 dans le cours de Martin Heidegger sur Parménide, sont des exemples célèbres. Mais déjà, Saint Paul dans la Bible écrivait ce passage bien connu : « Parents n’exaspérez pas vos enfants, de peur qu’ils ne se découragent »[12] ; Il écrivait également au sujet des esclaves : « Maîtres accordez à vos esclaves le juste et l’équitable, sachant que, vous aussi, vous avez un Maître au ciel. »[13]Même si nous ne parlons plus d’esclaves, ces réflexions sont d’une actualité criante en ce qui concerne l’inégalité des conditions de travail et de droit dans le monde.

Un usage nouveau de l’outil vitaliste apparaît dans cette réflexion sur un passage des écrits de S. Freud. Les conséquences du rejet de la connaissance des autres, comme la psychanalyse, par intolérance, mépris ou pour des motifs politiques plongent les peuples dans la peur et les actes de cruauté. L’exemple des exécutions publiques[14]montrent des dérives perverses où la peur et la lâcheté l’emportent sans contrôle favorisant l’expression des pulsions de mort les plus perverses et des pulsions de rejet familial (le bourreau est parfois la propre famille du condamné). Il est regrettable de constater que ces dernières n’appartiennent pas à l’histoire de l’humanité. Elles sont liées à l’interdiction des spectacles, cinéma, théâtre, salles de concert en réduisant l’homme au pli unique de la nécessité et en portant atteinte à sa liberté d’expression. Assister à un spectacle n’est pas seulement subir ou entrer dans la pensée des autres comme le voyeur mais également, savoir qu’il est possible de s’exprimer, soutenir la libre expression, être acteur de son époque.

 

La dette et le Proche-Orient

L’émission Bouillon de Culture, le 18 août 2006, traite de la dette intellectuelle de l’Occident envers l’Orient. On y découvre que les Fables de La Fontaine sont inspirées par les Grecs Esope et Phèdre mais également d’un certain Pilpay, Indien traduit en ancien persan, le pehlvi, au VI° siècle, traduit en arabe par un écrivain mazdéen, la médecine avec François Barnier, la littérature avec les récits d’Abdallah îbn Mouquaffah, la poésie, l’optique, pour ne donner que quelques exemples. Une des erreurs de l’émission est d’avoir séparé l’apport grec de l’apport africain. A la dissolution des universités d’Athènes, la connaissance du monde grec quitte l’Occident pour y revenir par l’Afrique plus de cinq siècles plus tard. La famille justinienne est cause du déclin de Constantinople de 518 à 565. Justinien chasse les philosophes grecs païens d’Athènes provoquant l’entrée de l’Occident dans l’obscurantisme. Les tenants de la sagesse grecque se déplacent alors vers la cours de Bagdad, capitale de l’empire des Abbassides avant de trouver refuge à Harran. Les richesses de la Grèce favoriseront l’âge d’or de l’Empire Ottoman du 8e au 9e siècle. « Les apports étrangers au lieu de banaliser et étouffer la langue arabe, l’ont au contraire vivifiée et en ont fait une des langues les plus importantes au monde. »[15]Donc, avant de traiter de la dette de l’occident, l’émission Bouillon de Culture a abordé la dette de la langue arabe, l’enrichissement de la langue arabe, son rayonnement important dans le monde, dans son ouverture aux richesses des autres cultures. Cet aspect de la charité permet de reconnaître la richesse de pensée de l’Autre, de prendre conscience de soi par rapport à l’Autre, bénéficier de ses richesses sans le démunir comme la lumière se donne sans partage[16].

La dette de l’Occident envers l’Orient est celle de la logique des étoiles, des soleils multiples, des sources, de la relativité. La dette de l’Occident envers l’Orient est aussi la poésie porteuse de sagesses, incitation à la réflexion, et de la reconnaissance de l’imaginal comme moyen heuristique. Dans les deux domaines, l’œuvre de Sohravardi est remarquable. Le livre des lumières de Sohravardi est une œuvre en prose mais elle fait un détour par un polythéisme issu d’une prise en compte des influences des astres entre eux. Il les nomme imitation. Pour cela Sohravardi reprend les Lumières des anciens sages de l’Iran. Il commence par se démarquer des péripatéticiens : « Dans cette question des imitations (tashabbûbât), les Péripatéticiens passent un aveu typique de leur opposition avec les anciens Sages.  Un indice probant de la multiplicité des Aimés est le suivant : si l’objet d’amour des sphères, dans leurs mouvements, était identique pour toutes, leurs mouvements seraient identiques. Or il n’en est pas ainsi. »[17] Pour exposer sa thèse ensuite : « Les mouvements [des sphères] possèdent tous en commun la périodicité, parce que les sphères cherchent à imiter un même Aimé qui est la Lumière la plus élevée. Mais ces mouvements se différencient dans leurs directions, parce qu’ils ont des Aimées différentes, qui sont les Lumières archangéliques. »[18]Ce détour par la participation aux étoiles et à la terre est un Orient source de vie. L’imaginal est un détour par le monde sensible ou de l’intelligence, le mouvement des étoiles, une participation à la vie. Or le soleil se lève en Orient. Quand le soleil se mélange à la terre, les couleurs sont rouges comme le sang de la vie. Dans ce court instant qui tous les jours se renouvèle des mondes se rencontrent pour faire naître les couleurs de la vie. Le levé de soleil existe comme symbole d’amour, de rencontre source de fertilité. La poésie est un acte d’amour de l’homme une louange à Dieu, une communion spirituelle de l’homme avec l’ensemble des lumières de la grotte étoilée, lumières matérielles et lumières intellectuelles, lumières spirituelles. Dans l’œuvre de Sohravardi l’étoile symbolise par les mondes spirituels par les croyances mais aussi par le monde de l’intelligence et de l’observation des mouvements relatifs des objets les uns avec les autres. Elle accompagne l’homme dans son quotidien professionnel ou autre comme lumière de son souci de perfection. La logique relativiste a été conceptualisée mathématiquement par Einstein mais elle était déjà décrite par Sohravardi dans la théorie de l’imitation et de l’influence des étoiles entre elles. Mais on la trouve aussi dans un jour avec un groupe de soufi[19], et peut-être chez d’autres peuples avant lui. La pensée restait dans le système de Ptolémée en science. Le soleil continuait à monter et descendre, les hommes à vivre et mourir mais la finesse de l’observation montrait que des soleils et des étoiles manifestent leurs influences au-delà de celle du soleil sur d’autres corps. La présence de chaque élément a une influence sur l’ensemble. A ma connaissance, et selon la traduction d’Henry Corbin, Sohravardi conceptualise clairement le mouvement relatif d’un objet par rapport à d’autres, l’importance de la position de l’observateur. L’exemple du passager dans le train d’Einstein est similaire à celui de Sohravardi : « La planche se rapproche de toi, mais la boule tombe à l’opposé de toi en s’en allant par le côté de cette planche qui est le plus éloigné de toi. »[20]La conscience de la relativité naît de l’illusion de fixité de certains astres et de leurs mouvements liés à notre position spatiale. Les étoiles qui semblent fixes par rapport à notre position sur la terre ne sont fixes qu’en apparence. Une des merveilles de la nature est que certaines étoiles ont un mouvement synchronisé avec le notre de façon à ce qu’elles nous paraissent fixes. Pour sa réflexion spirituelle Soravardi démontre que Dieu est le « non où ». Contrairement au système de Leibniz, Dieu n’occupe pas la place d’un point remarquable vers quoi toutes choses tendent. Pour Sohravardi, le troisième regard est celui qui n’a pas de localisation, pas de temps. Son heuristique est la suivante : Depuis les multiples positions de l’observation relativiste à localisation multiple il se tourne vers le « non où ». L’espace à n positions de l’observation par le moyen de la relativité se transforme en prise de conscience de l’illusion des sens ou des mesures. La relativité est alors le symbolon du « non où ». La méditation peut aller plus loin. Quand l’homme remet son regard en Dieu, il a la charité, la capacité de vivre dans tous les regards et plus encore dans la plénitude du regard amoureux de Dieu sans renoncer à lui même. Il s’efface comme le danseur disparaît derrière l’enchaînement de ses gestes « Tu as un shaykh (ange ) éminent et plein de sollicitude pour toi, puisqu’il ne te tient rien de caché aucun secret. »[21]. Pourquoi les soufis parlent-ils de secret ? En effet Sohrawardi a des facilités dans les multiples sciences. Mais la peur les incite à se cacher. La traduction maladroite d’Henry Corbin du texte Un jour avec un groupe de soufi fausse la dette de sagesse que nous devons à la technologie. A partir du travail des lapidaires, Sohravardi commence par nous faire expérimenter le doute. Nos sens nous trompent. Les oranges peintes sur les bols emboîtés n’ont pas leur mouvement réel quand les bols tournent sur la meule. Elles semblent fixes ou tourner dans le sens opposé à leur mouvement réel. Nous sommes encore dans le système de Ptolémée mais nous avons conscience de l’illusion et surtout des différences de perception suivant notre position et le fait que nous soyons derrière un voile qui réduit le champ de vision. Les mouvements des hommes et des sagesses ont tous la périodicité de la Lumière des Lumières. Mais ils ne sont pas tous les mêmes car les hommes participent de l’Intelligence et de la terre. Ce sont ces participations qui permettent un barzakh matériel, intellectuel, sur lequel la lumière de la Sagesse pourra briller un peu comme la Lune est éclairée par le soleil. Par exemple, la liturgie des heures répond à cette sagesse. La prière est dite toujours aux mêmes heures pour éclairer nos âmes.

Conclusion

La mondialisation a changé le rapport à la dette. Les pays s’endettent à l’extérieur de leurs territoires avec d’autres pays, provoquant des guerres[22]. Cicéron écrivait : « Cette union cependant, et cette connexité de toutes les vertus, n’empêchent pas les philosophes qui les distinguent les uns des autres. Car encore qu’elles soient réellement liées ensemble, qu’elles participent toutes les unes des autres, et qu’on ne puisse réellement les séparer, chacune n’en a pas moins sa fonction particulière. Ainsi la force se reconnaît dans les travaux et les dangers. La tempérance dans le mépris des plaisirs, la prudence dans le discernement des biens et des maux, la justice enfin, dans l’habitude constante de rendre à chacun ce qui lui appartient. Comme donc il y a en chaque vertu une espèce de regard du dehors de l’homme, un soin et une providence qui s’étend à nos semblables, il en faut conclure que nos amis, nos frères, nos proches, nos alliés, nos concitoyens, tous les hommes enfin, puisque nous n’avons fait qu’une seule société de tout le genre humain, doivent-être recherchés et aimés pour eux-mêmes. »[23]Le respect de l’autre dans ses savoirs et ses vertus, la pluralité de ses rôles est le fondement de cette pensée afin d’éviter la guerre des écoles, le drame de la conclusion très pessimiste du discours décisif de Maïmonide qui conclut à l’impossibilité du dialogue entre les écoles. Cette approche dangereuse contredit la sagesse de Cicéron et sa définition du philosophe comme lien entre les savoirs. Le philosophe est celui qui réveille la recherche d’unité présente en chacun de nous afin que les plis de l’enfance, du père, de la mère, du mendiant, du professeur, du politique, de l’historien, du nomade, du gitan…, puissent vivre ensemble dans l’unité et à la recherche de la vérité. Telle est la dette que nous devons à la philosophie.

La morale semble devenue indispensable pour gérer les relations humaines et, indispensable aux relations économiques qui ont souffert depuis trop longtemps de techniciens de l’économie indifférents aux sciences humaines. Le meilleur moyen de ne pas contracter de dette envers l’Autre est de reconnaître la richesse de son apport. En vérité, tout rapport à l’autre est basé sur l’échange. L’échange est possible si l’on accepte de donner et de recevoir. Le commerce est possible dans une relation de confiance, de probité, d’honnêteté, le souci de l’autre, une vision qui respecte la personne humaine dans tous ses plis tout en se respectant soi-même, en favorisant les rencontres des corps de métiers, hommes d’affaires, responsables sociaux, responsables politiques, écologiques…. Il en découle une nécessité de reconnaître les méfaits de la division du travail, les méfaits de la spécialisation excessive des professionnels qui se méprisent et se craignent entre eux. Les méfaits de la spécialisation viennent de la multiplication des écoles, écoles de commerce, école de journalisme, écoles sociales… et du refus de partage des connaissances. Les savoirs se trouvent alors cloisonnés par les intérêts individuels et collectifs de corporations liées aux intérêts des écoles. Les échanges contemporains montrent que les déséquilibres des richesses créent la violence. L’observation des pays exportateurs de pétrole montrent que les stratégies d’endettement du riche obligent le fournisseur à abandonner ses biens dans la violence. Le néolibéralisme de la déréglementation a montré ses limites dans la souffrance et la misère des peuples, dans les guerres et les révolutions. Mais toutes ces laideurs ont une origine commune : le choix d’« élites » décisionnelles aux mœurs perverties pour servir les relations économiques et sociales. Il est trop facile et inutile d’accuser des pays, des peuples, s’il n’y a pas d’abord partout une remise en question morale. La morale n’existe pas sans religion et surtout sans vertu. Il est important de rappeler que les vertus ne se pratiquent pas indépendamment les unes des autres. La charité n’existe pas sans la foi en l’autre, par exemple : sans la certitude de son droit à l’indépendance d’entreprendre. La charité sans la croyance en l’autre est un monstre de mépris et de condescendance. L’espérance sans la charité est un renoncement, une lâcheté, une condamnation de l’autre au droit au respect dans un autre monde ou une autre vie. La foi sans l’espérance ne permet pas de reconnaître la finitude humaine, la beauté des failles de l’humanité qui sont autant d’ouvertures sur l’infini. Et pour reprendre les vertus séculières de la déclaration des droits de l’homme, la liberté ne peut s’exercer sans le respect de l’autre ; l’égalité n’existe pas sans la fraternité, cette capacité de prendre en considération la différence de chacun, les rôles multiples ou simples qu’ils ont à jouer, les différences de besoins, les différences de mérites, la maladie, la religion… Cicéron reconnaît la relation dans les vertus des participations mutuelles.



[1] Karl Marx, Le capital, Livres II et III, Gallimard 1963 et 1968, p. 1858.

[2] Karl Marx, Le Capital II et III, Gallimard, 1963 et 1966, p. 2050.

[3] Théorie des jeux.

[4] Vladimir Tatline, Modèle du monument pour la Troisième Internationale, Musées nationaux russes, Saint-Petersbourg.

[5]Monique Oblin-Goalou, Le stade Pompier, à paraître où je montre la patience de S. Freud pour mettre en place sa découverte de l’inconscient dans un contexte de peur, de persécutions et de guerre.

[6] Le vitalisme est lié à une philosophie : le vivant n’est pas seulement lié aux lois physico-chimiques. La vie y est vue comme de la matière et ses lois animées d’un principe, une force vitale. Chez Aristote, l’âme se divise en trois parties : végétative, sensitive et intellective. Chez Leibniz, les animaux sont l’inconscient des organes. Toutes ces notions ne s’approchent pas de l’animisme mais constituent, à mon sens, de premières intuitions de l’inconscient.

[7] La physiologie est la Science étudiant les phénomènes physiques et chimiques subis par les organismes vivants au cours de leur vie.

[8] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais de Psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 83.

[9] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 83.

[10] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 83.

[11] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 84.

[12] Saint Paul, Epître aux Colossiens, 3, 21.

[13] Saint Paul, Epître aux Colossiens, 4, 1.

[14]Libération « le 2 mai 1998, Afghanistan : exécution au stade : 20000 spectateurs hommes (les femmes étant interdites d’entrée) ont assisté vendredi au stade national de Kaboul à l’exécution d’un condamné à mort, à la kalachnikov, par le frère de la victime. Les autorités talibanes au pouvoir offrent en effet aux familles des personnes assassinées le choix de la mort des présumés coupables. […] Depuis la fermeture de théâtres, cinémas, salles de concert, les exécutions sont les uniques spectacles publics autorisés. »

[15] Morjane, Internet Forum Algérie, Bouillon de Culture, La dette intellectuelle de l’Occident, 18 08 2006.

[16] Platon, Le Parménide.

[17]Sohravardi, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 168.

[18]Sohravardi, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 169.

[19]Sohravardi, Un jour avec un groupe de soufi, in L’archange empourpré, Fayard, 1976.

[20] Un jour, avec un groupe de soufi, in Sohravardî : L’archange empourpré, Fayard, 1976, p. 369.

[21] Sohravardi, L’archange empourpré, Fayard, 1976, p : 377.

[22] Je n’ai pas approfondi la question de la dette économique car une bonne description en est faite dans les films Erwin Wagenhofer, Let’s make money, 2008 et Charles Ferguson, Inside Job, 2008 qui dénonçaient la déréglementation.

[23] Cicéron, De finibus, Livre V, § XXIII.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 21:15

Cette réflexion est un chapitre du masque médiatique avec les réflexions sur l’humour et le divertissement, la procrastination…

 

La chute d’une étoile.

 

En 850 le Calife Jafar al Mutawakkil impose aux chrétiens et aux juifs le port d’une ceinture appelée zunnah et un châle ou foulard le taylasin. Les sultans de l’Empire Ottoman légifèrent pour que les non-musulmans, dhimmis, portent des habits différents et cela pendant des siècles jusqu’à Mahmud II en 1837. A notre époque les non musulmans ne sont pas autorisés à porter des signes distinctifs dans beaucoup de pays du Proche-Orient. Je n’aborderai pas la question du voile pour la femme car elle pose problème, même au monde musulman, dont la beauté féminine est un des chemins de conversion pour ouvrir son âme à Allah.

 

Le IV concile de Latran de 1215 décide que juifs et musulmans doivent être distingués par leurs vêtements. En 1267, le concile de Vienne impose aux juifs de porter le Judenhut, un chapeau jaune. 1269, Louis IX, canonisé, (France 1214-1270) imposera le port du rond jaune (comme l’or de la trahison) aux juifs en signe d’avarice. La France avait contracté des dettes sous Louis IX (Gérard Béaur, Le long passé de la dette politique, in Le Mensuel du Monde n°20). Le roi persécute ses créanciers, les commerçants juifs, pour ne pas rembourser la dette, s’approprier leurs biens, mais surtout par peur du pouvoir de l’argent qu’il a créé en s’endettant. Philippe le Bel a persécuté les juifs et les templiers qui lui avaient prêté. Comme les templiers, les juifs plaçaient leurs richesses dans le prêt. Cela les rendait vulnérables à la méchanceté et la jalousie. Dans un contexte de mondialisation et de proximité entre les peuples peut-on vivre comme au 13° siècle ? Si la Vierge prend tous les peuples sous son manteau, certaines étoiles ne peuvent plus servir à s’orienter. Louis IX serait-il une de celles-ci ?

 

Le contrat, la dette et la culpabilité, la reconnaissance de dette

 

Pour aborder ces notions réfléchissons avec l’aide du film La Belle et la Bête de Jean Cocteau. Une famille (un père trois filles et un fils) se trouve endettée et le fils contracte des dettes de jeu. Le procès menace de condamner à mort le père. Avenant, un des amis du fils et son compagnon de jeu dans les cabarets est amoureux de l’une des filles. Même amoureuse Belle refuse de l’épouser pour s’occuper de son père pris entre son fils inconséquent ses deux autres filles méchantes, dépensières, précieuses et ridicules. L’ami pousse le fils endetté et insolvable à reporter sa dette de jeu sur la responsabilité du père. La jeune fille ne dit pas à Avenant qu’elle est amoureuse. Elle désire rester fille pour des raisons familiales, parce-que son père est malade… Si le mariage est impossible pour le garçon ou pour la fille, il est en effet plus sage de ne pas dire son amour quand l’autre personne, plus disponible, se déclare. Et cela afin de la laisser libre de construire sa vie ailleurs. Les jeunes filles ne sont pas amoureuses de tous ceux qu’elles admirent. La joie de rencontrer un bel esprit peut se confondre avec le sentiment amoureux. Devant la beauté de certains esprits l’émotion nous submerge. Ces instants de fragilité sont la faille par laquelle il est possible de passer à l’amitié. Les jeux de la relation sont dangereux mais ils sont nécessaires. Ils s’affirment dans l’amitié. Le père refuse de laisser sa fille au compagnon de jeu de son fils parce qu’il rêve pour elles de princes ou de ducs. Apparait alors, au fond de la forêt qui pourrait être comparée aux zones inconscientes de notre pensée, une bête qui tue des biches. Une bête qui habite un grand château. L’histoire nous cache jusqu’au dénouement que le monstre est Avenant. Le personnage d’Avenant s’est dédoublé. La bête s’en prend au père qui a cueilli une rose dans son jardin. En échange de la rose, la bête demande une des filles pour la tuer. Le costume de la bête est fait d’un masque qui ressemble au chien de Cocteau. Quand Belle arrive au château, il ne mange pas la jeune fille mais il lui demande de l’épouser. La bête lui dit « je manque d’esprit ». Et Belle lui répond que c’est déjà une bonne chose de le reconnaître. On croit un instant au dénouement. Mais tout n’est pas dit. La bête a profité des difficultés financières de la famille pour prendre la jeune fille. La bête domine par la puissance de l’argent, les serviteurs vivent dans la crainte et se réduisent à leur rôle. Ils n’ont pas de corps et la main qui sert le vin tremble. La honte et la culpabilité d’avoir pris Belle à sa famille, la jalousie pour le père, la peur de la voir repartir ont défiguré Avenant. Il ne peut regarder celle qu’il aime dans les yeux. Toute la démonstration de puissance devant la jeune fille isole la bête de la jeune fille qui ne peut plus dire son amour. Avenant avait confié à Belle la clé de son âme croyant qu’elle pouvait le libérer de la laideur. Saisies par la cupidité, les sœurs jalouses volent la clé du trésor du monstre et retournent la clé à Avenant sans voir qu’elles lui rendent ainsi son indépendance, le moyen de réunir sa personnalité dissociée par la souffrance. Car lui seul peut surmonter la culpabilité. Il le fait avec son ami le frère de Belle celui qui culpabilisait d’avoir joué. Les personnages de l’âme d’Avenant meurent. Le personnage frivole meurt, la bête meurt. Et le jeune homme trouve les mots pour que Belle puisse enfin déclarer son amour. Belle a parlé le sortilège est levé. Ils lui parlent alors de se marier. Dans ce conte la dette est à l’origine de la culpabilité d’Avenant. Cette culpabilité le transforme en prince autoritaire et cruel qui règne par la peur. Mais en réalisant le rêve du père de devenir un prince puissant, il perd l’amour de la jeune femme. Jean Cocteau met la voix réaliste dans celle de la femme qui prive l’homme de ses plis rêveurs, de sa part secrète d’ombre, de sa substance. Dans les œuvres de J. Cocteau, le thème de la vision réaliste de la femme sur la vie revient souvent. « Je suis fille et petite-fille d’ouvriers. J’ai de la poigne. Je changerai Michel. Il travaillera. Déjà, il change. Votre milieu ne lui donne que des exemples de désordre, d’oisiveté, de flânerie. L’amertume s’évanouira, et vous aurez fait son bonheur. »[1] Le film La Belle et la Bête est inspiré du conte éponyme de Jeanne Marie Leprince de Beaumont. Les deux versions ont un point commun la jalousie des sœurs, le manque d’esprit. Les différences sont déterminantes. Le père n’a pas trois fils sages et travailleurs mais un fils inconséquent. Ce fils s’endette. Quand dans le conte de Madame de Beaumont, il n’est pas question de dette ni de culpabilité. L’œuvre de Madame de Beaumont est attachée à la question de l’apparence et de la morale. Il est préférable de choisir un mari bon que plein d’esprit ou beau comme le font les sœurs de Belle. La conteuse fait la différence entre l’esprit et « ce que l’on appelle esprit dans le monde ». La question de l’esprit rejoint le besoin de reconnaissance. L’esprit dans le monde est l’art d’être présent sans engager la substance de sa personnalité une forme de jeu. Dans le jeu, la personne troque sa propre substance pour une substance fictive.

 

Cette différence me rappelle le film de Ron Howard A Beautiful Mind réalisé en 2001. Il existe différentes sortes d’esprits. La légèreté dans l’esprit est un atout mais elle ne suffit pas. Le film de Ron Howard raconte l’histoire hélas vraie du savant John Nash qui devient fou suite à un manque de reconnaissance dans son travail. Je crois que l’on a confondu l’humour de John Nash avec la folie. La description que fait Cédric Villani de la méthode de recherche scientifique de John Nash est le dialogue préalable à la réflexion. Il cherche en parlant, en conceptualisant par le dialogue son esprit s’y réfléchit. Cette démarche est difficile pour les deux personnes en dialogue. Elle est plus facile avec les jeunes, les étudiants qu’avec les collègues de travail car les étudiants cherchent à récupérer les données de la connaissance. Ils sont ouverts à leurs professeurs. Le milieu de la recherche en science est plus difficile qu’en sciences humaines. En effet, en sciences humaines, il n’y a pas de droit d’auteur. Il n’est pas demandé aux chercheurs de défendre leurs découvertes par la presse. En contrepartie les docteurs et ceux qui ont apporté quelque chose à la réflexion ont un travail qui les aide à rester dans leur milieu de recherche. Enfin, ainsi est la loi française. « Bien sûr cette loi ne s’applique pas en France quand les recherches n’ont pas d’intérêts ». Avant de fonder une méthode, un concept, plusieurs années sont nécessaires. Généralement et dans le cas de John Nash, les outils de la méthode ont des conséquences sur d’autres sciences ce qui agace dans un premier temps. Sa découverte en théorie des jeux a eu des conséquences en sociologie, psychologie, stratégie commerciale et militaire… Et pour décrire cette découverte Cédric Villani emploie l’expression de « biologie des populations »[2]. L’euphémisme cache mal les conséquences en sciences humaines de la découverte conceptuelle de John Nash et de ses camarades de la prestigieuse université de Princeton. Le problème est que tout bon doctorat dépasse son auteur et la dimension analytique pour aborder le conceptuel et que les outils du conceptuel passent par les plis de la vie et du sensible, les sciences appliquées. John Nash se dit « l’empereur de l’Antarctide »[3]! Antarctide se rapproche d’Antarctique et qualifierait en imaginal les mondes gelés des mathématiques. Dans cette expression se dévoile l’inquiétude de défendre son identité de mathématicien devant les persécutions qu’il a subies suite à sa découverte en théorie des jeux. Ensuite on dit qu’il se prenait pour le messie. Cela est caractéristique d’un manque de reconnaissance suite à un excès de travail. Une forme excessive du stade pompier. Mélange des savoirs mathématiques et interaction avec le monde de l’étude des comportements, les paires de John Nash en mathématiques ont-ils jalousé la faculté de John Nash d’apporter des éléments liés à d’autres sciences ? La schizophrénie paranoïaque de John Nash est le reflet des lignes de rupture de l’hystérie collective qui refuse de faire exception au divisionnisme. Or la division du travail[4]désigne la répartition de la production entre différentes entités spécialisées et complémentaires. Ces guerres de territoires trouvent en partie leurs sources dans la pensée capitaliste, le taylorisme. L’intelligence est donc de se placer en sorte de pouvoir durer en préservant la substance de notre identité ce que n’a pas su faire John Nash. Sa théorie montre qu’une partie d’ombre de sa personnalité s’était exprimée dans la mise en place de sa logique, « j’aime jouer avec mes copains ». Un bel esprit peut éviter de se perdre dans l’éristique quand la pression sociale de son entourage proche refuse son heuristique. Ici le support existentiel de la théorie est le jeu. Il a été l’heuristique qui a permis d’accéder à la découverte ou de transmettre la connaissance. Le cas John Nash n’est pas une fatalité. La division du travail semble particulièrement inadaptée à la recherche qui utilise des outils sans se soucier de leurs provenances et origines sociales, techniques, nationales, sexuelles, en référence ici aux quatre divisions du travail source de tant de souffrances et de bêtises. Quand l’amour a quitté la raison et l’intelligence, il reste la logique. Ainsi dans La Belle et la Bête le jeu des sœurs est faussé. Elles ont oublié de mettre l’amour dans leur motivation. En se mariant ou en essayant de faire mourir Belle ou en étant méchantes, les sœurs espèrent se mettre en valeur. La logique commerçante a remplacé l’amour. Elles n’ont pas vu qu’il manquait des données, l’amour, les affinités et autres dans leur jeu qui devient un jeu à « information incomplète »[5]. Les erreurs de logique nourrissent la jalousie. Les sœurs agissent comme si elles jouaient « un jeu à somme nulle »[6]. Or leurs intérêts ne sont pas compétitifs donc la notion d’équilibre ne s’applique pas. En donnant un prix Nobel à John Nash pour ses découvertes sur la théorie du jeu, il a été confirmé que les connaissances à un certain niveau se mélangent sans remise en question de l’identité intellectuelle du savant, que l’heuristique est nécessaire, et que les applications de la découverte sont importantes tout en sachant que le modèle et les données ne répondent pas à toutes les situations. « Il n’en demeure pas moins présent à notre esprit qu’il existe des énoncés auxquels on ne sait pas attacher de valeur de vérité, soit parce que l’on ne sait pas prouver qu’ils sont vrais ou faux, soit parce que, dans la théorie où ils se placent, dire qu’ils sont vrais ou dire qu’ils sont faux ne conduit à aucune contradiction. […] nous souhaiterions qu’il (l’élève) adopte l’attitude du doute, qu’il pose un regard critique sur tout énoncé nouveau, quel qu’il soit. »[7]La question des comportements humains dépasse le jeu et c’est une évidence pour tous. Les résultats de John Nash fonctionnent en statistique. Si le modèle de John Nash des 6 femmes à séduire[8]par cinq hommes possède un véritable intérêt heuristique ce n’est absolument pas une question d’application mais un moyen que le chercheur se donne pour maintenir son attention et celle de son auditoire par les émotions. Schrödinger a fait la même chose avec un chat. Le chat n’a jamais existé et ne peut pas exister, il représente juste un moyen heuristique d’aborder la dimension statistique de l’équation de Schrödinger. Pour dire court l’heuristique est une composante des données ; elle ne remet pas en cause le regard critique dont le mathématicien a besoin pour avancer dans la recherche. Toujours dans la version de J. Cocteau du conte La Belle et la Bête, on voit qu’Avenant obtient de son camarade de jeu la reconnaissance de dette envers l’usurier qui lui permettra de forcer Belle à venir dans son château. Nous devons d’autres choses à John Nash notamment sa découverte avec De Giorgi du théorème de plongement isométrique. Il serait bon de reconnaître aussi la dette que nous devons à ces deux chercheurs qui ont travaillé séparément pour arriver au même résultat. Or les recoupements des résultats par des approches différentes constituent une des preuves pour valider rapidement une conception. De plus la méthode constitue un point tout aussi important que le résultat. Il est étrange que la fête n’ai pas été grande à l’université de Cambridge Massachussetts Institute of Technology ? John Nash revient à Princeton en 1960. Il lui faudra encore dix ans de soins médicaux et vingt ans pour reprendre son indépendance par rapport à la maladie. Il ne bénéficiait pas de l’affection de sa famille. La reconnaissance est très importante pour la famille qui généralement a beaucoup souffert de l’engagement du chercheur. Il n’y a pas d’esprit de sacrifice dans la recherche. Alors pourquoi se priver d’un bel esprit pour la transmission des savoirs ou pour d’autres découvertes.

 

Friedrich Niezschte dans Par-delà Bien et mal remarque que la dette en allemand se dit « Schuld » qui veut dire aussi faute. Dans la morale classique le bon en étant utile devient le bien. Le bien est ce qui sert l’humanité. Pour Friedrich Nietzsche la question du bien relève de la négativité. Il propose la généalogie de la morale. Il recherche des types psychologiques existants dans des temps ou des cultures différentes. Son exemple principal est la relation maitre esclave qui existe encore comme mode de pensée contemporain ; un peu comme les secrets de famille, les rapports existent dans le non-dit et dans l’oublié. La dette existe dans l’inconscient. Il y a un transfert de la culpabilité vers le prêteur, être coupable d’être apatride, d’avoir été obligé de fuir, de ne pouvoir entrer dans la société. Donc la dette, dans son rapport à l’inconscient, quand elle relève de la pensée et des richesses spirituelles  constitue un chemin de prise de pouvoir par les forces qu’elle représente. Est-il possible de dire du pain de la terre spirituelle, pain des anges, qu’il est comme le pain de la terre matérielle, fruit de la terre. La terre, ou ressources naturelles humaines ou naturelles, est la substance de l’existence. L’exploitation de la terre dans les deux cas est du domaine de l’être présence « estar » en portugais par opposition à « ser » être comme analyse rattachée aux espèces et à toutes description analytique. La substance et la terre ne relèvent pas de l’avoir mais de la relation, du contrat. Le contrat n’est pas domination mais accord sur la substance les acquis intellectuels et les richesses de la terre ou des ressources naturelles. Mais la relation peut aussi être un rapport de domination. Il se retrouve dans les effets de foule, dans le gros animal de Simone Weil. Gilles Deleuze cite Gabriel Tarde « L’opposé vrai du moi, ce n’est pas le non-moi, c’est le mien ; l’opposé vrai de l’être, c’est-à-dire l’ayant, ce n’est pas le non-être, c’est l’eu »[9]Cette affirmation sert une logique de domination. La substance s’oppose au virtuel même si le virtuel est une part de la substance : « Mais qu’est-ce que c’est, cette part secrète de l’évènement qui se distingue à la fois de sa propre réalisation, de sa propre actualisation, bien qu’elle n’existe pas en dehors. »[10]Et G. Deleuze prend l’exemple de la mort. Il continue sur la part secrète de la monade : « virtualité et possibilité pures, le monde à la manière d’un Incorporel stoïcien, le pur prédicat »[11]. Gilles Deleuze fait alors référence au cercle chinois du Ying et du Yang avec sa part d’ombre et sa part de lumière pour l’opposer au stoïcisme. « Nous ne pouvons parler de l’événement que déjà engagé dans l’âme qui l’exprime et dans le corps qui l’effectue, mais nous ne pourrions pas du tout parler sans cette part qui s’en soustrait. »[12]Le contrat va porter sur La substance c’est-à-dire la part qui s’en soustrait. Le contrat va déterminer les limites virtuelles de l’engagement pour assurer le respect des ressources, la part d’ombre de l’actualisation et la réalisation. La domination va porter sur le pur prédicat, un incorporel stoïcien, la négation de la personne en la réduisant au prédicat. Dans le bridge la substance fictive des cartes non dévoilées fait l’objet du contrat et de la prise de risque. Gilles Deleuze décrit les dérives masochistes du contrat dans la Présentation à Sacher-Masoch du marquis de Sade. Le marquis a vécu prisonnier sous les rois et pendant la révolution française pour des affaires de mœurs. Son contrat est l’expression d’une déviance. La vengeance est terrible, elle montre les abus du contrat et de la loi dans une forme du masochisme en négatif des phénomènes de foule. L’époque était à la révolution. Le nombre permet tout et la foule révoltée le savait, elle en avait fait l’expérience, elle connaissait déjà les dérives de sa puissance et de son sadisme. Le défoulement masochiste s’oppose au sadisme du gros animal. Le dionysiaque ne peut se vivre sans part d’apollinien, la loi, le contrat. La société a besoin de sa dimension dionysiaque et apollinienne. Les deux, pour pouvoir dire contre G. Deleuze qu’il n’y a d’esthétisme ni dans le sadisme, ni dans le masochisme[13]. Il existe de l’esthétique dans les raisons de la vie qui unissent l’apollinien et le dionysiaque. Cette réflexion de Gilles Deleuze dénonce les excès du masochisme pour les discerner ensuite plus facilement dans la vie sans avoir à lire l’œuvre longue et dangereuse pour le pli de l’enfant du marquis de Sade. Pour éviter le lynchage, César doit rester avec sa garde. Les institutions protègent l’esprit des lois. Et les lois protègent l’esprit du contrat dans le respect de l’individu et son milieu, sa part d’ombre, sa part d’inachevé, sa part d’inquiétude et de peur. Le travail et la production, les connaissances ont besoin de protections institutionnelles. « Les passions de mon voisin sont infiniment moins à craindre que l’injustice de la loi, car les passions de ce voisin sont contenues par les miennes, au lieu que rien n’arrête, rien ne contraint les injustices de la loi. »[14]Ces lignes de Sacher-Masoch citées par Gilles Deleuze sonnent ironiquement la critique de Rousseau qui fonde la démocratie sur l’effacement mutuel des intérêts particuliers. L’étude de la foule montre que l’autorité du peuple a trouvé une éthique avec le syndicalisme à condition que la foule ne sombre pas dans l’apollinien, en arrêtant l’expression individuelle, en la réduisant au syndicalisme. Tocqueville dénonce les défauts de la jeune république : « La sujétion dans les petites affaires se manifeste tous les jours et se fait sentir indistinctement à tous les citoyens. Elle ne les désespère point ; mais elle les contrarie sans cesse et elle les porte à renoncer à l’usage de leur volonté. […] et qu’ils ne tombent ainsi graduellement au-dessous du niveau de l’humanité »[15]. Alexis de Tocqueville fait la différence entre la centralisation administrative (cité) et la centralisation gouvernementale (rapport du peuple avec les étrangers)[16]. Pour john Nash l’université de Princeton correspondait mieux à son tempérament très soucieux. Le MIT lui imposait certainement des contraintes de discrétion et de sacrifice qui créaient chez lui des sentiments de culpabilité et exacerbait le pompier, culpabilité inconsciente vis-à-vis de De Giogi en Italie, par exemple. Il est étrange que son milieu professionnel ne l’ait pas rassuré ?

 



[1] Jean Cocteau, Les parents terribles, Ed. Gallimard, 1938, p. 114.

[2] Cédric Villani, conférence : les prodigieux théorèmes de Monsieur Nash, BNF, 7 avril 2010.

[3] Piergiorgio Odifreddi, Interview de John Nash, « C’est une ironie du sort qu’un homme qui a vécu vingt-cinq ans de déséquilibre, souffrant de schizophrénie paranoïde et se prenant pour l’empereur de l’Antarctide et le messie, soit entré dans ‘histoire pour avoir introduit la notion d’équilibre utilisée universellement aujourd’hui dans la théorie des jeux d’un comportement » Traduit de l’italien par Hélène di Martino.

[4] La division du travail se répartie comme suit : division sociale du travail, division technique du travail (taylorisme), division internationale du travail, division sexuelle du travail.

[5] John Nash, Théorie des jeux : La théorie des jeux : « On dit qu’un jeu est à information complète si chaque joueur connaît lors de la prise de décision : ses possibilités d’action, les possibilités d’action des autres joueurs, les gains résultants de ces actions, les motivations des autres joueurs. »

[6] Un jeu à somme nulle est un jeu strictement compétitif qui sont des jeux à deux joueurs dans lesquels l’intérêt de l’un des joueurs est strictement opposé à l’intérêt de l’autre joueur. En généralisant à n personnes : « tout jeu à somme non nulle pour n personnes peut se ramener à un jeu à somme nulle pour n+1 personnes, la n+1-ème personne représentant le gain ou la perte globale ». John Forbes Nash démontre que les jeux à somme non nulles pour n personnes, possèdent au moins un équilibre de Nash en stratégies mixtes. Sources Wikipédia.

[7] Michèle Gandit, Preuve ou démonstration, un thème pour la formation des enseignants de mathématiques, deuxième partie, IUFM Grenoble, Internet : ujf-grenoble.fr.

[8] Le modèle est expliqué dans le film de Ron Howard Un homme d’exception.

[9] Gabriel tarde cité in : G. Deleuze, Le Pli, Les éditions de minuit, 1988, p. 147.

[10] G. Deleuze, Le Pli, Editions de Minuit, 1988, p. 141.

[11] G. Deleuze, Le Pli, Editions de Minuit, 1988, p. 141.

[12] G. Deleuze, Le Pli, Éditions de Minuit, p. 142.

[13] G. Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, p. 115 « 7° l’antiesthétisme du sadisme, l’esthétisme du masochisme ; »

[14] G. Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, p. 76.

[15] Alexis de Tocqueville, Textes Essentiels Anthologie critique par J.L. Benoît, p. 167.

[16] Alexis de Tocqueville, Textes Essentiels Anthologie critique par J.L. Benoît, p. 130.

 

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 21:00

Tous nous avons vu la vague qui a recouvert une partie du Japon. Pendant que les techniciens tentent de nous rassurer, certains mouvements manifestent leurs inquiétudes pour la planète. Les énergies nécessaires au quotidien ont toujours été dangereuses. Les sœurs Brontë sont les témoins des dangers de rester au coin du fourneau. Les eaux sont devenues amères. Et le Japon compte ses morts en sachant que la pollution sera difficile à surmonter. Les conséquences apparaissent au travers d’images, résultat de l’observation. Les médias sont-ils l’image de la réalité ? De quelle réalité sont-ils l’image ? Les médias existent comme composante de la relation. De bonnes relations permettent le partage, de bonnes décisions. La question ici n’est pas le bien mais la relation, l’apparence, la vérité. Car dans l’apparence se crée la relation. Cette connaissance de l’importance de l’apparence remonte à Platon et Socrate, philosophes premiers. L’apparence ne s’oppose pas à la vérité. Elle est le masque qui permet d’étendre le champ de la conscience au monde entre voilements et dévoilements, ombres et lumières sur le mur de la grotte. Car la première ombre de la prise de conscience dans la grotte étoilée est dans l’apparence. Il ne sera pas possible d’aborder entièrement la question ici mais cela ne nous dispense pas de chercher. Comme dans tout ce qui concerne l’humanité, la prise de conscience gardera une part d’ombre. La conscience de l’importance de l’apparence montre le danger du mensonge et du silence. La finalité de cette étude est seulement de ne pas vivre dans le mensonge, dans le manque d’honnêteté, dans l’orgueil de penser que la main de l’intelligence humaine est suffisamment grande pour tout embrasser d’un seul geste, tout prévoir, penser le monde seulement dans la finitude de notre humanité.

 

La première crise de l’humanité

Le premier scolie du livre X des Eléments d’Euclide rapporte et commente la légende qui fait mourir dans un naufrage celui qui a découvert l’incommensurabilité de √2. « Tout ce qui est irrationnel et privé de forme doit demeurer caché. Que si quelque âme veut pénétrer dans cette région secrète et la laisser ouverte, alors elle est entraînée dans la mer du devenir et noyée dans l’incessant mouvement de ses courants. »[1] La découverte de √2 a été l’entrée dans les multiplicités qui ne se dominent pas, dans l’indéfini, l’άπειρον, en philosophie l’ouvert. La première crise intellectuelle de l’humanité, crise de la connaissance, apparaît donc avec les débuts de la rationalisation. Cette découverte, faite au VIème siècle avant J. C. par un pythagoricien, montre qu’il y a alors contradiction entre le pôle ontologique et le pôle opératoire. Dans une forme d’archaïsme, les irrationnels sont objet de crainte. Mais il est tout aussi ridicule et dangereux de rejeter le pôle ontologique de la connaissance.

« La différence entre les personnages conceptuels et les figures esthétiques consiste d’abord en ceci : les uns sont des puissances de concepts, les autres des puissances d’affects et de percepts. Les unes opèrent sur un plan d’immanence qui est une image de Pensée-Être (noumène), les autres, sur un plan de composition comme image d’Univers (phénomène). Les grandes figures esthétiques de la pensée et du roman, mais aussi de la peinture, et de la musique, produisent des affects qui débordent les affections et perceptions ordinaires, autant que les concepts débordent les opinions courantes. Melville disait qu’un roman comporte une infinité de caractères intéressants, mais une seule Figure originale comme unique soleil d’une constellation d’univers […] comme le phare qui tire de l’ombre un univers caché […]. »[2]

La figure originale éclaire une constellation et ne préexiste pas aux autres univers. De même le symbole mathématique ne préexiste pas aux nombres. Il exprime, dans le cas de la racine, certains qui ne sont pas des entiers.

Le nombre peut être considéré sur le mode opératoire. Il devient une mesure de grandeur. Dans ce cas de nombre mesure, les choses sont différentes de celles du nombre qui est essence des pythagoriciens constituée de monades indivisibles. L’unité dans les calculs de surface, de ligne ou de volume n’est plus considérée comme indivisible[3]. La découverte des irrationnels est liée aux calculs et aux rapports de mesure. En construisant la théorie des proportions, les Grecs ont découvert l’infini en mathématique[4]. Dans l’œuvre de Platon, Le Timée, influencée par Pythagore, les nombres apparaissent pour la première fois en Occident dans leur ambivalence entre ontologie, par exemple : Dieu est l’Un, la personne est une. Dans le pythagorisme, la grandeur devait être composée d’éléments indivisibles et séparés. Et l’intervalle qui les séparait aurait été un indivisible distinct des éléments. Dans le Timée, le niveau des figures et des nombres archétypes forme l’ordre éternel antérieur à toute création. Cet ordre est celui du démiurge. Ne pouvant les faire passer ensemble dans la création, le démiurge les articule selon un ordre de préséance par rapport aux formes.

 

G. W. Leibniz a aussi du mal à fonder sa théorie. Il considère les valeurs infinitésimales comme des outils, comme les nombres imaginaires qui n’existeraient pas vraiment. Or, ce n’est pas parce que la description de l’infinitésimal a demandé de l’imagination qu’elle décrit quelque chose qui n’existe pas. Si les nombres son virtuels car non conceptualisables sans l’imagination et sans outil comme la racine, ils sont quand même des existants. Ils existent au même titre que l’électron non localisable autour du noyau, entre autres.

 

En psychologie les archétypes conduisent à une connaissance de soi.

 

Selon C.G. Jung, la « synchronicité » est liée à un sens particulier qui existerait en dehors de l’homme. Mais, la « synchronicité » montre les archétypes. « Une telle hypothèse apparaît avant tout dans la philosophie de Platon, qui admet l’existence d’images ou de modèles transcendantaux des objets empiriques, les εí̉δη (formes species), dont les choses sont les images (εí̉δωλα). »[5] Là réside la « naïveté » de Platon, comme le souligne C.G. Jung. Et C. G. Jung insiste sur la nécessité d’éviter une telle pensée. « L’hypothèse d’une synchronicité et d’un sens existant en lui-même, qui constitue le fondement de la pensée chinoise classique et le présupposé naïf du Moyen Âge, nous apparaît aujourd’hui comme un archaïsme qu’il convient d’éviter dans toute la mesure du possible. »[6]

 

Le transcendantal, dans le modèle, l’image, ou l’archétype est présence à l’ordre des choses et des formes, et non préexistence. L’archétype est une forme tournante, un engrenage dans l’espace tridimensionnel de la vie. Certaines images constituent des points remarquables, comme la vague du Japon, Kennedy à Berlin se disant Berlinois. Ces points ne constituent pas un sommet. Au-contraire, ils sont l’expression d’une présence auprès de ceux qui traversent une épreuve. L’icône est accompagnée d’une inscription qui donne sa signification. Le Che-Guevara, Kennedy à Berlin sont des icônes et sont accompagnées d’un sens écrit ou induit : le pouvoir du peuple pour le Che, « Ich bin ein Berliner » pour J. F. Kennedy. Elles stigmatisent une crise. Dans la déchirure, elles témoignent de la souffrance. Ces images, ces discours célèbres ont permis une prise de conscience par tous de l’innommable, de l’insupportable pour que la souffrance des uns ne devienne pas une ironie, un tabou. La noyade advient à ceux qui font confiance seulement à leur raison, à la règle des chiffres ou des statistiques (pour ce qui concerne la vague du Japon) sans tenir compte de l’infinitésimal dans les limites du grand comme dans celles du petit.

 

Les médias sont-ils un divertissement ?

Guy Marchessault dans son livre, La foi chrétienne et le divertissement médiatique, réunit divertissement et médias. Il dénonce l’approche janséniste du divertissement. Il dénonce également les propos de Pascal qui considèrent le divertissement comme une fuite.

« Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux de n’y point penser. »[7]

« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et pourtant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de penser à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir. Mais le divertissement nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort. »[8]

 

Nous partons de la question de Guy Marchessault sur la foi chrétienne et le divertissement médiatique. Guy Marsault se lance dans une démonstration sur l’importance du divertissement pour l’élévation de la pensée sans avoir apporté une réflexion philosophique et psychologique sur le divertissement. Car rien ne dit que les médias soient réellement un divertissement. En philosophie, son approche négative de Pascal est intéressante mais insuffisante. Et pourtant l’enjeu est grand : « La gageure que nous nous sommes donnée dans cette démarche, c’est d’expliciter en quoi le jeu et l’imaginaire médiatiques sont capables d’ouvertures surprenantes sur les questions les plus percutantes de l’aventure humaine, les plus hautes, les plus spirituelles. »[9]

M. de Montaigne, S. Freud[10], et d’autres ont déjà abordé le sujet du divertissement au sens de diversion. Ils sont de bons instruments pour accréditer par la raison ce que le quotidien contemporain des nouveaux médias, d’Internet, de la télévision, de la vidéo nous donne comme ouverture sur le monde, comme liberté de pensée, comme support pour l’expression artistique.

 

M. de Montaigne décrit avec précision la diversion comme étant une constituante de la pensée de l’homme. Il en montre la nécessité et les dangers. Les propos de B. Pascal sont proches des écrits de M. de Montaigne mais, ils sont déformés pour soutenir les orientations jansénistes de son époque. Les propos de M. de Montaigne sont attachés à la médecine et au souci concret d’aider des personnes en difficulté. A l’opposition dans la relation, M. de Montaigne préfère la diversion. L’objectif de M. de Montaigne est de voir comment vivre quand celui de B. Pascal est de savoir comment sauver son âme. Or l’évangile met en garde : « qui veut sauver son âme la perdra. » : L’évangile des vierges folles montre que se préparer à la mort au dernier moment est très risqué. Le risque est de ne pas avoir d’huile dans sa lampe.

 

« Celui qui meurt en la mêlée, les armes à la main, il n’étudie pas lors la mort, il ne la sent, ni ne la considère : l’ardeur du combat l’emporte. Un honnête homme de ma connaissance, étant tombé comme il se bâtait en estocade, et se sentant daguer à terre par son ennemi, de neuf ou dix coups, chacun des assistants lui criant qu’il pensât à sa conscience, me dit depuis, qu’encore que ces voix lui vinssent aux oreilles, elles ne l’avaient aucunement touché, et qu’il ne pensa jamais qu’à se décharger et à se venger. Il tua son homme en ce même combat. »[11]

 

 « Quand les médecins ne peuvent purger le catarrhe, ils le divertissent, et le dévoient à une autre partie moins dangereuse. Je m’aperçois que c’est aussi la plus ordinaire recette aux maladies de l’âme. »[12]Ces propos posent problème car ici nous retombons dans le divertissement de Pascal, la fuite, sans compter qu’il ne nous écarte pas du danger des manques de pureté[13].

Ce que cherche M. de Montaigne est la « constance »[14]. Le divertissement sous les formes de la légèreté, du « frivol »[15]est nécessaire à la constance. Il est la consolation. Plutarque, qui entre autres, a inspiré les essais, a écrit à sa femme, une lettre de consolation à la mort de leur fille. Dans cette lettre, il dit regretter les jeux de la fillette. Le souvenir de la légèreté de l’enfance est aussi celui du bonheur. Le souvenir du bonheur est une consolation.

Ou encore sur le divertissement : « Atalante fille de beauté excellente, et de merveilleuse disposition, pour se défaire de la presse de mille poursuivants, qui la demandaient en mariage, leur donna cette loi, qu’elle accepterait celui qui l’égalerait à la course, pourvu que ceux qui y faudraient, en perdissent la vie : il s’en trouva assez, qui estimèrent ce prix digne d’un tel hasard, et qui encoururent la peine de ce cruel marché. Hippomenes ayant à faire son essai après les autres, s’adressa à la déesse tutrice de cette amoureuse ardeur, l’appelant à son secours, qui exauçant sa prière, le fournit de trois pommes d’or, et de leur usage. Le champ de la course ouvert, à mesure qu’Hippomenes sent sa maîtresse lui presser les talons, il laisse échapper, comme par inadvertance, l’une de ces pommes : la fille amusée de sa beauté, ne faut point de se détourner pour l’amasser […] l’avantage de la course lui demeura. »[16]

 

La fragilité de notre attention est parfois associée à l’image mentale d’écorce. Cette image de l’imaginal se retrouve chez M. de Montaigne mais également dans l’œuvre de Jean-Paul Albinet, Flash Mob[17]. Il réalise des personnages d’écorces. L’écorce est l’expression de l’apparence, l’image, le fragment, tous les éléments légers qui nous constituent. Les personnages de Jean Paul Albinet dans flash-Mob sont, non seulement constitués d’écorce mais également reliés à des codes barre qui déterminent leurs mouvements. Ils sont également associés à des sites Internet. L’imagination est parfois source de souffrances et d’aigreurs, écrit M. de Montaigne. Elle a besoin d’être changée, car la variation soulage fait remarquer M. de Montaigne. L’inconstance répond à un besoin. Les incitations à la procrastination que nous subissons au travers des médias résident dans le jeu du divertissement. « […] peu de chose nous divertit et détourne : car peu de chose nous tient. Nous ne regardons guère les sujets et seuls. Ce sont des images menues et superficielles qui nous frappent, Et de veines écorces qui jaillissent des sujets»[18]. « Comme cette coquille légère qu’abandonnent en été les cigales »[19].  Cette façon de tenir l’esprit attentif incite à rester devant nos écrans informatiques ou de télévision. La légèreté et la volatilité, la rapidité des images et des sujets permettent de maintenir attentif. Cette contradiction entre, l’inconstance et la frivolité de la nature de la pensée qui rend nécessaire à la constance « les images menues » et permet de ne pas fuir, rend le raisonnement sur la diversion et le divertissement difficile. La légèreté de l’être, oblige à prendre conscience avec humilité de la fragilité de nos relations et de la nécessité du mouvement des apparences, de la richesse « des coquilles légères ». Les masques que nous prenons et que nous abandonnons sont les témoins de notre existence et de la mobilité de cette existence de l’infini qui est le propre de l’humanité, l’insaisissabilité de la personnalité. Ils sont comme les coquilles légères que les cigales abandonnent à la fin de l’été.

 

Les masques des personnages de l’âme

Nous devons à Gianfranco Ravasi d’avoir eu le courage d’éditer Brève histoire de l’âme. Je ne veux pas cacher que sa réflexion me pose problème. J’ai soulevé plusieurs points en rapport avec la question des apparences et du masque. Mais un seul pose réellement difficulté, le passage qui traite de la physiognomonie.

 

Féminin masculin

« Em primeira instância e a um nivel geral, Jung assegura à palavra um sentido bastante tradicional : a alma é a intérioridade relativemente àquela que ele denomina em latim coma persona, isto é, (etimologicamente) mascara, a extérioridade que apresentamos aos outros, muitas vezes como autodefesa. »[20]

 

« Designo com o termo persona a atitude voltada para o exterior, o carácter exterior ; com o termo alma, a atitude voltada para o interior »[21]

 

« Contudo, por fim, irrompem um valor e uma acepção totalemente inovadores : « alma » é a parte contrária feminina do masculino. De facto, escreve noutro dos seus ensaios, O eu e o Inconsciente (1928) : […]»[22]

 

Dans les lignes qui précèdent Jean François Ravasi rappelle que l’âme comporte un anima et un animus en citant Jung. L’âme de la femme comporte également un anima « et » un animus. L’âme a été décrite en plusieurs personnages et aussi plusieurs intellects dans l’œuvre du docteur Avicenne au X° siècle et des penseurs proche-orientaux. Nous leur devons cette découverte psychologique des personnages pour décrire l’âme.

La dimension heuristique de cette découverte permet de soigner les âmes. Il me semble dangereux d’associer comme le fait J. F. Ravazi le feminin et le masculin à l’intériorité ou à l’extériorité. L’âme n’est pas « a parte contária feminina do masculino ». L’âme de C. G. Jung est composée d’un anima et d’un animus. La persona de l’âme féminine est extériorité autant pour l’homme que pour la femme. Quand on impose à l’anima de la femme de prévariquer, comme le dit J. F. Ravasi, l’âme de la femme se réduit à son animus, de l’agressivité, un désir de domination. Avicenne luttait contre l’enfermement des femmes, cause de maladies mentales, et surtout, danger pour l’homme de délaisser la mystique aux femmes et de perdre ainsi la richesse nécessaire à un comportement réfléchi et inspiré par la sagesse. Le chant de l’âme est présent dans tous les masques de notre réalité, dans tous les rôles que la vie nous fait jouer. Pour tous, le temps pris avec soi-même conduit à l’âme, au geste, à la danse que les femmes aiment tant. Et je dirais qu’isoler la femme la prive de la relation. Or la relation permet des retours sur soi dans le plan unique de l’existence. La préexistence n’existe pas. L’idée est une composante de l’existence, comme l’Idée de Justice adhère aux mesquineries de l’existence.

 

Le thème de Volver de Pedro Almodovar, est la femme qui tue l’homme pour une féminité aux proliférations multiples sans limites. G. Ravasi fait référence à l’œuvre de Hillman. Les pensées de Hillman[23]posent celle de la vie spirituelle présente à la vie et que le croyant espère éternelle. Mais plus important encore, cette vision de l’âme se termine dans l’impasse de la force de l’âme vue jusqu’au suicide, la mort du corps. Le suicide n’est pas un excès de vie de l’âme. Quand une partie de l’âme est niée, quand la personne est réduite à un seul rôle, quand elle ne peut sortir de son rôle, l’enfance par exemple, elle peut désirer la mort. En consultant Internet, j’ai cherché comment les juifs avaient supporté les exactions nazies. La réponse a été longue. Elle est tombée encadrée de rouge violente car sans discours. Notre religion nous autorise à mourir si nous ne sommes pas autorisés à la pratiquer. D’où l’importance de connaître son âme et celle des autres dans la charité, de respecter les différents plis qui la composent. La mort est la réduction de l’âme à un seul pli. Leibniz définit le mal comme la réduction de la personne à un pli unique. Réduire le prêtre, ou la femme comme nous l’avons vu, au pli unique de la spiritualité de la mystique nie son humanité. En effet, la question n’est pas binaire. Et il est important de passer du binaire au multiple. Les pensées d’Eric Berne[24] fondateur de l’analyse transactionnelle en sont soucieuses pour montrer la trame invisible de la conscience humaine et confirmer que l’intuition d’Avicenne était bonne. Il y a une sexualité en psychologie comme le montre l’œuvre de Louise Bourgeois. Cette sexualité s’exprime par l’amplification de certains plis de la sensibilité. Mais c’est une violence de réduire la personne aux plis de sa sensibilité et encore plus de sa sexualité !

 

Contre la physiognomonie

G. Ravasi dénonce la conception d’une interaction entre l’âme et le corps[25], d’un lien entre l’âme et le corps. Reprenons G. Ravazi : « Em sentido estrito, não faz sequer parte do nosso horizonte de investigação sobre a alma a disciplina psicológica que tem o nome de « fisiognomonia », cuja génese se perde na Antiguidade e que viveu uma época ardente já na Idade Média com Averróis, Avicena e Santo Alberto Magno. »[26]En lisant cette phrase, je n’en crois pas mes yeux ! J’ose espérer que sa sainteté le pape Benoit XVI de nationalité allemande n’aura pas lu ces propos.

« …a própria retratística se tem apresentado não como uma mera oferta « fotográfica » da pessoa, mas como uma espécie de exegese artistica da alma do sujeito retratado : para citar um exemplo recente, sem nada beliscar os pintores clássicos… »[27]

Il n’y a pas de rapports entre le néoplatonisme des gnostiques comme Avicenne ou Sohravardi et la « fisiognomonia ». Il me semble humiliant pour la pensée orientale de répondre à cette question. L’ontologie, l’ontique orientale, ne peuvent se résumer à la méchante physiognomonie ! Il existe plusieurs réponses possibles à ce propos, entre autres Sohravardi et Avicenne le médecin qui ne rejettent pas les malades. Le plan de l’existence de Deleuze, les stoïciens dont l’accident ne modifie pas l’être au monde, l’approche de Sohravardi qui fait de la poésie le plan de l’existence comme lieu entre le spirituel et le sensible et surtout chez Sohravardi sa reconnaissance chez le malade, l’enfant, la femme d’une proximité avec Dieu. Sur le plan unique de l’existence, il n’y a pas l’âme cachée spirituelle et les traits du visage ou du corps, l’apparence. La laideur physique n’est pas l’expression d’une âme troublée. Un pied bot ne manifeste pas un mode de penser défectueux ! En fait, la ligne de l’existence ne passe pas entre le corps et l’âme mais sur la ligne de la relation. La pensée a pour support l’intelligence et l’intelligence est de la matière, le cerveau. Comme les différents intellects ou ciels décrits par Avicenne le suggèrent le passage entre la matière et la pensée ne comporte pas de frontières facilement discernables. Dans l’infini, les connaissances scientifiques sur la matière montrent qu’elle se perd, dans l’énergie et dans des probabilités de présence qui la rendent insaisissable. « Et si l’on veut la formulation la plus générale de la loi de continuité, peut-être la trouvera-t-on dans l’idée qu’on ne sait pas, on ne peut pas savoir où finit le sensible, et où commence l’intelligible : ce qui est une nouvelle manière de dire qu’il n’y a pas deux mondes. Il y a même un reflux de continuité sur les âmes, dans l’accord des deux instances. […] L’extension et l’intensité comparées de ces départements, zones privilégiées propres à chaque monade, permettent de distinguer des espèces de monades ou d’âmes, végétales, animales, humaines, angéliques, « une infinité de degrés dans les monades » en continuité »[28]

 

Dans les signes du sensible se dessinent les images en suspens des Animae Caelestes. Alors les sens les « fourmis »[29]s’effacent, elles se retirent de la voie qui laissera passer les chars de l’armée de David.

« De la même façon que l’on occupe les jeunes enfants à contempler certaines choses qui fascinent les yeux, telles qu’une surface d’eau, un objet noir et brillant, etc., les enfants et les femmes étant particulièrement aptes à cette contemplation, […] »[30]

Le retrait des intérêts du sensible devant l’imaginaire et l’intellectuel est plus facile pour les enfants et les femmes. On notera que le sensible n’est pas nié, il constitue un ciel. Pour les malades également qui comme les acètes acquièrent une force d’âme qui leur permet de ne pas céder aux intérêts d’un regard tourné vers les satisfactions de nos affections charnelles au détriment des autres parts de l’humanité. Servir avec honnêteté les autres dans l’existence ne nuit pas.

 

Le masque du grotesque

 

La désinformation va profiter de la nécessité du divertissement pour travestir l’information. Le mensonge pratiqué dans les apparences, l’importance donnée à l’apparence, va inciter certains à travestir l’apparence pour servir leur pouvoir.

 

Dans la stratégie politique Michel de Montaigne rappelle également que pour tromper le peuple et faire passer des décisions difficiles ou ses actes facilement contestables « Alcibiade coupa les oreilles et la queue à son beau chien, et le chassa en la place : Afin que donnant ce sujet pour babiller au peuple, il laissa en paix ses autres actions. »[31]Cette action d’Alcibiade est un masque pour cacher d’autres choses.

 

Dans le mensonge, deux méthodes apparaissent, ne pas reconnaître l’importance de l’apparence, ne pas reconnaître l’origine de l’information dans les coquilles légères que nous abandonnons au cours de la vie.

 

Et pourquoi se perdre dans les masques quand on est bien logé ? Telle est la question de Michel de Montaigne au sujet de la relation amoureuse. Le jeu du masque porte en lui la vérité de l’existence. Le risque n’est pas de jouer des rôles car la vie nous en réserve de multiples. Le risque est de ne pas croire à la vérité des rôles que l’on joue. Tous nos masques sont l’expression de notre existence. Dans l’œuvre de Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, Décébald Hormuz se cache derrière Léonid Limitrof et Téléorman le propagandiste. Il a continué de vivre dans le peu d’espace poétique qui restait en Moldavie, vivre, exister en poète au cœur même de la propagande politique des occupants de son pays. La présence de Décébald Hormuz se dévoile dans l’apparence.

Avec C. G. Jung la psychologie moderne ne contredit pas l’idée du masque de Montaigne. « J’ai vu aussi, pour cet effet de divertir les opinions et conjectures du peuple, et dévoyer les parleurs, des femmes couvrir leurs vraies affections par des affections contrefaites. Mais j’en ai vu telle qui en se contrefaisant s’est laissée prendre pour de bon, Et a quitté la vraie et originelle affection pour la feinte. »[32]

 

Conclusion

 

Une fois ces éléments posés, il me semble possible d’aborder la question de la conscience. Car peut-on continuer à avancer encore dans le mépris pour la pensée orientale ? En conscience, peut-on nier l’importance de la pensée proche-orientale et ses conséquences sur la pensée contemporaine ? Les programmes philosophiques supérieurs comportent-ils encore une part réservée à cette sagesse ? Alors pourquoi ce silence dans les œuvres destinées au grand public et aux plus jeunes ? Pourquoi, quand G. Ravazi parle de l’âme, ne fait-il aucune référence à ses connaissances sur Avicenne. Il se contente de citer son nom au milieu d’autres et de le rattacher de façon outrageante à la dangereuse « physiognomonie »[33]. La psychologie moderne a besoin de ce grand penseur et de revenir à Sohravardi largement inspiré d’Avicenne pour enfin sortir du binaire et entrer dans le rapport du multiple à l’Un, non pas pour concevoir à nouveau un espace centré, mais pour penser l’Un comme une « enveloppe » dans son sens mathématique et descriptif, modélisant. Sortir du binaire permet aussi de reconnaître l’ontologie de la continuité du divin jusque dans le ciel de la matière, une éthique de pureté pour la chair dans l’espérance de la résurrection.

Je réitère la nécessité de respecter nos sœurs spirituelles les autres religions et leurs penseurs non seulement pour les institutions morales qu’elles représentent mais également pour les richesses qu’elles portent en elles. Je réitère la nécessité d’une connaissance mutuelle nécessaire au dialogue afin que de telles maladresses ne se reproduisent plus. De plus, je note que la sagesse du Moyen Age ne peut être méprisée, comme les pages sur la physiognomonie de J. F. Ravasi nous y incitent.

Les masques médiatiques sont le reflet de la conscience des plis multiples de l’âme humaine. La multiplication et l’importance de la présence des médias dans notre quotidien incitent à une réflexion. Pour leurs besoins pratiques les médias dévoilent les plis de l’âme.

La question de l’indicible et de la mesure n’est pas nouvelle. Des pythagoriciens à notre époque leurs symboles ont été mal considérés et pourtant ils sont indispensables au calcul infinitésimal. La dimension contemplative des sciences, les découvertes, offrent des images mentales qui ont inspirées les plus grands artistes. Les grands savants réfléchissent avec leur imagination et leurs heuristiques ont parfois des tonalités dramatiques, poétiques, ou humoristiques. Le XXI° siècle commence avec une dette envers l’indiscernable.



[1] Jean François Mattei. Pythagore et les pythagoriciens, Que sais-je, P.U.F., 2001, p. 67.

[2] Gilles Deleuze, Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Les éditions de Minuit, p. 64

[3] Léon Brunschvicg. Le Rôle du pythagorisme dans l’évolution des idées, Paris : Hermann & Cie, Editeurs, 1937, p. 17.

[4] Chapitre « Une découverte scandaleuse ». Ibid, p. 21.

[5] C. G. Jung. Synchronicité et Parcelsica, Paris : Albin Michel, p. 92.

[6] Ibid.

[7] Blaise pascal cité in : Guy Marchessault, La foi chrétienne et le divertissement médiatique, Presses de l’université de Laval, 2007, p. 37.

[8] Blaise pascal cité in : Guy Marchessault, La foi chrétienne et le divertissement médiatique, Presses de l’université de Laval, 2007, p. 37.

[9] Guy Marchessault, La foi chrétienne et le divertissement médiatique, Presses de l’université de Laval, 2007, p. 39.

[10] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient.

[11] M. Montaigne, Essais III chap. IV, p. 77.

[12] M. Montaigne, Essais III, Paris : Gallimard, 2009, chap IV, pp. 75-76.

[13] Se référer à l’article en Portugais Monique Oblin-Goalou, Humor negro, in Moniqueoblingoalouover-blog.

[14] Ibid. p. 76. Essais I chap.XII De la constance, introduction : « La loi de la résolution et de la constance, ne porte pas que nous ne devions couvrir, autant qu’il est en notre puissance, des maux et des inconvénients qui nous menacent. Ni par conséquent d’avoir peur qu’ils nous surprennent. Au rebours, tous moyens honnêtes de se garantir des maux, sont non seulement permis, mais louables. […] De manière qu’il n’y a souplesse de corps, ni mouvement aux armes de main, que nous ne trouvions mauvais, s’il sert à nous garantir du coup qu’on nous rue. » Les exemples militaires de M. de Montaigne ne contredisent pas les guerres modernes où le recul en Russie devant Napoléon ou en URSS devant les nazis fut efficace. Dans ses actes de guerre, la France fut meilleure dans la fuite que dans le sabordage. Et il est faux de dire que les uns couvrirent les autres. Les entreprises françaises d’alors qui refusaient de travailler à l’effort de guerre allemand étaient dénoncées par les autres. Il en résulte une dette qui pèse sur l’esprit français. Les exemples d’actes intellectuels sont plus actuels que l’acte militaire au vu de la portance des armes contemporaines.

[15] Ibid. p. 84.

[16] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.75.

[17] Jean-Paul Albinet, Flash Mob, technique mixte, Paris, 2006, Exposition Taille Humaine, Jardins du Luxembourg en 2006.

[18] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.81.

[19] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.81.

[20] Gianfranco Ravazi, Breve Historia da Alama, Alfragide, mars 2011, p. 239.

[21] Carl Gustav Jung, Tipi psicologici, in idem, vol. VI (1969). Cité par Gianfranco Ravazi, Breve Historia da Alama, Alfragide, mars 2011, p. 239-240.

[22] Gianfranco Ravazi, Breve Historia da Alama, Alfragide, mars 2011, p.240.

 

[23] Cité par G. Ravasi.

[24] Eric Berne est le fondateur de l’analyse transactionnelle.

[25] G. Ravasi, p. 236.

[26] G. Ravasi, p. 235.

[27] G. Ravasi, Breve Historia da Alma, Alfragide : D. Quixote, p. 236.

[28] Gilles Deleuze, Le pli, Paris : Les éditions de minuit, 1988, p. 89.

[29] Les fourmis sont le microcosme. Sohravardî, L’archange empourpré, fayard, 1976, p. 420,421.

[30] Sohravardî, « Le livre des rayons de lumières », in : L’archange empourpré, p. 145.

[31] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.80.

[32] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.81.

[33] Gianfranco Ravasi, Breve Historia da Alma, p. 235.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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4 août 2012 6 04 /08 /août /2012 19:42

La sagesse de Sohrawardi est connue car elle a permis l’épanouissement de la poésie en Iran, en Orient, dans le monde. La pensée contemporaine a des difficultés à dépasser certaines images relayées par les médiats. Sohrawardi étant d’origine orientale le rejet contemporain de son travail et de l’universalité de ce qui fait son œuvre, de la poésie en général, puisqu’il en est l’un des grands maîtres, sont liés à son appartenance géographique et aux difficultés que rencontrent l’Iran, la Syrie, et l’ensemble du Moyen Orient aujourd’hui. Le Proche et le Moyen-Orient doivent pouvoir rayonner sur le monde et apporter autre chose que l’image de la guerre. Pour que la poésie puisse revivre, je me suis intéressée aux difficultés rencontrées par la jeune psychanalyse au-delà de toutes appartenances. Ce texte a pour ambition de montrer le souci de Sigmund Freud d’ouvrir son travail en médecine et en psychanalyse à une dimension qui dépasse le cadre de sa personnalité, de sa culture juive, de sa religion, de son pays…La pensée scientifique était menacée par l’antisémitisme et le travail des juifs était réduit à leurs origines. Cette problématique n’est pas réservée à la pensée juive ; elle concerne les religions, les nationalités et les cultures. Un peuple autant qu’une personne existe dans son origine et au-delà de son origine. L’idée est de décrire une attitude psychologique propre au stade pompier qui demande de saisir l’enjeu des codes symboliques qui régissent les relations et leurs possibilités en prenant la psychanalyse pour objet.

 

Le stade tintin ou pompier

Monique Oblin-Goalou

L’œuvre de Reynald Drouhin, Frags butterfly#om, utilise les innombrables données accessibles sur le Net pour en faire la substance du détournement de L’Origine du Monde de Gustav Courbet. Elle est une image décomposée en multiples rectangles qui la brouillent. Ces derniers sont des images choisies avec des mots clés des commentaires des internautes sur l’œuvre de G. Courbet, des algorithmes, des moteurs de recherche et des stocks de données. Les mots clés donnent une dimension pseudo-aléatoire, l’algorithme étant une démarche déterminée. R. Drouhin a pour objectif de défragmenter les données d’Internet. Il les sort du virtuel pour leur donner chair en utilisant différents outils. Il revendique, dans ses images, une esthétique du code. Le code est le lien par lequel la relation est possible. L’augmentation des données, avec Internet, implique de nouveaux codes mais surtout une connaissance de l’autre. Le stade pompier est la possibilité d’exister comme témoin au milieu des autres.

Une période d’angoisse apparaît chez l’enfant à la fin du stade du miroir, avec la prise de conscience de la responsabilité du monde dont il hérite. La fragilité de cette période réside dans le mépris des adultes pour l’enfant, dans la prise de conscience chez l’enfant de l’insuffisance de son entourage. Le complexe d’impuissance de l’adulte le pousse à reporter ses désirs sur l’enfant. Les indices du stade Tintin sont apparus au travers de l’expérience de Bruno Schulz, professeur d’arts plastiques et travaux manuels à Drohobycz, dans les années trente. Il réinvente sa biographie, fort de son expérience des adolescents dans une région où les pogroms et goulags ont fait des milliers de morts, et décrit, au travers de mythes, la psychologie angoissée d’une période difficile. Bruno Schulz ne revendiquait pas de stade pompier. Ses descriptions, ses connaissances des relations humaines permettent cependant d’inventer ce stade. Il préparait un livre intitulé, Le Messie. Mais nous ne savons rien de son livre en raison des persécutions qu’il a subies. Le Messie devait traiter des dangers de ne pas travailler à l’initiation de l’âme ? La lecture des œuvres de B. Schulz le montre luttant avec l’outil de la « réalité dégradée » contre l’espérance scientifique de l’advenue d’un homme nouveau naturellement bon qui remplacerait « l’homme primitif ». Ecrivait-il contre le « messianisme criminel »?

« Les analogies apparentes, souvent signalées, entre le primitif et l'enfant, peuvent être trompeuses. Il ne faut s'en prévaloir qu'avec précaution, et sous bénéfice d'inventaire. Mais, sur le point qui nous occupe, elles sont singulièrement frappantes. N'est-il pas significatif que, de l'aveu unanime des observateurs, la représentation de soi-même comme sujet n'apparaisse qu'assez tard chez l'enfant ? » Le stade pompier, comme sortie de l’enfance, se pose en découverte des différents modes de vie. Le terme « primitif », dans son sens de « participation au monde », a-t-il un lien avec le stade pompier ?

I. L’indifférence à la jeunesse et à l’enfance

Le stade pompier est en opposition avec plusieurs attitudes collectives.

Bruno Schulz enseignait dans une école à Drohobycz, ville de Galicie multiethnique et multiculturelle, dans une région durement touchée par la crise des années trente. Dans sa jeunesse, B. Schulz dessinait et la magie de son art transformait son entourage. A l’âge adulte, son entourage s’oppose à sa paternité. « « Capitaine des sapeurs pompiers ! Oui, dites plutôt de voyous ! dit-elle, mesurant mon père d’un œil haineux. » » « - À mon avis, fit le commis principal Théodore, ces sapeurs pompiers, tous des parasites !... Ils sont infantiles et tellement irresponsables que jamais nous ne les laissons éteindre les incendies. […] Un incendie les rend fou de joie ! ». Pourtant Bruno Schulz obtiendra quelques satisfactions par ses prouesses. Le pépin, l’échec, comme le suggère l’ironie, a besoin du témoignage de l’art. Marie Lechner, dans son article Glitch ! La beauté fatale d’un raté fait connaitre les artistes du numérique qui « explorent les défaillances des technologies ». En dégradant le support, ces artistes font la substance, comme Sigmard Polke qui jouait avec les points de l’imprimerie. « Dès 1935, Len Lye exploite les rayures et peint les chutes de celluloïds. Name June Paik, avec wobbulator, perturbe le signal télé dans les années 70. Cory Arcangel réédite le geste avec sa pièce Plasma Screen Burn, qui exploite la brulure d’écrans lorsqu’une image fixe reste affichée trop longtemps. » Les instruments du flux de la lumière en se brisant, ou les artistes en manipulant les formats, dévoilent le beau Glitch ou le Glitch radical et scénique pour lequel Marie Lechner reprend les termes du site de Rosa Menkman : « Plutôt que de créer l’illusion d’une interface transparente vers l’information, la machine se révèle et se rappelle brutalement à l’existence de son utilisateur. C’est le cri primal des données ». La machine est un élément avec lequel composer une donnée. Elle acquière une dimension de langage comme le lisse et le rugueux en sculpture. Le retour à la substance, aux données, est un retour aux origines.

La lutte contre l’indifférence à la jeunesse est un souci du Franciscain de Bourges. Sous l’occupation, dans la prison de Bourges,

 les jeunes résistants sont torturés et meurent. Un Franciscain infirmier souffre de ne pouvoir sauver ces jeunes qu’il accompagne néanmoins vers la mort. Le livre de Marc Tolédano rapporte les conversations émouvantes que recueillait le séminariste franciscain. Durant la guerre, personne ne se préoccupait de ces enfants oubliés parce que l’enfance est sans vanité. Les liens du Franciscain de Bourges avec la résistance ne permirent pas d’en sauver beaucoup. Liliane Frey-Rohn écrit, à propos de la pensée de Frédéric Nietzsche : « Les ténèbres collectives, qui dressent leur profil menaçant derrière tout ce que la civilisation comporte de vanité, et que nous avons accoutumé d’appeler l’ombre collective. » Comment avons-nous pu oublier ces avertissements pendant tout le XX° siècle ? Liliane Frey-Rohn écrit encore : « « au-delà du bien et du mal » Nietzsche a ouvert au psychologue de nouvelles voies. Il se donne pour but « l’homme le plus sage », celui qui sait combiner non seulement l’ombre redoutée, mais aussi la « lumière » si vantée avec une forme de vie plus positive, une réalité « du fort et du créateur ». Dans son combat contre tout ce qui est solide et durable, il fait flamboyer le monde insondable de Dionysos, le royaume de l’irrationnel, qui recèle le mystère de la vie réelle ». L’ombre collective, source d’angoisse, est un thème de l’œuvre de Simone Weil. Le « gros animal » est cette ombre : « L’obéissance au grand animal conforme au bien, c’est là la vertu sociale. Est pharisien un homme qui est vertueux par obéissance au gros animal ». Liliane Frey-Rohn écrit encore à propos de Frédéric Nietzsche : « N’oublions pas qu’il ignorait tout des alchimistes, qui s’intéressaient à la projection de l’âme dans la matière et qui essayaient également de dégager le domaine de l’âme comme un royaume intermédiaire entre l’esprit et la matière. […] Est-ce étonnant que Nietzsche ait méconnu la fonction psychologique véritable de la psyché et se soit efforcé d’établir une équivalence entre le non-conscient et la réalité des affects et des impulsions ? L’erreur grave d’avoir mal compris le mode symbolique et de s’être identifié au « serpent de la vie » l’a finalement poussé à détruire les « tables de valeurs anciennes » et à prendre pour base de sa doctrine le « renversement de toutes les valeurs ». » Cette critique est intéressante car elle pointe le doigt sur une certitude, l’importance de l’alchimie comme origine de la psychologie. L’idée de « projection de l’âme dans la matière » pour définir l’alchimie est à retenir. Mais, peut-on vraiment « comprendre » la symbolisation dans la séparation du symbolique et de la vie? L’alchimie est un royaume intermédiaire dans le plan unique de la vie. En mathématiques, entre l’esprit et les nécessités de la vie, la symbolique est le moyen de vivre avec les mesures de l’esprit. La rivalité œdipienne a pour objet le désir de l’anima. Le sujet (fille ou garçon), « pour entrer en rivalité avec le père et se faire place dans le discours de la mère, doit entrer dans l’ordre de ce désir, en parler le langage, se référer au même système symbolique dont le père est le premier terme ». Ici la symbolique est le serpent de la vie. Le stade pompier s’inscrit dans la découverte des codes. Le substantial est ce qui donne corps à la personne, qu’elle soit morale ou physique. « « Il est « ce qui réalise », « quelque chose de réel qui unifie », « principe d’action du composé » ». Le problème du vinculum est qu’il n’est pas substance, il est seulement ce qui substantialise. Il est le lien ». Le vinculum est le code, l’ensemble des signes qui régissent les données. Pour le fils, les données paternelles sont incompatibles avec le lien, ou substantial, qui fait l’unité des données du fils. Ce n’est pas forcément dans sa famille que l’enfant trouve le lien qui réunira son corps morcelé.

Cette idée inspira G. W. Goethe. « […] un enfant dialoguant avec les ténèbres. Le père le serre contre lui, le tient prisonnier dans ses bras, le protège de la violence de l’élément dont le bavardage incessant l’étourdit ; mais pour l’enfant ses bras sont transparents, la nuit les transperce et, à travers les caresses du père, il continue d’entendre ces terribles paroles de séduction. » Par la musique, comme dans une œuvre de Paul Klee, le ciel quitte ses reflets de perfection pour éclairer l’humanité. Dans les bras de son père, Bruno Schulz enfant se laisse séduire par les Aulnes cachés dans l’ombre des grands sapins. « Le violon tout seul se leva brusquement, précocement grandi, adulte ; tout à l’heure si plaintif et hésitant il se tenait maintenant devant nous, mince, la taille pincée, et conscient de sa mission, il reprit la cause humaine un instant différée, continua le procès perdu devant le tribunal du firmament où se dessinaient en signe d’eau les galbes et les profils des instruments, fragments de clefs, lyres et cygnes inachevés, commentaire machinal des étoiles en marge de la musique. » Avec cette phrase, la réalité se fragmente pour s’unir aux étoiles. Quand la réalité est fragmentée, elle apparaît dégradée, « alvéoles écartées », « cloaque de l’immaturité » , pour ceux qui ne veulent pas voir l’humanité dans sa totalité. Pourquoi mépriser les mouvances de la substance humaine ? « Nous traversons tous des crises de maturation, et les processus douloureux de l’imperfection et de la défectuosité ».

T. Kantor écrit de la « réalité dégradée » de Bruno Schulz : « Il n’y a pas d’objets inanimés, durs, circonscrits dans des limites précises. Tout dépasse celles-ci pour quitter le champ qu’elles circonscrivent », comme le pépin (Glitch) dévoile les données dans l’œuvre de Name June Paik.

« Il faut distinguer pourtant deux usages du concept de libido, sans cesse au reste confondu dans la doctrine : comme concept énergétique, réglant l’équivalence des phénomènes, comme hypothèse substantialiste, les référant à la matière. Nous désignons l’hypothèse comme substantialiste et non comme matérialiste ». La base des sublimations qui se manifestent dans le comportement se trouve dans le métabolisme de la fonction sexuelle, selon S. Freud et J. Lacan. Mais J. Lacan considère que la libido passe par un stade d’identification symbolique qui a pour objet le code et non pas seulement « l’objet excrémentiel », ou ce qui est produit. La notation symbolique des images, leur dynamisme inducteur du comportement, « c’est la condition même de l’identification symbolique et l’entité essentielle de l’ordre rationnel, sans lequel aucune science ne saurait se constituer ». J. Lacan ne nie pas l’importance du sujet et de son objet produit, mais il insiste sur l’importance de la démarche et de l’énergie qu’elle nécessite, du symbolisme auquel elle s’attache.

II. Le stade pompier ou la découverte du respect des rôles de la personne

Reynald Drouhin, avec Frags butterfly#om, redessine L’Origine du monde à partir d’une multitude d’images prises dans les données d’Internet. Internet devient l’anima, l’origine, le virtuel où puiser le devenir. Par Internet, le désir change. Le complexe d'Œdipe n'est pas la forme inconsciente véritable du désir. La psychanalyse sert le capitalisme et sa forme paternaliste en réduisant la personne a ses instincts. G. Deleuze et F. Guattari expliquent en quoi le complexe d'Œdipe, loin pour eux de constituer une vérité sur le désir, est un moyen pour les psychanalystes de modeler et de contenir ce dernier, en le réduisant à la structure familiale, pour l'empêcher de se répandre dans le champ social et d'y mettre en œuvre sa puissance révolutionnaire. Chez Bruno Schulz, les codes et symboles s’étendent, au-delà de la famille, aux institutions politiques, princesses, princes, aux mythes et contes, à la littérature, aux personnages de musées, aux ouvrières et aux mannequins de l’entreprise de son père, aux personnages de la publicité ou à ceux de la Bible. Le complexe d’Œdipe ne suffit pas à l’initiation des relations entre les institutions et les groupes d’appartenance. Selon Laurie Sibony-tua, la judéité de Sigmund Freud, son modèle familial et son rapport à Dieu, sont à l’origine de la découverte de la psychanalyse. Sigmund Freud voulait en faire le meurtre, dans L’homme Moïse, pour ne garder que la part universelle et scientifique. Freud s’y défend, d’une part contre le racisme de l’époque et d’autre part il exprime son appartenance politique à la mystique égyptienne d’Isis, chère à l’Autriche, depuis Karl Leonhard Rheinhold. Sa nationalité passe avant sa judéité, il choisit Joseph, fils de Jacob l’Egyptien plutôt que Moïse, pour accompagner mythiquement sa démarche. Les institutions sociales donneront la primauté à C. G. Jung. Sans le racisme, jamais S. Freud n’aurait été inquiété par la spoliation de la paternité de sa découverte. Sans l’œuvre écrite de C. G. Jung, celle de Lacan serait moins facile d’accès. Dans l’étude du psychisme, ne laissons pas la jalousie raciste décider de son orientation, ne négligeons ni S. Freud, ni C. G. Jung, ni Lacan, ni bien d’autres.

Le père de S. Freud a été hassidim. L’hassidisme est une origine de la psychanalyse. La richesse du travail scientifique de S. Freud témoigne de la grandeur de son âme féminine originelle. Dans La poétique de la rêverie, G. Bachelard traite de l’animus et de l’anima. « Sans cesse l’inconscient murmure, et c’est en écoutant ses murmures qu’on entend sa vérité. Parfois des désirs dialoguent en nous – des désirs ? Des souvenirs peut-être, des réminiscences faites de rêves inachevés. – un homme et une femme parlent dans la solitude de notre être. Et dans la libre rêverie ils parlent pour s’avouer leurs désirs, pour communier dans la tranquillité d’une double nature bien accordée.» On appréciera ici la référence à la sagesse religieuse suggérée par le vocabulaire, le passage de personnages homme et femme de l’âme aux natures de la personne. On passe ici d’un langage symbolique initiatique, l’image mentale du couple, à un langage rationnel sage. Les plis de l’âme ne s’opposent pas. Le religieux ne s’oppose pas à la connaissance de soi. Dans ce passage de La poétique de la rêverie, l’image du couple est ancrage de la sagesse dans le monde. La « hiérogamie » de l’écriture s’est réalisée. Mais n’oublions pas l’anima « dans la volonté de créer des êtres que l’écrivain veut réels, veut durs, veut virils, la rêverie passe au second plan. […] Un animus qui n’a pas trouvé dans la vie un anima assez pur en vient à mépriser le féminin. » On sait quels outrages ont blessé l’anima de la pensée juive. L’adolescence est dans la prise de conscience de la puissance de l’animus. Enfanter se fait dans le témoignage. L’existence, se tenir debout, est une façon de faire miroir et socle. L’état primitif est le socle de la mise en œuvre qui s’affirme dans la connaissance de l’autre et la prise de conscience de la différence. La psychologie consciente a « émergé d’un état originel d’inconscience, et, par conséquent, de non-différenciation, état que Lévy-Bruhl a désigné sous le nom de « participation mystique ». Il s’ensuit que la conscience des différences est une acquisition relativement tardive de l’humanité et qu’elle ne concerne probablement qu’un fragment relativement petit prélevé sur une masse beaucoup plus considérable, dont on ne saurait préciser l’étendue d’identité primitive. La différenciation constitue l’essence même de la condition sine qua non du conscient. ». Conscience et inconscience des masses sont en parallèle avec celles de l’individu. Sur l’inconscient, S. Freud, écrit dans L’homme Moïse : « D’après Sellin, la tradition du meurtre de Moïse exista toujours dans les milieux sacerdotaux […] Il semble bien plutôt qu’il dut y avoir aussi, dans la masse ignorante, quelque chose qui s’apparente en quelque manière au savoir du petit nombre et vient à sa rencontre lorsqu’il est exprimé ». La réflexion de C. G. Jung est élitiste quand celle de S. Freud laisse entendre que la conscience de l’autre existe dans le préconscient de la masse. Il n’y a pas d’intériorité mais une façon de vivre le monde, un « vivre avec » rendu possible par le socle primitif inconscient de la « participation mystique ». La conscience des différences est une réduction à partir des pensées de l’anima. Cette réduction est une violence faite à l’anima mais aussi une condition de son existence au-delà du rêve de la horde. S. Freud et ses disciples, comme Ruth

Brunswick, formaient une horde par les psychanalyses qu’ils s’obligeaient à pratiquer entre eux afin d’éviter le contre transfert. En psychanalyse, l’homme de science n’existe pas, mais seulement son sujet. Le psychanalyste observe et cherche l’enfant, non pas le sous développé, mais les promesses de ce qui est voilé. Il ne peut y avoir de mépris du primitif car J. Lacan écrit : « dire que le sujet sur quoi nous opérons en psychanalyse ne peut-être que le sujet de la science, peut passer pour paradoxe […](faire autrement ne fonctionne pas) Car cet homme y sera (alors) le primitif, ce qui faussera tout du processus primaire, de même que l’enfant y jouera le sous développé, ce qui masquera la vérité de ce qui se passe, lors de l’enfance, d’originel. Bref, ce que Claude Lévi-Strauss a dénoncé comme l’illusion archaïque est inévitable dans la psychanalyse … ». Dans la cure, l’objectif est d’éviter que l’enfant, ou l’originel, se cache sous un rôle de primitif. Il n’y a pas de tendresse, ni de sévérité, entre le psychanalyste et son patient.

 

Le stade pompier apparaît si les personnes partagent, créent, s’expriment en tenant compte de tous les personnages de leur âme. Selon Patrick J. Mahony, la cure de L’Homme aux loups serait un échec. Pourtant, elle a permis au patient de travailler et de ne pas vivre en marge de la société. S. Freud serait passé du style démonstratif à une volonté de convaincre. « Plus que jamais auparavant, Freud délaisse son style démonstratif pour la rhétorique de la persuasion, pour un style qui cherche à convaincre plus qu’il ne réussit à démontrer ou à illustrer. […] Dans le cas de l’Homme aux loups, il y a un lien entre son genre de rhétorique propre à convaincre et la double signification de zeugen : être témoin et copuler, implicitement présente dans ce terme nodal : Überzeugung ». La rhétorique est nécessaire aux sciences de l’observation qui ne peuvent se contenter de l’aune du corps humain, pied, pouce… Les rêves sont l’aune de la connaissance du psychisme. D’autres mesures existent pour le spirituel dans l’alchimie. Freud était conscient du double sens du mot « überzeugung », témoignage. Les rhétoriques de S. Freud sont liées aux étapes de sa démarche : L’observation, l’accompagnement des cures, la démonstration, l’exposé (conférences à Société psychanalytique de Vienne). Quand l’humanité se dévoile, perd de son unité, les manifestations peuvent faire peur comme prise de conscience de ne pas tout contrôler de sa vie. Chez l’autre, la dissociation de la personnalité peut rappeler de mauvais souvenirs et provoquer un rejet par manque de charité. La cure a besoin de rhétorique pour montrer au patient comment se rattacher au type humain. Par cette connaissance, le patient accède à une liberté qui lui permet de se respecter et de respecter les autres. Le rêve des loups n’est pas, comme le dit l’homme aux loups, un enfant pour S. Freud et pour la psychanalyse, un narcissisme. Le rêve des loups (qui vivent en meutes) est un archétype de la pensée, expression du rejet social par son pendant, le troupeau de moutons. Cet archétype est un souci de la psychanalyse. Pour l’homme aux loups, il aurait dû être une prise de conscience de l’importance, pour lui et son entourage, des cercles sociaux et des dangers de la horde. Durant son enfance, l’école lui avait donné une place et les symptômes avaient disparus.

 

Les dérives du stade pompier sont violentes. Le stade du miroir peut-être perturbé par un secret qui isole l’enfant des parents. Il se manifeste alors dans les attitudes agressives qui expriment les angoisses face aux agressions sur le groupe, aux angoisses collectives et familiales, aux peurs avouées et inavouées. Il doit pouvoir trouver des symbolisations mythiques dans le cas de S. Freud, artistiques ou poétiques selon J. Lacan, alchimiques avec C. G. Jung qui sont les images des codes qui régissent les groupes sociaux. Ces langages font, dans la répétition, l’identité et la différence de la personne. Le stade pompier correspond aux maladresses plus ou moins justifiées de l’adolescence ou de l’adulte devant certains groupes d’influence. Un des exemples est le messianisme criminel de la fin du XX° siècle qui se manifesta dans le nazisme et dans le bolchévisme. Le mot messianique se trouve dans l’étude de Stéphane Courtois sur Staline.

« Mais aussi une passion messianique : le salut des travailleurs et des peuples était assuré par l’amour que Staline leur portait et, qu’en contrepartie, chaque communiste et chaque travailleur devait porter à Staline. » Le messianisme de Staline, c’est-à-dire son rêve d’un homme nouveau, passe par la sélection, c’est-à-dire la mort de ceux qui ne se soumettent pas. Ce régime de terreur n’était pas ignoré de Louis Aragon qui parle, pour ces morts, de transformation de la nature et d’éducation! Le programme de Staline est de « modifier la nature » pour la venue d’un homme réduit à sa valeur. « De celui qui éduque les hommes et transforme la nature  de celui qui a proclamé que l’homme est la plus grande valeur sur terre  de celui dont le nom est le plus beau, […] Staline ».

Le stade pompier correspond à la sortie du stade du miroir. J. Lacan montre que la jalousie primordiale n’est pas seulement le complexe d’Oedipe mais aussi l’identification à l’un des parents. Ce n’est pas une jalousie mais le langage symbolique du parent, des codes familiaux, religieux ou scolaires auxquels il s’identifie. Phobies scolaires, oppositions aux enseignants, opposition aux parents sont l’expression de cette dissonance des codes. L’initiation des personnes aux liens qui constituent les groupes d’appartenance passe par la liberté de chacun de pouvoir s’exprimer au milieu des autres en se respectant. Le tabou à propos de certains sujets ne fait que reporter à d’autres objets l’apprentissage de la relation sociale. Le tabous concernant l’image, la prière, la poésie, l’architecture se sont déjà manifestés, voilà peu encore, de façon meurtrière.

Avec R. Drouhin, l’Origine du monde n’est pas dans la femme mais dans les données réunies par un même algorithme. Le souci de S. Freud d’être scientifique a permis à la psychanalyse d’être reconnue. Le sujet de la cure n’est pas le patient mais la psychanalyse. Les lieux de la famille, du monde politique, de la production, de la religion n’y ont pas les nécessités du substantial psychanalytique. L’imago qui réunit la famille est la tendresse. La prise de conscience des différences de nécessité et des différents rôles que la vie peut apporter est une condition d’accès au stade génital adulte. Les rôles que Bruno Schulz exerçaient durant sa vie témoignent de cette maturité. Les arts à l’école, avec le théâtre, les arts plastiques et la musique, ou bien encore la danse, permettent aux enfants de découvrir des approches différentes de la vie. Ce sont des expériences du respect de soi et de l’autre, plus ou moins bien réussies, qui conduiront la vie d’adulte. La connaissance de soi passe par les rencontres, le partage de données. Ainsi, la conscience de soi comme sujet arrive tard chez l’enfant, comme le constate Lucien Lévy-Bruhl dans L’âme primitive. Cette approche proposée ici s’est intéressée à l’un des plaisirs de la libido dont la connaissance semble déterminante pour la cohésion et le respect nécessaire à toute vie communautaire. L’avenir dira son importance dans l’éducation.

 

 

 

 

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 19:35

 

A canção do mar

 

« fui bailar no meu batel

Além do mar cruel

E o mar bramindo

Diz que eu fui roubar

A luz sem par

Do teu olhar tão lindo

Vem saber se o mar terá razão

Vem cá ver bailar meu coração

Vem cá ver bailar no meu batel

Não vou ao mar cruel

E nem lhe digo aonde eu fui cantar

Sorrir, bailar, viver, sonhar contigo

Vem saber se o mar terá rezão

Vem cá ver bailar meu coração

Se eu bailar no meu batel

Não vou a o mar cruel

E nem lhe digo aonde eu fui cantar

Sorrir, bailar, viver, sonhar contigo”

 

No seculo X, a cidade de Lisboa tinha mais de 100 000 habitantes. Ela era um grande centro comercial. Ela recolhia os seus produtos e trocava-os por produtos do Mediterrâneo. Com Constantinopla, Salónica, Cordova e Sevilha, era uma das maiores cidades da Europa.

 

Através de uma reflexão sobre o fado desejo abordar a noção de consciência coletiva. O fado representa a liberdade de expressão do Portugueses. Uma oportunidade para nos exprimir-mos entre amigos, para nos reunir-mos e passar-mos uns bons momentos juntos. O canto da relação dos pensamentos, das apreensões e das alegrias, do amor e da política é o que reúne os homens na liberdade, aí está a origem do fado.

 

Os músicos acompanham à guitarra portuguesa o fadista ou a fadista. A sua guitarra é de forma redonda, importada no Portugal pela colónia inglesa do Porto. Mas os guitarristas adaptaram-lhe uma cabeça viola de arame. O instrumento torna-se a guitarra portuguesa com um som diferente nascido das suas doze cordas. A viola de arame ou banza acompanhava as cantilenas, as modinhas brasileiras, os cantos nas romarias, as canções populares nas tabernas. O tampo, designado por tampo harmónico, é construído de madeira pouco densa e portanto muito flexível para vibrar com o som. É feito de pinho de Flandres ou de Veneza. E por conseguinte é procedente da riqueza das relações induzidas pelo meio portuário. O canto benefícia, como o instrumento, da riqueza das relações costeiras. A história do fado é a de Portugal. Apenas alguns pontos serão abordados a fim de exprimir, com o grito do fado, a necessidade que o justo e o seu trabalho não seja mais oculto e que permite assim o aparecimento da noção de consciência coletiva ?

 

Na novela de José Saramago, A história do cerco de Lisboa, os “muezins” são cegos, como o quer a tradição do Islão que lhes confiava a chamada à oração. Em 1147, a cidade de Lisboa foi reconquistada pelos cristãos. Foi o início da reconquista de toda a Península Ibérica. As forças de Afonso Henriques atacaram à hora da convocação dos fiéis à oração[1]. Se depois os “muezins” calaram-se, o povo continua a cantar à Lisboa. O grito do fado continua a ser uma chamada para o povo português. A canção cruz de guerra exprime uma relação que reúna todos os homens. “E a pobre mãe rematou, neste contraste: -Dorme, dorme, o sono eterno, filho meu! Por causa da cruz-de-guerra que ganhaste, quantas mães estão chorando como eu?!...”[2]. A canção permite-lhes unirem-se na adversidade, na esperança de mudanças. Esta riqueza do fado será objecto das cobiças políticas com a ditadura intelectual do comunismo e depois com a ditadura de Salazar. A voz popular não pode escapar as múltiplas influências. Nesta luta, a voz toma entoações mais acentuadas e mais fortes para escapar ao destino. O fado renasce sempre diferente da preocupação do povo de fazer-se entender, manifesta-se mesmo na política. No início do século XX, um novo tipo de espetáculo aparece, a revista. Nascida em Paris no século XIX, retoma com humor os acontecimentos sociais e políticos do ano. Mas a revista multiplica-se. Em vez de ser um acontecimento anual, ao longo de todo o ano, os teatros, cenas e feiras expõem as suas caricaturas e contestações. O fado é um meio de expressão eficaz para este tipo de espetáculo.

 

I O casamento

O carácter não silábico do canto do fado, os prolongamentos apaixonados das suas vozes aproxima o fado da música modal do canto oriental. No Portugal existe uma lenda mourisca com virtudes mágicas. Por ocasião das festas, como a de São João, a água das fontes na entrada das aldeias dá lugar às visões « da Moura encantada ». A moura encantada é o tema de numerosos contos. A Princesa Moura é uma muçulmana encantada que habita ou é cativa num castelo e apaixona-se por um cavaleiro cristão do tempo da reconquista. O encantamento é a dor da mulher Mourisca de nâo poder casar-se com aquele pelo qual está apaixonada. Ela não pode escolher o seu destino. A tristeza da mulher mourisca fechada no seu castelo, ou dos namorados separados pelas viagens ou pela morte é uma das expressões da saudade. A saudade é feita para amar de acordo com a Lenda de Alcácer do Sal[3]. « Havia nela uma tristeza ausente, feita de saudades do que não lembrava mas amava ». Se a saudade entra na poesia, os cantos permitem entrar numa consciência colectiva. A partilha permite conhecer-se, reconhecer-se no outro, superar ou evitar as dificuldades. Assim, as lendas mouriscas podem ser de advertência das dificuldades para os namorados, das dificuldades em casarem-se entre muçulmanos e cristãos. É o assunto da Lenda da cova encantada, A lenda do mouro do Cabril, Lenda do cinto da moura… . O encantamento da moura pode ser causado pelo pai, um irmão ou um outro mouro para guardar os tesouros. O desencantamento pode ser obtido com um beijo, algumas palavras, um bolo… As lendas mouriscas podem ser também a necessidade de realizar o desencantamento para obter a moura amada. A moura amada é a imagem da alma. A independência da alma pode ser obtida ultrapassando as pressões familiares. As obrigações do irmão, o desejo de perfeição da mãe, os malogros do pai podem pesar sobre aquele que se torna independente. Se cada um caricatura o seu papel com excessos, faz-se pai negando a sua parte feminina, negando a criança que vive nele, então volta à fase bombeiro. Os pais incómodos de Kafka, as mães possessivas e protetoras de Louise Bourgeois, os imãos ciumentos desde Cain e Abel vivem com a sua identidade com excessos e tornam-se os bombeiros de fogos que eles próprios provocaram. No filme, Aquele querido mês de agosto[4], o primo da jovem cantora rouba o tesouro da jovem rapariga. A responsabilidade infantil de proteção do primo justificada na infância transforma-se perigosamente. A mãe ausente esconde a beleza dos sentimentos que unem o pai e a rapariga. O despeito familiar traduz-se então por uma falta de respeito mútua. A alegria dos reencontros de verão e do regresso dos exilados transforma-se em amargura. Os mais frageis separam-se da sua família com feridas ainda maiores. Na mulher-casa[5], encontramos uma jovem mulher que é desaprovada pelo meio profissional do seu marido. Os prejuízos morais, as infrações à infância e aos menores dos colegas e superiores são impostas a este jovem casal que acaba por encobrir a situação. Num ambiente de maldade e de despeitos a jovem mulher encontra-se isolada mesmo do seu marido. A luta num meio fechado, centra-se na jovem mulher, no entanto, inocente de todas as traições das quais não tem nenhumas provas mas que escurecem as relações até destruí-las. Finalmente o mal leva sobre o bem e os que tentavam construir uma família no respeito dos outros encontram-se separados. Os vencedores souberam dividir para impor as suas traições. Estes dramas são as advertências dos riscos em não levantar o encantamento com algumas palavras, leite que faz sair as cobras dos seus esconderijos. É uma advertência, da importância de ser um adulto com uma consciência para tomar as boas decisões. Mas não podemos parar aqui sem a consciência colectiva que é a responsabilidade de todos. Seria demasiado fácil. A pessoa é única na sua tomada de decisão. Mas a pessoa não é separada do seu meio social. O grupo social e as suas pressões têm um grande papel. Contraindo um casamento, os cônjuges entreguem-se no casamento frente à sociedade que é a Igreja, a família, o meio profissional... Se as intituições não reconhecem as suas obrigações com as famílias e os compromissos de cada membro duma família, o casamento não existe mais. Sem querer a perfeição, parece importante respeitar os estudos, as relações, os conhecimentos, os compromissos de cada um dos cônjuges. Aí está o que denúncia Tânia Ganho. A jovem mulher é isolada, troçada para destruir a sua autoridade em frente das imoralidades sobre a infância e os menores, cometidas pelos colegas e superiores do meio profissional do seu marido. A história termina mal porque esta história é testemunhada pelo facto de que hoje os que tentam construir uma família com base no respeito dos outros vêem-se obrigados a separar-se quando os que violam a moralidade da infância permanecem escondidos e continuam os seus atos. A calúnia incide sobre a pessoa honesta e a sua dimensão humana é-lhe recusada. Os assassinos vão procurar a palha nos olhos da jovem rapariga com a cobarde cumplicidade das suas relações, para esconder a viga que estorva o olhar dos assassinos. Cedo, a ironia dos olhares viola a jovem rapariga que deixa a humanidade sem alma. O livro Amor de perdição[6] de camilo castelo Branco foi escrito em prisão porque o autor era acusado de adultério. A dimensão social do casamento é ridiculizada. A obra é um ícone do romantismo, uma referência para a revolução dos sentimentos, os direitos do coração numa época onde a noção de impulso apaixonado ainda não era bem conhecido. A psicanálise ainda não tinha descrito os sentimentos e os impulsos apaixonados, maternos, as fases da libido que permitem atualmente conhecer-se melhor, dominar e utilizar com sabedoria as forças presentes nas nossas relações. Com a psicanálise, os nossos impulsos são menos inquietantes. Esta tomada de consciência permite dominar-se e não render-se naturalmente à inveja e à uns excessos de proteção materna, e de não incentivar o seu filho ou o seu irmão, de ter menos medo nas relações sociais… No casamento, o desejo é reunir no amor a dimensão intitucional e a dimensão afectiva das relações. Por isso, é muito importante namorar e ficar noivo. Desde a sua prisão e para as necessidades artísticas do drama, o autor avança sem recuo na sua tese monólito, fazer reconhecer os sentimentos amorosos. O autor não toma em conta a rica complexidade das relações no casamento. Na demonstração não faltaria o humor se não tivesse refletido uma realidade da época : negligenciar a dimensão sentimental do casamento. A nossa época, pelo contrário, não reconhece a face institucional religiosa do casamento e não aplica as leis, quando existem, que tentam ainda protegê-lo, e proteger os direitos de cada um dos cônjuges. Estes direitos que permitem a cada um não viver fechado num papel único de pai, ou de mãe, ou de uma profissão, mesmo se esta profissão impõe um reconhecimento mediático como a Severa. O noivado permite namorar e ter tempo antes de dar tudo como a fadista Severa. A história da Severa é a de uma amante que dá tudo, mas que em troca recebeu coisas insuficientes para viver, nenhum reconhecimento social e rendimentos profissionais, só vestuários mais elegantes e um apartamento sem aluguer. Fadista e prostituta, tornou-se um ícone popular dos amores entre meios sociais opostos, um fatalismo, uma mentira contra os que desejam viver, trabalhar e amar na fidelidade e para satisfazer os que não desejam partilhar o reconhecimento social.

 

Os moçárabes

 

Os mouros[7]habitavam na África do Norte o território de Marrocos (atual) e o Sul da Península Ibérica. A dinastia almoravide reinava sobre o reino mouro e a capital era Marraquexe. Partidos desde a montanha do Elevado Atlas, os Almóadas (os unitárias) iam iniciar sob a direcção do grande conquistador Abd al-Moumen Ibn Ali, a conquista de Marrocos desde 1130 j-c. Durou quase dezassete anos e termina com a queda da dinastia almorávide e pela tomada da sua capital Marrakech em 1147 J-c. Com os Almóadas o Ocidente muçulmano, de Túnis a Marrakech e à Andaluzia encontram-se reunidos. Esta unidade favorecia o desenvolvimento de uma grande civilização considerada doravante como a idade de ouro do Marrocos medieval.

1147 é o ano da tomada de Lisboa por Afonso Henriques, filho de Henriques de Borgonha que herdou pelo seu casamento com Teresa de Leão o condado de Portucale. D. Afonso Henriques, após a conquista cristã de Lisboa, tinha confinado uma zona da cidade para os muçulmanos, a Mouraria. Este bairro e os que são próximos serão a causa das primeiras construções da arte mudéjar origem do estilo manuelino cristão. Na Mouraria, encontram-se minas de argila e ateliers de oleiros desde a era romana. A mão-de-obra moura utilizava materiais mais baratos, acessíveis. Em 1147, os muçulmanos vencidos são reduzidos à condição de escravos e seguidamente agrupados na Mouraria sobre as inclinações do castelo S. Jorge. A arquitectura mudéjar era caracterizada por estruturas tipicamente islâmicas, composições formais e decorativas rítmicas, varandas e torres. O trabalho de carpintaria inspirado no estilo manuelino que existe ainda nas salas mais bonitas do Palácio Nacional de Sintra, torres, muralhas. O bairro da Mouraria foi também o refúgio dos judeus. As duas populações, a de Sintra como a deste bairro de Lisboa viviam juntas. A Mouraria é o berço do fado, o canto dos que batiam o linho para branqueá-lo, o canto dos que não ficam silenciosos, os filhos de Sólon[8]. Afonso Henriques fez muitos prisioneiros e escravos dos moçárabes e muçulmanos. Eles foram deportados. Os moçarabes são também os cristãos, os judeus marranos, os cristãos de Oriente, todos os que são considerados como estrangeiros pelos mouros, os que não compartilham a religião muçulmana. A pessoa era maçárabe no sentido de que estava quase inteiramente arabizado, ou praticamente arabizado, embora mantivesse sua crença cristã. Reiterei esta última definição porque há vários usos da palavra « moçárabe ». Os moçárabes pagavam um imposto e foram tolerados durante o governo mouro (do oitavo ao décimo século) em Aragão, Castela e Leão. O rito moçárabe (cristã) durou do concílio de Toledo III em 589 até à sua supressão no concílio de Burgos de 1080. « […] a deportação de alguns milhares de moçárabes aprisionados e escravizados por Afonso Henriques »[9] « Acrescem a estas circunstâncias desfavoráveis as violências e opressões dos próprios cristãos que, no momento em que avançaram submetiam frequentemente os moçárabes ao cativeiro ou à servidão, confundidos com os muçulmanos »[10]. Não é « confundir » porque os moçárabes têm relações com os católicos do Oriente. A presença no conflito dos moçarabes implica que a guerra tem causas que excedem largamente a pergunta da religião. Trata-se aqui de uma guerra estratégica a fim de tomar possessão de uma feitoria que expandia as relações com o Oriente e a África do Norte ocidental e de poder taxar a população comercial e rica. A conquista de Lisboa fez-se com a ajuda dos cruzados que precisavam de riquezas para financiar a segunda cruzada. Os seus acordos com Afonso Henriques e os de rendição do rei mouro testemunham estas necessidades. « Uma das condições do acordo entre os cruzados e D. Afonso Henriques foi o direito daqueles a quatro dias de saque »[11] « fazendo-lhes entrega outrossim de todo o ouro, prata e dinheiro e do mais que possuíssem »[12]. Estes propósitos mostram que os cruzados vinham para o ouro ; os almorávides dominavam as estradas do ouro africano[13]. E a sua moeda era caracterizada pela qualidade da sua cunhagem mas sobretudo pelo seu teor de metal precioso. É impossível que a batalha de 1147 não esteja ligada à queda dos almorávides . Os cruzados agrupam-se no momento em que o Reino Mourisco é enfraquecido pela guerra almóada. Os Flamengos, Frisons, Normandos, Ingleses, Escoceses e alguns Almães e Franceses passam pelo mar e Lisboa. Os franceses e Germânicos partem em maio de 1147 e tomam a estrada passando pela Hungria e o Imperio Bizantino. “Os alvos dos ataques foram principalmente os bairros muçulmano e judeu. E, nesse mesmo dia, foi assassinado o bispo moçárabe de Lisboa”[14]. De acordo com José Matoso, o rito não mostra nenhum traço da influência árabe. Mas, não é verdade, no canto Separavit do sitio salvemaliturgia-cantomozarabe[15] as entoações do fraseado são de influências árabe e oriental testemunhando a relação comercial e por conseguinte religiosa e cultural entre os cristãos de Ocidente, de Portugal e da Andaluzia com os do Médio-Oriente, e os muçulmanos. Da mesma maneira, a Basílica Santo Marco de Veneza pela sua decoração oriental prova as relações comerciais e a presença de feitorias orientais no Ocidente. A influência mourisca é mais apurada que a dos cristãos de Oriente em Veneza. O rito e a arquitetura das igrejas moçárabes traduzem-se por uma simplicidade e uma preocupação em exprimir a pureza que traduz a influência da sobriedade das conceções dualista-gnósticas dos árabes do Ocidente e as conceções judaicas. As feitorias implicam a presença estrangeira sobre o território, aqui as presenças orientais ricas em diversidade, a presença muçulmana, a presença cristã independente do rito católico romano e a presença judaica. Sob o domínio dos mouros, os cristãos praticavam o rito moçárabe diferente do rito romano. Os cristãos moçárabes eram independentes, vinculados diretamente a Roma. « Um último elemento distintivo do rito moçárabe é a integração de elementos de outras tradições litúrgicas. O gosto pela conservação das suas formas antigas […] a influência, muito provável, do canto e do cerimonial bizantino – amplamente testemunhada numa extensa região da península, de Múrcia a Málaga, entre o fim do seculo VI e o fim do século VII – elementos litúrgicos alexandrinos … »[16] Alguns cristãos de origem visigótica, que não eram realmente convertidos ao catolicismo pensaram em voltar ao seu arianismo[17] fazendo-se muçulmanos. O rito moçárabe, reconhecido por Roma, permitiu principalmente uma terra espiritual entre os mundos do Ocidente mouro, do Ocidente arabe, do Ocidente Europeu, visigodo, católico e um pouco com o Oriente. Neste contexto, o rito foi muito precioso. « Ao fato de os Padres da Igreja hispânica, mesmo escrevendo grande número de tratados (como Isidoro de Sevilha, Paciano de Barcelona, Ildefonso e Julián de Toledo), terem preferido concentrar seu ensino não em obras teológicas, que naquela época teriam sido usadas por poucos, mas na liturgia, da qual todo o povo beneficiaria »[18]. Depois a conversão dos reis visigodos, as composições de textos litúrgicos destinados ao rito permitiu um ensino para a passagem do povo do arianismo[19] ao catolicismo. É assim que se forma o rito moçárabe. Ildefonso de Toledo (608-667) compôs muitas missas e celebrações para a Liturgia das Horas e toda uma “pietas em torno de Maria”[20]Virgem e Mãe. O rito moçárabe favorece a interação da assembleia. Liturgia traduz-se por ação do povo « ergos leitor ». Não é um serviço ao povo, uma filantropia, mas o canto, a oração, as leituras que são ditos pelo povo que participa assim mais ativamente da liturgia. O povo não é passivo. É ativo ao serviço de Deus através da liturgia. E pelos actos espirituais, descobrem Deus ; lá é o segredo do rito moçárabe, era uma ligação entre os judeus e os visigodos arianos e os docetistas[21], os muçulmanos e o pensamento cristão trinitário. A sobriedade do rito moçárabe recorda que « […] essa liturgia conserva, mais do que outras, influencias das celebrações judaicas nas sinagogas. »[22] Sob domínio mouro, porque duvidar da aproximação do rito cristão das celebrações judaicas. Os judeus tinham boas relações com os árabes. Durante a conquista (640-716) « Tanto em Córdova, como nas outras cidades e vilas, os judeus receberam os árabes de braços abertos, pois tinham sofrido muitas perseguições e conversões forçadas, por parte dos visigodos. […] Estabeleceram imediatamente contacto com o oficial muçulmano, que os mobilizou para o seu exército e lhes entregou a missão de guarda da cidade. Os árabes, onde chegavam, entregavam-lhes a guarda e defesa das praças conquistadas. »[23] Os cristãos eram isolados politicamente e em religião do resto da Península. O fado de Coimbra é diferente do fado de Lisboa. Em 1080, o concílio de Burgos, tomou a decisão de substituir o rito moçárabe pelo rito romano, ditado pela Santa Sé em Roma. O clero moçárabe opôs-se particularmente em Coimbra. A cidade pela sua importante implantação moçárabe e pela influência do governador Sisnando Davide, um moçárabe, com o arcebispo de Coimbra Paterne, seria o principal foco de resistência. Um outro oponente foi o abade cluniense de Sahagún, Roberto, que por causa de resistência foi substituído pelo Papa Gregório VII e Bernardo de Sedirac. O rito religioso influencia e inspira a canção popular. O moçárabe opõe-se também através da canção popular. E ainda hoje, a sobriedade do canto moçárabe aparece na melodia do fado de Coimbra orgulhoso das suas origens moçárabes que deixaram na história de grandes poetas, cientistas, filósofos, estrategistas, médicos, políticas.

 

«  Meu amor vai-te deitar já é tarde

Diz o meu pai sempre que vem perto de mim

Nesse misto de orgulho e de saudade

De quem sente um novo amor no meu jardim

 

E adormeço nos seus braços de guitarra

Doce embalo que renasce a cada dia

Esse sonho de cantar a madrugada

Que foi berço num tasco da Mouraria »[24].

 

A reversão da saudade por Salazar e pelos interesses estrangeiros em Portugal.

O fado vem de fatu uma palavra latina que significa destino. No Fado, há uma dimensão fatalista, da consciência de pobreza sem esperança de melhoria. Observando as palavras censuradas por Salazar constata-se que a valorização do trabalho e a vontade de lutar contra o analfabetismo não era incentivada pelo governo deixando sem esperanças de progressão os habitantes de Portugal. Com a ditadura fascista que dominará Portugal durante uma metade do século a censura não deixará a possibilidade aos Portugueses de serem responsáveis pelos seus destinos. O governo amordaça a liberdade da palavra que se exercia através do Fado. Uma vez os textos esvaziados do seu conteúdo reivindicativo e realista, o canto dos marginais de Lisboa tornava-se um emblema abstrato da gloriosa e imperialista identidade portuguesa. Num jogo de viravolta do sentido, a saudade, expressão da tristeza e revolta, torna-se o canto de uma fatalidade. A música é autorizada e torna mais suportável a pobreza. Mas, a voz do povo permanece sem poder.

 

O lundum é uma dança onde os gestos lascivos favorecem a proximidade dos corpos, imitando os gestos da relação sexual. No tempo de D. Manuel I, dançava-se o lundum, o batuque a charamba. Estas danças foram proibidas. São a versão profana de ritos praticados pelos escravos angolanos no Brasil. As cerimónias religiosas eram celebradas para Quilundo a divindade do destino de cada um. O fado retoma o ritual do desafio da pessoa em frente do grupo. Os ritos de iniciação da Africa tinham para tema a introdução da pessoa na sociedade. O lundu era dançado como ritual nas cerimónias de casamento. O lundu é uma dança mista de batuque africano e música portuguesa popular. A culpabilidade do comércio de escravos fez entrar no espírito português uma fatalidade que os portugueses impunham à comunidade africana do Brasil. Em 1807, o bloqueio continental decretado por Napoleão forçará o Príncipe regente (futuro Dom João VI) a embarcar para o Brasil. A Inglaterra disputa os portos de Portugal com a França. Cerca de quinze mil pessoas partem para o Brasil e entre eles encontram-se numerosos empregados para acompanhar os magistrados, nobres e membros do clero. Encomtram-se ali os escravos originários dos países africanos. Para os escravos da América do Norte, em 1619, os africanos são transportados por barco para trabalhar nas plantações de algodão e de tabaco. Os escravos pretos puderam começar a exprimir-se e representar em salas de espetáculo apenas após a guerra de Secessão, em 1861-1865, permitindo a abolição da escravidão por Abraham Lincoln em 1890.

 

As obras românticas de Almeida Garrett são a expressão de uma mentalidade humanística. A sua educação aberta ao sentido das responsabilidades permite-lhe escrever nas suas obras a crítica dos excessos românticos e ultrarromânticos. O fado arcou com a sociedade da mesmo maneira que Almeida Garrett num expressionismo realista. Este movimento literário e artístico existiu na França através da obra de Prosper Mérimée. P. Mérimée é agnóstico e nunca foi batizado. As suas referências são Voltaire, os enciclopedistas, compartilhava as mesmas ideias do que Stendhal. Como ele, criticava a religião e os seus padres, a Igreja, afixava um materialismo racional e científico. Mas diferencia-se de Stendhal pela sua incerteza perante o mistério das forças da natureza, a presença ao mundo de uma existência que excede a do homem. Aquilo traduz-se pelos seus contos fantásticos e uma crença na potência do destino no inominável como no inefável. O seu materialismo é de um ceticismo que arranja o espiritual, a oração e a poesia no inefável reduzindo assim as artes, o conhecimento, o mundo de Mercúrio a um Hermes sem braços. A sua descrição da sociedade não deixa de ser corrosiva e interessa pelas variedades dos direitos em que a população vivia. Em Mateo Falcone[25] reencontra-se o antigo direito romano do pater famílias de vida e de morte sobre os membros da família. Para este chefe de obra, o mestre usa o seu conhecimento em direito. Próspero Mérimée era titular duma licença em direito à uma época de transição e tomada de consciência dos direitos do indivíduo, dos direitos da criança, de mutação das instituições.

 

Garett nunca enjeitará a influência de Filinto Elísio, nome arcádico do Padre Francisco Manuel do Nascimento, poeta de formação iluminista e liberal que exilado em Paris, teve por aluno o poeta romântico Lamartine. Filinto Elísio é um pré-romântico, é clássico. Ele defendia a vernaculidade e pureza da Língua Portuguesa e é caracterizado pela sua força de implicação pessoal na existência amargurada do exilado, a revolta contra o destino adverso, o entusiasmo com que conta a obra.

 

Arcadismo é um estilo literário do seculo XVII. Inicia-se no início do ano 1700. Diz-se também setecentismo o neoclassicismo. Os autores do período imitaram uns aspectos da antiguidade greco-romana no classicismo. E logo após, imitaram os escritores do Renascimento. Um dos principais escritores árcades foi o poeta Horácio que viveu em 68 a.C. É muito conhecido pelo seu pensamento do “carpe diem”. Este movimento literário, que precede o de A. Garett e Prosper Merimée, considerava a moral como natural e que a sociedade corrompe a pessoa. O Abade Gaudin na segunda metade do século XVIII° mostra a sua pertença ao naturalismo e vê salvação para o homem apenas no regresso à natureza. Denuncia a sociedade que corrompe o homem : “De regresso à sua cabana, deixa estoirar a sua alegria que lhe não é natural, o seu pai surpreende-o que corre incessantemente para contar as moedas de ouro ganhas, recompensa da sua delação”[26]. Ao contrário, com Matteo Falcone, P. Mérimée denúncia os prejuízos dos excessos do direito natural romano do pai de família. A história foi publicada na Revista de Paris sob o título “Moeurs de Corse” em 1829. O liberalismo português conta dois movimentos, um agregado à moral e o outro sem moral. O vintismo nasceu numa sociedade portuguesa em grande parte defensora do absolutismo e sem orientação politica clara. A corte estava afastada da metrópole (1808-1820) depois das invasões francesas com o general Jean-Andoche Junot. J. A. Junot como maçon quis ser grão-mestre da maçonaria portuguesa e rei de Portugal. Mas não foi, mesmo se ele tivesse tido o apoio da Igreja. A Igreja temia o espírito revolucionário francês que fez fechar os conventos. Preferia o poder de Napoleão. Ele tivesse voltado a dar o seu lugar à Igreja. Almeida Garrett faz os seus estudos de diereito em Coimbra sob o Vintismo. Era politicamente liberal. O que dá ao seu trabalho uma dimenão realista e um degosto para “os barões” uma oligarquia de financeiros que impõem a ditatura de Costa Cabral. Os seus escritos constituem a crítica do materialismo dos barões. Na obra Viagens na minha terra, Almeida Garett opõe o frade com a sua regra de vida muito simples e o barão como Dom Quixote e Sancho Pança. “ [...] o convento no povoado e o mosteiro no termo animavam, amenizavam, davam alma e grandeza a tudo: eles protegiam as árvores, santificavam as fontes, enchiam a terra de poesia e de solenidade. O que não sabem nem podem fazer os agiotas barões que os substituíram. É muito mais poético o frade do que o barão ”[27]“aquelas instituições (as instituições religiosas) não metem medo aos verdadeiros liberais, e os outros lá têm o espólio dos frades para devorar; ”[28]. O fado é um meio de expressão procedente do liberalismo. É um dos apoios da liberdade de expressão além dos medos e da intolerância. O fado foi controlado pelos regimes do medo mas reaparece para denunciar as injustiças.

 

O 7 de dezembro 1822, a independência do Brasil é declarada por Pedro, princípe da família real de Portugal. O rei deixou o seu filho regressando em 1820 a Portugal. O 12 de Outobro de 1822, Pedro faz-se proclamar imperador do Brasil. Em 1888, a escravidão é abolida. Em 1889, o imperador é destituído pela oligarquia materialista que não aceita esta reforma liberal. Ao mesmo tempo, em 1802 é instalada na Baía a Loja Virtude e Razão das quais sairam, em 1907, a Loja Humanidade e em 1813 a Loja União. Talvez seja uma ligação entre a maçonaria e o fim da escravidão. Sabemos que os Estados Unidos assinaram a sua independência com os sinais da maçonaria. O filme O Código Da Vinci escrito por Dan Brown tem como assunto a relevância da mulher e o seu papel. A elas foi relegado um papel secundário pela Igreja Católica. Em 1814, a viscondessa de Juromenha , amante do general inglês William Beresford, foi initiada na loja virtude. O objectivo era claro: a viscondessa deveria transmitir aos irmãos os desabafos de alcofa. O que deixa entender que a maçonaria conquistou um espaço no debate público.Na criação destas lojas, nos papéis trazidos acima qual é a parte de verdade? A maioria do tempo a maçonaria chega depois e apropria-se o progresso? É certo que os irmãos apoiam os intelectuais. Mas isolam-nos geralmente para orientá-los. Fazendo do Oriente uma passagem, um corredor, uma iniciação, enquanto os pensadores do Irão faziam do Oriente uma fonte divina da sabedoria e da verdade. O filme, O código da Vinci, inspira-me estas linhas porque está pouco preocupado com suas referências. Marie Madeleine nunca teve crianças. Não há descendência de Jesus. O Evangelho apócrifo de Marie (que acredito ser Maria Madalena) é simples e curto. Trata da Unidade. Maria chora porque os primeiros cristãos não retiveram o seu texto. O priorado de Sião ao qual teria pertencido Léonardo de Vinci não existe. Um grupo foi fundado no século XIX. Comparando o film com as lendas mouras vê-se que assemelham-se a um trabalho preocupado dos factos quando os contos e as lendas mouras anunciam as suas relações com a imaginação e o sonho. Encontramos muitas expressões, palavras como “era uma vez”, “diz-se que”, “há muito tempo”... e também os títulos de lenda, lembram-nos a relação com o imaginário, o sonho, o inconsciente e constituem um inconsciente coletivo, banco de areia e mundo flutuante entre a história, a existência, o sonho e o inconsciente. Este mundo é flutuante porque todos podem vivê-lo na trama simples duma história. Cada vez, cada um pode contar ou contar à sua maneira o conto, haver o tesouro que deseja antes de dormir. O segredo que cerca a iniciação da maçonaria põe problemas porque tudo não é verdadairo nos factos trazidos; existe importantes pressões psicológicas sobre as pessoas que têm responsabilidades. As tomadas de decisões fazem-se à maneira do direito inglês que vem dos normandos “Common Law”. “Common Law”. Era um direito baseado em precedentes, nos casos estabelecidos anteriormente. Era um sistema vinculante, onde o precedente criava a norma a ser seguida. Um sistema que não conheceu o instituto do recurso até o século XIX. Não havia recurso a textos não jurídicos; somente eram validas as decisões dos tribunais, a jurisprudência. O que é semelhante com a maçonaria é o jurí sem promotor. Na Inglaterra adotou-se a figura do júri popular, presente em todas as deliberações. Não existia a figura do promotor, que surgiu na reforma do século XIX. As derivaçoes deste sistema são a pressão que é exercida sobre o júri popular e a campanha de calúnias que acompanha a condenação. O caso de Jeanne d’Arc exposta sobre os mercados em Rouen para desacreditá-la é famoso.

 

 

Perseguindo o Islão e as igrejas orientais, os cavaleiros cruzados afastaram a gnose. O conhecimento caiu num período de grandes interrogações que levaram ao desacreditar do pensamento místico da presença de Deus no meio dos homens. Trespassando o coração de Jesus, com o golpe de espada, o soldado romano marca simbolicamente a libertação do espaço virtual do pericárdo no qual o coração do Cristo crucificado tivesse-se parado por falta de lugar. Será que o coração libertado para o golpe de espada teria efetuado um ou dois batimentos antes de parar? E talvez, o olhar de Deus pôs-se uma última vez sobre o soldado que o executava, nas regras da arte, ou sobre os que estavam presentes, a Virgem Maria e São João, os que acreditavam já na ressurreição.

 

No início deste trabalho, não desejava escrever sobre o fado. Mas a descoberta das suas origens na escravidão deu-me o desejo de escrever para refletir e trazer elementos sobre a importância de guardar uma relação entre o trabalho – compromisso, estudo, reflexão, méritos - e a liberdade de expressão e do reconhecimento social.

 

Se o fado é o grito da liberdade e um meio de expressão artístico, pode-se esperar ver as instituções defender os interesses das crianças na hora onde o mundo surpreendeu-se ao descobrir uma obra do muito famoso Leonardo da Vinci, a Bonita Princesa[29]. Leonardo da Vinci pertence à memória colectiva. Mas agora, com o trabalho do mestre, Bianca Sforza entra na consciência colectiva. Esta história sai da anedota e vai juntar-se à do jovem Córsega, da de quem fala o abade Gaudin que inspirará a novela de Prosper Mérimée Matteo Falcone. Pois, Bianca Sforza é uma princesa que morreu aos 13 anos e meio após quatro meses de casamento. É possível imitir a hipótese que esta aliança foi decidida pela sua família e servia, talvez uns interesses políticos ou financeros. Bianca é demasiado jovem para casar-se e tomar decisões que necessitavam a experiência da idade adulta, a saúde de uma criança de 13 anos não está adaptada às eventuais gravidezes. Esta hipótese pode ser matizada. Se Bianca já estava doente, casou-se talvez para superar uma doença pela afeição e o amor a uma época onde a medecina não era muito eficaz. A liberdade não pode existir sem a dimensão moral que é o respeito e o amor do outro, sobretudo no casamento.

 

 



[1]J. Saramago, Histoire du siège de Lisbonne, Ed. Seuil, 1992, p. 274 : « Or postés face aux cinq portes, l’armée des Portugais n’attendait que ce cri pour se lancer à l’attaque. » traducção : colocado diante das cinco portas, o Exército português esperava pelo grito para iniciar o ataque.

[2]A cruz de guerra, in : Agnès Pellerin, Le fado, Paris : éditions Chandeigne, 2009, p. 223.

[3] Sítio : Câmara Municipal Alcácer do Sal, cultura. Consultado en 2012.

[4] Miguel Gomes, Aquele querido mês de agosto, O som e a fúria, 2008.

[5] Tânia Ganho, A mulher-casa cenas da vida íntima em Paris, Porto Editora, 2012.

[6] Camilo Castelo Branco, Amor de Perdição, LeYa, SA, 2008.

[7]Mouro, palavra que os romanos utilisavam para as populações que habitavam a região noroeste da África, com a Mauritânia. Estas populações juntaram-se aos árabes na conquista da península Ibérica durante o século VIII. A civilização mourisca o moura da Idade Média era principalmente árabe. Ela formará o Reino Mourisco que reune entre Granada e Marrakech um imenso território.

[8] Sólon assumindo o poder absoluto (594 a. C.) o governador anistiou as dívidas dos camponeses, proibiu a escravidão por dívida, aboliu a hipoteca sobre pessoas e bens, libertou os pequenos proprietários que se encontravam escravizados, e impôs limites à extensão das propriedades agrárias… É o inicio da liberdade individual os fundamentos político-jurídico que permitiram o advento da democrática Ateniense.

[9] José Mattose, Os moçárabes, Lisboa Revista Lusitana (Nova Serie) 6 (1985) pp.5-24.

[10] José Mattose, Os moçárabes, Lisboa Revista Lusitana (Nova Serie) 6 (1985) pp.5-24.

[11] Inácia Steinhardt, Raízes dos judeus em Portugal, Assírio Bacelar, Nova vega, 2012, p. 145.

[12] Inácia Steinhardt, Raízes dos judeus em Portugal, Assírio Bacelar, Nova vega, 2012, p. 145.

[13]Pierre Guichard, Al-Andalus 711-1492 : une histoire de l’Espagne musulmane, Hachette Littérature 2000, 2011, p. 157.

[14]Inácio Steinhardt, Raízes dos Judeus em Portugal, Lisboa : Nova Vega, 2012, p. 146.

[15] Rafael Vitola Brodbeck, O canto mazárabe, 28/12/2011.

[16] Moçárabe, ou seja, « entre os árabes », Entrevista com Dom Juan Miguel Ferrer Grenesche de Roberto Rotondo sobre Internet.

[17] O arianismo negava a divindade de Jesus. É uma forma do docetismo como o islão.

[18] Moçárabe, ou seja, « entre os árabes », Entrevista com Dom Juan Miguel FerrerGrenesche de Roberto Rotondo sobre Internet.

[19] Segundo o arianismo, o Filho de deus, segunda pessoa de Deus, segunda pessoa da Trindade, não tinha a mesma essência do Pai, sendo uma divindade de segunda ordem já que nascera mortal. Os ensinamentos de Ário foram condenados no primeiro concílio de Necéia, onde se redigiu um credo estabelecendo que o Filho de Deus era « concebido e não feito », consubstancial ao Pai. Deus é gerado, pela mulher, em Jésus, segunda pessoa de Deus.

[20]Tradução do latino : « pietas adversus deos ». Entrevista com Juan Miguel Ferrer Grenesche de Roberto Rotando. Internet : Moçárabe, seja, « entre os árabes ».

[21] Docetismo vem do grego « dokeo » que significa parecer. A negação da realidade física de Cristo resultou do dualismo.

[22] Inácio Steinhardt, Raízes dos Judeus em Portugal, Assírio Bacelar, Nova Vega, 2012, p. 111.

[23] Inácio Steinhardt, Raízes dos Judeus em Portugal, Assírio Bacelar, Nova Vega, 2012, p. 49.

[24] Tasco de mouraria, Artista Mariza, música Tasco de mouraria, net : Mariza-tasco-de-mouraria.

[25] Uma origem provável de Mateo Falcone, escrito em 1829, é uma anedota dramática da Viagem em Córsega do Abade Gaudin (1787). Intitula-se “Nobreza de alma de uma Córsega”.

[26]Abbé Gaudin, Voyage en Corse et vues politiques sur l’amélioration de cette isle, Paris : Librairie Lefevre, 1787, p.224.

[27] Almeida Garett, Viagens na minha terra, Editora Ulisseia, 2008, p. 91.

[28] Almeida Garett, Viagens na minha terra, Editora Ulisseia, 2008, p. 207.

[29]Léonardo da Vinci, A bonita princesa, colecção privada Peter Silveran.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Articles en portugais
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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 13:57

L’œuvre de Simonne Roumeur est remarquable sur plusieurs points. Elle montre l’importance de l’énergie spirituelle, les différences entre le spirituel et la mystique, entre le sensible et le spirituel, le sensible et la mystique. Elle permet aussi de voir dans la personne les résonnances mutuelles de ces plis multiples qui font l’humanité. Au premier abord, les images mentales et images peintes sont pleines d’humour et de simplicité. En effet, le mouvement de la bonne humeur et les lumières de la grotte étoilée l’emportent sur les souffrances de la terre. J’ai choisi de réfléchir ici avec Soleil du premier matin, l’arbre de vie, La caverne, Opéra, Basilic, mais toutes les œuvres de Simonne nous font avancer dans la connaissance de soi et l’indépendance. Le mode d’expression de Simonne est populaire mais il s’inscrit dans une tradition de la transmission des savoirs par les images mentales et plastiques. Ces traditions nous sont parvenues par des écrits et concernaient la formation des prêtres avec Zoroastre et des princes avec Sohravardi, c'est-à-dire ceux qui avaient pour destin de parler aux peuples et de diriger le peuple. Le bon sens veut que dans ces cas une bonne connaissance des archétypes humains soit nécessaire. En effet les personnages des princes et des prêtres, qui parlent aux dieux, sont des archétypes de l’âme, des plis présents en chaque personne soucieuse de faire le choix de la bonne pensée. Avec Avicenne, le médecin, ces connaissances servaient à guérir l’âme de ceux qui étaient malades. L’indépendance d’esprit des démocraties européennes ne peut faire l’impasse d’une bonne connaissance de soi, des pulsions, non pas pour les accepter mais les dominer, les utiliser à bon escient.

 

Le visage

Le travail de Simonne m’a été particulièrement utile pour l’approche de l’imaginal et de l’iconal. Son œuvre est aussi bien poétique que plastique et traite de l’image mentale, des formes symboliques de la conscience. La terre spirituelle dans ce qu’elle a d’universel étant mal connue, il me semble important d’avoir recours à la pensée orientale, les sagesses de l’ancienne Perse qui ont inspiré, au XII° siècle, l’œuvre de Sohrawardi après celle du médecin Avicenne. Elles ont une dimension universelle qui nous intéresse aujourd’hui. Avec Sohrawardi, l’enjeu est de ne pas faire de l’imaginal une métaphysique à n dimensions mais un monde unique pour une existence à n dimensions. Pour Simonne, celle qui voit des images issues de l’inconscient dans ses rêves, une réappropriation est nécessaire. Les images ne sont pas familières de sa conscience quand elles arrivent dans le rêve. Le déploiement de la poésie et la prise de conscience des archétypes du visage de l’esprit humain sont les réponses de Simonne. Les éléments de ce visage spirituel intéressent tous les hommes et femmes, particulièrement les adolescents qui savent un jour devoir assumer des rôles dans la société. Les images de la grotte, de l’arbre, du fantôme, de l’oiseau ou autres sont dans toutes les pensées et constituent les organes de lumière, de la relation. La dimension poétique est l’imaginal support incontournable car symbolon d’un partage dans la socialisation des corps subtils autant que dans la « socialisation des corps sensibles »[1]. Les visages spirituels de deux personnes qui se parlent les yeux dans les yeux se ressemblent autant que nos visages physiques se ressemblent avec les yeux, les paupières, le nez, la bouche, les sourcils, les cils, les joues, le front, les cheveux, les dents, la peau, les orbiculaires des paupières, l’orbiculaire de la bouche, les ailes du nez, la houppe du menton, les masséters, le muscle frontal, les maxillaires… Mais les visages spirituels sont plus complexes encore, conscient, inconscient, angoisses, secrets, pudeur, timidité, complexes, personnages de l’analyse transactionnelle, stades de la libido sexuelle associés aux stades de l’apprentissage de la relation sociale, stade symbolique, stade politique, stade pompier, stade amical, stade amoureux, qui à chaque fois ne disparaissent pas mais s’apprivoisent et nécessitent une familiarisation un travail sur soi pour en vivre dans le respect de l’autre. Ces stades, s’ils ne sont pas méprisés ni dans l’enfance ni à l’âge adulte, mais s’ils dévoilent des possibles et qu’ils sont utilisés avec sagesse dans la relation constitueront les éléments d’une relation juste et équilibrée, agréable. Le discours de Simonne sont fins et ne manquent pas d’humour, ils témoignent de l’élégance de son visage spirituel dont les plis multiples peuvent éclairer la conscience de ceux qui regardent et lisent son travail. Le cœur de Simonne est un « cœur angélique ». Mais le cœur de l’homme a une ombre terrestre et dans cette ombre l’homme parle avec son cœur angélique en similitudes. Le cœur, comme le visage, est l’organe symbolon des plis de l’humanité. Il est le nœud de l’humain et du divin avec entre les deux les multiples dimensions de l’existence. Et les poésies et peintures de Simonne déclinent la vie sans s’épuiser jusqu’à ce que son cœur cesse de battre. Il reste les marques des rythmes du souffle des images plastiques et du souffle poétique pour témoigner de la puissance de son existence dans la chambre étroite que lui avait laissée la maladie.

 

Humour

 

Dans Tête à l’envers[2] un petit fantôme blanc qui ressemble à Jasper monte dans un arbre dont les racines sont tournées vers le haut.

La différence entre l’hyperréalisme du rêve et la réalisation peinte montre la poésie de Simonne. La forme symbolique, allégorique, que Simonne donne à ses œuvres n’est pas dénuée d’humour. Le voile de l’humour rend les ciels accessibles à tous. Le sensible, le spirituel et la mystique échappent à l’absurde par l’humour qui laisse une grande place au pli de la raison. Car l’humour joue avec les limites de la raison et de la logique. La raison et la logique sont le négatif nécessaire à l’humour, elles portent la narration jusqu’à la chute. Si la logique sert l’humour, l’humour sert aussi la logique et la raison. On retrouve l’humour à propos du spirituel dans les enluminures iraniennes et dans la poésie d’Iran au travers de l’oiseau, et des contes dont les héros sont des animaux. Les vertus des animaux servent de support à la sagesse des contes. Dans l’œuvre de Sohravardi, dans ses récits symboliques, « nous voyons apparaître le peuple des tortues, le peuple des fées, le peuple des chauves-souris. Bien entendu, il ne s’agit pas de zoologie, mais bien de symboles de ceux qui, parmi les humains, sont les ignorants spirituels, les aveugles de l’âme. […] leur forme vraie symbolise avec celle-là »[3]. L’imaginal montre la réalité du mode de l’âme dont les formes mutent pour témoigner ici avec humour d’une réalité. La prise de conscience est difficile et la charité est de la rendre avenante. James Hillman fait référence au monde de l’Hadès de la mythologie grecque pour désigner les rêves où le moi perd l’initiative. Les animaux vont permettre d’exprimer le mouvement de l’âme, c’est-à-dire qu’ils permettent une entrée dans le monde inconscient. L’image mentale du rêve est une image mouvement comme celles des films d’animation, du cinéma ou du numérique. La psychologie moderne fait de l’imaginal un rouage de la prise de conscience et en même temps elle implique l’humour. « Guidé par un jeune rouget.  Surgit des eaux et rochers.. Le divin Créateur.. De mon humble intérieur.  […]  Petite vigne, vêtue de spirituel,  Sous protection de mon fidèle  Serviteur j’emprunte la Voie  qui s’offre à moi. »[4] Le rouget est un poisson de roche qui guide Simonne Roumeur sur la côte accidentée du rivage sur laquelle pousse la petite vigne riche en promesses. La peinture associée montre un rouget et une petite pousse de vigne personnifiée. Dans l’espace symbolique des vertus de l’animal ou de la plante le mouvement de la pensée peut se manifester virtuellement. Le petit pied de vigne de Simonne suggère les fruits qu’elle portera dans une image-mouvement[5]. La difficulté et la joie sont présentes dans les jeux de l’humour. L’image du rêve et de l’expression plastique exprime ses mouvements dans l’action, la relation, l’affection… comme le décrit Gilles Deleuze dans Cinéma 2.

 

L’Iconal

« Rayonnante, la première des mères  Unie au créateur de mon Univers  Lève le soleil du premier matin  Dans le bleu de mon enfant divin. »[6] Le soleil dans l’icône est rendu par l’or. Il est la présence mystique de l’amour de Dieu. « Je t’imagine, ne te sachant,  Semblable au soleil flamboyant »[7].

Selon Sohravardi, les ciels sont l’existence dans un système intelligible à l’image des orbes des astres. Le culte est adressé au soleil car il permet la lumière du jour. « Hûrakhsh est la théurgie de Shabrîr (Shabrîvar), Lumière à l’éclat puissant, auteur du jour, Prince du ciel, à qui la tradition de l’Ishrâq impose de rendre un culte »[8]. Les images mentales célestes de Sohravardi décrivent l’amour dans le symbolon du soleil : « Gloire donc à la Très-lointaine très-Proche, à la Plus-Élevée la Plus-Approchée, et puisqu’elle est toute proche, elle est également préséante quant à l’influence exercée sur tout être et sur sa perfection. Car la Lumière est l’aimant magnétique (maghnâtîs) de l’approche. »[9] De même le ciel, qui accomplit les autres, est celui de la présence à Dieu. La tradition Ishrâq considère que ce ciel est premier car rien ne se fait sans un amour préalable et achèvement, l’amour est l’alpha et l’oméga. Il permet et justifie l’existence de tous les plis de ce qui fait l’humanité. La sagesse des anciens parlait en images mentales car l’ombre des pensées de Dieu se projettent sur le monde sensible. « […] la Lumière pure ; elle possède certaines qualités de lumière qui sont des irradiations – d’autres consistant en amour, jouissance, emprise souveraine. Lorsque son ombre tombe en ce monde-ci, voici que son image se met à exister. C’est le musc avec son parfum, ou bien le sucre avec sa douceur, ou bien la forme humaine avec la complexité de ses organes »[10]. L’œuvre de Simonne est première car elle s’intéresse à l’universel de l’âme et du rapport à la vie ; son œuvre est une initiation pour découvrir son âme et les archétypes du psychisme. L’herméneutique des textes inscrit Simonne Roumeur dans la démarche des anciens prêtres officiants qui ont recours aux images mentales et au sensible. « […]il sent vers lui s’avancer la Doctrine qui lui est propre, sous les traits d’une belle jouvencelle, splendide, aux bras de rose… Quand toi, tu voyais l’autre bâcler l’allumage du feu et les préparatifs du sacrifice, effectuer les mauvaises offrandes en présence du mauvais feu et passer à l’abattage des arbres fruitiers, toi, tu restais pourtant assis à réciter les Cantates […] L’état osseux pour l’état mental ? […] Pour la jeune dame promotrice de la pensée bonne, de la parole bonne et du geste bon. »[11] Pour Zoroastre, la jeune dame appartient à la propre personne. Elle est le rituel en esprit, elle est la conscience de l’officiant qui permet les bonnes pensées, les bonnes paroles, les bons gestes. Et quand le jeune homme quitte l’état osseux, les dieux lui offrent le « beurre de mi-printemps »[12]. Le langage est celui des similitudes dans lequel s’inscrit l’œuvre de Simonne. Son travail n’est pas sacerdotal mais prise de conscience de son Moi. Et cette recherche de la conscience de soi, si importante pour nos sociétés contemporaines, existait déjà dans la formation des princes et des prêtres voilà plus de 4000 ans. Au XII° siècle la sagesse des anciens de l’Iran nous est parvenue par l’œuvre de Sohravardi.

 

La peinture de Simonne vit dans le ciel du spirituel, celui d’Hermès, celui de la connaissance, comme conscience de soi-même, et de l’imagination, mais aussi dans celui d’Eros qui est celui de l’amour, de l’union dans le souvenir de ceux qui nous ont précédés. Le ciel d’Eros, celui de l’amour, s’ouvre dans une surexistence à celui d’Hermès. Le ciel d’Hermès porte les messages des dieux. L’arbre de vie fleuri[13] reprend les symboles des caducées d’Hermès et d’esculape, le serpent, l’arbre, l’œil ou le miroir, les ailes. « J’achève mon voyage  à travers les âges  tête pleine d’images  légère de tous bagages. »[14] La dualité n’est pas rendue par deux serpents comme dans le caducée d’Hermès mais par les animaux de la terre éléphant, vache, crocodile, qui sont ses ancêtres dominés par trois oiseaux du ciel, placés dans le haut du tableau, les ailes du caducée d’Hermès. Le ciel est l’intelligence, la tête. Simonne acquiert son indépendance. Mais surtout elle redevient mère, prodigue comme le pélican. La référence au caducée est liée aux soins dont elle bénéficie et qui avec ses recherches généalogiques et intellectuelles lui donnent l’énergie pour partager. André Roumeur, le mari de Simonne, me disait que les approches de l’analyse transactionnelle avaient aidé Simonne à prendre conscience de la dimension archétypale de sa peinture et de sa poésie. Les personnages qui animent son travail sont les rôles ou personnes d’une même âme. La « connaissance de soi » passe par la description symbolique d’elle-même ou des personnes de son entourage familial. La prise de conscience de soi ou des traits de ceux qu’elle aime constitue un autoportrait ou un portrait. Les liens de l’œuvre de Simonne avec le mystère de la personne humaine font de ses peintures des icônes et donnent à ses poésies une dimension dans l’iconal. La description n’est pas celle des traits du visage physique mais celle du visage dans l’imaginal. En effet, les portraits de Simonne touchent à l’universel de l’humanité la connaissance du psychisme, intelligence et sensibilité. Ils sont le reflet des structures universelles de l’âme et des plis qui la composent. Simonne commence par ses ancêtres et y découvre, les plis qui font l’humanité de toutes les âmes.

 

Basilic[15] est l’histoire d’un Saurien. Le saurien a trois yeux. L’œil pinéal ne semble pas avoir de fonction. La glande pinéale, en fait, permet l’adaptation au milieu, jour-nuit, saisons… « Squatter de mon inconscient  Il annihile la personnalité de mon Enfant  Dévoilé le regard du saurien  Se soumet au mien.  […]  Pour ne point aller à la dérive,  A l’ avenir mon âme sensitive,  Laissons-nous guider par l’aile  De mon âme spirituelle. »[16] Et pourtant, par cet œil, Simonne voit l’inconscient, mais elle a, au préalable, vidé le petit dragon de ses entrailles, offrant un humus où faire pousser les fleurs. Le mot basilic rappelle le jardin, mais il a également des consonances avec l’archétype du roi et aussi le spirituel :

 « L’imaginal est un mot inventé par Henry Corbin à propos de l’œuvre de Sohravardi. L’imaginal est la projection poétique de nos pensées sur le monde sensible au moment de la prise de conscience de quelque chose. L’imaginal est alors un moyen heuristique d’une prise de conscience commune, et un moyen de transmission des connaissances parce que la conscience est l’objet premier du savoir. »[17]

Chaque personne a la responsabilité de sa basilique et de régner sur les plis de son âme. Le saurien ne peut dominer l’âme, qu’il soit l’imagination ou le manque de connaissance (saurien, sais-rien) ou un autre pli. L’imaginal est le moyen de donner une forme aux différents plis de l’âme. « Tantôt l’Imagination active est l’arbre émergeant au sommet du Sinaï, l’arbre auquel on cueille le « pain des Anges ». Elle est le buisson ardent que Moïse aperçoit d’abord de loin, et dans lequel flamboie l’Ange-Esprit-Saint de la Révélation. Tantôt elle est l’arbre maudit, l’arbre infernal, la montagne que pulvérise la théophanie. »[18] Henry corbin écrit ces mots pour faire la différence entre l’imaginal et l’imaginaire. L’imaginal est au service de l’intelligence, du spirituel. Atelier-Chapelle[19] reprend le thème d’un espace de rayonnement, d’une chambre, un atelier, où exister matériellement au milieu des autres et en pleine conscience, en régnant sur cet espace avec sagesse donnée par l’espace matériel qui permet la relation aux autres. La chapelle est un lieu de rencontre autour de Dieu. Le symbolon de la chapelle est la reconnaissance du travail de Simonne dans la société, l’acceptation de son rayonnement. « Au siège du centre social,  Réunis en assemblée spéciale   Sont, avec les anciens,  Les soucieux du bonheur humain.  Face aux regards limpides  Ma Pensée se dissipe  Et capte dans la nébuleuse  L’estampe religieuse  Qui en l’inconscient sommeille.  Au présent ma vie s’éveille.  De l’avoir longtemps œuvré  Ma bâtisse est achevée.  Mon atelier-chapelle  Prend corps au réel. »[20] Le partage, la transmission sont le spirituel et constituent une chapelle. La chapelle maintient l’imagination active dans l’imaginal, lui évitant les dérives dans l’imaginaire.

 

La grotte

L’approche dualiste de l’Imagination exprime le danger de la fantaisie face à la pensée spirituelle. La fantaisie a besoin de la sagesse qui s’accompagne de raison. La sagesse est le fil directeur de la pensée fantaisiste dans les contes et les rêves. L’imaginal est une région intermédiaire liée à une logique ternaire mais, plus justement, une logique à n dimensions. « Cette région présuppose la triple articulation du réel au monde de l’intelligible (jabarut), monde de l’âme (malakût), monde matériel, triade à laquelle correspond la triade anthropologique : esprit (intelligence[21]), âme, corps. »[22] La négation de l’âme constitue un risque pour l’imagination qui se transforme alors en imaginaire. « Il est très frappant de voir avec quel soin Sohravardi et les Ishrâqîyûn ont veillé à une métaphysique de l’Imagination. Parce qu’ils en connaissaient le rôle ambigu, ils la maintiennent solidement axée entre l’intelligible et le sensible »[23]. Le rôle de l’imagination est ambigu, à mon sens, car il peut servir plusieurs plis de l’âme. L’imagination constitue une grotte. « Il est donc nécessaire que, par la lumière « la plus proche » adviennent simultanément et un barzakh et une Lumière immatérielle. […] Dès lors, elle a l’intellection de son indigence, et c’est pour elle une qualité ténébreuse ; »[24]. Dans l’acte de contemplation la lumière prend conscience de son indigence et cette indigence est ténébreuse et se traduit par un voile ou « barzakh ». Art, poésie sont contemplation et voile. Opéra exprime l’importance de l’art populaire comme nourriture spirituelle. Car l’ombre de l’art populaire est jointe à une lumière du bon sens et de l’amitié. Le « barzakh » n’est pas la matière mais le mode ou contenu d’un acte d’existence, comme le mouvement de l’astre ou la danse. Les astres constituent le symbole dans l’imaginal de la raison et la conscience. La danse populaire détermine l’espace social de celle dont il est fait le portrait. L’imaginal rejoint l’espace de la chambre à soi de Virginia Woolf. La chambre de Virginia Woolf n’est pas une pièce fermée mais une grotte ouverte, la reconnaissance de l’importance d’un espace matériel pour vivre, une reconnaissance sociale et historique non pas après coup mais une place au présent dans le maillage des relations. « Comme dans Une chambre à soi, la critique politique de Virginia Woolf reste de bout en bout une critique matérialiste, dans laquelle l’énergie phénoménologique, la puissance de la sensation sont prises dans la matière historique, dans la réalité des conditions concrètes du sens. La loi patriarcale se donne à vivre dans l’espace même – celui de la bibliothèque de King’s College dont l’entrée est interdite à la narratrice d’Une chambre à soi -, Dans la réalité d’un repas abondant dans les collèges de garçons, frugal dans celui ouvert aux filles… »[25]. « Cette conscience matérielle ne quittera jamais Woolf, pas plus que ne la quittera la certitude que l’identité n’est pas qu’individuelle, mais que l’individu se noue irrévocablement au collectif, aux pratiques de classes, à l’économie d’une culture »[26]. Le monde matériel se rétrécit avec la maladie. Et pourtant Simonne saura faire rayonner cet espace et l’agrandir à celui des richesses universelles de la terre spirituelle. Ses portraits comme Opéra montrent que ses explorations ne s’arrêtent pas à son âme mais vivent aussi de ses rencontres ou de ses relations.

Simonne reprend le thème de la grotte plusieurs fois. Dans Caverne[27], elle décrit l’âme comme une caverne avec « trois ouvertures sur la réalité »[28]. L’imagination n’est pas dangereuse mais constitue une grotte où puiser les images comme dans l’image imaginale de la célèbre grotte de Platon. Les prisonniers sont dans la grotte des connaissances multiples, de l’imaginaire, de l’inconscient, du possible, peu importe. L’intérêt ici est de reprendre l’outil philosophique de la grotte pour réfléchir à l’imagination. Le virtuel se cache dans la grotte du possible qui est liée à celle de l’imaginaire. Les virtualités permettent l’advenue de la lumière qui est un renoncement à l’obscur des rêves. Contrairement à l’idée d’Henry Corbin, la grotte surréaliste a son importance. Elle est la cavité où se cache la source. Dans l’œuvre de Marcel Pagnol, Manon des sources, l’eau émerge d’une grotte connue seulement de la jeune fille. Car, dans les âmes pures, les images sont vraies. La grotte est un pli de la surface sensible quand le possible se multiplie, quand la raison travaille à imaginer le possible dans l’imaginaire. Les surréalistes ont travaillé sur les images de la grotte. Le Relecq-kerhuon a compté une artiste surréaliste qui vivait une génération avant Simonne. La grotte de l’imaginaire ne fait pas peur à ses habitants. Simonne travaille sur les images trop précises, hyperréalistes, de la grotte de ses hyper rêves issus de son inconscient. Elle écrit en écriture automatique les images fortes de ses rêves et peint comme un enfant la grotte de son rêve, en cherche la symbolique dans ses poésies.

 

La peinture de Simonne vit dans le ciel du spirituel, celui d’Hermès, celui de la connaissance et de l’imagination, mais aussi dans celui d’Eros qui est celui de l’amour, de l’union dans le souvenir de ceux qui l’ont précédée. Son travail constitue une source importante pour la connaissance de l’inconscient et du spirituel. Il ouvre les portes d’un espace qui s’est sclérosé, celui du spirituel, de l’imagination, du discernement, de l’inconscient. Simonne offre une alternative à l’inquiétude des hommes devant les parts d’ombre de leurs âmes. Elle incite chacun à entrer dans le monde de la conscience qui ne s’oppose pas à l’inconscient mais qui travaille sans fin à la liberté et l’indépendance d’esprit dans le mouvement renouvelé de la vie matérielle et spirituelle. Il me semble important de donner plus de rayonnement à l’œuvre de Simonne, de lui reconnaitre une chambre dans l’espace social qu’elle contribue à enrichir. Simonne Roumeur a existé pour lutter contre la maladie, mais son travail décrit une vie au collectif, dans le souci de son entourage. Simonne Roumeur avait conscience de l’iconal de son « atelier-chapelle ». Avec l’imaginal, il est le souci de partage dans l’universel, qui crée un espace imaginal collectif et social pour se réunir autour de ses poésies et peintures.

 

Je remercie André Roumeur pour son amitié et le soin qu’il apporte aux œuvres de Simonne Roumeur. Il a garanti jusqu’à aujourd’hui la préservation de ce riche patrimoine.

 



[1] « socialisation des corps sensibles » expression de Christian Jambet à qui je dois beaucoup mais qui dissocie : « Communauté des corps subtils qui reflète l’union chevaleresque et spirituelle des cœurs angéliques, contre les oppressions nées de la socialisation des corps sensibles. » L’Herne Henry Corbin, conf. Christian Jambet, Philosophie angélique, p.103.

[2] Simonne Roumeur, Tête à l’envers, n°508.

[3] Henry Corbin in L’Herne Henry Corbin, Mystique et humour, Ed. De l’Herne, p.182.

[4] Simonne Roumeur, Vêtue de spirituel, n°448.

[5] Gilles Deleuze, L’image mouvement.

[6] Simonne Roumeur, Soleil du premier matin, n°261

[7] Simonne Roumeur, Prie-Dieu, n°162

[8] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 144. Hûrakhsh, Shabrîr font référence à la tradition de l’Ishrâq qui représente la sagesse de l’ancien Iran inspirée par l’œuvre sacerdotale de Zoroastre.

[9] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 148.

[10] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 153.

[11] Les adorables de Zoroastre, trad. Eric Pirart, Max Milo Éditions, Paris, 2010, p. 278-279.

[12] Les adorables de Zoroastre, trad. Eric Pirart, Max Milo Éditions, Paris, 2010, p. 279.

[13] Simonne Roumeur, L’arbre de vie, n°100.

[14] Simonne Roumeur, L’arbre de vie, n°100.

[15] Simonne Roumeur, Basilic, n° 288.

[16] Simonne Roumeur, Basilic, n° 288.

[17]«  O « imaginal » é uma palavra inventada por Henry Corbin a propósito da obra de Sohravardi. O imaginal é a projeção poética dos nossos pensamentos sobre o mundo sensível ao momento da tomada de consciência de algo. O imaginal é então também um meio heurístico de uma tomada de consciência comum, e um meio de transmissão dos conhecimentos, porque a consciência é o objecto primeiro do saber. » Monique Oblin-Goalou in Monique Oblin-Goalou, Os azulejos do farol de Cascais e da rua do Alecrim in: moniquegoalouoverblog.be.

[18]H. Corbin in Sohravardî, L’archange empourpré, Fayard, 1976, p.96.

[19] Simonne Roumeur, Atelier-Chapelle, n°413.

[20] Simonne Roumeur, Atelier-Chapelle, n°413.

[21] Avicenne met dans l’intelligence la présence de l’Intellect Agent. Présence de la divinité au centre de l’homme.

[22] Henry Corbin, in Constantin Tacou et Christian Jambet, L’Herne Henry Corbin, Ed. de L’Herne, p. 182.

[23] Henry Corbin, Constantin Tacou et Christian Jambet, L’Herne Henry Corbin, Ed. de L’Herne, p. 182.

[24] Sohravardi, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 127.

[25] Catherine Bernard, Des vagues de plus en plus violentes, in Le Magazine Littéraire, Avril 2012, p. 73.

[26] Catherine Bernard, Des vagues de plus en plus violentes in Le Magazine Littéraire, Avril 2012, p. 73.

[27] Simonne Roumeur, Caverne, n°269.

[28] Simonne Roumeur, Caverne, n°269 poésie.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans articles
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