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6 mai 2010 4 06 /05 /mai /2010 13:44

C.  Les acteurs, la famille et les images de la nature, L’iconal et l’imaginal

Les rêves de Simonne Roumeur sont peu connus de sa famille, mis à part André son mari. Et pourtant elle réalise ce travail pour que ses enfants ne soient plus inquiétés par la richesse de leur sensibilité.

Les acteurs des œuvres et des poésies de Simonne sont de deux types. Dans les tableaux, ils prennent la forme de plantes, d’animaux, ou de personnages proches d’homoncules. Dans les poésies, les personnes du père, de la mère et de l’enfant apparaissent. Ils sont à rapprocher de la vie de Simonne Roumeur. Mais surtout, ils ressemblent aux plis de son âme.

Françoise Dolto  dénonce l’intervention castratrice dans Psychanalyse et pédiatrie (Seuil, 1971, p. 89). Elle a raison sur les difficultés que pose le pouvoir castrateur de la famille, mais dans le pouvoir castrateur de la famille l’enfant ne trouve-t-il pas l’impulsion pour se lancer hors du nid, s’isoler au grenier et construire sa personnalité? Cet éveil n’est pas sans difficultés et souffrances et toujours à reconstruire un peu comme le cycle de l’ouroboros. Les cercles que l’homme enfant ou adulte se construit dans ses relations est enrichissant et toujours à dépasser. La négation qui se crée dans la prise de conscience de la différence ne devrait pas se traduire par un rejet de l’autre mais par l’acceptation de cette différence.

L’enfant prend plusieurs sens dans l’œuvre de Simonne Roumeur. L’enfant est sa conscience, l’esprit qui l’anime, sa démarche créatrice.

Simonne décrit son âme comme composée de différents personnages.

La connaissance de l’âme passe par des rapprochements avec les différents âges de l’homme. L’enfant, la jeune fille, la mère, le père se retrouvent dans tous les rites d’initiation à la connaissance de soi. Les sages de l’Iran ancien, Avicenne, les contes de fées, la psychologie, par exemple l’analyse transactionnelle, décrivent la personne au travers de personnages.

Dans l’analyse transactionnelle, l’enfant est insouciant, pas très sérieux. L’adulte est la personne qui s’est faite. Le parent est celui qui commande. En poésie et dans l’œuvre de Simonne Roumeur, l’enfant est la capacité à voir au milieu du monde ce qui peut faire origine à la présence spirituelle. L’enfance est alors observation de l’entourage et appropriation intellectuelle par retournement de ce qui crée une angoisse.  L’analyse transactionnelle a des prétentions en entreprise et comporte un danger dans sa vision négative du personnage psychologique de l’enfant. Met-elle assez l’accent sur les aspects positifs de créativité de ce pli de l’esprit?

Et justement, c’est ce que l’on ne trouve pas chez Simonne qui ne nie aucun des plis de son âme et travaille chaque jour à faire renaître son enfant.

Toutes les images de Simonne existent en double et véhiculent angoisse et sérénité. Pour reprendre vie, la reconquête de sa personnalité est à refaire à chaque difficulté, intoxication, cancer, oppositions familiale, institutionnelle ou amicale.

« Mon enfant marche dans l’Espace temps

De la ville d’Avant

Et s’écrie approchant de la fenêtre

« Maman dans la maison de l’Ancêtre

Il y a une guêpe-maçonne »  Œuvre 261 : Soleil du premier matin.

La guêpe pique, seringue, mais elle est aussi maçonne. Elle pique l’araignée qui tissait un arbre généalogique. Le poison est transformé en sérum. Les difficultés des ancêtres deviennent la source d’inspiration de la connaissance de soi.

Simonne se situe dans l’imagination, la pensée immédiate, dans les rêves. Blanchot (après André Breton) écrit : « l’écriture automatique est une aspiration orgueilleuse à un mode de connaissance… En levant la contrainte de la réflexion, je permets à ma conscience immédiate de faire irruption dans le langage. » (Catalogue, La révolution surréaliste, Centre Georges Pompidou, 6 mars 24 juin 2002, p. 42.)

 

Œuvre 185 : GLOSSAIRE, 3 janvier 2000

Les animaux que l’on rencontre le plus souvent dans les tableaux de Simonne ont deux aspects. Comme l’abeille, la guêpe ou le serpent, ils peuvent piquer faire mal ou faire peur. Simonne retourne l’angoisse de ses rêves pour chercher l’aspect positif qu’ils portent en eux.

La vache s’associe à la vacherie, une méchanceté, l’âne à l’ignorance. Mais l’image mentale est retournée et dans ses tableaux, l’âne et la vache sont l’ignorance, la naïveté nécessaires à l’écoute des autres.

Une réflexion se met en place à partir des intuitions de la pensée immédiate.

Par exemple, la chenille est magicienne, participante à la transformation de l’esprit. La chenille devient papillon; la guêpe est un être de feu qui allie collectif et individuel.

D.  La magie de l’image peinte, le texte et les rêves de la nuit.

Suite à son intoxication, Simonne Roumeur avait des problèmes de sommeil et faisait des rêves. A la description que Simonne faisait de ses rêves, il s’agit, selon moi, d’hyper-rêves. Si ce sont bien des hyper-rêves, ces rêves sont hyperréalistes et montrent les choses dans les moindres détails. Ils marquent beaucoup l’esprit.

Simonne rêve et s’inspire de ses rêves pour ses créations. Simonne n’est pas la première artiste à travailler ainsi. Hélène Cixous compose aussi avec ses rêves.

Hélène Cixous est née à Oran en 1937. A 10 ans, elle perd son père. Elle dit : « Je ne crois pas au travail de deuil dont parle la psychanalyse. On ne doit pas enterrer, on doit retenir l’être qui est parti. Il m’arrive de retrouver mon père en rêve… » « En général, on oppose tristesse ou joie, mémoire ou oubli, vie ou mort. Alors que la plus forte de nos expériences psychiques, le rêve, se passe là où les contraires se mélangent ». (Hélène Cixous in Télérama 10 janvier 2007.)

En effet, nous avons vu que les images mentales de Simonne Roumeur sont bifaces.

Simonne Roumeur rêvait la nuit. Les images et les sons de ses rêves étaient très réalistes. Elle était heureuse de ses rêves. A partir de ses rêves, elle dessinait au mieux, prenait des notes, faisait quelques recherches de vocabulaire, écrivait des poèmes parfois long de dizaines de strophes! Ensuite, elle choisissait quelques strophes pour accompagner son travail à l’acrylique.

Il me semble intéressant de prendre des exemples: André m’a remis des passages de ses notes décrivant les rêves.

- 1er exemple : Le rêve de l’abeille

Œuvre 264 : PRINCESSE MESSAGERE

« L’ouverture est nette et noire à l’intérieur. J’ai du mal à retrouver= un bruit peut-être comme la lumière d’un flash, parce-que ça passe comme une flèche - peut-être une pensée aussi.

Ca vient du milieu – du fond de la réserve et file donc invisible sur le coté gauche – par rapport à moi – s’évapore dans l’atmosphère.

Dans le même temps – du même endroit sort – même allure sur le côté droit – dans l’espace vide formé avec la véranda – une abeille. Dans cet espace – au plus haut du mur – elle virevolte – presque sur place – le temps d’une danse – fraction d’instants – où elle forme comme un trajet de volutes (?) – comme une arabesque invisible – elle disparait son travail achevé.

Non, en même temps qu’elle l’achève – re-bruit, - re-lumières de flash sur la gauche, et reabeille qui sort – rejoint la première (dur à décrire!) – Côte-à-côte une fraction de seconde – Une volute – la nouvelle arrivée prend le relai – la première par le vide de l’arrière.

Rebruit – lumière flash – la première abeille à nouveau sort et recommence la scène – éternelle – sans interruption – par fractions de temps absolument identiques – sans failles – Un chef-d’œuvre d’organisation – de production sans doute.

Je commente au fur et à mesure ce que je vois à celui qui est à mon côté. »

La ruche est-elle image de maternité?

La réserve est-elle l’inconscient, la fente noire sans lumière ?

Dans la réserve, se trouvent les fruits de l’automne stockés pour l’hiver pour que la cuisinière puisse produire des gâteaux, produire du miel?

E. La femme dans l’œuvre de Simonne Roumeur

- Deuxième exemple : Le rêve de la femme

Ce rêve se réalise en trois images qui viendront en plusieurs jours:

- Le tremble image de la peur ;

- Le 3° Œil image de la connaissance ;

- Le paon image de l’épanouissement de la femme.

Œuvre 032 : LE TREMBLE, 28 janvier 1995

« Tant pis le résultat est incompréhensible pour tout le monde mais j’assume ma folie. Je suis même contente. Une espèce de provocation » (propos relevés dans les notes prises après les rêves).

Notons les associations de sens entre l’arbre le tremble et les tremblements de la peur.

Œuvre 033 : Œil BLEU TROISIEME ŒIL, 03 février 1995

« Mes deux dernières peintures Théâtre, Pipe, ne peuvent être comprises = « bizarre »

Depuis 2 nuits à peu près – mon troisième œil revient. Je suis contente - Je me dis il est là - ça n’est donc pas en passant – ça me rassure – « laisser faire ».

Un œil – des fleurs – depuis longtemps j’ai envie de faire de myosotis – je ne vois pas comment.

Je crayonne quelques myosotis (j’en ai tous les ans dans mon jardin à l’état sauvage) un œil dedans.

Ca évolue 2 3 jours – si j’y arrive au bout c’est bien sinon je verrai.

Je sais que ça c’est vraiment sortir ce qui n’est pas ordinaire – je peux le faire = assumer.

C’est ce qui est bien avec la peinture je peux dire ce que j’ai envie sans expliquer – je dis que c’est rien la liberté d’interprétation »

Œuvre 137 : FEMME, 15 mars 1997

Dans la reprise de ces notes, le rêve alterne avec l’état de conscience. La conscience de Simonne se saisit de la pensée immédiate par allitération, association d’idées, de sons, et de nouvelles images apparaissent.

9 mars 1997 : « Très vite je fais marche arrière sur l’image – et c’est beau – comme un patchwork peut-être – tout vert – fait de nuances de vert – nervuré de traces noires très fines – superbe – Vivant – je le retiens pour l’enregistrer – Il s’en va – Je réalise que c’est une peinture que l’on me montre – je ne vois pas exactement – comme il est parti je demande à le revoir – Ca revient – une image rapide – le temps de voir – au centre du vert – un oiseau tout vert. »

Simonne se pose alors des questions, recherche.

« Une représentation de la femme? Le chemin de la femme – la vie de la femme … Ne me dit-on pas la difficulté de la femme à être reconnue dans le monde même par ses pairs écrivains? Est-ce qu’il y a longtemps, Hildegarde serait une exception?

Hallegot = Saule en rapport avec la mort = pleureur

Symbole pour Hermes de la loi divine = éternellement vert puis par saint Bernard en rapport avec la vierge.

Comme ça se passe au téléphone – directement à Dieu alors? Et qu’on me dit que je dois avoir une carte gratuite pour téléphoner… remerciement… Je ne vois pas.

Sauf que tout ça fait un et je me dis: La fête de la femme – hier je me disais – tiens rien fait cette année – l’an dernier, la vache qui rit, la pie – et voilà – je ne sais pas si c’est réalisable – mais, je vois le pourquoi – ce patchwork de vert = féminité, immensité de la femme dans le monde – Oiseau = symbole de l’âme – féminin – Représenter l’oiseau bleu, vert – toutes les nuances comme mes dernières peintures – L’Ame de la femme dans le monde – la même âme – le corps, la race, qu’une apparence! »

On voit que Simonne Roumeur travaille sur plusieurs images mentales. Elle se pose des questions.

Citons quelques artistes dont l’œuvre peut permettre des rapprochements avec celle de S. Roumeur :

-    Geneviève Asse (née en 1923) est une peintre bretonne. La couleur bleue se retrouve dans les œuvres de Simonne Roumeur.

Même si elles ne se connaissaient pas, le bleu de la Bretagne est commun aux deux peintres.

-    Dans l'autoportrait de Frida Kahlo, Femme souffrante, 1944, la portraitiste prend comme objet son corps brisé à la suite d’un accident de tram. Comme pour Simonne, dans la peinture elle trouve le moyen de s’exprimer et de dépasser la douleur, de la vivre et d’exprimer sa révolte.

La colonne vertébrale unit l’esprit et le monde qui nous entoure. La colonne brisée est l’âme à reconstruire.

Simonne Roumeur n’est pas la seule à prendre son  corps pour s’exprimer. Nous n’avons pas abordé certains tableaux de Simonne Roumeur qui montrent des parties de son corps atteints par le cancer.

-    Comme Louise Bourgeois, Simonne Roumeur explore son inconscient. Le résultat n’est pas le même! Louise Bourgeois a un parti pris différent. Elle s’intéresse aux peurs liées aux images de la pensée immédiate. Elle réalise des images intéressantes pour les décors de cinéma, la connaissance de la sexualité féminine…

Simonne Roumeur travaille avec les images entre l’inconscient et le conscient pour que l’on cesse d’avoir peur des images qui sortent du rêve ou de l’écriture automatique, les images de la pensée immédiate. Grâce à elle, les archétypes de la pensée ne font plus peur. Ils appartiennent aux plis de l’âme que nous avons tous en commun. Les connaître permet d’échapper à l’inquiétude, permet de savoir que tous les hommes partagent ces mêmes images mentales, ces archétypes. Comme le visage comporte un nez, des yeux, une bouche, des oreilles, Simonne décrit de façon familière le visage du plan entre le conscient et l’inconscient.

Conclusion

Dans les Alpes, les bergers ont accroché des lampes sur leurs brebis. Alors les troupeaux se sont mis à briller dans la montagne. (Ces images sont accessibles par Internet).

En nous se cachent des richesses. La lumière est en chacun.

Si l’inconscient reste voilé, car il est mouvant et toujours modifié par la vie, comment garder la liberté ?  Une réponse est peut-être dans le respect de la morale. Mais comme la réalité est toujours un peu dégradée, une autre réponse est peut-être dans le travail sur soi par l’image.

Les archétypes de la pensée de C. G. Jung sont l’expression de la reconstruction de l’âme. Elles sont parfois l’outil du médecin, mais avant tout du poète, de ceux qui ont choisi de vivre leur vie en poète. 

Certaines images mentales sont dangereuses. Elles sont décrites par Sigmund Freud et relèvent de la médecine légale.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Conférence
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6 mai 2010 4 06 /05 /mai /2010 13:00

LES CHEMINS DE SIMONNE LOAËC ROUMEUR

L’IMAGE POSITIVE

Conférence donnée par Monique Oblin-Goalou le 30 avril 2010 à 12h30

Bibliothèque 1001 pages, Place de la reine à Bruxelles (Schaerbeek)

  Nota: les oeuvres auxquelles il est fait référence dans cette conférence sont reproduites dans un dossier de "mes images".

Je remercie la bibliothèque 1001 Pages, représentée par Monsieur Dessicy, et le musée d’art spontané, dont la responsable est Madame Catherine Schmitz, d’avoir organisé avec moi cette exposition qui réunit 88 œuvres de Simonne Loaëc Roumeur.

En 17 ans, Simonne Roumeur a peint plus de 537 tableaux et écrit de nombreuses poésies. Grâce à ses tableaux l’âme n’est plus réservée qu’aux initiés. La mère, l’enfant, le père, ses ancêtres se transforment dans ses pensées en personnages mythiques qui s’associent aux plis de l’âme. Son travail, la façon dont son âme s’est construite au travers de sa famille, son milieu culturel et religieux, ses enfants, sa maladie, ce microcosme terrestre est retourné dans une prise de conscience pour la liberté de dépasser sa maladie et de vivre. Sa peinture témoigne de son bonheur de vivre tout simplement.

Œuvre 253 : NOURRITURE REGENERATRICE - MATIERE PRIMORDIALE

L’œuvre de Simonne permet une meilleure connaissance de la relation entre la conscience et l’inconscient.

Simonne a commencé ses premiers tableaux au crayon puis, elle ajoute des couleurs à l’aquarelle ou aux crayons de couleur. Finalement, elle peint à l’acrylique sur carton toilé. Elle ne commence pas par un fond. Elle dessine au crayon puis remplit chaque espace de couleurs.

Je propose une réflexion en 5 parties :

A. L’œuvre de Simonne Roumeur est une alchimie.

B. L’unité intérieur et avec les autres est toujours à refaire.

C. Les acteurs de la famille et les images de la nature, l’imaginal et l’iconal

D. Quels lien entre l’image peinte, le texte et ses rêves?

E. Nous aborderons enfin le thème de la femme dans l’œuvre de Simonne Roumeur. (Simonne décrivait tous les jours ses rêves par écrit. Il existe donc de grandes quantités d’écrits. André a choisi quelques textes en rapport n° 264 Princesse messagère et La Femme n°137).

 

Simonne est née à Bohars, le 12 août 1939. Sa vie est engagée entre ses enfants, le travail, des associations de travailleuses familiales. Elle participe à la vie du Relecq Kerhuon, petite ville du Finistère en Bretagne (France) comme élue municipale. En 1990, sa vie bascule suite à une intoxication par des produits chimiques. Son sommeil devient rare. En 1994, après une désintoxication éprouvante, Simonne se réorganise progressivement grâce à la peinture et à l’écriture. Les médecins lui font faire des recherches généalogiques et elle débute l’écriture automatique. Mais son écriture automatique se manifeste, pas seulement par des poésies, mais également par des dessins. La recherche généalogique lui fait redécouvrir le rôle et les contradictions des familles. Il y avait blocage dans la désintoxication. Grâce aux recherches généalogiques, Simonne Roumeur a pu reprendre le  traitement en connaissance de tous les éléments. Elle commence alors à rêver. Les rêves envahissent ses nuits. Et pour reprendre possession de sa maison, elle écrit et elle peint. André Roumeur, son mari, la soutient.

A. L’œuvre de Simonne Roumeur est une alchimie ; elle est l’origine d’un retour à la vie

C. G. Jung, dans Racines de la conscience, p. 537, écrit: « L alchimie a perdu sa substance vitale propre au moment où une partie des alchimistes a émigrés du « laboratoire » dans l’ « oratoire » et une autre, du second dans le premier, les uns pour s’égarer dans un mysticisme de plus en plus vague, les autres pour découvrir la chimie (…) et personne ne s’inquiète du destin de l’âme… »

Simonne désirait que son travail puisse servir à d’autres pour une meilleure connaissance des rapports de l’inconscient et du conscient. L’inconscient, comme inconnu, fait peur. Quand des images viennent directement de l’inconscient, elles sont inquiétantes. Simonne expose et écrit pour montrer que les images peuvent être apprivoisées.

Pour renforcer son âme, elle passe à chaque fois par plusieurs étapes.

 

  • Première étape : Se réserver des forces

Au départ, la vie est simplifiée pour mieux réserver les forces pour lutter contre la maladie et la tristesse.

Œuvre : LE TAS DE BOURRIER

Le tas de bourrier n’est pas à mélanger avec le tas de fumier qu’il y a au fond du jardin potager. Le tas de bourrier se trouve au fond du jardin et se compose de tous les objets qui n’ont plus d’utilité, tout ce qui encombre.

La première démarche est de laisser de côté les incitations extérieures qui rendent la vie compliquée, (portable, TV, voiture…)

Tas de bourrier l’illustre, faire le vide en soi pour réunir son énergie.

  • Deuxième étape : Pour réunir son énergie

Œuvre 427 : ROI DE LA NATURE, 05 mai 2004

Simonne Roumeur s’intéresse à la sagesse de Carlos Castanéda (péruvien né en 1925, mort en 1998) qui s’inspire de la mystique indienne américaine. Contrairement à Simonne Roumeur, C. Castanéda  est élitiste, la connaissance n’est accessible qu’à certains élus. Simonne Roumeur n’utilise pas de drogues, comme Carlos Castanéda. Elle se soigne pour vivre et son art sert, au départ, à surmonter les désorganisations de sa personnalité, issues de la maladie et des effets indésirables des soins.

Cependant, Carlos Castanéda l’intéresse pour ses recherches d’énergie. Pour lui, les fibres lumineuses constitutives de l’univers émanent d’une source unique: « l’Aigle ». On retrouve cette mystique indienne dans des feuilletons bien connus comme MacGyver. Ce thème est repris de façon poétique dans Avatar.

« Mon esprit vidé de peurs viscérales   J’ai ticket-bonus pour ma Vie   Délivrés par le roi de la Nature   Pour que vivante ma création perdure.   Mésange bleue porte le message au grand Sage   Voguons sereine et joyeusement   Sur la route des troubadours   Dispensateurs d’Amour. »

  • Troisième étape : Le retournement du corps et des sentiments et affections

Œuvre 100 : ARBRE DE VIE FLEURI, 18 août 1996, la sortie de l’esclavage

L’oiseau représenté est un pélican, selon André, mais quelqu’un m’a fait remarquer que ce n’était peut-être pas un pélican mais un autre oiseau que je ne connais pas et qui fait un peu peur. Cet animal est l’image agissante de l’inquiétude qu’il est nécessaire de surmonter devant ce qui n’est pas familier.

S. Roumeur commence son œuvre avec la vie de ses anciens, c’est-à-dire ses ancêtres puisqu’elle fait un arbre généalogique. Dans Arbre de vie fleuri, au pied de l’arbre, on voit le crocodile, l’éléphant… Ce sont les anciens, ceux qui ralentissent le retournement.

L’épée est l’instrument du retournement du sensible et des sentiments vers le spirituel. L’image mentale de l’épée dans l’Apocalypse, dans Roméo et Juliette de Shakespeare (Roméo respecte celle qu’il aime et place son épée entre eux), dans la mort de Jésus, est l’instrument de la justice, de la résurrection, du retournement. L’épée donne la vie (sang). L’œuf, l’œil sont la connaissance. Le serpent est dans le caducée, la médecine. Au désert, il délivre le peuple juif des fièvres du désert. Le poison est vaincu par le poison.  Grâce à la médecine, S. Roumeur fait l’unité de son esprit et de son corps. Et surtout, son esprit domine son corps car la médecine soulage le corps. Donc, tout commence avec le corps mais tout finit dans l’amour en passant par le retournement des sentiments. Dans le renoncement au cœur, comme pour le corps, les sentiments ne sont pas détruits mais purifiés.

L’arbre de sa vie peut donner des fleurs.

Elle remet son corps en état, elle remet ses sentiments en état pour qu’ils soient transparents. Le serpent est à rapprocher de l’ouroboros, le serpent qui se mord la queue. Cette image est un archétype de la pensée humaine pour exprimer le cycle de l’individualité dans le tout. L’arbre de vie Fleuri correspond à une image mentale que l’on doit à Zosime de Panopolis vers 300 après J.C.

  • Quatrième étape : Le vide de l’âme des mauvaises pensées, jalousie, désespoir, inquiétude, regard des autres…

Œuvre 288 : BASILIC, 09 août 2000

Comme nous l’avons vu dans Arbre de vie fleuri, il est nécessaire de dépasser ses sentiments. C. G. Jung, dans Les racines de la conscience, réfléchit sur les visions de Zosime (pp. 192,193n-195). Il y décrit les archétypes de la pensée qui s’expriment de façon simple dans l’œuvre 288 : BASILIC. Le meurtre du dragon est un emblème de la Chimie au Moyen Age. Ainsi la parole, le logos, est l’épée de la mise à mort. Une mort, comme dans le cycle de l’Ouroboros, permet une résurrection. Comme dans le Ion de Platon, on assiste à la mort de l’orateur pour une résurrection.

L’ouroboros représente l’inconscient qui, comme le dragon (le lézard), aime à se tenir caché dans les failles des murs, les lieux ténébreux. L’inconscient doit être sacrifié, purifié, pour posséder la connaissance consciente. Le héros tue le dragon et l’issue est marquée par un levé de soleil. (inspiré de C. G. Jung Les racines de la conscience, Buchet/Chastel, 1971, p. 201.)

« Spectre terrifiant

Il met en charpie mon enfant.

Ma pensée, serions-nous vouées

A ne jamais nous exprimer? 

Porté par l’audace, mon regard,

Du bleu du ciel perce le noir

Et débusque dans un déclic

Un monstre basilic.

Squatter de mon inconscient

Il annihile la personnalité de mon Enfant.

Vide de pourriture ses entrailles

Ne sont plus l’obstacle aux merveilles. »

S. Roumeur a peint un monstre basilic et du basilic.

Simonne aime les jeux de mots, les rébus. En perçant le « monstre basilic », elle remet à sa place la paternité de son entourage pour trouver la sienne. Le dragon est aussi le corps qui fait obstruction par ses défaillances à la pensée. Son esprit reprend chaque jour possession de son corps. Il y a le tas de fumier et le basilic. S. Roumeur garde le basilic. Le dragon ne meurt pas, il se libère de ce qu’il contient de pourri.

« Vide de pourriture ses entrailles

Ne sont plus obstacle aux merveilles.

Leur énergie donne vigueur

Aux plantes en fleurs. »

Dans la poésie, on parle du saurien. En réalité sauriens s’écrit avec un s et est un nom masculin pluriel. Il vient de « saura » ou « sauros », en grec lézard. Il représente l’ordre des reptiles autant serpents que lézards. Par association et ressemblance des mots « saura » peut se rapprocher de « ça se saura » et exprime l’inquiétude à dépasser.

 

  • Cinquième étape : Image de la renaissance

Œuvre 261 : SOLEIL DU PREMIER MATIN, 14 octobre 1999

Après les différentes étapes du cycle de l’initiation, l’âme s’éveille.

Les deux cubes d’énergie sont peut-être les deux étapes précédentes:

-          Le retournement du corps ;

-          La purification de l’âme, mauvaises pensées, jalousies, désespoir, peur du regard des autres…

André Roumeur, puis l’un de ses fils m’ont dit plusieurs fois que cette image correspondait à l’un des épisodes les plus sombres de la vie de leur maman et de leur famille.

A chaque fois que Simonne Roumeur peint ou compose des poèmes, elle reprend toutes les étapes, sans omettre aucun ciel, ni celui de corps, ni celui de l’affection familiale. Ici, le contraste est particulièrement marqué entre l’ombre de la vie ancienne et la lumière de l’éveil.

Je remercie la famille de Simonne d’avoir rendues accessibles ces richesses.

-          Sixième étape : L’énergie retrouvée

Œuvre 369 : ENERGIE SOLAIRE, 5 novembre 2002

Le monde est transfiguré une fois l’œuf ouvert et que l’on a accès au jaune, image de la lumière.

« L’œuf fécond de mon univers

Reflète l’énergie solaire.

L’œil de mon cœur

Illumine ma pensée intérieure. »

Il y a proximité d’identité entre l’Ouroboros et l’œuf, il correspond au « liquide splendide » (expression reprise dans les racines de la conscience de C. G. Jung), le jaune au monde physique, microcosme ou monade.

B.  L’initiation et la relation aux autres est toujours à recommencer, l’Ouroboros

« L’œuf fécond de mon univers   Reflète l’énergie solaire.   L’œil de mon cœur   Illumine ma pensée intérieure.   Le patriarche de ma maison   Pourvoit à mes connections. »

 

En alchimie, l'ouroboros est un sceau purificateur. Il symbolise en effet l'éternelle unité de toutes choses, incarnant le cycle de la vie (naissance) et la mort. On doit à Zosime de Panopolis, le premier grand alchimiste gréco-égyptien (vers 300) la fameuse formule :

« Un [est] le Tout, par lui le Tout et vers lui [retourne] le Tout ; et si l'Un ne contient pas le Tout, le Tout n'est rien (Ἓν τὸ πᾶν καὶ δι' αὐτοῦ τὸ πᾶν καὶ εἰς αὐτὸ τὸ πᾶν καὶ εἰ μὴ ἒχοι τὸ πᾶν οὐδέν ἐστιν τὸ πᾶν). »

Tout ce développement un peu compliqué veut dire que le travail sur son âme est toujours à refaire. Chez Simonne Roumeur cela est net. Les figures du travail sur son âme se répètent 537 fois.

J’ai choisi Ame de la Pierre et Tête à l’envers pour montrer que son travail vise aussi à changer le monde et son entourage.

(Le chimiste August Kekulé a toujours affirmé que c'est un anneau en forme d'ouroboros qui a inspiré sa découverte de la structure du benzène, modèle qui lui aurait été inspiré par la vision onirique d'un Ouroboros. D'où son exhortation célèbre à ses collègues : « pour comprendre, apprenons à rêver! »).

Œuvre 476 : AME DE PIERRE

(C. G. Jung, p. 199) Le dragon s’enfante lui-même.

La tête est le siège de la conscience. Le dragon est la montagne d’où émerge la tête.

Comment dominer son inconscient? Le bus, en bas, est l’image du « train social », mot de Simonne rappelé et répété par André Roumeur. Simonne Roumeur est consciente du rôle que son œuvre peut jouer pour le groupe social, pour le progrès spirituel de tous.

« Comment rester insensible   A la détresse ostensible?  Pour laver les pleurs   Des vies mitées de douleur   L’âme de la pierre   Lève sa colère,   Dresse le phallus de la roche   Pour vivifier ce qui cloche   Et donner virilité    A l’être en perte de stabilité.   Ma pensée se met à l’ouvrage   Pour que se réalise le sauvetage »

 

Œuvre 508 : TETE A L’ ENVERS, 07 juin 2006

(Les racines de la conscience, pp. 150, 202). L’arbre est croissance spirituelle et retournement. Comme l’orchidée, S. Roumeur trouve sa nourriture dans le monde spirituel.

L’arbre renversé est un archétype de la pensée. C. G. Jung, dans Les Racines de la conscience, y consacre un chapitre : L’arbre renversé.

Le petit esprit que l’on voit au col de l’arbre est l’enfant qui va peindre l’arbre à sa manière. L’arbre généalogique de sa famille a un reflet vivant et feuillu, la vie de Simonne et ses expressions poétique et artistique.

Tête à l’envers est le retournement des images mentales.

Œuvre 14 : MON COQ, 26 octobre 1994

Ce coq fait partie des premières écritures automatiques. En regardant bien le coq ont voit qu’il se compose de formes, au premier regard invisibles. Dans le cou du coq se trouvent les enfants de Simonne Roumeur. André Roumeur, le mari de S. Roumeur, le décrit ainsi en fonction de leurs conversations. 

Ce tableau est proche de Tête à l’envers. Mais à mon sens les choses sont inversées. La vie domine les souffrances de ceux qui sont morts. Simonne a voulu que les méandres de l’esprit ne soient plus mystérieux afin que ses enfants sachent que leurs angoisses sont communes à tous les hommes. Simonne est fière de ses enfants, elle leur a donné la vie et la vie spirituelle, l’indépendance d’esprit.

Les images qui viennent à la conscience, dans l’angoisse, se ressemblent d’une personne à l’autre. L’adolescence est marquée par l’inquiétude de l’intégration dans le groupe social, la première prise de conscience du monde qui nous entoure et de ses imperfections… Toutes ces fragilités ont été répertoriées par Carl Gustav Jung, comme un enfant qui collectionne des insectes sans trop de discernement : L’arbre, l’arbre renversé, le serpent, le prince, l’épée, la pierre…

A ma connaissance, Simonne Roumeur n’avait pas lu C. G. Jung. Mais elle utilise le venin de ses peurs pour les retourner. La forme que prennent ses angoisses est l’origine de leur apparition dans la conscience. Ces images origines sont riches de double sens. Comme elles naissent d’une angoisse, on y trouve une face d’ombre et une face de lumière.

 

 

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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 12:58

A Marie Estelle

 

 

Au moment où je travaillais sur l’œuvre de Simonne Roumeur, au cours d’une conversation, Marie Estelle me disait qu’elle croyait à l’intégration par le travail. Autour de la question de l’intégration se pose celle du travail, bien sûr, mais aussi celle de l’identité qui est également liée au travail mais à d’autres éléments encore. De cette conversation à quatre ou cinq, j’ai voulu retenir quelques éléments et apporter un peu de réflexion.

De quel travail parle-t-on ? Si le travail est l’ensemble des gestes ou des actes qui permettent de vivre ensemble, comprenant les secteurs primaire, secondaire et tertiaire est-ce que l’acte de penser est un travail ? Oui, dans tous les secteurs l’acte de penser est un travail. Est-ce que le travail est uniquement la rémunération ? Un architecte vous dirait que non car beaucoup de ses projets et de longs jours consacrés à ces projets n’ont pas abouti.

Quand on me parle de travail, je vois ces immenses terres à blé d’Amérique ou de Chine. Ces lieux si riches que l’on a même tenté de faire deux récoltes par an. Et pourquoi n’a-t-on pas pu faire deux récoltes par an ? Car les labours ouvraient la terre deux fois et les vents emportaient la terre. Après la pluie, les terres riches en sels minéraux forment à leur surface une croute. Cette croute résiste au vent. Et la terre ne bouge pas.

Les premiers fermiers d’Amérique du Nord ont labouré la terre en la retournant comme en Europe. Comme le désert gagnait sur les terres fertiles en raison du vent qui soufflait des toundras du Nord, ils ont fendu la terre juste un peu pour pouvoir semer sans casser l’intégrité de la croute de sels. Les américains labourent peu.

Quand on me parle de blé, je repense au « petit prince » de A. de Saint-Exupéry. Il y a un petit prince dans chaque cœur. Le cœur est une maison et l’un de ses habitants est un petit prince. A. de Saint-Exupéry, dans son petit avion, était un pionnier de la communication qui faisait la liaison entre la France et l’Afrique du Nord. Dans le groupe Latécoère, on trouvait aussi Jean Mermoz,  un grand bonhomme qui ne savait rien faire d’autre que de piloter et qui prenait tous les risques pour ouvrir la liaison avec l’Amérique. Il est tombé dans la Cordillère des Andes, a traversé des montagnes glacées et a réussi à ouvrir la ligne avec les Amériques avant de disparaître dans l’océan[1]. Jean Mermoz disait d'Antoine de Saint-Exupéry à peu près ceci : il exprime ce que je ne sais pas dire. En lisant vol de nuit vous saurez pourquoi Jean Mermoz parlait ainsi. Avec tout leur courrier dans les soutes, les pilotes incarnaient les rêves et les espoirs de ceux qui dormaient dans les villes et les campagnes qu’ils survolaient.

Quand la guerre a éclaté, Antoine de Saint-Exupéry  a demandé à voler pour les armées. Bien sûr, la hiérarchie n’était pas d’accord. Pourquoi envoyer dans des missions dangereuses un des plus grands penseurs et intellectuels de l’époque ? C’était un véritable cas de conscience. Mais il insistait tellement… Il s’est abîmé en Méditerranée, cette mer qu’il avait dominée.  A-t-on retiré son petit avion de la mer ? Ce serait retirer le signe des relations entre l’Europe et l’Afrique. Alors, pourquoi le petit prince meurt-il ? Le renard lui dit : quand je verrai les blés, je me souviendrai de toi et de ta chevelure. Le petit prince veut retourner auprès de sa rose, dans sa planète. Il a découvert qu’il existait des milliers de roses dans les jardins de la terre, aussi belles que la sienne. Mais, il a vu aussi, en sortant de sa planète, avant de rejoindre la planète bleue, que personne n’était sorti de sa planète et qu’il était seul au milieu du désert, loin de tout avec son petit avion cassé plein de lettres. Il a vu l’astronome, l’économe qui s’acharnaient sur leurs calculs sans même lever la tête ; il a vu l’ivrogne qui ne savait plus quoi faire de ses bouteilles lancées sans retour ; il a vu le lampiste ; il en a vu d’autres qui toujours n’étaient tournés que vers leur point de vue finalement mesquin. Et puis, il y a eu la guerre la dernière des relations, celle du sang, qu’il n’a pas voulu refuser. Et le petit prince est mort.

Le renard parle des blés à maturité, dorés et il parle des cheveux de l’enfant. Personne n’a voulu écouter l’enfant, personne n’a ouvert le cœur de l’enfant. La rose, en Orient, est symbole de l’épanouissement du spirituel de l’âme tournée vers Dieu. La rose est l’origine, le lieu où le spirituel rejoint les sentiments.

La terre de l’âme de l’enfant ne se retourne pas complètement car elle est aussi grande que les riches terres à céréales de Chine ou d’Amérique. Il est important de respecter l’intégrité de la personne, ses secrets et sa richesse, autrement, tout part au vent. Il suffit d’ouvrir d’un coup d’épée précis dans le cœur pour y semer avec science les graines nécessaires à l’épanouissement du jardin de l’âme.

Le coup d’épée dans le cœur peut être l’acceptation de la différence, de l’autre, voir que les jardins sont pleins de roses et de continuer à aimer sa rose et respecter sa rose.

Dans l’enfance, il existe un stade ou l’enfant cherche son unité. Il se détourne de sa famille qui le déçoit pour mieux regarder le monde. Il cherche autour de lui ce qu’il ne trouve pas dans le cercle familial. Le stade Tintin est la sortie du stade du miroir. (Le stade du miroir se caractérise par l’impuissance et le transfert de l’énergie vers les membres de la constellation sociale). Il s’inspire des célèbres aventures du reporter en bandes dessinées. Serge Tisseron dénonce Tintin, une image d’Hergé, comme créée autour d’un secret de famille. A mon sens, Tintin est un prolongement dans l’adolescence et l’âge adulte pleins de désillusions, des plaisirs de la fin du stade du miroir, moment où l’enfant prend conscience de son identité, se détache de sa famille et cherche son identité en dehors de la famille, son imagination créatrice qui se définit par l’aptitude à fabriquer des images toujours nouvelles. Le stade Tintin est celui des études et de l’intégration nécessaire pour trouver une place dans le groupe social, se marier ou autre.

Les secrets de famille créent une angoisse. Les images de l’enfance angoissée sont de l’imagination créatrice. « Les scènes et les scénarios psychiques construits par l’enfant en réaction au secret l’ont été dans l’espoir de trouver une confirmation ou un démenti chez ses parents »[2].

Peut-on vraiment dire qu’il existe des « familles à secret »[3] ? Toutes les familles ont des secrets, surtout si l’on remonte très loin et très large dans les arbres généalogiques.

La connaissance des ancêtres est l’occasion de chercher les constituants de sa personnalité et de se les approprier, non pas en les subissant.

Mais le virtuel, ce n’est pas le complexe. L’assimilation virtuelle du développement a pour fin l’expression de la personnalité. En art, les images symboliques se traduisent dans l’œuvre si la personnalité de l’artiste est simple et une. Alors, l’œuvre d’art est une réalisation réussie dans le contexte psychanalytique. Lacan arrive aux mêmes conclusions car, selon lui, le but du psychanalyste est de restaurer cette image, au départ en état divisé. L’œuvre d’art manifeste de la fin du stade du miroir comme portant les multiplicités virtuelles.

Le terme complexe est employé, en psychanalyse d’abord, par C. G. Jung pour désigner les phénomènes qu’il découvre quand il demande à ses patients d’associer un mot à un mot qu’il énonce. Le temps de réaction et l’attitude perturbée du patient peuvent faire apparaître, pour certains mots, un contenu émotionnel. Le complexe absorbe une quantité d’énergie ; le complexe peut engendrer des personnalités multiples dans l’individu ; le complexe est une dissociation de la personnalité.

Le virtuel, en s’associant au possible, donne, selon G. Deleuze, pour ce qui est de la pensée, l’actuel. Et le possible donne, dans le sensible, la réalité.  L’assimilation virtuelle de développement réunit le multiple pour former une image simple qui dépasse le stade du miroir. L’œuvre d’art est un exemple d’assimilation virtuelle de développement.

Revenons à la libido comme concept énergétique. La libido est la notation symbolique[4] des équivalences entre les dynamismes du comportement. Ces dynamismes sont dus aux images auxquelles le patient s’identifie.

Le stade du miroir est le moment où le « je » est forme primordiale, matrice symbolique, quand il n’est pas encore objectivé. Le stade du miroir est le stade de la dépendance et de l’impuissance motrice. Il est le stade de l’image, de l’identification à la constellation sociale. Le « je » s’objective dans l’identification à l’autre et dans le langage. Pour dépasser l’impuissance motrice, il s’identifie à ses parents et devient sujet à travers eux. Il s’inspire de l’image de ses parents pour canaliser l’énergie sexuelle présente en lui naturellement. Le stade du miroir détermine le rôle féminin ou masculin que jouera la personne.

« Il faut feuilleter un album reproduisant l’ensemble et les détails de l’œuvre de Jérôme Bosch pour y reconnaître l’atlas de toutes ces images agressives qui tourmentent les hommes. »[5] L’agressivité se manifeste par le refoulement hystérique et ses retours à un stade plus archaïque.

Dans le triple portrait de Keith Cottingham[6], il semble que le stade du miroir ne soit pas dépassé. Il n’y a pas de sujet. Cette image est celle de l’androgyne, une multiplicité sans identification. L’artiste est aussi celui qui dit la différence par rapport à la norme ; il exprime alors une dégradation de la réalité. La réalité n’est pas conforme à la norme. La réalité est toujours un peu dégradée. L’art, la poésie sont aussi les plaisirs renouvelés des différents stades de l’enfance. Les plaisirs de la fin du stade du miroir sont ceux du ciel de Mercure, la poésie, les arts, l’espérance de changer le monde, la réflexion et l’étude. Convaincre l’enfant de s’intéresser trop tôt à la nécessité familiale et de ne pas canaliser son imagination dans la lecture, l’art, le plonge vite dans la jalousie et l’empêche de connaître les plaisirs du stade du miroir. Cela sera peut-être déterminant, plus tard pour la finesse et la persévérance avec laquelle il travaillera ou fera ses études. Mais le stade Tintin est aussi celui de l’opposition, du détachement normal, vis-à-vis de la famille, pour s’imposer et éviter ces deux écueils. Le stade Tintin est celui où l’enfant monte au grenier, s’isole, va à la bibliothèque pour enfant, écoute les conseils de son institutrice et ne se moque pas d’elle…

Le moment où s’achève le stade du miroir inaugure l’identification à l’imago du semblable, des parents, et inaugure le drame de la jalousie primordiale. En fait, la fin du stade du miroir se caractérise par le désir de l’autre qui donne l’énergie d’accéder au savoir humain. La rencontre de l’autre se fait dans la connaissance, le sensible et l’amour comme recherche d’unité.

 

Nous avons défini le stade du miroir et celui qui ouvre sur le désir de l’autre. Les deux ne sont pas en opposition. La formation des images est nécessaire pour ensuite construire la personnalité tournée vers les autres. Je pense qu’il n’est pas bon de rejeter les différents stades de la libido. Le stade du miroir est important pour l’identification. Ce n’est pas surprenant de le découvrir dans l’art. La découverte de soi, l’importance du groupe social et le moyen de fédérer ce groupe passe par les images mentales. Accepter des images mentales perverses (les perversions ont été répertoriées par Sigmund Freud) dans l’esprit ou en mettre chez les autres est source de division et de violence. Le visage, l’ange, la beauté telle que l’a décrite Baudelaire, tout cela participe de la fin du stade du miroir, si l’on se réfère à la psychanalyse. Ce sont des étapes pour une action centrée sur un sujet, dont l’âme est simple et qui pourra se tourner vers les autres. Mais ces images ne passent pas par la négation du sujet. La symbolisation passe par une sublimation. Le Cantique des Cantiques en est un exemple. Les images mentales et les images poétiques qui chantent l’amour peuvent rester.

Les chansons populaires sont le moyen de déclarer son amour à quelqu’un mais elles peuvent aussi être une forme de sublimation, un hymne à l’Amour.

Jean Mermoz est-il un adulte irresponsable quand il ouvre les voies postales de l’Amérique du Sud, même s’il le fait au détriment des supplications de son épouse follement amoureuse ?

Que reprocher à Antoine de Saint-Exupéry quand il va à l’encontre des chefs militaires qui cherchent à le protéger ? Son petit avion est un relais entre les hommes du bassin méditerranéen.  Sa tombe est aussi grande que la mer Méditerranée. A son petit prince est associé les immenses terres à blé de l’hémisphère Nord, aussi grandes que les âmes à initier des petits princes de tous les pays. Les études, l’intérêt pour la société, pour l’école, les grands projets et les petits projets du quotidien sont les joies du vivre ensemble, la fin du stade du miroir.

Le stade du miroir peut-être perturbé par un secret qui isole l’enfant des parents.

Certains secrets perturbent le comportement des parents et par découlement celui de l’enfant. Pour le médecin, le but n’est pas d’entrer dans les secrets, ni de chercher à les comprendre. Le rôle du médecin est de montrer les constructions issues des distorsions familiales. « La reconnaissance de ces constructions est d’autant plus nécessaire que, pour guérir des secrets, nous devons bien souvent renoncer à en connaître le contenu… »[7]

Mais attention, « Le secret est la meilleur des choses. Il protège notre intimité psychique et physique, notre vie privée et celle de ceux que nous aimons. »[8]

« Par contre, il importe que le thérapeute pointe l’existence de secrets qu’il pressent. Encore une fois, « pointer l’existence » ne veut pas dire désigner le contenu, du reste le plus souvent hypothétique. »[9]

Attention donc aux questions  et suggestions des proches de la personne elle-même et des personnes mal intentionnées du groupe social, elles peuvent constituer une violence.

Pour l’individu, « Connaître ses propres secrets familiaux est la condition pour pouvoir s’occuper de ceux des autres »[10].  Ce propos est contradictoire avec « …on ne peut jamais vraiment savoir si un secret révélé n’en cache pas un autre, et cela à l’insu du porteur de secret lui-même qui croit garder un secret bien à lui alors qu’il est en fait la victime d’un secret qu’il ignore à la génération précédente. »[11]

Le XX siècle fut très violent, déplacement de peuples, génocides, pogromes, persécutions, bombe atomique, suicide, avortement, divorce, racisme etc., même si dans une partie des cas ces souffrances n’ont pas été cachées ou partiellement cachées. Les familles à secrets sont nombreuses.

La symbolisation, dans cette situation, devient une construction entre le secret et la vie. Les relations difficiles occasionnées par le secret ont une place dans l’inconscient. Bien prétentieux serait celui qui connaîtrait son inconscient qui, sans arrêt, se renouvelle dans la relation. Les symbolisations expriment les angoisses de l’enfant face à l’exclusion du groupe, aux inquiétudes collectives. Simonne Roumeur exprime son angoisse devant l’exclusion et l’isolement résultant de la maladie, le manque d’énergie, ses rêves en poésie et en peinture sont une raison de vivre au milieu des autres avec les oppositions et les rencontres que cela occasionne.

Simonne Roumeur désirait que sont travail puisse servir à une meilleure connaissance de l’inconscient, sans peur de l’inconnu. Elle présente les archétypes de la pensée en les rendant inoffensifs et les sort de l’inquiétude collective. Les archétypes de la pensée ne sont pas les secrets qui, eux, occasionnent des scènes figées sur lesquelles son imagination viendra buter. Les archétypes de la pensée sont sa recherche de l’énergie pour vivre et ne pas sombrer dans la peur. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de secrets dans la famille de Simonne. Je dis : peut-être que le geste issu de l’imagination et du souci de travailler son inconscient les domine, comme Hergé dans l’œuvre Tintin. Tintin travaille à changer le monde comme Simonne Roumeur travaille à faire grandir son âme, ou Saint Georges à terrasser le dragon.

Comment protéger l’inconscient qui existe à côté du conscient ? Il est impossible de renoncer à l’inconscient qui est un constituant de la pensée. 

Peut-être l’initiation, la morale sont-elles des solutions à mettre en avant pour espérer trouver une unité intérieure qui ouvrira les portes de l’unité du groupe social.

 



[1] En trois années, après avoir quotidiennement frôlé la mort et vaincu la Cordillère des Andes, Jean Mermoz avait réussi ce challenge. Le 30 janvier 1930, il quittait l'Amérique du Sud et laissait la responsabilité des lignes à ses amis: le Brésil à Etienne, le Paraguay à Reine, la Cordillère des Andes à Guillaumet et la Patagonie à Saint Exupéry ...
De retour en France, Mermoz n'avait plus qu'une obsession : traverser l'Atlantique Sud.
Le 12 mai 1930, il réussit le premier vol entre Saint-Louis et Natal sur un hydravion Laté 28, le «Comte de la Vaulx».
Mais il faudra attendre 1933 pour qu'un avion moderne, le Couzinet 70 « Arc en Ciel », fasse faire un pas de géant à l'aéronautique mondiale.
Parti le 12 janvier 1933 de l'aérodrome de Paris-Le Bourget, Mermoz arrivait le 17 à Buenos Aires, en Argentine.
Le retour à Paris fut une formalité et un triomphe total.
http://www.amcmermoz.com/JeanMermoz/FrameJeanMermoz.htm

[2] Serge Tisseron, Secret de famille mode d’emploi, Ed. Marabout, 1996, p. 113.

[3] Serge Tisseron, Secret de famille mode d’emploi, Ed. Marabout, 1996, p. 114.

[4] La symbolique est le moyen alchimique de faire fusionner deux milieux différents. Il a le même sens en alchimie qu’en chimie. La psychologie est l’exploration de l’esprit, l’alchimie est l’étude de la rencontre de l’esprit et de la matière le lieu de Mercure.

[5] Jacques Lacan. Ecrits I, Seuil, 1966, p. 104.

[6] Keith Cottingham, Untitled (Triple), 1992, in Michael Rush, Les nouveaux médias dans l’art, Paris: Thames & Hudson, 2002, p. 187.

[7] Serge Tisseron, Secret de famille, mode d’emploi, Paris : Marabout, 1996, p. 120.

[8]Ibid. p. 125.

[9]Ibid. p. 131.

[10] Ibid. p. 124.

[11] Ibid. p. 130.

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5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 09:11
Album - Exposition Simonne Roumeur à Bruxelles avril 2010
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5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 08:58

IMG 2747

 

Cette exposition a lieu au Musée d'art spontané de Bruxelles (Schaerbeek) et à la bibliothèque 1001 pages
entre le 1er avril et le 8 mai 2010.

 

Monique Oblin-Goalou donnera une conférence sur cette artiste le vendredi 30 avril 2010 à 12h30 à la bibliothèque 1001 pages.

 

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par Monique Oblin-Goalou

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28 mars 2010 7 28 /03 /mars /2010 16:22

SCHAERBECK (Belgique)

MUSEE D’ART SPONTANE : 27 rue de la Constitution. 1030 Schaerbeek. Tél. :               +32 (0) 2 426 84 04         +32 (0) 2 426 84 04  ou               +32 (0) 2 426 84 04         +32 (0) 2 426 84 04  Mardi/Samedi : 13h/ 17h.

 

 

roumeur roumeur


Simonne LOAËC ROUMEUR

Née à Bohars le 12 Août 1939 Simonne, suit la formation de sténodactylographe.
Elle se marie en 1960 et a 4 enfants. Elle lâchera son travail salarié pour s’occuper de ses enfants.
Elle milite dans le syndicalisme familial fera de l’alphabétisation des adultes et assurera pendant 4 ans l’animation et la gestion d’un organisme de travailleuses familiales.
Elle sera aussi une engagée politique active et sera élue conseillère municipale à Relecq-Kerhuon.

En 1991 Simonne devra abandonner tous ses engagements pour cause de maladie. Gravement intoxiquée par des produits chimiques, son état de santé devient catastrophique. Elle souffre d’un épuisement général avec des douleurs de toutes natures. Après trois ans de lourds traitements Simonne va mieux, son corps est moins douloureux, et son esprit se libère ; lui permettant d’effectuer différentes recherches d’ordre métaphysique. C’est dans ce contexte qu’un jour de septembre 1994, elle laisse courir sa main sur le papier. Sa première écriture automatique est tracée. Peu après elle entreprend ses premières peintures.

 

De 1994 à 2007, elle alterne poésie et peinture en concordance avec ses rêves et ses recherches du moment. Malgré toutes les appréhensions et les peurs engendrées par ce qui se passe en elle et se révèle au grand jour, Simonne accepte de se laisser guider par son subconscient et l’assume pleinement. Pour elle c’est une question de survie. Après s’être tant battue, pendant 16 ans, contre la souffrance, le cancer et ses multiples rechutes, Simonne rend son dernier souffle le 9 Juillet 07.

 

Dans le combat qu’elle a mené pour la vie (Simonne affirmait qu’elle ne se battait ni contre la maladie ni contre la mort qui sont trop fortes) elle a découvert les délices de la création artistique tout en cheminant sur la longue et difficile route de la maladie.

 

Exposition de dessins et de textes au Musée d'Art Spontané et à la Bibliothèque 1001 pages, du 1er avril  au 2 mai 2010

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7 février 2010 7 07 /02 /février /2010 09:56

Je livre ici une ébauche de réflexion suite à une relecture de l'ouvrage de Jean Guitton.

La première fois que j’ai vu la chambre de Marthe Robin, j’ai eu un mouvement de surprise et de rejet. Comment avoir permis une œuvre d’une telle ampleur, au travers de Marthe Robin et du Père Finet, et avoir laissé la famille de Marthe dans de telles difficultés ? Marthe a été enfermée dans une image de Dieu, celle de la passion. Et elle a souffert pendant des dizaines d’années ce que Dieu avait souffert en un jour ! Cette hystérie est née du rejet du spirituel par les croyants du groupe social. Les hommes veulent-ils Dieu ?

La biographie de Marthe Robin, par Jean Guitton, s’appuie sur la pensée d’Henri Bergson. La mystique d’Henri Bergson est le témoignage de la conversion progressive d’un juif au christianisme. Au départ, Dieu s’est détourné des hommes. La pensée est celle de l’attente.

Henri Bergson est un juif qui croit en un accomplissement de la pensée juive dans le catholicisme. « Bergson allait plus loin que James pour qui toutes les mystiques s’apparentaient.  A ses yeux, les grands mystiques chrétiens étaient profondément différents des mystiques non chrétiens, grecs ou hindous, païens ou bouddhistes. Ceux-ci s’arrêtaient à l’état d’extase. Au contraire, les mystiques chrétiens renversaient la direction du mouvement qui les portait vers l’extase ; ils convertissaient la conversion, en la  ramenant du ciel sur la terre. »[1]

Mais pourtant, jamais la mystique d’Henri Bergson ne vient rejoindre la simplicité de la vie dans le point remarquable de l’échelle humaine. Il rencontre sa fille dans une vision, mais, il ne la voit pas dans la simplicité de la vie.

Jean Guitton est issu de la bourgeoisie partagée entre pudeur et crainte, influencée par l’élégante et mondaine morale protestante. La relation à Dieu est une affaire personnelle sans considération de la question de la religion.

« Relativement à un être qui est tout fait au-delà des limites de notre expérience, mais qui se rencontre toutefois quant à sa possibilité dans nos Idées, par exemple l’Idée de Dieu […] Mais ce n’est pas là conscience d’un devoir envers Dieu. Car puisque cette Idée procède entièrement de notre propre raison et que nous l’élaborons nous-mêmes, soit au point de vue théorique pour nous en expliquer la finalité dans le monde, soit à un autre point de vue pour nous en servir comme d’un mobile de notre propre conduite, nous n’avons donc point devant nous un être donné (révélée), […] sinon il faudrait tout d’abord que sa réalité fut prouvée par l’expérience.  On peut donc dire en ce sens (pratique) : avoir de la religion est un devoir de l’homme envers lui-même. »[2] Pour Kant, Dieu n’est pas présence mais Idée. Pour Kant, la religion se fait en conscience individuelle, sans considération de la relation, ce qui est contradictoire avec le sens du mot religion.

Jésus dit à ses disciples : " Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés " (Jn 13,34).[3]

Jean Guitton distingue donc deux types d’usage du sens. En quelque sorte, il échoue dans la mystique. Il écrit avec raison: «Pour Görres, qui était dans la tradition de Plotin, la vie mystique n’est pas une vie superposée à la vie sensible : elle est la sublimation, la plénitude de cette vie. Nos sens peuvent pénétrer dans le domaine de l’esprit sans cesser d’être des sens. »[4]

Marthe Robin savait voir Dieu dans l’autre, son prochain, les multitudes qui l’ont visitée. Marthe a vécu le mystère de la visitation. Elle savait voir l’enfant en chaque personne qui la visitait, comme Elisabeth se réjouit devant celle qui porte Dieu.

Jean Guitton écrit encore : « Autrement dit, Görres a l’idée que nous pouvons utiliser un sens dans deux directions possibles.  La première est celle par laquelle le sens nous met en relation avec l’objet extérieur. La seconde est celle par laquelle le sens peut nous mettre en rapport avec un objet supérieur aux domaines que nous appelons « matière » et « vie ». Ainsi, il y a deux manières d’user de la vie : une première qui est corporelle utilitaire et commune ; une seconde, qui est celle du « voyant », où celui qui voit, ou croit voir, capte une réalité cachée aux autres et invisible. »[5]

Jean Guitton est catholique, il croit en la présence rédemptrice du Christ au monde. En chaque homme, Dieu est présent et nécessite d’être dévoilé. Il le dit, mais il en sort une sorte de pessimisme car cela reste réservé à certains ou intervient au moment de la mort. Il échoue en réservant l’usage des « deux directions possibles » du sens à des cas exceptionnels : «Admettons qu’il existe pour certains privilégiés une seconde fonction des sens. Ils ne feraient que réveiller une faculté virtuelle en chacun des hommes et susceptible de se réveiller un jour, de sorte que nous serions des mystiques qui s’ignorent.  »[6]

L’usage du mot virtuel est intéressant car chacun vit la présence de Dieu. Cette présence est parfois inconsciente, ou indéfinissable. Ainsi, au jugement dernier, les fidèles ne se souviendront pas avoir été de bons serviteurs.

Geneviève Clancy, ma directrice de thèse à Paris I, me disait sa certitude que la sagesse est présente à chacun. Ce sont les hommes qui refusent d’ouvrir leur porte à la Lumière. Mais en chacun, il y a cette conscience qu’il est possible de fermer ou de sceller selon les mots du Coran.

L’idée de mystique qui s’ignore est intéressante. Mais, ne cache-t-elle pas une situation facile, un prétexte pour ignorer Dieu?

Marthe Robin souffrait de l’indifférence des hommes pour Dieu et de tous ceux qui furent voilés pour cacher la présence de Dieu au monde. Cela met Marthe en première ligne de la bataille. Etait-elle vraiment seule ? « Le conflit du bien et du mal n’était pas pour elle, comme il est pour nous, un spectacle. C’était une bataille où elle était exposée en première ligne. Et, comme je l’ai dit et comme elle le pensait : où elle était peut-être engagée seule, s’offrant seule pour l’expiation »[7].

Jean Guitton, par humilité devant la grandeur des combats de Marthe, n’ose peut-être pas s’associer à Marthe Robin. Marthe Robin était très seule mais elle n’était pas seule car elle disait d’une autre personne, qui avait d’autres engagements dans sa vie et que Jean Guitton ne nomme pas, ne jamais avoir souffert devant Dieu par cette personne. Je ne crois pas que Marthe était seule, mais elle fut le témoignage « merveilleux » de l’amour de tous ceux qui furent voilés.

Le mystère de Dieu est grand. Pour un temps, devant les lâchetés du XXe siècle, peut-être s’est-Il détourné des hommes laissant dans l’ombre ceux qui lui restaient fidèles ? Ne pleurons pas sur les souffrances de Marthe, mais pleurons sur nous-mêmes et nos enfants.



[1]Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin, Grasset, 1985,  p.128.

[2] E. Kant, Doctrine de la vertu, Paris : Vrin, 1996, Tome II, p. 119.

[3] 2196 En réponse à la question posée sur le premier des commandements, Jésus dit : " Le premier, c’est : ‘Ecoute Israël ! Le Seigneur notre Dieu est l’Unique Seigneur ; et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force !’ Voici le second : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même’. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là " (Mc 12,29-31).

L’apôtre S. Paul le rappelle : " Celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi. En effet, le précepte : tu ne commettras pas d’adultère ; tu ne tueras pas ; tu ne voleras pas ; tu ne convoiteras pas, et tous les autres se résument en ces mots : tu aimeras ton prochain comme toi-même. La charité ne fait point de tort au prochain. La charité est donc la loi dans sa plénitude " (Rm 13,8-10).

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 18, 15-20 :

Jésus disait à ses disciples : «Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. S'il t'écoute, tu auras gagné ton frère. S'il ne t'écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes afin que toute l'affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S'il refuse de les écouter, dis-le à la communauté de l'Église : s'il refuse encore d'écouter l'Église, considère-le comme un païen et un publicain. Vraiment je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. Oui vraiment je vous le dis : si deux d'entre vous sur la terre s'entendent pour demander quelque chose, ils l'obtiendront de mon Père qui est aux cieux. Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d'eux.»

[4] Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin, Livre de poche Grasset, 1985, p. 131.

[5] Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin, Livre de poche Grasset, 1985, p. 132.

[6] Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin, Livre de poche Grasset, 1985, p. 132.

[7] Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin, Livre de poche Grasset, 1985, p. 75.

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7 février 2010 7 07 /02 /février /2010 08:59

Article paru dans Cahier de Poétique N°14 - Novembre 2009 - Université Paris VIII - CICEP (2, rue de la Liberté, 93526 Saint Denis Cédex)

Les performances de Thierry De Mey[1] et Myriam Gourfink[2] réunissent la lumière, les sons, et les images par les gestes des mains. L’écran lumineux, la musique, le geste sont liés par un dispositif de captation et de traitement de l’image fixé sur les membres des danseurs. La chorégraphie offre l’image de gestes qui modifient le milieu sensible du spectacle. Les organes perdent leur spécificité dans un chaos. Ce dernier se réorganise autour de nouvelles relations. Katia Légeret étudie le rythme dans la danse. Marcel Jousse s’intéresse au rythme dans la voix. Il fait du geste l’expression du corps dans le langage et du langage un geste. Mais pour quels motifs Marcel Jousse sépare-t-il la poésie de la poïésis ? Les gestes de la performance de Thierry de May ou de Myriam Gourfink sont-ils un divertissement ou l’image-schème poétique des relations que l’homme se crée au-delà de ses organes ? Je choisirai de faire de ces chorégraphies un lieu de réflexion. Car, sur le dioptre fragile du spectacle qui flue se forment des images sources d’interrogations. La superficialité de la poésie, la simplicité de la mémoire numérique, les écrans supports de l’éphémère sont autant de lieux qui montrent la légèreté, la fragilité de l’existence. A partir de ces spectacles technologiques, où le corps tient une place clé, comment définir et déterminer l’imaginal ? Peut-on parler d’imaginal ? Au théâtre, les technologies, machineries et moyens numériques participent du décloisonnement entre les pratiques artistiques, les connaissances, par un jeu d’illusions. Choisir de donner vie à l’illusion permet d’échapper à l’absurde pour le mystère. La relation est alors le lieu de l’existence. Le divertissement se transforme en vie dans la réalité du questionnement actuel. Le lieu dévoilé par les gestes de Light music et de Contraindre est-il celui de l’imaginal tel que l’a pensé Henry Corbin à propos de la sagesse orientale? Les chorégraphies des oeuvres de Thierry de Mey et de Myriam Gourfink proposent une topologie, dessin des plis du corps, plis des gestes, plis de l’intelligence et des harmonies.

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Dans Contraindre, Myriam Gourfink cherche à rendre apparent le corps. Une partition virtuelle est modulée par des capteurs émetteurs fixés sur les corps des danseuses. Des flux, issus des capteurs, renseignent le « chorégraphe virtuel » et modifient la partition. Un flux renvoie des signes sur des écrans autour des danseuses qui y lisent la partition. L’information passe dans les deux sens.  Le corps est-il contraint par la matière invisible et intelligible dans laquelle il est plongé ? Ne pourrait-on pas dire plutôt que le corps donne vie au spectacle ? Les rythmes de la vie apparaissent aux spectateurs plongés dans la musique pour des expériences synesthésiques[3]. Les organes perdent leurs fonctions pour ressembler au fœtus dans le ventre de sa mère. La musique définit un espace : celui des danseuses et des spectateurs. Tous sont sur scène : le public, la danseuse, l’équipe de tournage, l’ingénieur responsable de la captation des mouvements. Avec les spectateurs à un ou deux mètres de la danseuse, la musique, les signes sur écrans, la saturation sensible plonge les corps dans une matière transparente, interactive où tout est lié. Ce spectacle n’est pas visuel, il s’éprouve. Plus rien n’est séparé, mais interdépendant comme l’enfant dans le liquide amniotique. Alors, le cosmos sensible se désorganise pour un autre. Les danseuses perdent-elles le contrôle de leur corps dans le monde que les machinistes ont construit pour elles ?

La perte de l’âme serait-elle la conséquence de cette désorganisation ? Ou bien, l’être échapperait-il à l’homme pour passer dans la technique, la liberté serait-elle spoliée par ceux qui conçoivent les programmes? Ces questions demandent de s’interroger sur la présence de l’âme au monde. L’ontologie occidentale sépare le monde physique et le monde métaphysique dans l’analyse. Il n’y a pas d’ontologie en Orient car le spirituel est une face de l’existence. L’existence serait comparable à un tissu dont le revers est différent de l’endroit, le sensible de la présence spirituelle. L’imaginal est un mot inventé par Henry Corbin à propos de la pensée Iranienne du XII° siècle. L’imaginal est constitué des signes de la présence du revers invisible sur la face visible du tissu. Cet Orient n’est pas celui de la géographie de la terre mais du monde de l’intelligence et de l’âme, de ses corps multiples correspondant aux différents ciels issus des plis de l’humanité. La lumière intérieure s’acquière dans la connaissance de l’imaginal. L’imaginal rend à l’existence cette lumière, lui donne présence et permet de partager cette expérience de la topologie de l’âme. Sohrawardi en fait l’imagination représentative. Les signes, témoins de la présence d’autres plis dans un pli de l’humanité constituent l’imaginal. L’étude de la liturgie de l’ancien Iran montre que leurs sages célèbrent la Lumière, prolongement de la lumière. Dans la relation à Dieu, les corps spirituels de l’âme grandissent en s’initiant à la présence du divin. Pour le penseur Mollâ Sadrâ, l’âme conserve des formes ! Ces formes sont influencées si l’âme est unifiée à l’Intellect Agent dans l’amour. Sur cette conception de Mollâ Sadrâ, le traducteur et islamologue Henry Corbin fait une remarque : Mollâ Sadrâ traduit et confond « sans précaution ittihâd (unification) et ittisâl (conjonction). »[4] Or, Sohrawardi a su penser l’amour autrement. Conjonction n’est pas unification dans son néoplatonisme. Il remarque aussi que l’âme n’est pas le réceptacle des formes, qu’elle n’est pas passive face aux formes. L’activité de l’âme vient se joindre à l’activité de l’Intellect Agent. Cela permet au Shaykh Sohrawardi d’échapper aux difficultés que posent l’union dans l’Un, la disparition et la damnation par amour. Dans ce contexte, il apparaît que l’imaginal est une conjonction des flux du sensible avec les flux de l’Intelligence. Les spectacles Light Music, ou Contraindre réalisent une relation sans instruments entre la musique et le geste. L’ombre de ces images est la technologie et la lumière l’importance du corps âme de la technologie, souffle qui l’anime. L’importance de l’imaginal, comme présence au monde des figures du spirituel ou de l’intelligence, rappelle l’inutilité de l’espérance en une vie propre aux structures technologiques. L’intelligence artificielle ne peut se passer des signes de la vie. L’internaute perçoit le monde extérieur au travers de l’enveloppe numérique. Le simulateur ou Internet sont des parts du monde. Ils constituent un voile qui cache mal la présence au monde.

« Plus que de corps en apesanteur, l’impression est celle de corps pris dans un matériau dense, en osmose avec ce matériau, tels peut-être des fœtus dans une bulle amniotique. Notons que les bulles ne sont pas hermétiques, qu’entre elles existent des canaux de communication. »[5]

Les avatars et doubles laissent les substances physiques et imaginaires en dehors de l’interactivité. Comment se pensent le corps et le rôle de l’acteur face à l’intelligence technologique? L’acteur est-il dépossédé de ses gestes?

« […] le corps, dans son appréhension sensorielle et créatrice, est […] fondamental et indispensable dans cette connexion avec les technologies. Il reste le lien réel, au matériel et devient la nouvelle zone transitoire en tant qu’interface permettant la connexion avec un environnement. Ce n’est alors plus la scène qui constitue le lieu d’intensification mais bien le corps réceptacle.»[6]

Les artistes cherchent comment le corps peut être le réceptacle de l’œuvre, en porter le langage, la mimésis, une mimésis qui n’est pas imitation mais apparition des rythmes, expression de la façon dont flue la vie. Thierry De Mey réalise des performances théâtrales à partir des dispositifs de captation des gestes. Ses œuvres font apparaître la notion de corps augmenté pour inventer de nouvelles écritures scéniques. Dominique Moulon, dans Images Magazine n°27 de 2007, décrit la performance: « et là, c’est le corps, augmenté par les machines, qui fait lien entre l’image, ou la lumière, et le son. »[7] Les artistes ont dépassé la problématique de l’écran qui efface le corps derrière des avatars pour un corps qui donne élan au milieu.  La conjonction avec les configurations des algorithmes donne une présence amplifiée aux gestes de l’artiste.

Retenons de Mollâ Sadrâ que toute existence est autonome, dans la mesure où l’existant est agent et connaissant de ce qu’il vit. Dans son essence, l’acte n’est pas patient, mais agent. C'est-à-dire que la connaissance de soi est la connaissance de l’influx qui émane de soi. En se connaissant, l’homme connaît « ce qu’il agit en tant qu’il l’agit. »[8] Le degré de présence, en ce monde-ci, trouve son origine dans les mondes spirituels qui « sur existent » à la mort.

« Cela, parce que le degré de présence que détermine cette intensification de l’être, ne s’entend pas d’une présence de plus en plus « engagée » en ce monde ci, mais d’une présence au-delà de la mort. »[9]

Avec Mollâ Sadrâ, il n’y a pas d’existentialisme, mais une existence dans l’ex-sistere[10], dans ce qui est présence d’éternité[11] dans le monde.

La théorie de l’Être de Sohrawardi est aussi celle de l’impératif « esto ». Son idée d’impératif créateur permet d’y voir, par l’intermédiaire des Frères de l’esseulement, une philosophie de l’existence et de la présence.

« Les frères de l’esseulement (ikhwân al-tajrîd) ont une station mystique (maqâm) qui leur est propre. Ils ont le pouvoir d’existentier les formes [imaginales] subsistant par elles-mêmes sous les traits qu’ils désirent. Ce degré mystique est appelé « station de l’impératif créateur » (maqâm kun). »[12]

Le Coran,  dans l’impératif divin « sois », fait de l’être agissant l’Être. Il n’y a pas d’Être en dehors de l’exsistere. « Notre seule parole, lorsque nous voulons une chose, est de lui dire : « Sois ! » et elle est. »[13] Dans l’esseulement se fait la rencontre avec « l’Intellect Agent »[14]. Ce « sois », chez Sohrawardi, s’applique à la création de tout ce qui existe entre la face de Dieu et la face de l’homme.

« La lecture des livres révélés et la rapidité à faire retour à Celui à qui appartient la création (khalq) et l’Impératif créateur (amr) : tout cela c’est les conditions. »[15].

En Orient, les formes de l’âme sont les corps spirituels, intellectuels, sensibles, matériels. L’âme est le miroir de l’orientation que chacun lui donne. L’initiation soufie consiste à tourner l’âme vers les richesses de la sagesse, la Lumière. L’imaginal est un retour vers le sensible, l’intelligible ou le spirituel, vers soi même, après l’enrichissement de la présence à la Lumière. Dans le mythe de la caverne de Platon, le démiurge retourne chercher ceux qui y sont encore attachés, leur faisant observer les images projetées sur le fond de la grotte. La grotte du cœur est le lieu de l’imaginal. En tournant l’âme[16] vers le sensible, vers le spirituel, les formes présentes à l’âme seront bien différentes. L’inspiration du geste ne se fait pas à partir de la machine mais elle jaillit de la vie. L’âme est cachée dans le corps.

« […] cette force qui fait agir nul ne la voit. C’est qu’elle est incorporée au monde visible, comme est incorporé en nous le souffle. »[17]

Le mouvement de l’âme est un élan dont l’existence se réalise dans l’imaginal. Les plis de l’humanité, qu’ils soient sensibles, affectifs, spirituels ou intellectuels, en sont le lieu de retentissement ou de résonnance.

Pour la chorégraphie de Myriam Gourfink, en conclusion, Maglis Dupont écrit : « L’expérience en final est bien plus riche que celle qu’une esthétique minimaliste semblait pouvoir offrir : expérience inédite, car rendue explicite, du corps, de sa mobilité et de son information dans l’espace. »[18] La rythmo-mimésis de Thierry de Mey propose une chorégraphie, une mimésis, un mime, image gestuelle, élan. Les gestes de Jean Geoffroy, dans Light Music, font une image rythmique, des schèmes rythmiques du Composé humain[19] qui semble alors sculpté par la musique. Mais comment se composent les rythmes de l’humanité ?

Le rythme est lié au geste, mouvement du corps. Le rythme, dans son utilisation grecque jusqu’à Platon, ne signifie pas mesure. Les origines du mot grec « rythme » viennent de ρεω : couler, et ne s’appliquent pas à la mer mais aux rivières. Emile Benveniste démontre que les anciens grecs employaient le mot au sens de forme, façon de fluer, modalité. Ce mot sera utilisé dans ce sens de forme. Le geste est une façon de fluer.

« Il n’y a aucune variation, aucune ambiguïté dans la signification que Démocrite assigne à ρυθμος, et qui est toujours forme distinctive, l’arrangement caractéristique des parties dans un tout. »[20]

Les images existent, contrairement à l’idée[21] de Marcel Jousse qui ne voit d’origine que dans le geste. Le rythme est une forme fluctuante. Ainsi, deux formes se conjoignent pour l’aspect final de la lettre : la forme fixe conventionnelle et la forme fluide arrangée au gré de chacun. Le rythme n’a pas alors de fixité naturelle. Il est un arrangement destiné à changer.

Dom Gajard complète cette définition. Le rythme est un mouvement[22]. Il ne s’inscrit pas dans l’ordre successif du temps mais dans des configurations.

« C’est proprement cette opération de regroupement, de synthèse que nous appelons le rythme. J’ai dit que cette opération synthétique se fait par échelons  ou paliers successifs qui se commandent et se complètent : Dans le langage : la syllabe, le mot, l’incise, le membre, la phrase et la période ; Dans le chant : le son, le petit rythme, l’incise, le membre, la phrase, la période, tout comme pour le langage. »[23]

La forme distinctive est ce qui va caractériser le geste, la façon de fluer de la chorégraphie. Le mouvement du corps détermine ce flux. « Ces schèmes rythmiques oraux, avec leurs balancements parallèles et leurs éléments internes, sont jaillis spontanément de l’organisme. Ils vont donc dans le sens des lois profondes du composé humain. »[24] A propos de la chironomie : « Cette gestuelle de chef de chœur marquait le rythme originel en tant que battue… Appelée accent (ictus) elle ne correspond pas au temps fort de nos solfèges mais à celui du souffle liant l’inspiration à l’expiration. […] Loin de se concevoir un temps d’univers indépendant et objectif, l’œuvre d’art se travaille dans un temps originellement charnel. »[25] Le rythme est donné par le corps dans l’expression du souffle. La machine se contente-t-elle de l’augmenter dans l’œuvre de Thierry de Mey ? Le monde numérique est un cœur de verre. Cette rigidité incite les gestes. « Cette gesticulation mimismologique significative devient naturellement plus accusée si le causeur ne trouve pas ses mots. »[26]

« On ne sait pas d’avance si le germe virtuel (« Rosebud ») va s’actualiser, parce qu’on ne sait pas d’avance si le milieu actuel a la virtualité correspondante. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut comprendre la splendeur des images de « cœur de verre », chez Herzog, et le double aspect du film. La recherche du cœur et du secret alchimique, du cristal rouge, n’est pas séparable de la recherche des limites cosmiques, comme la plus haute tension de l’esprit et le degré le plus profond de la réalité. Mais il faudra que le feu du cristal se communique à toute la manufacture pour que le monde de son côté, cesse d’être un milieu amorphe aplati qui s’arrête au bord d’un gouffre, et révèle en soi des potentialités cristallines infinies »[27].

Les gestes, comme un langage, constituent une conjonction, un lieu de l’imaginal.

Les gestes sont l’élan de la pulsation des images et de la musique. Mais en même temps, les configurations numériques imposent leurs limites, leurs contraintes. La conjonction avec les gestes est possible par l’infinité des configurations offertes par le calcul.

« Ce sont ces mille voix de la nâfshâ-gorge de l’Homme qu’il nous faudra encore et toujours analyser, si nous voulons nous mettre au centre de tout, là où retentit l’écho sonore de toutes les interactions du Cosmos. Echo sonore dont la sonorité objective sera humainement nuancée, non seulement par les vibrations de l’intelligence humaine, mais aussi et inséparablement, par les frissons du sentiment humain. Comme ils avaient raison ces paysans palestiniens qui faisaient du cœur, l’organe et le réceptacle de la mémoire et de l’amour ! »[28]

Pour Marcel Jousse, « tous les savants grecs primordiaux ont été des rythmo-mimeurs »[29]. Mais, il ne sait pas que la connaissance relève de l’expérience et donc de la poésie ou de la prière[30] qui sont présence, origine, dévoilement de la nature[31]. Sait-il que tous les « rythmo-mimeurs » sont des poètes ? Le langage est l’invention du dieu Thot, que les Grecs nomment Hermès.

Antonin Artaud donne à la présence au monde le rôle d’assurer les conjonctions, jaillissements de vie et de créativité au théâtre. Il montre que le théâtre disparait quand il se détourne de l’actualité. Le voyage, décrit dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, quand Marcel part seul en train avec Balbec, montre que le train offre des virtualités une vision du monde renouvelée qui célèbre les commodités de l’époque. La technologie du train a modifié la présence au monde et à l’autre dans des rythmes plus rapides. Richesses et difficultés de l’actuel ne sont pas niées. Elles s’allient à la littérature comme au théâtre pour traduire, dans l’imaginal, les questions sur l’humanité et les machines psychologiques, gardiennes du flux de la vie.

« Ce qui est intéressant dans les événements actuels ce ne sont pas les événements eux-mêmes, mais cet état d’ébullition morale dans lequel ils font tomber les esprits ; ce degré de tension extrême. C’est l’état de chaos conscient où ils ne cessent de nous plonger. Et tout cela,  qui ébranle l’esprit sans lui faire perdre son équilibre, est pour lui un moyen de traduire le battement inné de la vie. Eh bien, c’est de cette actualité pathétique et mythique que le théâtre s’est détourné : et c’est à juste titre que le public se détourne d’un théâtre qui ignore à ce point l’actualité »[32]

Les images numériques offrent au corps un enjeu nouveau où exprimer les impulsions de l’humanité, dévoiler son âme ? Le cœur numérique, l’intelligence renoncent à elles-mêmes pour la vie. Le cœur, le corps, l’intelligence, la technologie sont les ombres successives qui se déploient dans le quotidien, plan du reflet de la Lumière, nature de l’homme. Ces ombres sont présentes aux plus spirituelles de nos démarches, humbles témoins des plis[33] de notre humanité.

Les gestes de Jean Geoffroy sont les liens rhizomiques libres sous l’arbre des algorithmes. Ils modifient l’arbre donnant aux grammaires d’algorithmes les moyens de se renouveler, de s’ouvrir à d’autres configurations rythmiques. La musique et les images coordonnées aux gestes de la chorégraphie sont le symbole de la relation entre l’homme et son corps. Les corps des danseuses donnent la vie aux images rythmiques du théâtre. Les gestes synchronisés avec la musique font naître un mystère, des images rythmes surprenantes, signe et élan pour la pensée. L’imaginal n’est pas un monde intermédiaire mais les signes, donnés par l’artiste, au milieu du monde de mesures autres. L’imaginal permet un retour à l’origine du spectacle, ce qui a motivé la démarche de Myriam Gourfink. Dans ces images rythmes, l’instrument de musique devient virtuel. Cette étrangeté donne une importance au corps. Comme les gestes de Charlot dans le cinéma muet, les gestes de Jean Geoffroy ou de Myriam Gourfink réalisent  l’émergence de l’humanité, du langage, dans les moyens technologiques.

______________

Les gnostiques de l’ancien Iran rappellent la présence de la Lumière dans la trame de la vie. Les résonnances des plis de l’humanité avec la divinité donnent de l’importance à la forme comme flux, rythme. Après cette étude, est-il possible de s’interroger sur la place de l’imaginal dans l’art des nouvelles technologies ? Deux liens émergent de cette réflexion, dont l’image mentale de l’enfant dans le liquide amniotique. Cette image est aussi favorisée par le contexte technologique nécessaire à la vision de l’enfant au sein de sa mère. Le monde sensible est éclairé par le monde de l’intelligence. Cette conjonction constitue une image issue de l’imaginal, banc de sable dans la mer. Les ondes numériques témoignent de la présence humaine, du battement d’un cœur. L’âme reprend sa place avec le corps. La technologie est visible dans l’œuvre de Cindy van Acker et Myriam Gourfink mais elle permet une expérience du corps et de son rapport à l’espace. Dans ces œuvres théâtrales, le corps est augmenté par la machinerie issue de la technologie numérique. Rien n’est nouveau car les machines ont toujours servi le décor au théâtre. Les effets spéciaux, ont gagné en performance et n’ont pas fini de faire osciller la chorégraphie entre l’absurde et le mystère. En choisissant le mystère, le deuxième lien avec l’imaginal est l’image mentale du cœur. Ce lieu charnel du discernement du sensible, de l’intelligence, et du spirituel donne l’élan à nos actes de pensée et à nos gestes, à nos émotions. Les rythmes du cœur, les gestes des danseuses, entrent en synchronisation avec ceux du chorégraphe virtuel. La réalité du geste est augmentée par les images et les sons, non pas pour un gain de sens, mais pour un jeu de mystères, une expérience de la façon dont le corps flue. Cette image rythme symbolise l’interactivité et la proximité entre l’homme et le milieu qu’il dévoile, les virtualités. Le flux de la vie est toujours différent. Il dévoile pour chacun l’élan de sa nature. Cet élan comporte une part d’ombre et une part de lumière, le rythme et l’origine, comme la chair à laquelle les mouvements du cœur donnent vie. Dans le spectacle de Thierry de Mey et Jean Geoffroy, le numérique est un cœur de verre qui se cache. Le cœur demande de renoncer à lui-même pour donner vie au monde actuel.



[1] Thierry de Mey et Jean Geoffroy. Light Music, 2004 (performance audiovisuelle avec danseurs).

[2] Contraindre, Myriam Gourfink chorégraphie, et Kasper T. Toeplitz (musique) a été recréée au Hublot à Nancy, le 20 mars 2007, par : Myriam Gourfink et Cindy van Acker (danse), Laurent Dailleau (thérémin), Kasper T. Toeplitz (live electrnics et spatialisation), Zak Cammoun (vidéo, son, lumière). Les capteurs ont été mis au point par Thierry Coduys (La Kitchen). Les costumes et accessoires, par KOVA.

[3] Trouble de la perception sensorielle qui donne des sensations à partir d’organes qui ne sont pas concernés. Cela rejoint le corps sans organes d’Antonin Artaud.

[4] H. Corbin. Le livre de la sagesse orientale, p. 474, note.

[5] Maglis Dupont. Catalogue, Corps numériques en scène, Centre des arts d’Enghien-les-Bains, 2007, p. 51.

[6] Olympe Jaffré, Danse et nouvelles technologies : enjeux d’une rencontre, Paris : L’Harmattan, 2007, p. 63.

[7] Dominique Moulon, Les arts numériques en Belgique, IMAGES magazine n°27, p. 89.

[8] H. Corbin. Le livre de la sagesse orientale, p. 476.

[9] Philosophie prophétique et métaphysique de l’être, H. Corbin, Conférence sur le langage, Genève, 1966, p. 28.

[10] Sisto, stiti, statum, sister en latin : faire se tenir, placer, poser, mettre, établir.

[11] L’éternité n’est pas l’intelligence analytique mais l’Intelligence de voir les choses dans l’amour et l’unité.

[12] Sohravardî. Le livre de la sagesse orientale, Paris, folio essais, 1986, p. 222.

[13] Coran, cité dans : Sohravardî. Le livre de la sagesse orientale, Paris, folio essais, 1986, p. 222.

[14] H. Corbin reprend la description de l’âme chez Ibn Sîna dans Avicenne et le récit visionnaire, Verdier, 1999.

[15] Sohravardî. Le livre de la sagesse orientale, Paris, folio essais, 1986, p. 231.

[16] Le cœur est l’ombre de l’âme. L’âme est la lumière du cœur.

[17] M. Jousse. L’anthropologie du geste, Paris : Gallimard, 1978, p. 85.

[18] Ibid.

[19] Cette expression est inspirée de Marcel Jousse, L’Anthropologie du Geste, Paris : Gallimard, 1978, p. 266.

[20] Emile Benveniste. Problèmes de linguistique générale, Paris : Gallimard, 1966, p. 330.

[21] Marcel Jousse. L’anthropologie du geste, p. 688.

[22] Dom J. Gajard. Notions de rythmique grégorienne, Paris : Desclée & Cie, p. 8.

[23] Ibid, p. 9.

[24] Marcel Jousse. L’anthropologie du geste, Paris : Gallimard, 1978, p. 266.

[25] Katia Légeret-Manochhaya. Esthétique de la danse sacrée, Paris : Geuthner, 2001, p. 77.

[26] Marcel Jousse. L’anthropologie du geste, p. 692.

[27] Gilles Deleuze. L’image temps, Paris : Editions de Minuit, 1985, p. 100.

[28] Marcel Jousse. L’anthropologie du geste, Paris : Gallimard, 1978, p. 185.

[29] Ibid, p.269.

[30] « Le poïétes était le faiseur de schèmes rythmiques, le compositeur oral, l’improvisateur, le rythmeur, les improvisations ne se faisant guère qu’en schèmes rythmiques. Or nous trouvons une dénomination analogue pour qualifier les compositeurs oraux, les improvisateurs dans tous les milieux de style oral. » ( M. Jousse fait ici référence à ses recherches ethnologiques) M. Jousse, L’Anthropologie du Geste, p. 267. Les peuples oraux dénient la dimension rhétorique de leur sagesse devant la mauvaise définition de M. Jousse « nos poètes « choses légères et frivoles » » L’Anthropologie du geste, p. 267, p. 509. Au contraire de Marcel Jousse, Antonin Artaud, cité plus loin, met la poésie dans le concret de la vie. La légèreté de l’être est définie par Simone Weil comme suit. « La création est faite du mouvement descendant de la pesanteur, du mouvement ascendant de la grâce et du mouvement descendant de la grâce à la deuxième puissance. […] S’abaisser, c’est monter à l’égard de la pesanteur morale. La pesanteur morale nous fait tomber vers le haut. » 1933, Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1988 p. 10. Plus tard, la résistance française, durant la dernière guerre, a utilisé des « rythmeurs », expression de M. Jousse, comme Aragon. Les poètes et hommes de théâtre sont des sages épris d’actualité. La création ne peut se passer de morale à condition, bien sûr, de la prendre au sens de Simonne Weil.  L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera permet aussi une réflexion sur la légèreté de l’existence.

[31] Loi de Dieu.

[32] Antonin Artaud. Le théâtre et son double, Paris : Folio, 1964, troisième lettre sur le langage, p.180.

[33] Les plis permettent de réfléchir sur l’âme et l’humanité sans nier l’unité de la personne. Le pli permet aussi de sortir de l’ontologie et de penser le monde dans l’unité, la continuité. Les conjonctions se font entre des plis.

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7 février 2010 7 07 /02 /février /2010 08:51

Article paru dans Cahier de Poétique N°14 - Novembre 2009 Université Paris VIII - CICEP (2, rue de la Liberté, 93526 Saint Denis Cedex)

Sohrawardi est né en 1155 de l’ère chrétienne à Sohraward, en Iran, dans une région longtemps restée fidèle au mazdéisme. Il est mort décapité par Saladin dans la citadelle d’Alep, en 1191. Le mazdéisme vouait un culte à la lumière, expression de la sagesse sur le monde. Sohrawardi reprend la sagesse de l’ancien Iran pour traiter de la progression de l’âme. Pour lui, Le monde sensible peut se faire le miroir du monde spirituel. La lumière permet l’intelligence du sensible, comme la sagesse permet d’éclairer l’Intelligence. Pour décrire le spirituel, le système de Sohrawardi est inspiré du système cosmique de Ptolémée. Mais, cette pensée s’appuie aussi sur une vision relativiste, non centrée du monde. Sohrawardi propose donc une réflexion originale sur la relation. Il fait revivre les sagesses passées et présentes, s’inspire des connaissances scientifiques, comme les plis nécessaires à la contemplation des Lumières. Les plis du monde sensible suivent les courbes des ciels de Lumière. Henry Corbin et après lui Christian Jambet ont pris soin de présenter la phénoménologie de l’âme, telle que l’enseigne Sohrawardi, et son souci d’échapper à un monothéisme rigide.  Au 13e siècle, les objets de la fête et de la vie témoignent de cette sagesse. Le
Vase Basilewsky[1] et le seau Bobrinsky[2] en sont deux exemples.

Aux 12e et 13e  siècles, en Perse, la vaisselle précieuse a, entre autres motifs, les différents ordres du monde. Le musée de Saint-Pétersbourg en montre plusieurs exemples. Le vase Basilewsky est composé de cinq rangs représentant des musiciens, des scènes de chasse, scènes de polo, animaux, et oiseaux. Ces scènes de fêtes présageaient la félicité des jardins du paradis. Les mondes sensibles s’organisent dans des sphères, plantes, animaux, joueurs de polo, musiciens qui sont les reflets du ciel. La décoration du seau Bobrinsky en bronze se décompose en sept rangs décrivant les hiérarchies du monde. Elle commence par les oiseaux et éclipses qui sont les signes de la présence du paradis et finit avec les symboles de la vie terrestre. Cette conception des mondes témoigne d’une importance donnée à tous les aspects de la vie. Cette sagesse trouve son origine au 12e siècle durant l’âge d’or de l’empire Perse au travers de la théosophie du Shaykh al-Ishrâq, Shihâboddin Yahyâ Sohrawardi inspiré par Ptolémée. Sohrawardi explique l’ordre de Ptolémée comme un emboîtement de bols décorés.

« Il était une fois un lapidaire qui possédait une pierre précieuse. Il voulut exercer sur elle son art. De ce joyau il fit un bol, quelque chose comme une sphère. Du surplus qu’il avait extrait de la pierre précieuse pour tailler le premier bol, il fit de même, à l’intérieur du premier bol, un autre bol. A son tour, du surplus qu’il avait extrait pour tailler le second bol, il fit un troisième, ainsi de suite jusqu’à neuf bols. Après cela, des copeaux de ces bols (successivement taillés) il fit un joyau et l’inséra entre deux robes. De l’étoffe de ces deux robes, une pièce n’avait aucune couleur tandis qu’une autre inclinait quelque peu vers la blancheur. Il fixa ce joyau au milieu du bol. Puis il donna de l’éclat au premier bol. Sur le second bol il peignit un grand nombre d’oranges et disposa sur celles-ci de l’or. Sur le troisième et le quatrième bol et ainsi de suite jusqu’au neuvième, il peignit sur chacun une orange. Après cela il jeta ce bol orné au tournage ; le bol tournait de gauche vers la droite, tandis que les oranges qui étaient sur chaque bol tournaient de la droite vers la gauche, de sorte que si quelqu’un regardait par le milieu du neuvième bol pour voir le premier bol, il penserait qu’il s’agit d’un seul et même bol, et que toutes les oranges ont été peintes sur un seul et même bol. »[3]

Cette description poétique des étoiles est le reflet des lumières : les pures Lumières, Jabarût, le monde des Anges intellectuels de l’avicennisme latin ; le monde des Lumières ou Anges-Âmes, Malakut divisé en Malakut inférieur des âmes humaines et Malakut supérieur  des Âmes célestes ; le monde des corps physiques, Molk, appelés forteresses, situés dans l’ombre des ténèbres. Les deux premiers univers, Jabarut et Malakut sont associés à l’Orient. Le monde corporel physique est le monde sensible de l’enveloppe charnelle. La phénoménologie de Sohrawardi est celle de l’advenue de l’âme. La vie consiste à faire grandir l’âme afin qu’elle irradie le corps, qu’elle transfigure le sensible en spirituel, qu’elle quitte le sensible. L’âme ne prend pas la forme de devenirs animaux. Mais, le corps se laisse dépasser par des devenirs chérubiniques, iconiques, angéliques. L’homme trouve la plénitude de son humanité sans omettre aucun ciel, ni la contemplation des oiseaux et habitants de la terre, ni l’imagination, ni l’intelligence, ni la rationalité, ni l’hénologie. Il occupe l’ensemble du plérôme archangélique. La contemplation du monde sous lunaire et la connaissance des sagesses, dont les formes occupent les plus hautes sphères du plérôme, sont la reconnaissance de relations lumineuses entre les Vivants.

« Je célèbre la liturgie de la Lumière victoriale, le Fort, l’Archange de la théurgie qui est l’homme. L’ESPRIT-SAINT, […] gouverneur du monde des Eléments, l’INTELLIGENCE AGENTE (‘Aql fa’’âl) de qui émanent nos Ames pensantes, investie de la force conquérante et de la suprématie triomphante, SEROSH-LUMIERE[4], pour que soit consacrée par lui la noble espèce humaine. »[5]

La pensée orientale, au travers du néoplatonisme de Sohrawardi, se conçoit dans le plan unique de l’existence, dans un retournement. Le Coran  dévoile en chacun la présence de deux personnes que la sagesse réunit. L’âme est à la recherche de son Ange.  Les multitudes de l’âme témoignent, comme miroirs, de l’origine simple[6] de la lumière qui les éclaire. Comment cela est-il possible ?

L’influence ismaélienne de Sohrawardi fait du tawhîd[7] de l’âme un moyen de rejoindre la proximité  après la chute initiale.  L’Ange (dans le shi’isme ce sera l’Imâm,) rend possible le tawhîd, en supportant les attributs qui ne peuvent être donnés à l’Absconditum[8].

« Sache que le Mystère des Mystères instaura le Plérôme primordial d’un seul coup, sans intervalle de temps ni d’espace, à l’état de formes de lumière d’une multitude innombrable, toutes égales entre elles quant à la perfection première et l’existence première, ce qui veut dire la vie, la capacité, la puissance. »[9]

Après la chute, le plérôme archangélique est en mesure de faire face à l’épreuve du tawhîd.

« L’existence première (al-wajûd al-awwal) et la perfection première (al-kamâl al-awwal) désignent donc un état de capacité et de virtualité mettant le plérôme archangélique en situation de faire face à l’épreuve du tawhîd… »[10]

La chute permet un retard avant la contemplation de la première Intelligence. L’enjeu de Sohrawardi est de se mettre en présence de la Lumière grâce à l’ « ami de Dieu »[11]. L’intelligence rouge, celle de l’aile pourpre de l’Ange, adjoint le monde matériel à la Lumière de l’Ange en lui donnant la couleur rouge.

« …voici que j’aperçus une personne qui venait de mon côté. Je marchais à sa rencontre et l’abordais en la saluant. Avec une grâce et une délicatesse parfaite, elle me rendit mon salut. Observant la couleur rouge dont l’éclat empourprait son visage et sa chevelure, je pensais être en présence d’un adolescent. »[12]

L’intelligence rouge correspond à la troisième démarche qui consiste à mettre en action les sens internes. L’intelligence rouge est l’intelligence des signes, rencontre du spirituel sur la terre. « En termes sohravardiens, il s’agit de « désenténébrer » l’aile gauche de Gabriel. »[13] . L’effort purificateur de chaque âme est comparable à l’éclipse qui symbolise le ciel du seau Bobrinsky.

Prenons deux citations de Sohrawardi pour montrer le dévoilement.

«Si quelqu’un voit en songe qu’un enfant est en train de grandir, c’est que quelqu’un est en train de mourir en ce monde-ci. Inversement s’il voit que quelqu’un est en train de mourir, c’est qu’un enfant est en train de grandir en ce monde-ci. »[14]

L’enfant en train de grandir est l’âme. La vie est une ombre qui passe un court moment sur les lumières du ciel. Sohrawardi considère la vie comme l’initiation de l’âme.

 «Quelques instruments de résonnance agréable, tels que la flûte, le tambourin et autres semblables, font entendre, sur les notes d’un même mode, des sons qui expriment la tristesse. Au bout d’un moment, le psalmiste élève la voix sur le ton le plus doux qui soit, et accompagné par les instruments il psalmodie une poésie. […] Mais alors l’âme soustrait ce plaisir au pouvoir de l’oreille : « Tu n’es pas digne lui dit-elle d’écouter cela. » L’âme destitue l’oreille de sa fonction auditive, et elle écoute directement elle-même. C’est alors dans l’autre monde qu’elle écoute, car avoir la perception de l’autre monde ce n’est plus l’affaire de l’oreille. »[15]

Les mondes de Sohrawardi sont tous présents au plan de l’existence. Les regards de l’Intelligence et de l’âme sont aussi ceux du cœur, autant de mondes qui constituent une existence.

Le plérôme archangélique constitue les étapes que passe l’âme pour s’initier. Chaque ciel est un Ange, porte vers la Lumière.

Même si les sens s’effacent devant l’intelligence, puis le spirituel, il n’y a pas de rejet du monde matériel par Sohrawardi. Les prisons, puits et autres trous sombres qui émaillent son œuvre sont les allégories de ces moments où l’esprit se trouve exilé dans les considérations causales nécessaires au fondement de la connaissance et à la vie matérielle. Cet exil est important pour que l’âme soit maîtresse du corps et de l’intelligence. La nécessité de passer par l’exil est l’un des thèmes de l’ismaélisme. La prison, chez Sohrawardi, est aussi ce temps de solitude qui précède l’illumination, l’inquiétude de l’âme qui cherche et imagine. La prison est le temps où les organes ne sont pas tournés vers la présence archangélique. L’influence ismaélienne de Sohrawardi explique cette nécessité de passer par le microcosme[16]. Le virtuel est ce temps d’inquiétude où se crée un milieu qui se rend progressivement transparent aux lumières. La plénitude est dans la présence aux pures lumières. La tristesse[17] est d’avoir à quitter les Lumières et retourner chercher ceux qui ne les ont jamais vues.

Le mal, selon l’ismaélisme, provient du refus de la procession céleste, en ne voulant relever que de la Lumière primordiale. Il est l’orgueil de ne pas passer par les multiples sphères célestes, de refuser l’exil.

Que s’est-il donc passé pour que l’homme soit ainsi séparé des Lumières ?

Si l’on reprend la cosmologie d’Avicenne, le premier émané est la deuxième Intelligence. Elle est éblouie devant l’abîme qui la sépare de son Principe. La première Intelligence est le Premier Créé. L’acte de contemplation de son Principe donne éclosion à la seconde Intelligence. La seconde Intelligence est le Premier Emané. Cela signifie qu’elle n’est pas pour elle-même mais jaillissement du Premier Créé. De ces deux premières Intelligences émane une troisième Intelligence, l’Adam spirituel, selon l’ismaélisme. L’ismaélisme voit dans le tawhîd la connaissance spirituelle. Les limites des Intelligences célestes nécessitent de passer les unes par les autres, pour saisir la perfection du premier Principe. L’acte de contemplation passe par la connaissance des différentes Intelligences.

« C’est en quelque sorte une conception monadologique du tawhîd. »[18]

Il existe une sorte d’ordination, une hiérarchie qui est rompue dramatiquement par la troisième Intelligence. La première Intelligence est, dans l’ismaélisme, le premier prophète. Le prophétisme existe déjà dans le ciel. L’Adam céleste, en refusant la ligne des lumières, perd alors sa place de troisième Intelligence et tombe comme dixième Intelligence.

Le prophétisme de l’Intelligence est la reconnaissance de la préséance de l’Intelligence qui la précède. Le deuxième émané refuse de passer par les Intelligences qui le précèdent. L’Adam céleste est ébloui devant lui-même.

« Il ne voit pas que hadd (le rang) qui le précède définit son champ d’horizon, tout en référant au-delà. […] Il ruine ainsi la médiation du tawhîd monadologique, et tombe du même coup dans le piège de cette idolâtrie métaphysique qu’il voulait fuir, et dans laquelle tomberont à leur tour, « dans le ciel » et sur la terre, tous ceux des siens qui méconnaissent les médiations sans lesquelles le tawhîd est impossible. »[19]

« La régression de l’Adam céleste du rang de IIIème au rang de Xème Intelligence, c’est un retard d’éternité, de l’ « éternité retardée ». Ce retard est mesuré par les sept autres Intelligences qui ont procédé pendant le vertige de l’Adam céleste. »[20]

Ces visions ismaéliennes des hiérarchies célestes et du drame de l’Adam céleste, qui tombe au dixième rang de la vision cosmique, permettent de dire :

« Elle nous invite à nous penser nous-mêmes non plus dans le temps, comme tout nous y presse de nos jours, mais dans l’espace, non pas dans l’espace empirique mais dans l’espace des mondes et des intermondes suprasensibles. »[21]

Dans « Les offices Divins » et « Les strophes liturgiques » du Livre d’Heures, dans le Livre des fourmis, les mondes et les intermondes sont sources d’émerveillement. Dans le contexte religieux de Sohrawardi, les plis du corps, puis de l’âme, font signes vers la Lumière, se déploient. La lumière ne peut advenir sans les premiers plis. Le symbole et l’icône sont nécessaires à la traversée des différents plis des mondes lumineux. La sagesse de l’ismaélisme montre l’importance de la liturgie, médiation nécessaire au déploiement des multiples Intelligences, portes et temples du premier Principe. La liturgie suit la procession des Intelligences, en suivant les signes de Dieu. Le rite nous met en présence des lumières de l’Intelligence.

Le retard dû à la chute du troisième Ange du plérôme engendre Lumière et Ténèbres.

« Le troisième Archange du plérôme qui est l’Adam spirituel, l’Adam métaphysique, devient le dixième, parce que l’enténèbre son retard à reconnaître les deux hypostases qui le précèdent. C’est un semblable décalage qui permet à Sohrawardi de se sentir dégagé de tout dualisme irréductible, tout en affirmant avoir ressuscité dans ses livres la Théosophie de la Lumière et des Ténèbres professée par les sages de l’ancienne Perse. »[22]

L’imaginal d’Henry Corbin apparaît dans l’ombre que chaque Ange va supporter devant le « Sans Limite ». Le drame dans le ciel n’est pas pris en compte par Avicenne. Mais, il se retrouve de façon répétée, dans la liturgie du jour de Sohrawardi.

« Que Dieu purifie ceux que voici debout, et qu’il les approche. Qu’il agrée la liturgie de la Lumière se levant à son orient. Que sa bénédiction soit sur le cône de flamme de la Lumière. Qu’il missionne l’influx céleste sur la lampe du sanctuaire. Qu’il consacre l’offrande et l’acte digne de louange. Il a fait du héraut de la Lumière levante le cavalier de l’Orient, le confident des sacrosaints, celui qui fait descendre le secours, lance l’ordre, en proclamant du haut des créneaux du monde de la Gloire :

O Principe de l’Univers, terme final des mouvements des soleils qui se lèvent à leur Orient quand ils déclinent à l’Occident ! Fais monter la litanie de la Lumière. Viens en aide au peuple de la Lumière. Guide la Lumière vers la Lumière. »[23]

Ce texte montre que l’emboitement des sphères n’est pas la seule cause du rayonnement lumineux mais les sagesses passées, les richesses de la littérature, la chevalerie, la liturgie modifient et éclairent les mondes spirituels. Les centres multiples de l’Intelligence saisissent les relations car la réalité même ne se donne pas totalement à l’intelligence humaine dans le monde sous-lunaire. La connaissance des relations est celle de la reconnaissance de la dépendance des Lumières entre elles.

Le respect du Khalife, par Sohrawardi, rattache sa pensée à l’arbre du Tawîhd exotérique[24]. Salomon obtient le trône de la Reine de Sabbat de la part d’un khalife qui avait la connaissance du Livre. Il en est reconnaissant à Dieu seul[25]. Sohrawardi se fait le témoin de Dieu offrant à chacun le trône de Lumière du plérôme archangélique. Cependant, il pose une condition : respecter la hiérarchie terrestre au travers du Khalife : « Que nul ne conçoive l’ambition d’obtenir la connaissance des secrets de ce livre sans revenir auprès de la personne (shakhs), du khalife qui possède la connaissance du Livre. »[26] Cette remarque de Sohrawardi est inspirée par le Coran : « Et ceux qui ne croient pas disent « « Tu n’es pas un messager ». Dis : « Allah suffit, comme témoin entre vous et moi, et ceux qui ont la connaissance du Livre sont aussi témoins. » »[27] L’ismaélisme de Sohrawardi, Shaykh al-Ishrâq, ne s’exprimait pas au mépris de l’autorité des pouvoirs spirituel et temporel. Sohrawardi fut donc condamné injustement en des temps de peur et d’instabilité politique.

Les œuvres du Moyen-âge en Orient, l’art des objets de tous les jours, l’art des tapis, les enluminures sur les thèmes épiques ou de l’amour courtois de la littérature, la poésie, les sciences témoignent du souci de respecter les hiérarchies des Lumières, le monde sensible, porte vers le spirituel. La rhétorique de Sohrawardi témoigne de la prise en compte des relations de l’Intelligence. Les mots d’Henry Corbin le rappellent : « Cette multiplication théophanique préserve le monothéisme de tout aspect monolithique, sans lequel, comme les Ismaéliens l’ont très bien vu, le monothéisme dégénère en idolâtrie métaphysique. »[28]



[1] The Basilewsky Vase, 13 siècle,  Musée de l’Hermitage, Saint-Pétersbourg in Mikhail Piotrovsky, On Islamic Art, The State Hermitage Museum, St Petersburg, 2001, pp. 82-83.

[2] The Bobrinsky Bucket, décembre 1163, Musée de l’Hermitage, Saint-Pétersbourg in Mikhail Piotrovsky, On Islamic Art, The State Hermitage Museum, St Petersburg, 2001, pp. 76-81.

[3] Shihâboddine Yahyâ Sohravardî. L’archange empourpré, Un jour, avec un groupe de soufis, traduction d’Henry Corbin, Paris: Fayard, 1976, 549 p, pp. 369-370.

[4] Serôsh : forme pehlvie de l’avestique Sraosha.

[5] Shihâboddine Yahyâ Sohravardî. L’archange empourpré, strophes liturgiques et offices divins, traduction d’Henry Corbin, Paris: Fayard, 1976, pp. 491-492.

[6] J’ai choisi le mot simple à la place du mot Un. L’Un est différent de l’un comme unité de mesure. L’Un est le simple comme présence universelle au cœur des multitudes.

[7] Tawhîd : Entrée progressive de l’âme dans l’intimité divine. Cette recherche de perfection passe par le « fana ». Ce dernier est conversion et détachement à chaque ciel. Du sensible à la beauté, de la beauté à l’intelligible, de l’intelligible à l’amour. A chaque fois il y a passage nécessaire par un ciel, puis détachement de ce ciel.

[8]Mot d’Henry Corbin dans les commentaires du « Bruissement des ailes de Gabriel ». L’archange empourpré, p. 255.  Ce mot vient du désire d’approcher rationnellement la présence de Dieu à la vie. « Tant les  sources (usûl) diffèrent, et telle est la distance de leur lieu de dérivation, car la source des thèses de la théosophie orientale c’est la révélation-intérieure, la vision intuitive. Celle des thèses des péripatéticiens, c’est la dialectique rationnelle et démonstration (burbân). » Sohrawardî, Le livre de la sagesse Orientale, p. 259. Dieu est abscond dans la raison mais simplicité dans la présence. Toute personne ne peut se définir par la rationalité seule. Cela est encore plus vrai pour Dieu. Il ne peut se définir par la rationalité seule.

[9] Henry Corbin. La trilogie ismaélienne, Verdier, p. 190.

[10] Ibid. p. 200, note.

[11] L’archange empourpré, p. 73 l’ami de Dieu est l’ange qui est la dimension éternelle de l’âme, celui qui connait aussi bien l’exégèse littérale que l’herméneutique spirituelle.

[12] Shihâboddine Yahyâ Sohravardî, L’archange empourpré, Le récit de l’archange empourpré, trad. Henry Corbin, Paris: Fayard, 1976, 549 p., p. 202.

[13] Shihâboddine Yahyâ Sohravardî, L’archange empourpré, commentaires d’Henry Corbin in Bruissement des ailes de Gabriel, Paris: Fayard, 1976, p. 254.

[14] Shihâboddine Yahyâ Sohravardî, L’archange empourpré, Epitre sur l’état d’enfance, trad. Henry Corbin, Paris: Fayard, 1976, p. 402.

[15] Ibid. pp. 403-404.

[16] Monde des sens.

[17] Platon. Le mythe de la caverne.

[18] Henry Corbin. L’Imâm caché, Paris : L’Herne, 2003, p. 56.

[19] Ibid, p. 57,58.

[20] Henry Corbin. L’Imâm caché, L’Herne, 2003, p. 58.

[21] Ibid, p. 67.

[22] Shihaboddin Yahyâ Sohravardî Shaykh al-Ishrâq, L’archange empourpré, Le bruissement des ailes de Gabriel, traduction commentaires Henry Corbin, Fayard, 1976, p.253.

[23] Shihaboddin Yahyâ Sohravardî Shaykh al-Ishrâq, strophes liturgiques et offices divins, L’archange empourpré, traduction Henry Corbin, Fayard, 1976, p.484.

[24] Le Tawhîd exotérique est aussi dit Tawhîd théologique. « Le Tawhîd théologique est ce qui considère la lettre exotérique de la religion positive et s’applique à ce monde-ci, c’est parce que la sharî’at est limitée à l’état présent du monde… » Henry Corbin, En Islam Iranien, tome III, Gallimard, 1972, p. 196. Henry Corbin explique l’importance du Tawhîd exotérique (prophétisme de la loi, Tawhîd où les Prophète ont convié les humains à affirmer une divinité unique) et l’importance de son lien avec le Tawhîd ontologique, dit aussi ésotérique, professé par les mystiques. Le Tawhîd au sens vrai et non pas au sens métaphorique, c’est le Tawhîd théosophique qui totalise les deux formes de Tawhîd ontologique et théologique. Voir, Henry Corbin, en Islam Iranien, p. 196.

[25] Coran, 13 : 43.

[26] Shihaboddin Yahyâ Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, trad. Henry Corbin, Gallimard, 1986, p. 232.

[27] Coran, 27 :40.

[28] Shihaboddin Yahyâ Sohravardî Shaykh al-Ishrâq, L’archange empourpré, Le bruissement des ailes de Gabriel, commentaires d’Henry Corbin, Fayard, 1976, p. 254.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Articles publiés
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27 janvier 2010 3 27 /01 /janvier /2010 13:57

Le 26 janvier 2010, Madame Rachida Dati était à Bruxelles et intervenait lors d’un dîner débat sur l’identité nationale et européenne, à l’hôtel Crown Plazza, rue de la Loi. Je reprends certains points abordés sur la difficile question de l’identité.

En guise d’avertissement et d’introduction :

Cette réflexion semblera disparate et chaque sujet est abordé de façon à peine suggestive ou incitative.

Le sujet de l’identité est difficile parce qu’il touche à tous les plis qui font l’homme. Qui peut parler, tout à la fois de loi, d’autorité, culture, art, éducation, philosophie, histoire, histoire contemporaine, sociologie … ? Dans son discours, Madame Rachida Dati a commencé par nous mettre en garde, dès les premières questions : « Ne me parlez pas d’autre chose que d’identité car le débat est important. Même si le temps imparti est court, les textes courts, et le sujet monumental n’éludons pas la question à facettes multiples. Chaque petite pierre peut enrichir le débat. »

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Madame Dati a insisté sur l’importance, pour les arrivants en Europe, d’appliquer la loi commune. C’est pourquoi des sanctions sont actuellement envisagées pour les femmes qui s’entêtent à porter le voile, même après plusieurs incitations à le retirer. Elle a également rappelé que la France et l’Europe ne considèrent pas la religion comme un élément de l’identité française ou européenne.

Sur le port du voile, le principe de se cacher aux yeux des autres démontre un manque de confiance. Le voile ne peut pas être considéré comme signe religieux. La religion, étymologiquement, est ce qui relie. Il est incontestable que le voile marque une division, ce qui est contraire au principe religieux. C’est pour cette raison que j’adhère à la position de Madame le Ministre. Il est inquiétant de voir les femmes se voiler. Les femmes, qui portent le voile, cachent leur visage et leur corps dont la beauté est un rayonnement de Dieu. Elles cachent cette présence de Dieu au monde. Moïse, en descendant du Sinaï, s’est voilé la face devant son peuple sortant de l’esclavage, qui avait peur de la lumière qui rayonnait de son visage. Les femmes croyantes sont confrontées à la société laïque qui, comme Caïn après son crime, se cache devant la face de Dieu. Et pour cela elles portent le voile. Comment sortir de cette division ? Comment sortir de ce rejet mutuel ?

Je n’ai pas de réponse, peut-être quelques suggestions :

-          la première serait de remettre en cause le principe qui considère la religion comme n’étant pas un élément de l’identité française et européenne. La plus grande partie des habitants de l’Europe est issue des religions du Livre ;

-          la seconde serait de préconiser d’adopter des lois morales qui ne soient pas en opposition avec les appels des religions et notamment de l’institution religieuse catholique ;

-          la troisième serait de reconnaitre l’importance de l’institution catholique au travers de son Eglise hiérarchisée et de ses programmes d’enseignement, de ses actions auprès des différentes communautés religieuses. (La sortie des communautés islamiques des garages et des caves, dont a parlé Madame Dati, s’est fait en partie par le dialogue interconfessionnel entre musulmans et catholiques. Dans son discours, Rachida Dati s’est dite issue d’écoles catholiques).

L’école est certainement le meilleur vecteur pour assurer l’appréhension de ce socle commun. Voici quelques suggestions qui peuvent offrir un moyen d’avancer ensemble sur le sujet de l’éducation.

Comment penser l’identité Européenne, garder les grandes richesses de ce qui est acquis comme socle commun et en faire partager les valeurs à ceux qui arrivent des autres pays du monde ?

Pour tenter de soulever quelques points pertinents de la problématique, ma réflexion utilise le point de vue de la Belgique, petit pays au cœur de l’Europe, et celui également de la France.

Comment faire vivre les virtualités de l’Europe, les richesses du passé et les enjeux du présent ? Qu’est-ce que l’Europe ? Qui sont ceux qui habitent l’Europe. Sur quelles pensées vivent-ils et trouvent-ils des points de cohésion ? Ce sont autant de questions qu’il convient de se poser.

La démocratie est le principal lien entre les peuples de l’Europe. L’art est le témoin des sagesses et des religions qui ont habité l’Europe, de cette richesse philosophique et culturelle, de tout ce qui fait sa terre spirituelle, sa conscience individuelle et collective. La science, et le confort de vie qu’elle apporte, est aussi un socle commun duquel la pensée émerge. Les français sont exigeants pour leur niveau de vie. Ils revendiquent le droit de participer à son amélioration et d’en être les garants au travers de leur formation.

La démocratie, l’art, les sciences, la formation ont un rapport étroit avec l’identité. Ils font références aux racines, à l’héritage, au patrimoine et à la qualité nécessaire de l’éducation.

Les échanges historiques à la base de nos racines culturelles.

Platon aborde la connaissance, non seulement dans un souci analytique, mais surtout (le Parménide en est témoin) dans un souci d’unité. Connaissance et amour sont les principaux thèmes de l’œuvre de Platon. Ceux qui se tournent vers la Lumière, vers l’éveil, retournent chercher les autres. Sur la frise du Parthénon, à Athènes, la procession des citoyens est protégée par des personnages tournés à contre sens et qui sont là pour indiquer la direction à suivre.

Concernant la Macédoine, la première personne qui vient à notre pensée est Alexandre le Grand, roi et grand conquérant qui va assurer le rayonnement de la Grèce sur le monde. Elève d’Aristote, il a vécu au IVème siècle avant Jésus Christ. Alexandre le Grand est célèbre pour ses batailles, mais surtout pour les liens qu’il tisse entre l’Europe et l’Asie. Il ouvre les routes vers la Chine. Les expositions Europalia.china qui se sont tenues à Bruxelles ont offert un magnifique témoignage. Dans l’exposition sur la Route de la soie, au Musée du Cinquantenaire, l’homme du cimetière de Yingpan reposait dans une tombe marquée par un mât. Les tissus de ses vêtements montraient la richesse culturelle qu’engendraient les échanges commerciaux entre l’Occident et l’Orient. Toujours dans l’exposition « La route de la soie », les œuvres numérotées 33 et 34 sont un tapis de feutre (matière spécifiquement nomade, sans trame), et une tenture funéraire en soie à la fine trame dont la finesse du pas montre le degré de sophistication de la technologie employée.  Ils se retrouvent réunis par des motifs purement Xiongnu (montrant un lion cornu affrontant un Yack et un griffon, ainsi qu’un renne, censés symboliser la lutte pour la vie, - le bien contre le mal, la lumière contre l’obscurité et la vie contre la mort. Le yack et le renne sont des animaux liés au culte solaire. Les différentes scènes sont séparées par des arbres. Dans l’espace central, des spirales géométriques symbolisent la vie éternelle). La tenture 34 présente des motifs caractéristiques de la partie occidentale du pays des Xiongnu, c’est-à-dire de l’Asie centrale et de la Perse. Les motifs des tissus sont donc d’inspiration à la fois orientale et occidentale. Les thèmes du champignon, ingrédient de la boisson sacrée, de l’arbre de vie, du daïmon, de la montagne sont propres à la culture irano-centrasiatique et donc occidentale pour le Xiongnu mais ils constituent un Orient sur la terre de l’Intelligence. Les thèmes de la sagesse et de la lumière sont désignés comme Orient, éveil, levé de soleil. En Asie, cette inspiration spirituelle orientale est issue des peuples Ouïgours géographiquement occidentaux. Ce rayonnement de la pensée se développe au travers du prisme artistique et sensible des denrées échangées.

Notre patrimoine et ses significations, symboles de notre identité.

Prenons un exemple en Belgique : pourquoi le béguinage de Louvain est-il classé au patrimoine de l’Unesco ? Les béguinages sont les témoins de l’indépendance des femmes : une indépendance intellectuelle mais surtout des êtres en tant que tels. La conscience collective devient individuelle grâce à de grands mystiques. Ces mystiques sont souvent des femmes.

La justification de l’inscription des béguinages belges au patrimoine de l’UNESCO a répondu à plusieurs critères. Celui cité précédemment en est un premier.

Un second critère est que les béguinages flamands présentent les caractéristiques physiques saillantes de la planification urbaine et rurale, ainsi qu'une combinaison de l'architecture religieuse et traditionnelle de style spécifique à la région culturelle flamande.

Un troisième critère est qu’ils apportent un témoignage exceptionnel sur la tradition culturelle de femmes religieuses, indépendantes en Europe du Nord-ouest, au Moyen-âge.

Le quatrième critère est qu’ils constituent un exemple exceptionnel d'ensemble architectural associé à un mouvement religieux caractéristique du Moyen-âge qui associe des valeurs séculières et monastiques.

La conscience comme garant de notre héritage.

Erasme, Henri Suzo[1], Nicolas de Cues, Maître Eckhart, Hildegarde de Bingen, Jeanne d’Arc et ses voix, participent tous à la découverte de la conscience, conscience morale et conscience de soi qui se fera tardivement avec Descartes et Locke au XVIIème siècle.

Le peuple, porteur de courage et de sens.

Le sacrifice du dernier carré héroïque de l’Empereur est commémoré sur le site de la bataille de Waterloo. Les soldats se sont battus jusqu’au dernier pour leur chef militaire. Durant la retraite de Russie, la Grande armée avait montré également à la face du monde que le courage n’est pas l’apanage de la Noblesse. Waterloo fut une défaite pour Napoléon, mais une victoire pour la démocratie. Le regard sur le peuple change. L’Empire serait en quelque sorte le démon[2] de la démocratie. Le démon vient de l’idée pythagoricienne de daïmon qui s’oppose à celle de héros. Le démon a une dimension surhumaine, voire inhumaine qui convient aux actes de l’Empire. Il a des conséquences sociales. De la vie, il entre alors dans le mythe. Le Héros a une dimension littéraire. Il est le reflet mythique du daïmon. Il est l’identité du nouveau corps social. Dans la situation catastrophique de la fin des années 30, Thomas Mann fait la critique du héros dans son livre La Montagne Magique. Le daïmon est défini par Detienne comme étant, efficace dans l’organisation des affaires publiques, orateur, médecin, philosophe, poète, mystique, bon soldat si nécessaire. Les batailles du daïmon sont dans tous les plis de l’humanité. Avicenne répond parfaitement à l’idée de daïmon.

Le rôle primordial de la formation. La préservation de la richesse des filières scientifiques :

Le meilleur des mondes possibles, dans l’œuvre de Leibniz, est un monde qui sait reconnaître l’indépendance des monades, leurs chevauchements, sans que l’individu soit pour autant réduit à un pli unique. Il est possible de croire à un corps social solide avec des institutions politiques, sociales, religieuses et culturelles représentatives qui respectent et reconnaissent comme vital chacun des membres qui constituent son corps.

La jeunesse est garante de la démocratie et l’école est le meilleur moyen de faire partager à tous la dimension démocratique de l’Europe. L’histoire des peuples prouve que la démocratie est liée à un bon niveau d’éducation. La Grèce antique proposait des formations scientifiques. Après la géométrie était assurée une formation à la mystique et aux nécessités sociales de la cité[3].

Aujourd’hui, le souci des parents d’orienter leurs enfants vers des filières scientifiques me semble relever du bon sens qui ne date pas d’aujourd’hui, comme nous venons de le voir. Posséder les outils mathématiques permet de vivre en harmonie avec la riche technologie contemporaine comme le calcul infinitésimal, les langages binaires, l’optique, les statistiques ou autres. Cela semble donc une revendication légitime. Pour autant, il est regrettable que des matières  comme l’histoire, la littérature, les langues vivantes et mortes, la philosophie  soient écartées de certaines de ces filières scientifiques avant le BAC sous prétexte de vouloir décourager le trop grand nombre d’enfants qui s’oriente vers une filière scientifique. Les jeunes qui sortent des écoles de cadres ne savent pas qui est Platon, Descartes, encore moins Leibniz, peu ou pas qui est Victor Hugo ou Kandinsky, ou Paul Klee… . Sans avoir lu et étudié sérieusement ces écrivains et penseurs un minimum serait d’en connaître la spécificité pour pouvoir s’y référer en cas de besoin.

Il est primordial de continuer à proposer à l’ensemble des jeunes une très bonne formation scientifique comme il le souhaite. Il faut voir comment c’est possible en abandonnant l’idée de tenter d’en décourager certains comme c’est envisagé aujourd’hui dans les projets de l’éducation nationale.

Le socle à préserver.

Si un enfant quitte l’école dès l’âge de 16 ans pour entamer une formation technique, ou une formation professionnelle, pour travailler tout bonnement, cherchons à avoir la garantie qu’il a acquis les rudiments qui lui permettent de s’intéresser à la vie publique et démocratique. Les bonnes questions à se poser sont alors : Connaît-il les origines de la démocratie, connaît-il le patrimoine de l’Europe, sait-il pourquoi il faut le préserver ? Connaît-il les institutions françaises et européennes ? Sait-il se situer dans le contexte mondial qui a tendance à vouloir tout gommer, tout niveler ?

Eléments de langage :

  • la formation est la base de l’identité.
  • Un jeune doit connaître ses origines et la valeur du patrimoine dont il devra assumer l’héritage.
  • Les racines de l’Europe doivent être identifiées, connues et aucune ne peut être négligée.
  • La connaissance de soi n’est pas suffisante pour respecter les cultures qui se côtoient. Il faut aussi connaître les autres. (Le commerce favorise les échanges et les relations entre les peuples.)

 



[1] « La naissance éternelle, je l’appelle l’unique force dans laquelle toutes choses et les causes de toutes choses ont de quoi être et être causes. Mais la renaissance qui vient à l’homme seul, je l’appelle une réorientation de chaque chose, quelle qu’elle soit, vers l’origine, à prendre selon le mode de l’origine, sans aucune considération du moi propre. » Henri Suso. Le petit livre de la vérité, Ed. Belin, 2002, p. 69.

[2] M. Detienne. La notion de Daïmon dans le pythagorisme ancien, Paris, Belles Lettres, p. 98 : « Tout homme de bien est un être surhumain, « démonique », durant sa vie comme après avoir fini de vivre, et qu’à juste titre il est appelé « démon ». ». La notion de démon est proche de celle  d’or, de géants, de celui dont la nature n’est pas corruptible.

[3] La tradition dit que Philosophe, ami et disciple de Socrate, précepteur d’Aristote, Aristoclès, dit Platôn (la large) fut d’abord poète, dramaturge et politicien. Théodore de Cyrène lui enseigna les mathématiques. Il créa près d’Athènes, dans les jardins d’Akadêmos, l’Académie, une école de la philosophie et des sciences, au fronton de laquelle il fit inscrire selon la tradition : « Que nul n’entre ici s’il n’est pas géomètre ». Pour Platon, la géométrie, avec ses formes et sa dialectique, permet la maïeutique, l’art d’accoucher de l’intelligence en chacun. Le jeune esclave du Ménon est la démonstration de cette présence innée en chacun. « […] formant les gardiens par une discipline des habitudes (ici façon de fluer dans la vie) ; leur communiquant sous le rapport de l’harmonie, une certaine perfection harmonieuse, qui n’est pas un savoir, et, sous le rapport du rythme, une certaine excellence rythmique (encore une expression pour décrire l’efflorescence de la vie que chacun trouve en lui) […] » Sohrawardi, penseur Perse, raconte sa formation aux sciences avant d’être autorisé à aborder les sujets spirituels et divins. La naissance de son intelligence est passée par les outils mathématiques et la théorie. Et ce fut une période difficile pour lui.

 

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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