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  • : Monique Oblin-Goalou
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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 21:19

Karl Marx considère la rente foncière des terres au XIX° siècle comme virtuelle car dissociée de la réalité de la production capitaliste. « Nous ne parlons pas ici des conditions dans lesquelles la rente foncière, expression de la propriété foncière propre au mode de production capitaliste, existe virtuellement sans qu’existe la production capitaliste elle-même, autrement dit sans que le fermier soit lui-même un capitaliste industriel ou que son mode d’exploitation soit capitaliste. »[1]Essayons de réfléchir avec cette phrase en dehors de son contexte pour les mots qu’elle véhicule. Dans le but didactique de percevoir un peu des rouages de l’économie.

L’exploitation capitaliste ne prend pas en compte le substantial c'est-à-dire l’hypothèse, le possible. Il se crée alors une opposition entre la forme et la réalité, la forme capitaliste adaptée au souci de production du secteur secondaire industriel et la réalité du secteur primaire soumis aux règles de la nature, aux nécessités de la vie. La rente foncière prend en considération la substance de la richesse foncière c’est-à-dire l’ensemble des possibles. Le montant fixe de la rente est calculé en fonction de l’expérience du rendement d’une terre au cours des années mais il reste une part de risque que le rentier ne prend pas. Les préoccupations écologiques sont peu nombreuses dans la pensée de Karl Marx qui développe avant tout la conscience de classe et l’opposition des travailleurs contre les patrons. Sa problématique n’est à aucun moment une prise de conscience écologique. Mais cette problématique existe quand même fortement. Le Marx productiviste centré sur le souci de l’augmentation des valeurs n’efface pas le Marx conscient du rôle de la gestion des ressources. La dernière phrase du livre un du Capital est : « Cette activité (la régulation rationnelle des échanges avec la nature) constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme une fin en soi, le véritable royaume de la liberté, qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, celui de la nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail. »[2]Je ne veux pas ici discuter de la réduction du temps de travail bien que cette question reste encore cruciale pour certains pays. Mais je désire remarquer que Marx ne nie pas l’importance de l’exploitation raisonnée. Les lois qui régissent le travail sont importantes. Le contrat est là non pas pour instituer la domination mais pour reconnaître la personne, assurer le respect des deux partis et des ressources autant humaines que matérielles. Le contrat est régi par la société car les ressources ne relèvent pas de l’intérêt particulier. Le contrat n’est pas un « jeu à somme nulle entre deux individus »[3].

 

La dette scientifique envers la pensée juive

Les sciences sont un enjeu important au début du XX° siècle quand les peuples se soulèvent pour bénéficier plus largement des nouvelles connaissances et du confort qu’elles apportent. Pour le troisième anniversaire de la révolution de 1917, Tatline termine la maquette de son projet Monument pour la Troisième Internationale[4]. Le constructivisme est alors un mouvement partagé par beaucoup de peuples qui aspirent à accéder à la modernité.

Au XX° siècle, l’Occident refuse de reconnaître la dette intellectuelle qu’elle doit à ses frères juifs dans la reconnaissance de la psychanalyse, la relativité et le vitalisme devant le pouvoir que donne la connaissance scientifique. On peut noter qu’aujourd’hui, en 2012, l’Eglise n’a toujours pas reconnu ni la relativité, ni la psychanalyse, ni le vitalisme. Sa Sainteté notre Pape, d’origine allemande, pourrait demander aux chrétiens d’avoir la charité de reconnaître le merveilleux, l’intelligence, la beauté présents chez ses frères. Car la charité n’est pas seulement donner des biens matériels. D’après son étymologie la charité reconnaît l’autre comme cher, comme merveilleux, comme présence de Dieu au monde. Je dois beaucoup à la psychanalyse, à Sigmund Freud, pour l’actuelle mise en place du stade pompier, un élément du stade du miroir, une clé découverte à la lecture de Bruno Schulz[5]. Le stade pompier correspond à l’apprentissage des relations et à la découverte des limites de notre humanité, mais aussi de son important potentiel, des richesses de l’étude.

La psychanalyse et la relativité sont bien connues et utilisées. Il me semble important de ne pas oublier l’outil du vitalisme qui a permis au physiologiste Xavier Bichat de réfléchir sur les propriétés des tissus du vivant. Le vitalisme de X. Bichat propose un chemin différent de la méthode d’analyse du physicalisme américain et de son vocabulaire. Il ne part pas de la chimie mais de l’expérimentation physiologique et de l’autopsie. A X. Bichat nous devons l’aphorisme suivant : « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». On retrouve une approche du vitalisme dans l’œuvre de Sigmund Freud et toujours autour de la question de la mort. Le vitalisme[6]est un outil pour aborder autrement. Il a trouvé une utilité dans l’étude des corps organisés, des organes, la physiologie[7], au travers de l’œuvre fulgurante de Xavier Bichat. Le vitalisme disparaît derrière la chimie comme la raison et l’analyse prennent possession de l’observation. Il y a un ordre scientifique qui commence par l’observation. En physiologie, tout commence par l’observation. Xavier Bichat en favorisant l’observation du vivant et des organismes ou de leurs dépouilles défend en physiologie un ordre particulier de la logique, l’observation sur le vivant des tissus et de leurs interactions, pour ensuite faire entrer la chimie dans sa réflexion. Dans le chapitre Au-delà du principe de plaisir des Essais de psychanalyse Sigmund Freud aborde le vitalisme pour étudier les pulsions de vie et réfléchir ainsi dans un cadre plus large aux pulsions. « Quant à cette tendance de l’organisme à s’affirmer en bravant le monde entier, cette tendance mystérieuse et qui ne peut-être mise en relation avec rien, nous n’avons plus qu’en faire. Il reste que l’organisme ne veut mourir qu’à sa manière ; ces gardiens de la vie ont eux même été à l’origine des suppôts de la mort. »[8]Cette position dangereuse dans laquelle il arrive à chacun de tomber conduit à l’exclusion et à la haine. Le souci de s’isoler, ou d’isoler quelqu’un face au « monde entier », est dangereux. Il me semble opportun de rapprocher cette observation à une perversion issue de dérives avancées et de la dégradation du stade pompier dans certains phénomènes de foule. « Le bouc émissaire » est le fruit de pulsions perverses. Il est difficile de donner des exemples tant les cas sont tellement dramatiques et hélas actuels. Le désarroi des exclus pèse dans l’entourage de ceux qui sont les isolés de la société.

 

« Il se peut que la substance vivante ait été ainsi recréée sans cesse et soit morte facilement jusqu’au jour où des influences externes déterminantes se transformèrent, obligeant la substance qui survivait à dévier toujours davantage de son cours vital originaire et à faire des détours toujours plus compliqués pour atteindre son but : la mort. »[9]

Sigmund Freud reconnaît qu’il ne peut prouver que les détours soient motivés par la pulsion de mort. Il revient sur ce qu’il a écrit en considérant les protozoaires qui se reproduisent en se divisant et qui ne produisent pas de cellules séminales indépendantes et gage d’éternité. Ces protozoaires semblent inépuisables si le milieu est renouvelé sans cesse.

« Ces détours sur le chemin qui mène à la mort, fidèlement maintenus par les pulsions conservatrices, seraient ce qui nous apparaît aujourd’hui comme phénomènes vitaux. »[10]

Le délit d’initié en psychologie consiste à rejeter chez quelqu’un les « détours », le divertissement, l’art du métier et la beauté du geste, c'est-à-dire la richesse issue des pulsions du moi. Ce rejet peut avoir des conséquences dramatiques.

Le danger est de faire souffrir au point de réduire violemment la personne « à atteindre son but vital par une voie courte »[11]. Cette dernière citation de Sigmund Freud est une définition du mal. La lecture des grands penseurs montre que tout homme est traversé par ces pulsions quand il est exaspéré par son entourage. Le « devenir chien » de Gilles Deleuze, le « sens de l’histoire » en 1942 dans le cours de Martin Heidegger sur Parménide, sont des exemples célèbres. Mais déjà, Saint Paul dans la Bible écrivait ce passage bien connu : « Parents n’exaspérez pas vos enfants, de peur qu’ils ne se découragent »[12] ; Il écrivait également au sujet des esclaves : « Maîtres accordez à vos esclaves le juste et l’équitable, sachant que, vous aussi, vous avez un Maître au ciel. »[13]Même si nous ne parlons plus d’esclaves, ces réflexions sont d’une actualité criante en ce qui concerne l’inégalité des conditions de travail et de droit dans le monde.

Un usage nouveau de l’outil vitaliste apparaît dans cette réflexion sur un passage des écrits de S. Freud. Les conséquences du rejet de la connaissance des autres, comme la psychanalyse, par intolérance, mépris ou pour des motifs politiques plongent les peuples dans la peur et les actes de cruauté. L’exemple des exécutions publiques[14]montrent des dérives perverses où la peur et la lâcheté l’emportent sans contrôle favorisant l’expression des pulsions de mort les plus perverses et des pulsions de rejet familial (le bourreau est parfois la propre famille du condamné). Il est regrettable de constater que ces dernières n’appartiennent pas à l’histoire de l’humanité. Elles sont liées à l’interdiction des spectacles, cinéma, théâtre, salles de concert en réduisant l’homme au pli unique de la nécessité et en portant atteinte à sa liberté d’expression. Assister à un spectacle n’est pas seulement subir ou entrer dans la pensée des autres comme le voyeur mais également, savoir qu’il est possible de s’exprimer, soutenir la libre expression, être acteur de son époque.

 

La dette et le Proche-Orient

L’émission Bouillon de Culture, le 18 août 2006, traite de la dette intellectuelle de l’Occident envers l’Orient. On y découvre que les Fables de La Fontaine sont inspirées par les Grecs Esope et Phèdre mais également d’un certain Pilpay, Indien traduit en ancien persan, le pehlvi, au VI° siècle, traduit en arabe par un écrivain mazdéen, la médecine avec François Barnier, la littérature avec les récits d’Abdallah îbn Mouquaffah, la poésie, l’optique, pour ne donner que quelques exemples. Une des erreurs de l’émission est d’avoir séparé l’apport grec de l’apport africain. A la dissolution des universités d’Athènes, la connaissance du monde grec quitte l’Occident pour y revenir par l’Afrique plus de cinq siècles plus tard. La famille justinienne est cause du déclin de Constantinople de 518 à 565. Justinien chasse les philosophes grecs païens d’Athènes provoquant l’entrée de l’Occident dans l’obscurantisme. Les tenants de la sagesse grecque se déplacent alors vers la cours de Bagdad, capitale de l’empire des Abbassides avant de trouver refuge à Harran. Les richesses de la Grèce favoriseront l’âge d’or de l’Empire Ottoman du 8e au 9e siècle. « Les apports étrangers au lieu de banaliser et étouffer la langue arabe, l’ont au contraire vivifiée et en ont fait une des langues les plus importantes au monde. »[15]Donc, avant de traiter de la dette de l’occident, l’émission Bouillon de Culture a abordé la dette de la langue arabe, l’enrichissement de la langue arabe, son rayonnement important dans le monde, dans son ouverture aux richesses des autres cultures. Cet aspect de la charité permet de reconnaître la richesse de pensée de l’Autre, de prendre conscience de soi par rapport à l’Autre, bénéficier de ses richesses sans le démunir comme la lumière se donne sans partage[16].

La dette de l’Occident envers l’Orient est celle de la logique des étoiles, des soleils multiples, des sources, de la relativité. La dette de l’Occident envers l’Orient est aussi la poésie porteuse de sagesses, incitation à la réflexion, et de la reconnaissance de l’imaginal comme moyen heuristique. Dans les deux domaines, l’œuvre de Sohravardi est remarquable. Le livre des lumières de Sohravardi est une œuvre en prose mais elle fait un détour par un polythéisme issu d’une prise en compte des influences des astres entre eux. Il les nomme imitation. Pour cela Sohravardi reprend les Lumières des anciens sages de l’Iran. Il commence par se démarquer des péripatéticiens : « Dans cette question des imitations (tashabbûbât), les Péripatéticiens passent un aveu typique de leur opposition avec les anciens Sages.  Un indice probant de la multiplicité des Aimés est le suivant : si l’objet d’amour des sphères, dans leurs mouvements, était identique pour toutes, leurs mouvements seraient identiques. Or il n’en est pas ainsi. »[17] Pour exposer sa thèse ensuite : « Les mouvements [des sphères] possèdent tous en commun la périodicité, parce que les sphères cherchent à imiter un même Aimé qui est la Lumière la plus élevée. Mais ces mouvements se différencient dans leurs directions, parce qu’ils ont des Aimées différentes, qui sont les Lumières archangéliques. »[18]Ce détour par la participation aux étoiles et à la terre est un Orient source de vie. L’imaginal est un détour par le monde sensible ou de l’intelligence, le mouvement des étoiles, une participation à la vie. Or le soleil se lève en Orient. Quand le soleil se mélange à la terre, les couleurs sont rouges comme le sang de la vie. Dans ce court instant qui tous les jours se renouvèle des mondes se rencontrent pour faire naître les couleurs de la vie. Le levé de soleil existe comme symbole d’amour, de rencontre source de fertilité. La poésie est un acte d’amour de l’homme une louange à Dieu, une communion spirituelle de l’homme avec l’ensemble des lumières de la grotte étoilée, lumières matérielles et lumières intellectuelles, lumières spirituelles. Dans l’œuvre de Sohravardi l’étoile symbolise par les mondes spirituels par les croyances mais aussi par le monde de l’intelligence et de l’observation des mouvements relatifs des objets les uns avec les autres. Elle accompagne l’homme dans son quotidien professionnel ou autre comme lumière de son souci de perfection. La logique relativiste a été conceptualisée mathématiquement par Einstein mais elle était déjà décrite par Sohravardi dans la théorie de l’imitation et de l’influence des étoiles entre elles. Mais on la trouve aussi dans un jour avec un groupe de soufi[19], et peut-être chez d’autres peuples avant lui. La pensée restait dans le système de Ptolémée en science. Le soleil continuait à monter et descendre, les hommes à vivre et mourir mais la finesse de l’observation montrait que des soleils et des étoiles manifestent leurs influences au-delà de celle du soleil sur d’autres corps. La présence de chaque élément a une influence sur l’ensemble. A ma connaissance, et selon la traduction d’Henry Corbin, Sohravardi conceptualise clairement le mouvement relatif d’un objet par rapport à d’autres, l’importance de la position de l’observateur. L’exemple du passager dans le train d’Einstein est similaire à celui de Sohravardi : « La planche se rapproche de toi, mais la boule tombe à l’opposé de toi en s’en allant par le côté de cette planche qui est le plus éloigné de toi. »[20]La conscience de la relativité naît de l’illusion de fixité de certains astres et de leurs mouvements liés à notre position spatiale. Les étoiles qui semblent fixes par rapport à notre position sur la terre ne sont fixes qu’en apparence. Une des merveilles de la nature est que certaines étoiles ont un mouvement synchronisé avec le notre de façon à ce qu’elles nous paraissent fixes. Pour sa réflexion spirituelle Soravardi démontre que Dieu est le « non où ». Contrairement au système de Leibniz, Dieu n’occupe pas la place d’un point remarquable vers quoi toutes choses tendent. Pour Sohravardi, le troisième regard est celui qui n’a pas de localisation, pas de temps. Son heuristique est la suivante : Depuis les multiples positions de l’observation relativiste à localisation multiple il se tourne vers le « non où ». L’espace à n positions de l’observation par le moyen de la relativité se transforme en prise de conscience de l’illusion des sens ou des mesures. La relativité est alors le symbolon du « non où ». La méditation peut aller plus loin. Quand l’homme remet son regard en Dieu, il a la charité, la capacité de vivre dans tous les regards et plus encore dans la plénitude du regard amoureux de Dieu sans renoncer à lui même. Il s’efface comme le danseur disparaît derrière l’enchaînement de ses gestes « Tu as un shaykh (ange ) éminent et plein de sollicitude pour toi, puisqu’il ne te tient rien de caché aucun secret. »[21]. Pourquoi les soufis parlent-ils de secret ? En effet Sohrawardi a des facilités dans les multiples sciences. Mais la peur les incite à se cacher. La traduction maladroite d’Henry Corbin du texte Un jour avec un groupe de soufi fausse la dette de sagesse que nous devons à la technologie. A partir du travail des lapidaires, Sohravardi commence par nous faire expérimenter le doute. Nos sens nous trompent. Les oranges peintes sur les bols emboîtés n’ont pas leur mouvement réel quand les bols tournent sur la meule. Elles semblent fixes ou tourner dans le sens opposé à leur mouvement réel. Nous sommes encore dans le système de Ptolémée mais nous avons conscience de l’illusion et surtout des différences de perception suivant notre position et le fait que nous soyons derrière un voile qui réduit le champ de vision. Les mouvements des hommes et des sagesses ont tous la périodicité de la Lumière des Lumières. Mais ils ne sont pas tous les mêmes car les hommes participent de l’Intelligence et de la terre. Ce sont ces participations qui permettent un barzakh matériel, intellectuel, sur lequel la lumière de la Sagesse pourra briller un peu comme la Lune est éclairée par le soleil. Par exemple, la liturgie des heures répond à cette sagesse. La prière est dite toujours aux mêmes heures pour éclairer nos âmes.

Conclusion

La mondialisation a changé le rapport à la dette. Les pays s’endettent à l’extérieur de leurs territoires avec d’autres pays, provoquant des guerres[22]. Cicéron écrivait : « Cette union cependant, et cette connexité de toutes les vertus, n’empêchent pas les philosophes qui les distinguent les uns des autres. Car encore qu’elles soient réellement liées ensemble, qu’elles participent toutes les unes des autres, et qu’on ne puisse réellement les séparer, chacune n’en a pas moins sa fonction particulière. Ainsi la force se reconnaît dans les travaux et les dangers. La tempérance dans le mépris des plaisirs, la prudence dans le discernement des biens et des maux, la justice enfin, dans l’habitude constante de rendre à chacun ce qui lui appartient. Comme donc il y a en chaque vertu une espèce de regard du dehors de l’homme, un soin et une providence qui s’étend à nos semblables, il en faut conclure que nos amis, nos frères, nos proches, nos alliés, nos concitoyens, tous les hommes enfin, puisque nous n’avons fait qu’une seule société de tout le genre humain, doivent-être recherchés et aimés pour eux-mêmes. »[23]Le respect de l’autre dans ses savoirs et ses vertus, la pluralité de ses rôles est le fondement de cette pensée afin d’éviter la guerre des écoles, le drame de la conclusion très pessimiste du discours décisif de Maïmonide qui conclut à l’impossibilité du dialogue entre les écoles. Cette approche dangereuse contredit la sagesse de Cicéron et sa définition du philosophe comme lien entre les savoirs. Le philosophe est celui qui réveille la recherche d’unité présente en chacun de nous afin que les plis de l’enfance, du père, de la mère, du mendiant, du professeur, du politique, de l’historien, du nomade, du gitan…, puissent vivre ensemble dans l’unité et à la recherche de la vérité. Telle est la dette que nous devons à la philosophie.

La morale semble devenue indispensable pour gérer les relations humaines et, indispensable aux relations économiques qui ont souffert depuis trop longtemps de techniciens de l’économie indifférents aux sciences humaines. Le meilleur moyen de ne pas contracter de dette envers l’Autre est de reconnaître la richesse de son apport. En vérité, tout rapport à l’autre est basé sur l’échange. L’échange est possible si l’on accepte de donner et de recevoir. Le commerce est possible dans une relation de confiance, de probité, d’honnêteté, le souci de l’autre, une vision qui respecte la personne humaine dans tous ses plis tout en se respectant soi-même, en favorisant les rencontres des corps de métiers, hommes d’affaires, responsables sociaux, responsables politiques, écologiques…. Il en découle une nécessité de reconnaître les méfaits de la division du travail, les méfaits de la spécialisation excessive des professionnels qui se méprisent et se craignent entre eux. Les méfaits de la spécialisation viennent de la multiplication des écoles, écoles de commerce, école de journalisme, écoles sociales… et du refus de partage des connaissances. Les savoirs se trouvent alors cloisonnés par les intérêts individuels et collectifs de corporations liées aux intérêts des écoles. Les échanges contemporains montrent que les déséquilibres des richesses créent la violence. L’observation des pays exportateurs de pétrole montrent que les stratégies d’endettement du riche obligent le fournisseur à abandonner ses biens dans la violence. Le néolibéralisme de la déréglementation a montré ses limites dans la souffrance et la misère des peuples, dans les guerres et les révolutions. Mais toutes ces laideurs ont une origine commune : le choix d’« élites » décisionnelles aux mœurs perverties pour servir les relations économiques et sociales. Il est trop facile et inutile d’accuser des pays, des peuples, s’il n’y a pas d’abord partout une remise en question morale. La morale n’existe pas sans religion et surtout sans vertu. Il est important de rappeler que les vertus ne se pratiquent pas indépendamment les unes des autres. La charité n’existe pas sans la foi en l’autre, par exemple : sans la certitude de son droit à l’indépendance d’entreprendre. La charité sans la croyance en l’autre est un monstre de mépris et de condescendance. L’espérance sans la charité est un renoncement, une lâcheté, une condamnation de l’autre au droit au respect dans un autre monde ou une autre vie. La foi sans l’espérance ne permet pas de reconnaître la finitude humaine, la beauté des failles de l’humanité qui sont autant d’ouvertures sur l’infini. Et pour reprendre les vertus séculières de la déclaration des droits de l’homme, la liberté ne peut s’exercer sans le respect de l’autre ; l’égalité n’existe pas sans la fraternité, cette capacité de prendre en considération la différence de chacun, les rôles multiples ou simples qu’ils ont à jouer, les différences de besoins, les différences de mérites, la maladie, la religion… Cicéron reconnaît la relation dans les vertus des participations mutuelles.



[1] Karl Marx, Le capital, Livres II et III, Gallimard 1963 et 1968, p. 1858.

[2] Karl Marx, Le Capital II et III, Gallimard, 1963 et 1966, p. 2050.

[3] Théorie des jeux.

[4] Vladimir Tatline, Modèle du monument pour la Troisième Internationale, Musées nationaux russes, Saint-Petersbourg.

[5]Monique Oblin-Goalou, Le stade Pompier, à paraître où je montre la patience de S. Freud pour mettre en place sa découverte de l’inconscient dans un contexte de peur, de persécutions et de guerre.

[6] Le vitalisme est lié à une philosophie : le vivant n’est pas seulement lié aux lois physico-chimiques. La vie y est vue comme de la matière et ses lois animées d’un principe, une force vitale. Chez Aristote, l’âme se divise en trois parties : végétative, sensitive et intellective. Chez Leibniz, les animaux sont l’inconscient des organes. Toutes ces notions ne s’approchent pas de l’animisme mais constituent, à mon sens, de premières intuitions de l’inconscient.

[7] La physiologie est la Science étudiant les phénomènes physiques et chimiques subis par les organismes vivants au cours de leur vie.

[8] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais de Psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 83.

[9] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 83.

[10] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 83.

[11] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais de psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 84.

[12] Saint Paul, Epître aux Colossiens, 3, 21.

[13] Saint Paul, Epître aux Colossiens, 4, 1.

[14]Libération « le 2 mai 1998, Afghanistan : exécution au stade : 20000 spectateurs hommes (les femmes étant interdites d’entrée) ont assisté vendredi au stade national de Kaboul à l’exécution d’un condamné à mort, à la kalachnikov, par le frère de la victime. Les autorités talibanes au pouvoir offrent en effet aux familles des personnes assassinées le choix de la mort des présumés coupables. […] Depuis la fermeture de théâtres, cinémas, salles de concert, les exécutions sont les uniques spectacles publics autorisés. »

[15] Morjane, Internet Forum Algérie, Bouillon de Culture, La dette intellectuelle de l’Occident, 18 08 2006.

[16] Platon, Le Parménide.

[17]Sohravardi, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 168.

[18]Sohravardi, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 169.

[19]Sohravardi, Un jour avec un groupe de soufi, in L’archange empourpré, Fayard, 1976.

[20] Un jour, avec un groupe de soufi, in Sohravardî : L’archange empourpré, Fayard, 1976, p. 369.

[21] Sohravardi, L’archange empourpré, Fayard, 1976, p : 377.

[22] Je n’ai pas approfondi la question de la dette économique car une bonne description en est faite dans les films Erwin Wagenhofer, Let’s make money, 2008 et Charles Ferguson, Inside Job, 2008 qui dénonçaient la déréglementation.

[23] Cicéron, De finibus, Livre V, § XXIII.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 21:15

Cette réflexion est un chapitre du masque médiatique avec les réflexions sur l’humour et le divertissement, la procrastination…

 

La chute d’une étoile.

 

En 850 le Calife Jafar al Mutawakkil impose aux chrétiens et aux juifs le port d’une ceinture appelée zunnah et un châle ou foulard le taylasin. Les sultans de l’Empire Ottoman légifèrent pour que les non-musulmans, dhimmis, portent des habits différents et cela pendant des siècles jusqu’à Mahmud II en 1837. A notre époque les non musulmans ne sont pas autorisés à porter des signes distinctifs dans beaucoup de pays du Proche-Orient. Je n’aborderai pas la question du voile pour la femme car elle pose problème, même au monde musulman, dont la beauté féminine est un des chemins de conversion pour ouvrir son âme à Allah.

 

Le IV concile de Latran de 1215 décide que juifs et musulmans doivent être distingués par leurs vêtements. En 1267, le concile de Vienne impose aux juifs de porter le Judenhut, un chapeau jaune. 1269, Louis IX, canonisé, (France 1214-1270) imposera le port du rond jaune (comme l’or de la trahison) aux juifs en signe d’avarice. La France avait contracté des dettes sous Louis IX (Gérard Béaur, Le long passé de la dette politique, in Le Mensuel du Monde n°20). Le roi persécute ses créanciers, les commerçants juifs, pour ne pas rembourser la dette, s’approprier leurs biens, mais surtout par peur du pouvoir de l’argent qu’il a créé en s’endettant. Philippe le Bel a persécuté les juifs et les templiers qui lui avaient prêté. Comme les templiers, les juifs plaçaient leurs richesses dans le prêt. Cela les rendait vulnérables à la méchanceté et la jalousie. Dans un contexte de mondialisation et de proximité entre les peuples peut-on vivre comme au 13° siècle ? Si la Vierge prend tous les peuples sous son manteau, certaines étoiles ne peuvent plus servir à s’orienter. Louis IX serait-il une de celles-ci ?

 

Le contrat, la dette et la culpabilité, la reconnaissance de dette

 

Pour aborder ces notions réfléchissons avec l’aide du film La Belle et la Bête de Jean Cocteau. Une famille (un père trois filles et un fils) se trouve endettée et le fils contracte des dettes de jeu. Le procès menace de condamner à mort le père. Avenant, un des amis du fils et son compagnon de jeu dans les cabarets est amoureux de l’une des filles. Même amoureuse Belle refuse de l’épouser pour s’occuper de son père pris entre son fils inconséquent ses deux autres filles méchantes, dépensières, précieuses et ridicules. L’ami pousse le fils endetté et insolvable à reporter sa dette de jeu sur la responsabilité du père. La jeune fille ne dit pas à Avenant qu’elle est amoureuse. Elle désire rester fille pour des raisons familiales, parce-que son père est malade… Si le mariage est impossible pour le garçon ou pour la fille, il est en effet plus sage de ne pas dire son amour quand l’autre personne, plus disponible, se déclare. Et cela afin de la laisser libre de construire sa vie ailleurs. Les jeunes filles ne sont pas amoureuses de tous ceux qu’elles admirent. La joie de rencontrer un bel esprit peut se confondre avec le sentiment amoureux. Devant la beauté de certains esprits l’émotion nous submerge. Ces instants de fragilité sont la faille par laquelle il est possible de passer à l’amitié. Les jeux de la relation sont dangereux mais ils sont nécessaires. Ils s’affirment dans l’amitié. Le père refuse de laisser sa fille au compagnon de jeu de son fils parce qu’il rêve pour elles de princes ou de ducs. Apparait alors, au fond de la forêt qui pourrait être comparée aux zones inconscientes de notre pensée, une bête qui tue des biches. Une bête qui habite un grand château. L’histoire nous cache jusqu’au dénouement que le monstre est Avenant. Le personnage d’Avenant s’est dédoublé. La bête s’en prend au père qui a cueilli une rose dans son jardin. En échange de la rose, la bête demande une des filles pour la tuer. Le costume de la bête est fait d’un masque qui ressemble au chien de Cocteau. Quand Belle arrive au château, il ne mange pas la jeune fille mais il lui demande de l’épouser. La bête lui dit « je manque d’esprit ». Et Belle lui répond que c’est déjà une bonne chose de le reconnaître. On croit un instant au dénouement. Mais tout n’est pas dit. La bête a profité des difficultés financières de la famille pour prendre la jeune fille. La bête domine par la puissance de l’argent, les serviteurs vivent dans la crainte et se réduisent à leur rôle. Ils n’ont pas de corps et la main qui sert le vin tremble. La honte et la culpabilité d’avoir pris Belle à sa famille, la jalousie pour le père, la peur de la voir repartir ont défiguré Avenant. Il ne peut regarder celle qu’il aime dans les yeux. Toute la démonstration de puissance devant la jeune fille isole la bête de la jeune fille qui ne peut plus dire son amour. Avenant avait confié à Belle la clé de son âme croyant qu’elle pouvait le libérer de la laideur. Saisies par la cupidité, les sœurs jalouses volent la clé du trésor du monstre et retournent la clé à Avenant sans voir qu’elles lui rendent ainsi son indépendance, le moyen de réunir sa personnalité dissociée par la souffrance. Car lui seul peut surmonter la culpabilité. Il le fait avec son ami le frère de Belle celui qui culpabilisait d’avoir joué. Les personnages de l’âme d’Avenant meurent. Le personnage frivole meurt, la bête meurt. Et le jeune homme trouve les mots pour que Belle puisse enfin déclarer son amour. Belle a parlé le sortilège est levé. Ils lui parlent alors de se marier. Dans ce conte la dette est à l’origine de la culpabilité d’Avenant. Cette culpabilité le transforme en prince autoritaire et cruel qui règne par la peur. Mais en réalisant le rêve du père de devenir un prince puissant, il perd l’amour de la jeune femme. Jean Cocteau met la voix réaliste dans celle de la femme qui prive l’homme de ses plis rêveurs, de sa part secrète d’ombre, de sa substance. Dans les œuvres de J. Cocteau, le thème de la vision réaliste de la femme sur la vie revient souvent. « Je suis fille et petite-fille d’ouvriers. J’ai de la poigne. Je changerai Michel. Il travaillera. Déjà, il change. Votre milieu ne lui donne que des exemples de désordre, d’oisiveté, de flânerie. L’amertume s’évanouira, et vous aurez fait son bonheur. »[1] Le film La Belle et la Bête est inspiré du conte éponyme de Jeanne Marie Leprince de Beaumont. Les deux versions ont un point commun la jalousie des sœurs, le manque d’esprit. Les différences sont déterminantes. Le père n’a pas trois fils sages et travailleurs mais un fils inconséquent. Ce fils s’endette. Quand dans le conte de Madame de Beaumont, il n’est pas question de dette ni de culpabilité. L’œuvre de Madame de Beaumont est attachée à la question de l’apparence et de la morale. Il est préférable de choisir un mari bon que plein d’esprit ou beau comme le font les sœurs de Belle. La conteuse fait la différence entre l’esprit et « ce que l’on appelle esprit dans le monde ». La question de l’esprit rejoint le besoin de reconnaissance. L’esprit dans le monde est l’art d’être présent sans engager la substance de sa personnalité une forme de jeu. Dans le jeu, la personne troque sa propre substance pour une substance fictive.

 

Cette différence me rappelle le film de Ron Howard A Beautiful Mind réalisé en 2001. Il existe différentes sortes d’esprits. La légèreté dans l’esprit est un atout mais elle ne suffit pas. Le film de Ron Howard raconte l’histoire hélas vraie du savant John Nash qui devient fou suite à un manque de reconnaissance dans son travail. Je crois que l’on a confondu l’humour de John Nash avec la folie. La description que fait Cédric Villani de la méthode de recherche scientifique de John Nash est le dialogue préalable à la réflexion. Il cherche en parlant, en conceptualisant par le dialogue son esprit s’y réfléchit. Cette démarche est difficile pour les deux personnes en dialogue. Elle est plus facile avec les jeunes, les étudiants qu’avec les collègues de travail car les étudiants cherchent à récupérer les données de la connaissance. Ils sont ouverts à leurs professeurs. Le milieu de la recherche en science est plus difficile qu’en sciences humaines. En effet, en sciences humaines, il n’y a pas de droit d’auteur. Il n’est pas demandé aux chercheurs de défendre leurs découvertes par la presse. En contrepartie les docteurs et ceux qui ont apporté quelque chose à la réflexion ont un travail qui les aide à rester dans leur milieu de recherche. Enfin, ainsi est la loi française. « Bien sûr cette loi ne s’applique pas en France quand les recherches n’ont pas d’intérêts ». Avant de fonder une méthode, un concept, plusieurs années sont nécessaires. Généralement et dans le cas de John Nash, les outils de la méthode ont des conséquences sur d’autres sciences ce qui agace dans un premier temps. Sa découverte en théorie des jeux a eu des conséquences en sociologie, psychologie, stratégie commerciale et militaire… Et pour décrire cette découverte Cédric Villani emploie l’expression de « biologie des populations »[2]. L’euphémisme cache mal les conséquences en sciences humaines de la découverte conceptuelle de John Nash et de ses camarades de la prestigieuse université de Princeton. Le problème est que tout bon doctorat dépasse son auteur et la dimension analytique pour aborder le conceptuel et que les outils du conceptuel passent par les plis de la vie et du sensible, les sciences appliquées. John Nash se dit « l’empereur de l’Antarctide »[3]! Antarctide se rapproche d’Antarctique et qualifierait en imaginal les mondes gelés des mathématiques. Dans cette expression se dévoile l’inquiétude de défendre son identité de mathématicien devant les persécutions qu’il a subies suite à sa découverte en théorie des jeux. Ensuite on dit qu’il se prenait pour le messie. Cela est caractéristique d’un manque de reconnaissance suite à un excès de travail. Une forme excessive du stade pompier. Mélange des savoirs mathématiques et interaction avec le monde de l’étude des comportements, les paires de John Nash en mathématiques ont-ils jalousé la faculté de John Nash d’apporter des éléments liés à d’autres sciences ? La schizophrénie paranoïaque de John Nash est le reflet des lignes de rupture de l’hystérie collective qui refuse de faire exception au divisionnisme. Or la division du travail[4]désigne la répartition de la production entre différentes entités spécialisées et complémentaires. Ces guerres de territoires trouvent en partie leurs sources dans la pensée capitaliste, le taylorisme. L’intelligence est donc de se placer en sorte de pouvoir durer en préservant la substance de notre identité ce que n’a pas su faire John Nash. Sa théorie montre qu’une partie d’ombre de sa personnalité s’était exprimée dans la mise en place de sa logique, « j’aime jouer avec mes copains ». Un bel esprit peut éviter de se perdre dans l’éristique quand la pression sociale de son entourage proche refuse son heuristique. Ici le support existentiel de la théorie est le jeu. Il a été l’heuristique qui a permis d’accéder à la découverte ou de transmettre la connaissance. Le cas John Nash n’est pas une fatalité. La division du travail semble particulièrement inadaptée à la recherche qui utilise des outils sans se soucier de leurs provenances et origines sociales, techniques, nationales, sexuelles, en référence ici aux quatre divisions du travail source de tant de souffrances et de bêtises. Quand l’amour a quitté la raison et l’intelligence, il reste la logique. Ainsi dans La Belle et la Bête le jeu des sœurs est faussé. Elles ont oublié de mettre l’amour dans leur motivation. En se mariant ou en essayant de faire mourir Belle ou en étant méchantes, les sœurs espèrent se mettre en valeur. La logique commerçante a remplacé l’amour. Elles n’ont pas vu qu’il manquait des données, l’amour, les affinités et autres dans leur jeu qui devient un jeu à « information incomplète »[5]. Les erreurs de logique nourrissent la jalousie. Les sœurs agissent comme si elles jouaient « un jeu à somme nulle »[6]. Or leurs intérêts ne sont pas compétitifs donc la notion d’équilibre ne s’applique pas. En donnant un prix Nobel à John Nash pour ses découvertes sur la théorie du jeu, il a été confirmé que les connaissances à un certain niveau se mélangent sans remise en question de l’identité intellectuelle du savant, que l’heuristique est nécessaire, et que les applications de la découverte sont importantes tout en sachant que le modèle et les données ne répondent pas à toutes les situations. « Il n’en demeure pas moins présent à notre esprit qu’il existe des énoncés auxquels on ne sait pas attacher de valeur de vérité, soit parce que l’on ne sait pas prouver qu’ils sont vrais ou faux, soit parce que, dans la théorie où ils se placent, dire qu’ils sont vrais ou dire qu’ils sont faux ne conduit à aucune contradiction. […] nous souhaiterions qu’il (l’élève) adopte l’attitude du doute, qu’il pose un regard critique sur tout énoncé nouveau, quel qu’il soit. »[7]La question des comportements humains dépasse le jeu et c’est une évidence pour tous. Les résultats de John Nash fonctionnent en statistique. Si le modèle de John Nash des 6 femmes à séduire[8]par cinq hommes possède un véritable intérêt heuristique ce n’est absolument pas une question d’application mais un moyen que le chercheur se donne pour maintenir son attention et celle de son auditoire par les émotions. Schrödinger a fait la même chose avec un chat. Le chat n’a jamais existé et ne peut pas exister, il représente juste un moyen heuristique d’aborder la dimension statistique de l’équation de Schrödinger. Pour dire court l’heuristique est une composante des données ; elle ne remet pas en cause le regard critique dont le mathématicien a besoin pour avancer dans la recherche. Toujours dans la version de J. Cocteau du conte La Belle et la Bête, on voit qu’Avenant obtient de son camarade de jeu la reconnaissance de dette envers l’usurier qui lui permettra de forcer Belle à venir dans son château. Nous devons d’autres choses à John Nash notamment sa découverte avec De Giorgi du théorème de plongement isométrique. Il serait bon de reconnaître aussi la dette que nous devons à ces deux chercheurs qui ont travaillé séparément pour arriver au même résultat. Or les recoupements des résultats par des approches différentes constituent une des preuves pour valider rapidement une conception. De plus la méthode constitue un point tout aussi important que le résultat. Il est étrange que la fête n’ai pas été grande à l’université de Cambridge Massachussetts Institute of Technology ? John Nash revient à Princeton en 1960. Il lui faudra encore dix ans de soins médicaux et vingt ans pour reprendre son indépendance par rapport à la maladie. Il ne bénéficiait pas de l’affection de sa famille. La reconnaissance est très importante pour la famille qui généralement a beaucoup souffert de l’engagement du chercheur. Il n’y a pas d’esprit de sacrifice dans la recherche. Alors pourquoi se priver d’un bel esprit pour la transmission des savoirs ou pour d’autres découvertes.

 

Friedrich Niezschte dans Par-delà Bien et mal remarque que la dette en allemand se dit « Schuld » qui veut dire aussi faute. Dans la morale classique le bon en étant utile devient le bien. Le bien est ce qui sert l’humanité. Pour Friedrich Nietzsche la question du bien relève de la négativité. Il propose la généalogie de la morale. Il recherche des types psychologiques existants dans des temps ou des cultures différentes. Son exemple principal est la relation maitre esclave qui existe encore comme mode de pensée contemporain ; un peu comme les secrets de famille, les rapports existent dans le non-dit et dans l’oublié. La dette existe dans l’inconscient. Il y a un transfert de la culpabilité vers le prêteur, être coupable d’être apatride, d’avoir été obligé de fuir, de ne pouvoir entrer dans la société. Donc la dette, dans son rapport à l’inconscient, quand elle relève de la pensée et des richesses spirituelles  constitue un chemin de prise de pouvoir par les forces qu’elle représente. Est-il possible de dire du pain de la terre spirituelle, pain des anges, qu’il est comme le pain de la terre matérielle, fruit de la terre. La terre, ou ressources naturelles humaines ou naturelles, est la substance de l’existence. L’exploitation de la terre dans les deux cas est du domaine de l’être présence « estar » en portugais par opposition à « ser » être comme analyse rattachée aux espèces et à toutes description analytique. La substance et la terre ne relèvent pas de l’avoir mais de la relation, du contrat. Le contrat n’est pas domination mais accord sur la substance les acquis intellectuels et les richesses de la terre ou des ressources naturelles. Mais la relation peut aussi être un rapport de domination. Il se retrouve dans les effets de foule, dans le gros animal de Simone Weil. Gilles Deleuze cite Gabriel Tarde « L’opposé vrai du moi, ce n’est pas le non-moi, c’est le mien ; l’opposé vrai de l’être, c’est-à-dire l’ayant, ce n’est pas le non-être, c’est l’eu »[9]Cette affirmation sert une logique de domination. La substance s’oppose au virtuel même si le virtuel est une part de la substance : « Mais qu’est-ce que c’est, cette part secrète de l’évènement qui se distingue à la fois de sa propre réalisation, de sa propre actualisation, bien qu’elle n’existe pas en dehors. »[10]Et G. Deleuze prend l’exemple de la mort. Il continue sur la part secrète de la monade : « virtualité et possibilité pures, le monde à la manière d’un Incorporel stoïcien, le pur prédicat »[11]. Gilles Deleuze fait alors référence au cercle chinois du Ying et du Yang avec sa part d’ombre et sa part de lumière pour l’opposer au stoïcisme. « Nous ne pouvons parler de l’événement que déjà engagé dans l’âme qui l’exprime et dans le corps qui l’effectue, mais nous ne pourrions pas du tout parler sans cette part qui s’en soustrait. »[12]Le contrat va porter sur La substance c’est-à-dire la part qui s’en soustrait. Le contrat va déterminer les limites virtuelles de l’engagement pour assurer le respect des ressources, la part d’ombre de l’actualisation et la réalisation. La domination va porter sur le pur prédicat, un incorporel stoïcien, la négation de la personne en la réduisant au prédicat. Dans le bridge la substance fictive des cartes non dévoilées fait l’objet du contrat et de la prise de risque. Gilles Deleuze décrit les dérives masochistes du contrat dans la Présentation à Sacher-Masoch du marquis de Sade. Le marquis a vécu prisonnier sous les rois et pendant la révolution française pour des affaires de mœurs. Son contrat est l’expression d’une déviance. La vengeance est terrible, elle montre les abus du contrat et de la loi dans une forme du masochisme en négatif des phénomènes de foule. L’époque était à la révolution. Le nombre permet tout et la foule révoltée le savait, elle en avait fait l’expérience, elle connaissait déjà les dérives de sa puissance et de son sadisme. Le défoulement masochiste s’oppose au sadisme du gros animal. Le dionysiaque ne peut se vivre sans part d’apollinien, la loi, le contrat. La société a besoin de sa dimension dionysiaque et apollinienne. Les deux, pour pouvoir dire contre G. Deleuze qu’il n’y a d’esthétisme ni dans le sadisme, ni dans le masochisme[13]. Il existe de l’esthétique dans les raisons de la vie qui unissent l’apollinien et le dionysiaque. Cette réflexion de Gilles Deleuze dénonce les excès du masochisme pour les discerner ensuite plus facilement dans la vie sans avoir à lire l’œuvre longue et dangereuse pour le pli de l’enfant du marquis de Sade. Pour éviter le lynchage, César doit rester avec sa garde. Les institutions protègent l’esprit des lois. Et les lois protègent l’esprit du contrat dans le respect de l’individu et son milieu, sa part d’ombre, sa part d’inachevé, sa part d’inquiétude et de peur. Le travail et la production, les connaissances ont besoin de protections institutionnelles. « Les passions de mon voisin sont infiniment moins à craindre que l’injustice de la loi, car les passions de ce voisin sont contenues par les miennes, au lieu que rien n’arrête, rien ne contraint les injustices de la loi. »[14]Ces lignes de Sacher-Masoch citées par Gilles Deleuze sonnent ironiquement la critique de Rousseau qui fonde la démocratie sur l’effacement mutuel des intérêts particuliers. L’étude de la foule montre que l’autorité du peuple a trouvé une éthique avec le syndicalisme à condition que la foule ne sombre pas dans l’apollinien, en arrêtant l’expression individuelle, en la réduisant au syndicalisme. Tocqueville dénonce les défauts de la jeune république : « La sujétion dans les petites affaires se manifeste tous les jours et se fait sentir indistinctement à tous les citoyens. Elle ne les désespère point ; mais elle les contrarie sans cesse et elle les porte à renoncer à l’usage de leur volonté. […] et qu’ils ne tombent ainsi graduellement au-dessous du niveau de l’humanité »[15]. Alexis de Tocqueville fait la différence entre la centralisation administrative (cité) et la centralisation gouvernementale (rapport du peuple avec les étrangers)[16]. Pour john Nash l’université de Princeton correspondait mieux à son tempérament très soucieux. Le MIT lui imposait certainement des contraintes de discrétion et de sacrifice qui créaient chez lui des sentiments de culpabilité et exacerbait le pompier, culpabilité inconsciente vis-à-vis de De Giogi en Italie, par exemple. Il est étrange que son milieu professionnel ne l’ait pas rassuré ?

 



[1] Jean Cocteau, Les parents terribles, Ed. Gallimard, 1938, p. 114.

[2] Cédric Villani, conférence : les prodigieux théorèmes de Monsieur Nash, BNF, 7 avril 2010.

[3] Piergiorgio Odifreddi, Interview de John Nash, « C’est une ironie du sort qu’un homme qui a vécu vingt-cinq ans de déséquilibre, souffrant de schizophrénie paranoïde et se prenant pour l’empereur de l’Antarctide et le messie, soit entré dans ‘histoire pour avoir introduit la notion d’équilibre utilisée universellement aujourd’hui dans la théorie des jeux d’un comportement » Traduit de l’italien par Hélène di Martino.

[4] La division du travail se répartie comme suit : division sociale du travail, division technique du travail (taylorisme), division internationale du travail, division sexuelle du travail.

[5] John Nash, Théorie des jeux : La théorie des jeux : « On dit qu’un jeu est à information complète si chaque joueur connaît lors de la prise de décision : ses possibilités d’action, les possibilités d’action des autres joueurs, les gains résultants de ces actions, les motivations des autres joueurs. »

[6] Un jeu à somme nulle est un jeu strictement compétitif qui sont des jeux à deux joueurs dans lesquels l’intérêt de l’un des joueurs est strictement opposé à l’intérêt de l’autre joueur. En généralisant à n personnes : « tout jeu à somme non nulle pour n personnes peut se ramener à un jeu à somme nulle pour n+1 personnes, la n+1-ème personne représentant le gain ou la perte globale ». John Forbes Nash démontre que les jeux à somme non nulles pour n personnes, possèdent au moins un équilibre de Nash en stratégies mixtes. Sources Wikipédia.

[7] Michèle Gandit, Preuve ou démonstration, un thème pour la formation des enseignants de mathématiques, deuxième partie, IUFM Grenoble, Internet : ujf-grenoble.fr.

[8] Le modèle est expliqué dans le film de Ron Howard Un homme d’exception.

[9] Gabriel tarde cité in : G. Deleuze, Le Pli, Les éditions de minuit, 1988, p. 147.

[10] G. Deleuze, Le Pli, Editions de Minuit, 1988, p. 141.

[11] G. Deleuze, Le Pli, Editions de Minuit, 1988, p. 141.

[12] G. Deleuze, Le Pli, Éditions de Minuit, p. 142.

[13] G. Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, p. 115 « 7° l’antiesthétisme du sadisme, l’esthétisme du masochisme ; »

[14] G. Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, p. 76.

[15] Alexis de Tocqueville, Textes Essentiels Anthologie critique par J.L. Benoît, p. 167.

[16] Alexis de Tocqueville, Textes Essentiels Anthologie critique par J.L. Benoît, p. 130.

 

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 21:00

Tous nous avons vu la vague qui a recouvert une partie du Japon. Pendant que les techniciens tentent de nous rassurer, certains mouvements manifestent leurs inquiétudes pour la planète. Les énergies nécessaires au quotidien ont toujours été dangereuses. Les sœurs Brontë sont les témoins des dangers de rester au coin du fourneau. Les eaux sont devenues amères. Et le Japon compte ses morts en sachant que la pollution sera difficile à surmonter. Les conséquences apparaissent au travers d’images, résultat de l’observation. Les médias sont-ils l’image de la réalité ? De quelle réalité sont-ils l’image ? Les médias existent comme composante de la relation. De bonnes relations permettent le partage, de bonnes décisions. La question ici n’est pas le bien mais la relation, l’apparence, la vérité. Car dans l’apparence se crée la relation. Cette connaissance de l’importance de l’apparence remonte à Platon et Socrate, philosophes premiers. L’apparence ne s’oppose pas à la vérité. Elle est le masque qui permet d’étendre le champ de la conscience au monde entre voilements et dévoilements, ombres et lumières sur le mur de la grotte. Car la première ombre de la prise de conscience dans la grotte étoilée est dans l’apparence. Il ne sera pas possible d’aborder entièrement la question ici mais cela ne nous dispense pas de chercher. Comme dans tout ce qui concerne l’humanité, la prise de conscience gardera une part d’ombre. La conscience de l’importance de l’apparence montre le danger du mensonge et du silence. La finalité de cette étude est seulement de ne pas vivre dans le mensonge, dans le manque d’honnêteté, dans l’orgueil de penser que la main de l’intelligence humaine est suffisamment grande pour tout embrasser d’un seul geste, tout prévoir, penser le monde seulement dans la finitude de notre humanité.

 

La première crise de l’humanité

Le premier scolie du livre X des Eléments d’Euclide rapporte et commente la légende qui fait mourir dans un naufrage celui qui a découvert l’incommensurabilité de √2. « Tout ce qui est irrationnel et privé de forme doit demeurer caché. Que si quelque âme veut pénétrer dans cette région secrète et la laisser ouverte, alors elle est entraînée dans la mer du devenir et noyée dans l’incessant mouvement de ses courants. »[1] La découverte de √2 a été l’entrée dans les multiplicités qui ne se dominent pas, dans l’indéfini, l’άπειρον, en philosophie l’ouvert. La première crise intellectuelle de l’humanité, crise de la connaissance, apparaît donc avec les débuts de la rationalisation. Cette découverte, faite au VIème siècle avant J. C. par un pythagoricien, montre qu’il y a alors contradiction entre le pôle ontologique et le pôle opératoire. Dans une forme d’archaïsme, les irrationnels sont objet de crainte. Mais il est tout aussi ridicule et dangereux de rejeter le pôle ontologique de la connaissance.

« La différence entre les personnages conceptuels et les figures esthétiques consiste d’abord en ceci : les uns sont des puissances de concepts, les autres des puissances d’affects et de percepts. Les unes opèrent sur un plan d’immanence qui est une image de Pensée-Être (noumène), les autres, sur un plan de composition comme image d’Univers (phénomène). Les grandes figures esthétiques de la pensée et du roman, mais aussi de la peinture, et de la musique, produisent des affects qui débordent les affections et perceptions ordinaires, autant que les concepts débordent les opinions courantes. Melville disait qu’un roman comporte une infinité de caractères intéressants, mais une seule Figure originale comme unique soleil d’une constellation d’univers […] comme le phare qui tire de l’ombre un univers caché […]. »[2]

La figure originale éclaire une constellation et ne préexiste pas aux autres univers. De même le symbole mathématique ne préexiste pas aux nombres. Il exprime, dans le cas de la racine, certains qui ne sont pas des entiers.

Le nombre peut être considéré sur le mode opératoire. Il devient une mesure de grandeur. Dans ce cas de nombre mesure, les choses sont différentes de celles du nombre qui est essence des pythagoriciens constituée de monades indivisibles. L’unité dans les calculs de surface, de ligne ou de volume n’est plus considérée comme indivisible[3]. La découverte des irrationnels est liée aux calculs et aux rapports de mesure. En construisant la théorie des proportions, les Grecs ont découvert l’infini en mathématique[4]. Dans l’œuvre de Platon, Le Timée, influencée par Pythagore, les nombres apparaissent pour la première fois en Occident dans leur ambivalence entre ontologie, par exemple : Dieu est l’Un, la personne est une. Dans le pythagorisme, la grandeur devait être composée d’éléments indivisibles et séparés. Et l’intervalle qui les séparait aurait été un indivisible distinct des éléments. Dans le Timée, le niveau des figures et des nombres archétypes forme l’ordre éternel antérieur à toute création. Cet ordre est celui du démiurge. Ne pouvant les faire passer ensemble dans la création, le démiurge les articule selon un ordre de préséance par rapport aux formes.

 

G. W. Leibniz a aussi du mal à fonder sa théorie. Il considère les valeurs infinitésimales comme des outils, comme les nombres imaginaires qui n’existeraient pas vraiment. Or, ce n’est pas parce que la description de l’infinitésimal a demandé de l’imagination qu’elle décrit quelque chose qui n’existe pas. Si les nombres son virtuels car non conceptualisables sans l’imagination et sans outil comme la racine, ils sont quand même des existants. Ils existent au même titre que l’électron non localisable autour du noyau, entre autres.

 

En psychologie les archétypes conduisent à une connaissance de soi.

 

Selon C.G. Jung, la « synchronicité » est liée à un sens particulier qui existerait en dehors de l’homme. Mais, la « synchronicité » montre les archétypes. « Une telle hypothèse apparaît avant tout dans la philosophie de Platon, qui admet l’existence d’images ou de modèles transcendantaux des objets empiriques, les εí̉δη (formes species), dont les choses sont les images (εí̉δωλα). »[5] Là réside la « naïveté » de Platon, comme le souligne C.G. Jung. Et C. G. Jung insiste sur la nécessité d’éviter une telle pensée. « L’hypothèse d’une synchronicité et d’un sens existant en lui-même, qui constitue le fondement de la pensée chinoise classique et le présupposé naïf du Moyen Âge, nous apparaît aujourd’hui comme un archaïsme qu’il convient d’éviter dans toute la mesure du possible. »[6]

 

Le transcendantal, dans le modèle, l’image, ou l’archétype est présence à l’ordre des choses et des formes, et non préexistence. L’archétype est une forme tournante, un engrenage dans l’espace tridimensionnel de la vie. Certaines images constituent des points remarquables, comme la vague du Japon, Kennedy à Berlin se disant Berlinois. Ces points ne constituent pas un sommet. Au-contraire, ils sont l’expression d’une présence auprès de ceux qui traversent une épreuve. L’icône est accompagnée d’une inscription qui donne sa signification. Le Che-Guevara, Kennedy à Berlin sont des icônes et sont accompagnées d’un sens écrit ou induit : le pouvoir du peuple pour le Che, « Ich bin ein Berliner » pour J. F. Kennedy. Elles stigmatisent une crise. Dans la déchirure, elles témoignent de la souffrance. Ces images, ces discours célèbres ont permis une prise de conscience par tous de l’innommable, de l’insupportable pour que la souffrance des uns ne devienne pas une ironie, un tabou. La noyade advient à ceux qui font confiance seulement à leur raison, à la règle des chiffres ou des statistiques (pour ce qui concerne la vague du Japon) sans tenir compte de l’infinitésimal dans les limites du grand comme dans celles du petit.

 

Les médias sont-ils un divertissement ?

Guy Marchessault dans son livre, La foi chrétienne et le divertissement médiatique, réunit divertissement et médias. Il dénonce l’approche janséniste du divertissement. Il dénonce également les propos de Pascal qui considèrent le divertissement comme une fuite.

« Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux de n’y point penser. »[7]

« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et pourtant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de penser à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir. Mais le divertissement nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort. »[8]

 

Nous partons de la question de Guy Marchessault sur la foi chrétienne et le divertissement médiatique. Guy Marsault se lance dans une démonstration sur l’importance du divertissement pour l’élévation de la pensée sans avoir apporté une réflexion philosophique et psychologique sur le divertissement. Car rien ne dit que les médias soient réellement un divertissement. En philosophie, son approche négative de Pascal est intéressante mais insuffisante. Et pourtant l’enjeu est grand : « La gageure que nous nous sommes donnée dans cette démarche, c’est d’expliciter en quoi le jeu et l’imaginaire médiatiques sont capables d’ouvertures surprenantes sur les questions les plus percutantes de l’aventure humaine, les plus hautes, les plus spirituelles. »[9]

M. de Montaigne, S. Freud[10], et d’autres ont déjà abordé le sujet du divertissement au sens de diversion. Ils sont de bons instruments pour accréditer par la raison ce que le quotidien contemporain des nouveaux médias, d’Internet, de la télévision, de la vidéo nous donne comme ouverture sur le monde, comme liberté de pensée, comme support pour l’expression artistique.

 

M. de Montaigne décrit avec précision la diversion comme étant une constituante de la pensée de l’homme. Il en montre la nécessité et les dangers. Les propos de B. Pascal sont proches des écrits de M. de Montaigne mais, ils sont déformés pour soutenir les orientations jansénistes de son époque. Les propos de M. de Montaigne sont attachés à la médecine et au souci concret d’aider des personnes en difficulté. A l’opposition dans la relation, M. de Montaigne préfère la diversion. L’objectif de M. de Montaigne est de voir comment vivre quand celui de B. Pascal est de savoir comment sauver son âme. Or l’évangile met en garde : « qui veut sauver son âme la perdra. » : L’évangile des vierges folles montre que se préparer à la mort au dernier moment est très risqué. Le risque est de ne pas avoir d’huile dans sa lampe.

 

« Celui qui meurt en la mêlée, les armes à la main, il n’étudie pas lors la mort, il ne la sent, ni ne la considère : l’ardeur du combat l’emporte. Un honnête homme de ma connaissance, étant tombé comme il se bâtait en estocade, et se sentant daguer à terre par son ennemi, de neuf ou dix coups, chacun des assistants lui criant qu’il pensât à sa conscience, me dit depuis, qu’encore que ces voix lui vinssent aux oreilles, elles ne l’avaient aucunement touché, et qu’il ne pensa jamais qu’à se décharger et à se venger. Il tua son homme en ce même combat. »[11]

 

 « Quand les médecins ne peuvent purger le catarrhe, ils le divertissent, et le dévoient à une autre partie moins dangereuse. Je m’aperçois que c’est aussi la plus ordinaire recette aux maladies de l’âme. »[12]Ces propos posent problème car ici nous retombons dans le divertissement de Pascal, la fuite, sans compter qu’il ne nous écarte pas du danger des manques de pureté[13].

Ce que cherche M. de Montaigne est la « constance »[14]. Le divertissement sous les formes de la légèreté, du « frivol »[15]est nécessaire à la constance. Il est la consolation. Plutarque, qui entre autres, a inspiré les essais, a écrit à sa femme, une lettre de consolation à la mort de leur fille. Dans cette lettre, il dit regretter les jeux de la fillette. Le souvenir de la légèreté de l’enfance est aussi celui du bonheur. Le souvenir du bonheur est une consolation.

Ou encore sur le divertissement : « Atalante fille de beauté excellente, et de merveilleuse disposition, pour se défaire de la presse de mille poursuivants, qui la demandaient en mariage, leur donna cette loi, qu’elle accepterait celui qui l’égalerait à la course, pourvu que ceux qui y faudraient, en perdissent la vie : il s’en trouva assez, qui estimèrent ce prix digne d’un tel hasard, et qui encoururent la peine de ce cruel marché. Hippomenes ayant à faire son essai après les autres, s’adressa à la déesse tutrice de cette amoureuse ardeur, l’appelant à son secours, qui exauçant sa prière, le fournit de trois pommes d’or, et de leur usage. Le champ de la course ouvert, à mesure qu’Hippomenes sent sa maîtresse lui presser les talons, il laisse échapper, comme par inadvertance, l’une de ces pommes : la fille amusée de sa beauté, ne faut point de se détourner pour l’amasser […] l’avantage de la course lui demeura. »[16]

 

La fragilité de notre attention est parfois associée à l’image mentale d’écorce. Cette image de l’imaginal se retrouve chez M. de Montaigne mais également dans l’œuvre de Jean-Paul Albinet, Flash Mob[17]. Il réalise des personnages d’écorces. L’écorce est l’expression de l’apparence, l’image, le fragment, tous les éléments légers qui nous constituent. Les personnages de Jean Paul Albinet dans flash-Mob sont, non seulement constitués d’écorce mais également reliés à des codes barre qui déterminent leurs mouvements. Ils sont également associés à des sites Internet. L’imagination est parfois source de souffrances et d’aigreurs, écrit M. de Montaigne. Elle a besoin d’être changée, car la variation soulage fait remarquer M. de Montaigne. L’inconstance répond à un besoin. Les incitations à la procrastination que nous subissons au travers des médias résident dans le jeu du divertissement. « […] peu de chose nous divertit et détourne : car peu de chose nous tient. Nous ne regardons guère les sujets et seuls. Ce sont des images menues et superficielles qui nous frappent, Et de veines écorces qui jaillissent des sujets»[18]. « Comme cette coquille légère qu’abandonnent en été les cigales »[19].  Cette façon de tenir l’esprit attentif incite à rester devant nos écrans informatiques ou de télévision. La légèreté et la volatilité, la rapidité des images et des sujets permettent de maintenir attentif. Cette contradiction entre, l’inconstance et la frivolité de la nature de la pensée qui rend nécessaire à la constance « les images menues » et permet de ne pas fuir, rend le raisonnement sur la diversion et le divertissement difficile. La légèreté de l’être, oblige à prendre conscience avec humilité de la fragilité de nos relations et de la nécessité du mouvement des apparences, de la richesse « des coquilles légères ». Les masques que nous prenons et que nous abandonnons sont les témoins de notre existence et de la mobilité de cette existence de l’infini qui est le propre de l’humanité, l’insaisissabilité de la personnalité. Ils sont comme les coquilles légères que les cigales abandonnent à la fin de l’été.

 

Les masques des personnages de l’âme

Nous devons à Gianfranco Ravasi d’avoir eu le courage d’éditer Brève histoire de l’âme. Je ne veux pas cacher que sa réflexion me pose problème. J’ai soulevé plusieurs points en rapport avec la question des apparences et du masque. Mais un seul pose réellement difficulté, le passage qui traite de la physiognomonie.

 

Féminin masculin

« Em primeira instância e a um nivel geral, Jung assegura à palavra um sentido bastante tradicional : a alma é a intérioridade relativemente àquela que ele denomina em latim coma persona, isto é, (etimologicamente) mascara, a extérioridade que apresentamos aos outros, muitas vezes como autodefesa. »[20]

 

« Designo com o termo persona a atitude voltada para o exterior, o carácter exterior ; com o termo alma, a atitude voltada para o interior »[21]

 

« Contudo, por fim, irrompem um valor e uma acepção totalemente inovadores : « alma » é a parte contrária feminina do masculino. De facto, escreve noutro dos seus ensaios, O eu e o Inconsciente (1928) : […]»[22]

 

Dans les lignes qui précèdent Jean François Ravasi rappelle que l’âme comporte un anima et un animus en citant Jung. L’âme de la femme comporte également un anima « et » un animus. L’âme a été décrite en plusieurs personnages et aussi plusieurs intellects dans l’œuvre du docteur Avicenne au X° siècle et des penseurs proche-orientaux. Nous leur devons cette découverte psychologique des personnages pour décrire l’âme.

La dimension heuristique de cette découverte permet de soigner les âmes. Il me semble dangereux d’associer comme le fait J. F. Ravazi le feminin et le masculin à l’intériorité ou à l’extériorité. L’âme n’est pas « a parte contária feminina do masculino ». L’âme de C. G. Jung est composée d’un anima et d’un animus. La persona de l’âme féminine est extériorité autant pour l’homme que pour la femme. Quand on impose à l’anima de la femme de prévariquer, comme le dit J. F. Ravasi, l’âme de la femme se réduit à son animus, de l’agressivité, un désir de domination. Avicenne luttait contre l’enfermement des femmes, cause de maladies mentales, et surtout, danger pour l’homme de délaisser la mystique aux femmes et de perdre ainsi la richesse nécessaire à un comportement réfléchi et inspiré par la sagesse. Le chant de l’âme est présent dans tous les masques de notre réalité, dans tous les rôles que la vie nous fait jouer. Pour tous, le temps pris avec soi-même conduit à l’âme, au geste, à la danse que les femmes aiment tant. Et je dirais qu’isoler la femme la prive de la relation. Or la relation permet des retours sur soi dans le plan unique de l’existence. La préexistence n’existe pas. L’idée est une composante de l’existence, comme l’Idée de Justice adhère aux mesquineries de l’existence.

 

Le thème de Volver de Pedro Almodovar, est la femme qui tue l’homme pour une féminité aux proliférations multiples sans limites. G. Ravasi fait référence à l’œuvre de Hillman. Les pensées de Hillman[23]posent celle de la vie spirituelle présente à la vie et que le croyant espère éternelle. Mais plus important encore, cette vision de l’âme se termine dans l’impasse de la force de l’âme vue jusqu’au suicide, la mort du corps. Le suicide n’est pas un excès de vie de l’âme. Quand une partie de l’âme est niée, quand la personne est réduite à un seul rôle, quand elle ne peut sortir de son rôle, l’enfance par exemple, elle peut désirer la mort. En consultant Internet, j’ai cherché comment les juifs avaient supporté les exactions nazies. La réponse a été longue. Elle est tombée encadrée de rouge violente car sans discours. Notre religion nous autorise à mourir si nous ne sommes pas autorisés à la pratiquer. D’où l’importance de connaître son âme et celle des autres dans la charité, de respecter les différents plis qui la composent. La mort est la réduction de l’âme à un seul pli. Leibniz définit le mal comme la réduction de la personne à un pli unique. Réduire le prêtre, ou la femme comme nous l’avons vu, au pli unique de la spiritualité de la mystique nie son humanité. En effet, la question n’est pas binaire. Et il est important de passer du binaire au multiple. Les pensées d’Eric Berne[24] fondateur de l’analyse transactionnelle en sont soucieuses pour montrer la trame invisible de la conscience humaine et confirmer que l’intuition d’Avicenne était bonne. Il y a une sexualité en psychologie comme le montre l’œuvre de Louise Bourgeois. Cette sexualité s’exprime par l’amplification de certains plis de la sensibilité. Mais c’est une violence de réduire la personne aux plis de sa sensibilité et encore plus de sa sexualité !

 

Contre la physiognomonie

G. Ravasi dénonce la conception d’une interaction entre l’âme et le corps[25], d’un lien entre l’âme et le corps. Reprenons G. Ravazi : « Em sentido estrito, não faz sequer parte do nosso horizonte de investigação sobre a alma a disciplina psicológica que tem o nome de « fisiognomonia », cuja génese se perde na Antiguidade e que viveu uma época ardente já na Idade Média com Averróis, Avicena e Santo Alberto Magno. »[26]En lisant cette phrase, je n’en crois pas mes yeux ! J’ose espérer que sa sainteté le pape Benoit XVI de nationalité allemande n’aura pas lu ces propos.

« …a própria retratística se tem apresentado não como uma mera oferta « fotográfica » da pessoa, mas como uma espécie de exegese artistica da alma do sujeito retratado : para citar um exemplo recente, sem nada beliscar os pintores clássicos… »[27]

Il n’y a pas de rapports entre le néoplatonisme des gnostiques comme Avicenne ou Sohravardi et la « fisiognomonia ». Il me semble humiliant pour la pensée orientale de répondre à cette question. L’ontologie, l’ontique orientale, ne peuvent se résumer à la méchante physiognomonie ! Il existe plusieurs réponses possibles à ce propos, entre autres Sohravardi et Avicenne le médecin qui ne rejettent pas les malades. Le plan de l’existence de Deleuze, les stoïciens dont l’accident ne modifie pas l’être au monde, l’approche de Sohravardi qui fait de la poésie le plan de l’existence comme lieu entre le spirituel et le sensible et surtout chez Sohravardi sa reconnaissance chez le malade, l’enfant, la femme d’une proximité avec Dieu. Sur le plan unique de l’existence, il n’y a pas l’âme cachée spirituelle et les traits du visage ou du corps, l’apparence. La laideur physique n’est pas l’expression d’une âme troublée. Un pied bot ne manifeste pas un mode de penser défectueux ! En fait, la ligne de l’existence ne passe pas entre le corps et l’âme mais sur la ligne de la relation. La pensée a pour support l’intelligence et l’intelligence est de la matière, le cerveau. Comme les différents intellects ou ciels décrits par Avicenne le suggèrent le passage entre la matière et la pensée ne comporte pas de frontières facilement discernables. Dans l’infini, les connaissances scientifiques sur la matière montrent qu’elle se perd, dans l’énergie et dans des probabilités de présence qui la rendent insaisissable. « Et si l’on veut la formulation la plus générale de la loi de continuité, peut-être la trouvera-t-on dans l’idée qu’on ne sait pas, on ne peut pas savoir où finit le sensible, et où commence l’intelligible : ce qui est une nouvelle manière de dire qu’il n’y a pas deux mondes. Il y a même un reflux de continuité sur les âmes, dans l’accord des deux instances. […] L’extension et l’intensité comparées de ces départements, zones privilégiées propres à chaque monade, permettent de distinguer des espèces de monades ou d’âmes, végétales, animales, humaines, angéliques, « une infinité de degrés dans les monades » en continuité »[28]

 

Dans les signes du sensible se dessinent les images en suspens des Animae Caelestes. Alors les sens les « fourmis »[29]s’effacent, elles se retirent de la voie qui laissera passer les chars de l’armée de David.

« De la même façon que l’on occupe les jeunes enfants à contempler certaines choses qui fascinent les yeux, telles qu’une surface d’eau, un objet noir et brillant, etc., les enfants et les femmes étant particulièrement aptes à cette contemplation, […] »[30]

Le retrait des intérêts du sensible devant l’imaginaire et l’intellectuel est plus facile pour les enfants et les femmes. On notera que le sensible n’est pas nié, il constitue un ciel. Pour les malades également qui comme les acètes acquièrent une force d’âme qui leur permet de ne pas céder aux intérêts d’un regard tourné vers les satisfactions de nos affections charnelles au détriment des autres parts de l’humanité. Servir avec honnêteté les autres dans l’existence ne nuit pas.

 

Le masque du grotesque

 

La désinformation va profiter de la nécessité du divertissement pour travestir l’information. Le mensonge pratiqué dans les apparences, l’importance donnée à l’apparence, va inciter certains à travestir l’apparence pour servir leur pouvoir.

 

Dans la stratégie politique Michel de Montaigne rappelle également que pour tromper le peuple et faire passer des décisions difficiles ou ses actes facilement contestables « Alcibiade coupa les oreilles et la queue à son beau chien, et le chassa en la place : Afin que donnant ce sujet pour babiller au peuple, il laissa en paix ses autres actions. »[31]Cette action d’Alcibiade est un masque pour cacher d’autres choses.

 

Dans le mensonge, deux méthodes apparaissent, ne pas reconnaître l’importance de l’apparence, ne pas reconnaître l’origine de l’information dans les coquilles légères que nous abandonnons au cours de la vie.

 

Et pourquoi se perdre dans les masques quand on est bien logé ? Telle est la question de Michel de Montaigne au sujet de la relation amoureuse. Le jeu du masque porte en lui la vérité de l’existence. Le risque n’est pas de jouer des rôles car la vie nous en réserve de multiples. Le risque est de ne pas croire à la vérité des rôles que l’on joue. Tous nos masques sont l’expression de notre existence. Dans l’œuvre de Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, Décébald Hormuz se cache derrière Léonid Limitrof et Téléorman le propagandiste. Il a continué de vivre dans le peu d’espace poétique qui restait en Moldavie, vivre, exister en poète au cœur même de la propagande politique des occupants de son pays. La présence de Décébald Hormuz se dévoile dans l’apparence.

Avec C. G. Jung la psychologie moderne ne contredit pas l’idée du masque de Montaigne. « J’ai vu aussi, pour cet effet de divertir les opinions et conjectures du peuple, et dévoyer les parleurs, des femmes couvrir leurs vraies affections par des affections contrefaites. Mais j’en ai vu telle qui en se contrefaisant s’est laissée prendre pour de bon, Et a quitté la vraie et originelle affection pour la feinte. »[32]

 

Conclusion

 

Une fois ces éléments posés, il me semble possible d’aborder la question de la conscience. Car peut-on continuer à avancer encore dans le mépris pour la pensée orientale ? En conscience, peut-on nier l’importance de la pensée proche-orientale et ses conséquences sur la pensée contemporaine ? Les programmes philosophiques supérieurs comportent-ils encore une part réservée à cette sagesse ? Alors pourquoi ce silence dans les œuvres destinées au grand public et aux plus jeunes ? Pourquoi, quand G. Ravazi parle de l’âme, ne fait-il aucune référence à ses connaissances sur Avicenne. Il se contente de citer son nom au milieu d’autres et de le rattacher de façon outrageante à la dangereuse « physiognomonie »[33]. La psychologie moderne a besoin de ce grand penseur et de revenir à Sohravardi largement inspiré d’Avicenne pour enfin sortir du binaire et entrer dans le rapport du multiple à l’Un, non pas pour concevoir à nouveau un espace centré, mais pour penser l’Un comme une « enveloppe » dans son sens mathématique et descriptif, modélisant. Sortir du binaire permet aussi de reconnaître l’ontologie de la continuité du divin jusque dans le ciel de la matière, une éthique de pureté pour la chair dans l’espérance de la résurrection.

Je réitère la nécessité de respecter nos sœurs spirituelles les autres religions et leurs penseurs non seulement pour les institutions morales qu’elles représentent mais également pour les richesses qu’elles portent en elles. Je réitère la nécessité d’une connaissance mutuelle nécessaire au dialogue afin que de telles maladresses ne se reproduisent plus. De plus, je note que la sagesse du Moyen Age ne peut être méprisée, comme les pages sur la physiognomonie de J. F. Ravasi nous y incitent.

Les masques médiatiques sont le reflet de la conscience des plis multiples de l’âme humaine. La multiplication et l’importance de la présence des médias dans notre quotidien incitent à une réflexion. Pour leurs besoins pratiques les médias dévoilent les plis de l’âme.

La question de l’indicible et de la mesure n’est pas nouvelle. Des pythagoriciens à notre époque leurs symboles ont été mal considérés et pourtant ils sont indispensables au calcul infinitésimal. La dimension contemplative des sciences, les découvertes, offrent des images mentales qui ont inspirées les plus grands artistes. Les grands savants réfléchissent avec leur imagination et leurs heuristiques ont parfois des tonalités dramatiques, poétiques, ou humoristiques. Le XXI° siècle commence avec une dette envers l’indiscernable.



[1] Jean François Mattei. Pythagore et les pythagoriciens, Que sais-je, P.U.F., 2001, p. 67.

[2] Gilles Deleuze, Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Les éditions de Minuit, p. 64

[3] Léon Brunschvicg. Le Rôle du pythagorisme dans l’évolution des idées, Paris : Hermann & Cie, Editeurs, 1937, p. 17.

[4] Chapitre « Une découverte scandaleuse ». Ibid, p. 21.

[5] C. G. Jung. Synchronicité et Parcelsica, Paris : Albin Michel, p. 92.

[6] Ibid.

[7] Blaise pascal cité in : Guy Marchessault, La foi chrétienne et le divertissement médiatique, Presses de l’université de Laval, 2007, p. 37.

[8] Blaise pascal cité in : Guy Marchessault, La foi chrétienne et le divertissement médiatique, Presses de l’université de Laval, 2007, p. 37.

[9] Guy Marchessault, La foi chrétienne et le divertissement médiatique, Presses de l’université de Laval, 2007, p. 39.

[10] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient.

[11] M. Montaigne, Essais III chap. IV, p. 77.

[12] M. Montaigne, Essais III, Paris : Gallimard, 2009, chap IV, pp. 75-76.

[13] Se référer à l’article en Portugais Monique Oblin-Goalou, Humor negro, in Moniqueoblingoalouover-blog.

[14] Ibid. p. 76. Essais I chap.XII De la constance, introduction : « La loi de la résolution et de la constance, ne porte pas que nous ne devions couvrir, autant qu’il est en notre puissance, des maux et des inconvénients qui nous menacent. Ni par conséquent d’avoir peur qu’ils nous surprennent. Au rebours, tous moyens honnêtes de se garantir des maux, sont non seulement permis, mais louables. […] De manière qu’il n’y a souplesse de corps, ni mouvement aux armes de main, que nous ne trouvions mauvais, s’il sert à nous garantir du coup qu’on nous rue. » Les exemples militaires de M. de Montaigne ne contredisent pas les guerres modernes où le recul en Russie devant Napoléon ou en URSS devant les nazis fut efficace. Dans ses actes de guerre, la France fut meilleure dans la fuite que dans le sabordage. Et il est faux de dire que les uns couvrirent les autres. Les entreprises françaises d’alors qui refusaient de travailler à l’effort de guerre allemand étaient dénoncées par les autres. Il en résulte une dette qui pèse sur l’esprit français. Les exemples d’actes intellectuels sont plus actuels que l’acte militaire au vu de la portance des armes contemporaines.

[15] Ibid. p. 84.

[16] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.75.

[17] Jean-Paul Albinet, Flash Mob, technique mixte, Paris, 2006, Exposition Taille Humaine, Jardins du Luxembourg en 2006.

[18] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.81.

[19] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.81.

[20] Gianfranco Ravazi, Breve Historia da Alama, Alfragide, mars 2011, p. 239.

[21] Carl Gustav Jung, Tipi psicologici, in idem, vol. VI (1969). Cité par Gianfranco Ravazi, Breve Historia da Alama, Alfragide, mars 2011, p. 239-240.

[22] Gianfranco Ravazi, Breve Historia da Alama, Alfragide, mars 2011, p.240.

 

[23] Cité par G. Ravasi.

[24] Eric Berne est le fondateur de l’analyse transactionnelle.

[25] G. Ravasi, p. 236.

[26] G. Ravasi, p. 235.

[27] G. Ravasi, Breve Historia da Alma, Alfragide : D. Quixote, p. 236.

[28] Gilles Deleuze, Le pli, Paris : Les éditions de minuit, 1988, p. 89.

[29] Les fourmis sont le microcosme. Sohravardî, L’archange empourpré, fayard, 1976, p. 420,421.

[30] Sohravardî, « Le livre des rayons de lumières », in : L’archange empourpré, p. 145.

[31] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.80.

[32] M. Montaigne Essais III chap. 4, p.81.

[33] Gianfranco Ravasi, Breve Historia da Alma, p. 235.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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4 août 2012 6 04 /08 /août /2012 19:42

La sagesse de Sohrawardi est connue car elle a permis l’épanouissement de la poésie en Iran, en Orient, dans le monde. La pensée contemporaine a des difficultés à dépasser certaines images relayées par les médiats. Sohrawardi étant d’origine orientale le rejet contemporain de son travail et de l’universalité de ce qui fait son œuvre, de la poésie en général, puisqu’il en est l’un des grands maîtres, sont liés à son appartenance géographique et aux difficultés que rencontrent l’Iran, la Syrie, et l’ensemble du Moyen Orient aujourd’hui. Le Proche et le Moyen-Orient doivent pouvoir rayonner sur le monde et apporter autre chose que l’image de la guerre. Pour que la poésie puisse revivre, je me suis intéressée aux difficultés rencontrées par la jeune psychanalyse au-delà de toutes appartenances. Ce texte a pour ambition de montrer le souci de Sigmund Freud d’ouvrir son travail en médecine et en psychanalyse à une dimension qui dépasse le cadre de sa personnalité, de sa culture juive, de sa religion, de son pays…La pensée scientifique était menacée par l’antisémitisme et le travail des juifs était réduit à leurs origines. Cette problématique n’est pas réservée à la pensée juive ; elle concerne les religions, les nationalités et les cultures. Un peuple autant qu’une personne existe dans son origine et au-delà de son origine. L’idée est de décrire une attitude psychologique propre au stade pompier qui demande de saisir l’enjeu des codes symboliques qui régissent les relations et leurs possibilités en prenant la psychanalyse pour objet.

 

Le stade tintin ou pompier

Monique Oblin-Goalou

L’œuvre de Reynald Drouhin, Frags butterfly#om, utilise les innombrables données accessibles sur le Net pour en faire la substance du détournement de L’Origine du Monde de Gustav Courbet. Elle est une image décomposée en multiples rectangles qui la brouillent. Ces derniers sont des images choisies avec des mots clés des commentaires des internautes sur l’œuvre de G. Courbet, des algorithmes, des moteurs de recherche et des stocks de données. Les mots clés donnent une dimension pseudo-aléatoire, l’algorithme étant une démarche déterminée. R. Drouhin a pour objectif de défragmenter les données d’Internet. Il les sort du virtuel pour leur donner chair en utilisant différents outils. Il revendique, dans ses images, une esthétique du code. Le code est le lien par lequel la relation est possible. L’augmentation des données, avec Internet, implique de nouveaux codes mais surtout une connaissance de l’autre. Le stade pompier est la possibilité d’exister comme témoin au milieu des autres.

Une période d’angoisse apparaît chez l’enfant à la fin du stade du miroir, avec la prise de conscience de la responsabilité du monde dont il hérite. La fragilité de cette période réside dans le mépris des adultes pour l’enfant, dans la prise de conscience chez l’enfant de l’insuffisance de son entourage. Le complexe d’impuissance de l’adulte le pousse à reporter ses désirs sur l’enfant. Les indices du stade Tintin sont apparus au travers de l’expérience de Bruno Schulz, professeur d’arts plastiques et travaux manuels à Drohobycz, dans les années trente. Il réinvente sa biographie, fort de son expérience des adolescents dans une région où les pogroms et goulags ont fait des milliers de morts, et décrit, au travers de mythes, la psychologie angoissée d’une période difficile. Bruno Schulz ne revendiquait pas de stade pompier. Ses descriptions, ses connaissances des relations humaines permettent cependant d’inventer ce stade. Il préparait un livre intitulé, Le Messie. Mais nous ne savons rien de son livre en raison des persécutions qu’il a subies. Le Messie devait traiter des dangers de ne pas travailler à l’initiation de l’âme ? La lecture des œuvres de B. Schulz le montre luttant avec l’outil de la « réalité dégradée » contre l’espérance scientifique de l’advenue d’un homme nouveau naturellement bon qui remplacerait « l’homme primitif ». Ecrivait-il contre le « messianisme criminel »?

« Les analogies apparentes, souvent signalées, entre le primitif et l'enfant, peuvent être trompeuses. Il ne faut s'en prévaloir qu'avec précaution, et sous bénéfice d'inventaire. Mais, sur le point qui nous occupe, elles sont singulièrement frappantes. N'est-il pas significatif que, de l'aveu unanime des observateurs, la représentation de soi-même comme sujet n'apparaisse qu'assez tard chez l'enfant ? » Le stade pompier, comme sortie de l’enfance, se pose en découverte des différents modes de vie. Le terme « primitif », dans son sens de « participation au monde », a-t-il un lien avec le stade pompier ?

I. L’indifférence à la jeunesse et à l’enfance

Le stade pompier est en opposition avec plusieurs attitudes collectives.

Bruno Schulz enseignait dans une école à Drohobycz, ville de Galicie multiethnique et multiculturelle, dans une région durement touchée par la crise des années trente. Dans sa jeunesse, B. Schulz dessinait et la magie de son art transformait son entourage. A l’âge adulte, son entourage s’oppose à sa paternité. « « Capitaine des sapeurs pompiers ! Oui, dites plutôt de voyous ! dit-elle, mesurant mon père d’un œil haineux. » » « - À mon avis, fit le commis principal Théodore, ces sapeurs pompiers, tous des parasites !... Ils sont infantiles et tellement irresponsables que jamais nous ne les laissons éteindre les incendies. […] Un incendie les rend fou de joie ! ». Pourtant Bruno Schulz obtiendra quelques satisfactions par ses prouesses. Le pépin, l’échec, comme le suggère l’ironie, a besoin du témoignage de l’art. Marie Lechner, dans son article Glitch ! La beauté fatale d’un raté fait connaitre les artistes du numérique qui « explorent les défaillances des technologies ». En dégradant le support, ces artistes font la substance, comme Sigmard Polke qui jouait avec les points de l’imprimerie. « Dès 1935, Len Lye exploite les rayures et peint les chutes de celluloïds. Name June Paik, avec wobbulator, perturbe le signal télé dans les années 70. Cory Arcangel réédite le geste avec sa pièce Plasma Screen Burn, qui exploite la brulure d’écrans lorsqu’une image fixe reste affichée trop longtemps. » Les instruments du flux de la lumière en se brisant, ou les artistes en manipulant les formats, dévoilent le beau Glitch ou le Glitch radical et scénique pour lequel Marie Lechner reprend les termes du site de Rosa Menkman : « Plutôt que de créer l’illusion d’une interface transparente vers l’information, la machine se révèle et se rappelle brutalement à l’existence de son utilisateur. C’est le cri primal des données ». La machine est un élément avec lequel composer une donnée. Elle acquière une dimension de langage comme le lisse et le rugueux en sculpture. Le retour à la substance, aux données, est un retour aux origines.

La lutte contre l’indifférence à la jeunesse est un souci du Franciscain de Bourges. Sous l’occupation, dans la prison de Bourges,

 les jeunes résistants sont torturés et meurent. Un Franciscain infirmier souffre de ne pouvoir sauver ces jeunes qu’il accompagne néanmoins vers la mort. Le livre de Marc Tolédano rapporte les conversations émouvantes que recueillait le séminariste franciscain. Durant la guerre, personne ne se préoccupait de ces enfants oubliés parce que l’enfance est sans vanité. Les liens du Franciscain de Bourges avec la résistance ne permirent pas d’en sauver beaucoup. Liliane Frey-Rohn écrit, à propos de la pensée de Frédéric Nietzsche : « Les ténèbres collectives, qui dressent leur profil menaçant derrière tout ce que la civilisation comporte de vanité, et que nous avons accoutumé d’appeler l’ombre collective. » Comment avons-nous pu oublier ces avertissements pendant tout le XX° siècle ? Liliane Frey-Rohn écrit encore : « « au-delà du bien et du mal » Nietzsche a ouvert au psychologue de nouvelles voies. Il se donne pour but « l’homme le plus sage », celui qui sait combiner non seulement l’ombre redoutée, mais aussi la « lumière » si vantée avec une forme de vie plus positive, une réalité « du fort et du créateur ». Dans son combat contre tout ce qui est solide et durable, il fait flamboyer le monde insondable de Dionysos, le royaume de l’irrationnel, qui recèle le mystère de la vie réelle ». L’ombre collective, source d’angoisse, est un thème de l’œuvre de Simone Weil. Le « gros animal » est cette ombre : « L’obéissance au grand animal conforme au bien, c’est là la vertu sociale. Est pharisien un homme qui est vertueux par obéissance au gros animal ». Liliane Frey-Rohn écrit encore à propos de Frédéric Nietzsche : « N’oublions pas qu’il ignorait tout des alchimistes, qui s’intéressaient à la projection de l’âme dans la matière et qui essayaient également de dégager le domaine de l’âme comme un royaume intermédiaire entre l’esprit et la matière. […] Est-ce étonnant que Nietzsche ait méconnu la fonction psychologique véritable de la psyché et se soit efforcé d’établir une équivalence entre le non-conscient et la réalité des affects et des impulsions ? L’erreur grave d’avoir mal compris le mode symbolique et de s’être identifié au « serpent de la vie » l’a finalement poussé à détruire les « tables de valeurs anciennes » et à prendre pour base de sa doctrine le « renversement de toutes les valeurs ». » Cette critique est intéressante car elle pointe le doigt sur une certitude, l’importance de l’alchimie comme origine de la psychologie. L’idée de « projection de l’âme dans la matière » pour définir l’alchimie est à retenir. Mais, peut-on vraiment « comprendre » la symbolisation dans la séparation du symbolique et de la vie? L’alchimie est un royaume intermédiaire dans le plan unique de la vie. En mathématiques, entre l’esprit et les nécessités de la vie, la symbolique est le moyen de vivre avec les mesures de l’esprit. La rivalité œdipienne a pour objet le désir de l’anima. Le sujet (fille ou garçon), « pour entrer en rivalité avec le père et se faire place dans le discours de la mère, doit entrer dans l’ordre de ce désir, en parler le langage, se référer au même système symbolique dont le père est le premier terme ». Ici la symbolique est le serpent de la vie. Le stade pompier s’inscrit dans la découverte des codes. Le substantial est ce qui donne corps à la personne, qu’elle soit morale ou physique. « « Il est « ce qui réalise », « quelque chose de réel qui unifie », « principe d’action du composé » ». Le problème du vinculum est qu’il n’est pas substance, il est seulement ce qui substantialise. Il est le lien ». Le vinculum est le code, l’ensemble des signes qui régissent les données. Pour le fils, les données paternelles sont incompatibles avec le lien, ou substantial, qui fait l’unité des données du fils. Ce n’est pas forcément dans sa famille que l’enfant trouve le lien qui réunira son corps morcelé.

Cette idée inspira G. W. Goethe. « […] un enfant dialoguant avec les ténèbres. Le père le serre contre lui, le tient prisonnier dans ses bras, le protège de la violence de l’élément dont le bavardage incessant l’étourdit ; mais pour l’enfant ses bras sont transparents, la nuit les transperce et, à travers les caresses du père, il continue d’entendre ces terribles paroles de séduction. » Par la musique, comme dans une œuvre de Paul Klee, le ciel quitte ses reflets de perfection pour éclairer l’humanité. Dans les bras de son père, Bruno Schulz enfant se laisse séduire par les Aulnes cachés dans l’ombre des grands sapins. « Le violon tout seul se leva brusquement, précocement grandi, adulte ; tout à l’heure si plaintif et hésitant il se tenait maintenant devant nous, mince, la taille pincée, et conscient de sa mission, il reprit la cause humaine un instant différée, continua le procès perdu devant le tribunal du firmament où se dessinaient en signe d’eau les galbes et les profils des instruments, fragments de clefs, lyres et cygnes inachevés, commentaire machinal des étoiles en marge de la musique. » Avec cette phrase, la réalité se fragmente pour s’unir aux étoiles. Quand la réalité est fragmentée, elle apparaît dégradée, « alvéoles écartées », « cloaque de l’immaturité » , pour ceux qui ne veulent pas voir l’humanité dans sa totalité. Pourquoi mépriser les mouvances de la substance humaine ? « Nous traversons tous des crises de maturation, et les processus douloureux de l’imperfection et de la défectuosité ».

T. Kantor écrit de la « réalité dégradée » de Bruno Schulz : « Il n’y a pas d’objets inanimés, durs, circonscrits dans des limites précises. Tout dépasse celles-ci pour quitter le champ qu’elles circonscrivent », comme le pépin (Glitch) dévoile les données dans l’œuvre de Name June Paik.

« Il faut distinguer pourtant deux usages du concept de libido, sans cesse au reste confondu dans la doctrine : comme concept énergétique, réglant l’équivalence des phénomènes, comme hypothèse substantialiste, les référant à la matière. Nous désignons l’hypothèse comme substantialiste et non comme matérialiste ». La base des sublimations qui se manifestent dans le comportement se trouve dans le métabolisme de la fonction sexuelle, selon S. Freud et J. Lacan. Mais J. Lacan considère que la libido passe par un stade d’identification symbolique qui a pour objet le code et non pas seulement « l’objet excrémentiel », ou ce qui est produit. La notation symbolique des images, leur dynamisme inducteur du comportement, « c’est la condition même de l’identification symbolique et l’entité essentielle de l’ordre rationnel, sans lequel aucune science ne saurait se constituer ». J. Lacan ne nie pas l’importance du sujet et de son objet produit, mais il insiste sur l’importance de la démarche et de l’énergie qu’elle nécessite, du symbolisme auquel elle s’attache.

II. Le stade pompier ou la découverte du respect des rôles de la personne

Reynald Drouhin, avec Frags butterfly#om, redessine L’Origine du monde à partir d’une multitude d’images prises dans les données d’Internet. Internet devient l’anima, l’origine, le virtuel où puiser le devenir. Par Internet, le désir change. Le complexe d'Œdipe n'est pas la forme inconsciente véritable du désir. La psychanalyse sert le capitalisme et sa forme paternaliste en réduisant la personne a ses instincts. G. Deleuze et F. Guattari expliquent en quoi le complexe d'Œdipe, loin pour eux de constituer une vérité sur le désir, est un moyen pour les psychanalystes de modeler et de contenir ce dernier, en le réduisant à la structure familiale, pour l'empêcher de se répandre dans le champ social et d'y mettre en œuvre sa puissance révolutionnaire. Chez Bruno Schulz, les codes et symboles s’étendent, au-delà de la famille, aux institutions politiques, princesses, princes, aux mythes et contes, à la littérature, aux personnages de musées, aux ouvrières et aux mannequins de l’entreprise de son père, aux personnages de la publicité ou à ceux de la Bible. Le complexe d’Œdipe ne suffit pas à l’initiation des relations entre les institutions et les groupes d’appartenance. Selon Laurie Sibony-tua, la judéité de Sigmund Freud, son modèle familial et son rapport à Dieu, sont à l’origine de la découverte de la psychanalyse. Sigmund Freud voulait en faire le meurtre, dans L’homme Moïse, pour ne garder que la part universelle et scientifique. Freud s’y défend, d’une part contre le racisme de l’époque et d’autre part il exprime son appartenance politique à la mystique égyptienne d’Isis, chère à l’Autriche, depuis Karl Leonhard Rheinhold. Sa nationalité passe avant sa judéité, il choisit Joseph, fils de Jacob l’Egyptien plutôt que Moïse, pour accompagner mythiquement sa démarche. Les institutions sociales donneront la primauté à C. G. Jung. Sans le racisme, jamais S. Freud n’aurait été inquiété par la spoliation de la paternité de sa découverte. Sans l’œuvre écrite de C. G. Jung, celle de Lacan serait moins facile d’accès. Dans l’étude du psychisme, ne laissons pas la jalousie raciste décider de son orientation, ne négligeons ni S. Freud, ni C. G. Jung, ni Lacan, ni bien d’autres.

Le père de S. Freud a été hassidim. L’hassidisme est une origine de la psychanalyse. La richesse du travail scientifique de S. Freud témoigne de la grandeur de son âme féminine originelle. Dans La poétique de la rêverie, G. Bachelard traite de l’animus et de l’anima. « Sans cesse l’inconscient murmure, et c’est en écoutant ses murmures qu’on entend sa vérité. Parfois des désirs dialoguent en nous – des désirs ? Des souvenirs peut-être, des réminiscences faites de rêves inachevés. – un homme et une femme parlent dans la solitude de notre être. Et dans la libre rêverie ils parlent pour s’avouer leurs désirs, pour communier dans la tranquillité d’une double nature bien accordée.» On appréciera ici la référence à la sagesse religieuse suggérée par le vocabulaire, le passage de personnages homme et femme de l’âme aux natures de la personne. On passe ici d’un langage symbolique initiatique, l’image mentale du couple, à un langage rationnel sage. Les plis de l’âme ne s’opposent pas. Le religieux ne s’oppose pas à la connaissance de soi. Dans ce passage de La poétique de la rêverie, l’image du couple est ancrage de la sagesse dans le monde. La « hiérogamie » de l’écriture s’est réalisée. Mais n’oublions pas l’anima « dans la volonté de créer des êtres que l’écrivain veut réels, veut durs, veut virils, la rêverie passe au second plan. […] Un animus qui n’a pas trouvé dans la vie un anima assez pur en vient à mépriser le féminin. » On sait quels outrages ont blessé l’anima de la pensée juive. L’adolescence est dans la prise de conscience de la puissance de l’animus. Enfanter se fait dans le témoignage. L’existence, se tenir debout, est une façon de faire miroir et socle. L’état primitif est le socle de la mise en œuvre qui s’affirme dans la connaissance de l’autre et la prise de conscience de la différence. La psychologie consciente a « émergé d’un état originel d’inconscience, et, par conséquent, de non-différenciation, état que Lévy-Bruhl a désigné sous le nom de « participation mystique ». Il s’ensuit que la conscience des différences est une acquisition relativement tardive de l’humanité et qu’elle ne concerne probablement qu’un fragment relativement petit prélevé sur une masse beaucoup plus considérable, dont on ne saurait préciser l’étendue d’identité primitive. La différenciation constitue l’essence même de la condition sine qua non du conscient. ». Conscience et inconscience des masses sont en parallèle avec celles de l’individu. Sur l’inconscient, S. Freud, écrit dans L’homme Moïse : « D’après Sellin, la tradition du meurtre de Moïse exista toujours dans les milieux sacerdotaux […] Il semble bien plutôt qu’il dut y avoir aussi, dans la masse ignorante, quelque chose qui s’apparente en quelque manière au savoir du petit nombre et vient à sa rencontre lorsqu’il est exprimé ». La réflexion de C. G. Jung est élitiste quand celle de S. Freud laisse entendre que la conscience de l’autre existe dans le préconscient de la masse. Il n’y a pas d’intériorité mais une façon de vivre le monde, un « vivre avec » rendu possible par le socle primitif inconscient de la « participation mystique ». La conscience des différences est une réduction à partir des pensées de l’anima. Cette réduction est une violence faite à l’anima mais aussi une condition de son existence au-delà du rêve de la horde. S. Freud et ses disciples, comme Ruth

Brunswick, formaient une horde par les psychanalyses qu’ils s’obligeaient à pratiquer entre eux afin d’éviter le contre transfert. En psychanalyse, l’homme de science n’existe pas, mais seulement son sujet. Le psychanalyste observe et cherche l’enfant, non pas le sous développé, mais les promesses de ce qui est voilé. Il ne peut y avoir de mépris du primitif car J. Lacan écrit : « dire que le sujet sur quoi nous opérons en psychanalyse ne peut-être que le sujet de la science, peut passer pour paradoxe […](faire autrement ne fonctionne pas) Car cet homme y sera (alors) le primitif, ce qui faussera tout du processus primaire, de même que l’enfant y jouera le sous développé, ce qui masquera la vérité de ce qui se passe, lors de l’enfance, d’originel. Bref, ce que Claude Lévi-Strauss a dénoncé comme l’illusion archaïque est inévitable dans la psychanalyse … ». Dans la cure, l’objectif est d’éviter que l’enfant, ou l’originel, se cache sous un rôle de primitif. Il n’y a pas de tendresse, ni de sévérité, entre le psychanalyste et son patient.

 

Le stade pompier apparaît si les personnes partagent, créent, s’expriment en tenant compte de tous les personnages de leur âme. Selon Patrick J. Mahony, la cure de L’Homme aux loups serait un échec. Pourtant, elle a permis au patient de travailler et de ne pas vivre en marge de la société. S. Freud serait passé du style démonstratif à une volonté de convaincre. « Plus que jamais auparavant, Freud délaisse son style démonstratif pour la rhétorique de la persuasion, pour un style qui cherche à convaincre plus qu’il ne réussit à démontrer ou à illustrer. […] Dans le cas de l’Homme aux loups, il y a un lien entre son genre de rhétorique propre à convaincre et la double signification de zeugen : être témoin et copuler, implicitement présente dans ce terme nodal : Überzeugung ». La rhétorique est nécessaire aux sciences de l’observation qui ne peuvent se contenter de l’aune du corps humain, pied, pouce… Les rêves sont l’aune de la connaissance du psychisme. D’autres mesures existent pour le spirituel dans l’alchimie. Freud était conscient du double sens du mot « überzeugung », témoignage. Les rhétoriques de S. Freud sont liées aux étapes de sa démarche : L’observation, l’accompagnement des cures, la démonstration, l’exposé (conférences à Société psychanalytique de Vienne). Quand l’humanité se dévoile, perd de son unité, les manifestations peuvent faire peur comme prise de conscience de ne pas tout contrôler de sa vie. Chez l’autre, la dissociation de la personnalité peut rappeler de mauvais souvenirs et provoquer un rejet par manque de charité. La cure a besoin de rhétorique pour montrer au patient comment se rattacher au type humain. Par cette connaissance, le patient accède à une liberté qui lui permet de se respecter et de respecter les autres. Le rêve des loups n’est pas, comme le dit l’homme aux loups, un enfant pour S. Freud et pour la psychanalyse, un narcissisme. Le rêve des loups (qui vivent en meutes) est un archétype de la pensée, expression du rejet social par son pendant, le troupeau de moutons. Cet archétype est un souci de la psychanalyse. Pour l’homme aux loups, il aurait dû être une prise de conscience de l’importance, pour lui et son entourage, des cercles sociaux et des dangers de la horde. Durant son enfance, l’école lui avait donné une place et les symptômes avaient disparus.

 

Les dérives du stade pompier sont violentes. Le stade du miroir peut-être perturbé par un secret qui isole l’enfant des parents. Il se manifeste alors dans les attitudes agressives qui expriment les angoisses face aux agressions sur le groupe, aux angoisses collectives et familiales, aux peurs avouées et inavouées. Il doit pouvoir trouver des symbolisations mythiques dans le cas de S. Freud, artistiques ou poétiques selon J. Lacan, alchimiques avec C. G. Jung qui sont les images des codes qui régissent les groupes sociaux. Ces langages font, dans la répétition, l’identité et la différence de la personne. Le stade pompier correspond aux maladresses plus ou moins justifiées de l’adolescence ou de l’adulte devant certains groupes d’influence. Un des exemples est le messianisme criminel de la fin du XX° siècle qui se manifesta dans le nazisme et dans le bolchévisme. Le mot messianique se trouve dans l’étude de Stéphane Courtois sur Staline.

« Mais aussi une passion messianique : le salut des travailleurs et des peuples était assuré par l’amour que Staline leur portait et, qu’en contrepartie, chaque communiste et chaque travailleur devait porter à Staline. » Le messianisme de Staline, c’est-à-dire son rêve d’un homme nouveau, passe par la sélection, c’est-à-dire la mort de ceux qui ne se soumettent pas. Ce régime de terreur n’était pas ignoré de Louis Aragon qui parle, pour ces morts, de transformation de la nature et d’éducation! Le programme de Staline est de « modifier la nature » pour la venue d’un homme réduit à sa valeur. « De celui qui éduque les hommes et transforme la nature  de celui qui a proclamé que l’homme est la plus grande valeur sur terre  de celui dont le nom est le plus beau, […] Staline ».

Le stade pompier correspond à la sortie du stade du miroir. J. Lacan montre que la jalousie primordiale n’est pas seulement le complexe d’Oedipe mais aussi l’identification à l’un des parents. Ce n’est pas une jalousie mais le langage symbolique du parent, des codes familiaux, religieux ou scolaires auxquels il s’identifie. Phobies scolaires, oppositions aux enseignants, opposition aux parents sont l’expression de cette dissonance des codes. L’initiation des personnes aux liens qui constituent les groupes d’appartenance passe par la liberté de chacun de pouvoir s’exprimer au milieu des autres en se respectant. Le tabou à propos de certains sujets ne fait que reporter à d’autres objets l’apprentissage de la relation sociale. Le tabous concernant l’image, la prière, la poésie, l’architecture se sont déjà manifestés, voilà peu encore, de façon meurtrière.

Avec R. Drouhin, l’Origine du monde n’est pas dans la femme mais dans les données réunies par un même algorithme. Le souci de S. Freud d’être scientifique a permis à la psychanalyse d’être reconnue. Le sujet de la cure n’est pas le patient mais la psychanalyse. Les lieux de la famille, du monde politique, de la production, de la religion n’y ont pas les nécessités du substantial psychanalytique. L’imago qui réunit la famille est la tendresse. La prise de conscience des différences de nécessité et des différents rôles que la vie peut apporter est une condition d’accès au stade génital adulte. Les rôles que Bruno Schulz exerçaient durant sa vie témoignent de cette maturité. Les arts à l’école, avec le théâtre, les arts plastiques et la musique, ou bien encore la danse, permettent aux enfants de découvrir des approches différentes de la vie. Ce sont des expériences du respect de soi et de l’autre, plus ou moins bien réussies, qui conduiront la vie d’adulte. La connaissance de soi passe par les rencontres, le partage de données. Ainsi, la conscience de soi comme sujet arrive tard chez l’enfant, comme le constate Lucien Lévy-Bruhl dans L’âme primitive. Cette approche proposée ici s’est intéressée à l’un des plaisirs de la libido dont la connaissance semble déterminante pour la cohésion et le respect nécessaire à toute vie communautaire. L’avenir dira son importance dans l’éducation.

 

 

 

 

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 19:27

Dieu ne reçoit que le dimanche2

Les spécificités de la vie monacale ne sont pas celles de laïcs au milieu du monde

 

L’homme croyant est libre de choisir et de pratiquer une religion sans discriminations ? Il est libre de choisir une vie de laïc ou une vie consacrée ? Le concept « d’homme nouveau » se lie au messianisme russe dans la pensée de Dostoïevsky. Une des origines de ce mouvement se trouve dans la publication de la Philocalie des Pères neptiques. Ce livre reprend les plus beaux textes des grands saints du monachisme. Mais attention, la vocation monacale n’a rien à voir avec celle de ceux qui vivent au milieu du monde comme les familles, les célibataires, les prêtres diocésains qui ne se sont pas liés à un ordre monastique ! Le monachisme ne se réduit pas à l’hésychasme, ni au Carmel ou aux moines chartreux. Il existe des ordres dont l’engagement est dévoilé au monde et donc différents de l’hésychasme. La lecture de ces textes nécessite de ne pas être séparée de son contexte monacale particulier des moines cloitrés et aussi, comme cela a été dit plus haut, séparée de Dieu. Cette note a pour fin d’insister sur l’absurdité d’imposer aux laïcs ou aux ordres séculiers le mode de vie monacal hésychaste. Certaines familles choisissent de vivre en communauté, mais dans ce cas les règles sont plus souples et adaptées aux enfants, et aux travailleurs, aux mères. Hélas, trop souvent, par méchanceté, un mode de vie qu’ils n’auraient pas souhaité est imposé aux croyants et les croyants par jalousie l’imposent aussi à leurs frères alors que Dieu leur assigne des tâches qui n’ont rien à voir avec l’hésychasme. Ce fut le cas de Nicolas Dieterlé. Pour lui comme pour beaucoup d’autres, il n’est pas facile de prouver qu’ils ne sont pas morts d’une dépression mais d’une exclusion sociale. En effet, les milieux de l’art et de l’écriture sont difficiles. Mais, il est étonnant de constater que la pensée catholique n’a pas rencontré, ou très très peu, d’échos dans les milieux académiques, institutionnels et chez les éditeurs et cela depuis plusieurs générations. Et je n’accuse pas seulement les incroyants d’intolérance mais surtout les catholiques d’avoir peur de la connaissance, peur de se soutenir mutuellement, peur des quolibets des incroyants. Je regrette que pour bien des personnes la laïcité soit confondue avec le rejet de l’institution religieuse. Mais je regrette, plus encore, les murs qui séparent les pensées des différentes confessions sans oublier ceux qui n’ont pas de confession. Ces murs sont construits par les croyants qui excluent leurs frères dans la foi s’ils connaissent les autres peuples, leurs religions et leurs pensées, ou s’ils connaissent la pensée athée. Pourtant l’ignorance est la source de la peur de l’autre.

 

1.      Le travail des moines neptiques :

 

La philocalie de Pères Neptiques s’adresse à ceux qui cherchent à s’approcher de Dieu dans la perfection. « Néptique » vient du mot nepsis, sobriété de l’âme dans le sens d’ascétisme. La philocalie est un mot grec qui veut dire amour de la beauté. Au travers du sermon du personnage du Pater Cyril, Vigil Gheorghiu décrit la vie monacale selon la tradition hésychaste. « Vous, les religieuses, vous êtes les plus grandes artistes du monde. Les sculpteurs, eux, taillent dans la pierre, le bois, le marbre, pour réaliser la beauté idéale de leurs rêves. Une religieuse coupe dans sa propre chair, dans ses pensées et dans ses rêves en éliminant tout ce qui est superflu […] Son idéal est de rendre à sa personne la beauté suprême. La beauté de Dieu »[1]. La tradition veut dire les règles de communauté qui ont été mises en place dans la sagesse de l’expérience du temps et qui évoluent. Le mot tradition implique simplement que les règles ne sont pas immuables mais vivantes.

 

2.      La cloture et une origine Bohémienne de la terre de l’imaginal

 

La Bible du diable du début du XIIIe siècle ou Codex Gigas fait référence au diable au travers d’un portrait du diable. Elle est très connue pour cette image mais n’est pas un ouvrage occulte. Le livre est une prise de la guerre de 30 ans (1618 à 1648) par les Suédois qui l’ont emportée à Stockholm, en 1648, comme butin, en dédommagement des frais de la guerre. Elle contient non seulement l’Ancien et le Nouveau Testament mais également la Chronique de Cosmas du XIIe siècle, le Nécrologium du monastère de Podlazice, le Manuel de confession. Cette Bible a été réalisée par un moine du monastère bénédictin de Podlazice, en Bohême centrale, pour ses frères. La légende dit qu’elle a été conçue en une seule nuit. En réalité, le moine copiste avait fait vœux de vivre retiré du monde derrière une « clôture » afin d’être dans le monde sans être du monde[2]. A la fin de la Bible, la liste des auteurs de ce livre fait mention d’un moine qui vivait dans la clôture de son couvent. La clôture n’est pas une prison mais un choix libre de vivre dans un monastère en règlementant ses relations au monde. Cette vie est choisie par les moines chartreux, entre autres, afin d’accomplir la prière de Jésus rapportée par l’apôtre Jean, celui qui demeure avec nous jusqu’à la fin des temps. « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. »[3] « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. Sanctifie les dans la vérité. Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde »[4]. Ainsi le moine peut se présenter devant Dieu au nom de tous.

 

La chronique de Cosmasprésente dans La Bible du diable fait le récit mythique de l’histoire des habitants de la Bohême. La Bohême est une terre de l’imaginal, une terre où se retrouvent les intellectuels, les poètes et ceux qui savent éclairer le plaisir et le charme de chaque instant à la sagesse et au spirituel. L’origine géographique de cette terre spirituelle est la Bohème religieuse, artistique et poétique. L’imaginal fait revivre les faits et la vérité dans l’imagination. Là où s’arrête la connaissance s’arrête le récit, comme l’écrit Cosmas de Prague. Le principe du récit est de redonner vie et pour cela le narrateur a recours à l’imagination de son auditoire. « Or ce livre premier contient les faits des Bohèmes, aussi bien que j’ai pu les savoir, jusques au règne de Brzieczyslaw premier, fils du Duc Odalric. Quant aux années de l’incarnation de Jésus Christ, je n’ai commencé à les compter, qu’aux temps de Borziwog premier Duc Catholique : car pour les temps compris dans les commencements de ce livre, je n’ai pas voulu les imaginer ; & je n’ai pu trouver aucune chronologie pour les évènements que j’y raconte. »[5] La chronique Cosmas est un récit mythique de l’histoire des habitants de la Bohême, les Bohèmes ou Bohémiens. Cosmas de Prague écrit peu après la création du Saint Empire Romain (par opposition à l’empire d’Orient orthodoxe) par Otton premier le Grand, en 962. Il tente de recréer l’esprit de « l’Empire » dont les vues influençaient le Pape. Les exemples glorieux qui l’avaient précédé, Constantin, Charlemagne, dirigeaient des Empires qui régnaient sur le Monde Spirituel autant que sur le séculier. Les empereurs de l’empire d’Orient organisaient les conciles et leur participation a marqué la bataille des images. Irène, Constantin… imposaient leur vue à l’institution religieuse de façon parfois violente et s’attaquaient aux personnes et à l’autorité du Pape, ce qui est regrettable. Mais leur force était de s’imposer à la hiérarchie sans contourner l’institution. L’institution religieuse et les dogmes étaient modifiés, divisés, discutés mais aucun magicien n’imposait sa spiritualité. Entre l’Empire d’Orient et l’Empire romain d’Occident régnait une bataille, hélas orgueilleuse, de saints. Elle était cruelle mais ne méprisait pas la Vérité. La bataille du monothéisme passe par celle de l’image, de l’imagination, de l’imaginal, de la poésie, de la rhétorique autant d’éléments nécessaires à la mise en place de la prière dans la solitude ou en communauté, pour éviter les chemins trop courts de la violence[6] et préférer ceux de l’amour et de la louange. Le peuple juif adorait la Lune avant qu’Abraham, dont le nom signifie « Père élevé », ne devienne père d’un peuple. Comme Moïse regarde le buisson ardent, l’arbre de la création porte en lui la flamme de la présence de Dieu. Sintra au Portugal porte les vestiges d’un culte millénaire à la Lune apporté par les Phéniciens. Sur cette montagne rocheuse, la nature les arbres et la brume sont propices à l’imagination et la rêverie. Quand la Lune domine les monts Sintra, la rêverie ses joint à l’astre qui règle le temps et la vie pour une louange. La lune sur laquelle se base le calendrier rappelle qu’à Sintra, il existe des rêveries de la raison. Dans le calendrier, 700 ans après Otton premier, le roi Rodolphe II ne parviendra pas à réunir spiritualité et connaissance. La personnalité de Rodolphe II marquera l’Europe pour les siècles qui suivront. La syphilis engendrera chez lui de la mélancolie. Toute sa vie, il cherchera le remède à sa maladie. La spiritualité de Rodolphe II est une source de la pensée moderne mais elle est décadente. Elle s’intéresse au ciel de Mercure mais ne respecte pas les institutions et les calendriers et leurs fêtes qui relient le monde sensible à la divinité. Rodolphe II est empereur du Saint Empire de 1576 à 1612, roi de Bohême et roi de Hongrie. Il transporte la capitale de Vienne à Prague en 1586. Il fait de Prague une capitale artistique, au travers du maniérisme, et scientifique mais il ne sépare pas vraiment la magie des sciences. A sa cours, il a invité les plus grands astrologues. Pour le meilleur, J. Kepler y rencontre le mathématicien et oculiste John Dee, le sculpteur Adrian de Vries, le peintre Arcimboldo. La cours accueille et laisse des personnages scientifiquement douteux, comme Tycho de Brahe, grand astronome et alchimiste, prendre beaucoup d’influence. L’empereur Rodolphe II confond le merveilleux avec l’utilisation de la magie comme moyen de pouvoir. Il ne lie donc pas le pouvoir à la recherche de la vérité en science et de la Vérité spirituelle. Un des charmes de Prague vient des mythes et légendes comme le montre la légende Cosmas. De l’époque maniériste, celle de Golem est témoin des persécutions juives. Or le peuple croie à une image mentale qui fédère, mais autour de la vérité. Le Rabbi Löw construit donc un géant en terre pour protéger les persécutés. Car le Rabbi Löw croit aux légendes qui sont vraies comme Moïse qui élève un serpent de bronze quand ceux qui fuient l’esclavage dans le désert sont piqués par des serpents. Rodolphe II est à l’origine du romantisme montrant un pessimisme pour l’homme et sa conscience avec le souci du pouvoir lié au savoir, qu’il soit vrai ou faux. En réalité, Il a manqué à Rodolphe II la psychologie. Il a su voir un intérêt dans l’alchimie qui est la science la plus proche de la psychologie avant son apparition. L’affaire des breuvages de Tycho de Brahé et de Sheton montre la précarité des connaissances alchimiques, un pessimisme sur l’intérêt de l’homme pour la vérité.

 

3.      Avec ou sans imaginal ?

 

Claire Vajou, dans son livre [7], raconte les batailles de celles et de ceux qui choisissent de s’isoler pour se tourner vers Dieu en coupant dans ce qui fait la chair l’humanité. Ils trouvent Dieu, le silence de Dieu et le mal. Sa vie, aux confins de l’amour de Dieu, se dévoile sans pudeur dans toute sa dureté à la frontière entre ce qui est Dieu et ce qui n’est pas Dieu. Il apparaît que le monothéisme vécu comme un mépris de l’humanité, et des prières d’action de grâce, de l’imagination, et de la finesse du geste du métier, du monde animal, et des connaissances rejetées dans les vanités, permet de marcher le long de la ligne entre ce qui est Dieu et ce qui n’est pas Dieu. Cette vie d’équilibriste est extrêmement dangereuse et il n’est pas possible de la vivre en dehors d’une communauté sans accompagnement spirituel solide. Les moines sont encordés entre eux dans leur monastère par la vie communautaire et son règlement. Alors l’homme tout petit, très très petit devient l’immense maison de Dieu. Comme pour Thérèse de Lisieux, le carmel est le lieu du silence de Dieu, le sommet d’une montagne aux apiques vertigineux. Le désir du vertige de Dieu est présent en tout homme, mais le premier commandement est formel et ne forme qu’un seul selon Jésus : « tu aimeras ton Dieu de toute ton âme et de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même ». Dans le respect de ce commandement, les moines vivent en communauté. Ils s’isolent parfois complètement dans des ermitages mais sans renoncer à l’accompagnement spirituel de leurs frères par l’échange des sacrements. Les conditions de vie sont alors dictées par un règlement. Il n’est donc pas question d’imposer à des croyants de vivre isolés de la société sans soutien. Les formes les plus radicales du monachisme ne peuvent pas exister sans que chaque moine en ait exprimé librement le désir. Dans le désir des cœurs, Dieu peut se faire présence pour dépasser le cœur pour Celui de Dieu. Le témoignage de Claire Vajou est intéressant car il ne montre pas seulement la lumière de la vie des Hésychastes. Il montre aussi les souffrances d’ombre, Satan, comme le fait l’image célèbre de la Bible du diable. La Bible du Diable était destinée aux moines du couvent bénédictin de Podlazice qui luttaient pour faire reculer Satan. Comme Louis Massignon le disait pour Hallaj, quand Dieu quitte ses saints, ils sont plus petits que des enfants. Le moine ne détruit pas son ombre. Carl Gustav Jung écrit justement : « L’oppression pure et simple de l’ombre ne constitue pas plus un remède que la décapitation ne guérit la migraine ; d’autre part, détruire la morale d’un homme ne serait plus d’aucun secours, car cela tuerait son meilleur moi, sans lequel l’ombre elle-même n’aurait plus de sens. Dès lors la réconciliation de ces contraires est un des problèmes les plus importants qui soient, et déjà dans l’Antiquité elle a préoccupé certains esprits »[8]. Comme je l’ai déjà dit dans Le manifeste des terres à blé la morale est une nécessité car l’inconscient se libère dans la conscience et l’inconscient se recrée chaque jour avec la vie. L’inconscient détermine certains actes. La mutation perpétuelle de l’inconscient est liée à la vie. « Bien prétentieux serait celui qui croirait connaître son inconscient quand celui-ci se renouvelle sans arrêts dans la relation »[9]. Sachant que l’inconscient échappe à notre liberté, la morale et l’initiation qui accompagnent la vie sont les objets de la liberté. « Peut-être l’initiation, la morale sont-elles des solutions à mettre en avant pour espérer trouver une unité intérieure »[10]. « Même si nous étions sur le sommet le plus haut qui soit, nous ne serions jamais par-delà le bien et le mal et plus nous connaitrons l’inextricable entrelacement du bien et du mal, plus notre jugement moral deviendra incertain et trouble. »[11] Cette phrase tient compte du fait que l’élévation ne dispense pas du mal. En effet, la vie monacale n’échappe pas plus au mal que le fondamentalisme religieux issu d’un monothéisme sévère. Au contraire, les moines combattent souvent le diable. « Chez les moines, les images qui servent de tentation viennent de leur propre mémoire et de leurs rêves. […] Mais nous avons l’habitude de combattre le diable »[12] Et l’image dans La bible du diable le confirme, les moines sont familiers du diable. Par contre, la connaissance de l’entrelacement du bien et du mal ne me semble pas au cœur de la problématique. L’inconscient nous est inconnu et cela nécessite réflexion. La conscience ne peut pas tenir compte de toutes les petites impulsions de notre sensibilité humaine[13] sans tomber dans l’autisme. En faisant des efforts, l’inconscient se dévoile dans une lutte montrant le « bien suprême »[14] et le mauvais. Il se reconstruit avec les joies et les souffrances, la sensibilité de l’instant d’où l’importance de préserver cet instant. Quelqu’un qui vit entouré par la violence ou la débauche aura un inconscient marqué par son milieu et ses actes en seront affectés. Une éducation dans un pays en guerre peut déterminer l’enfant et ralentir le retour à la paix. La ligne entre la conscience et l’inconscience fait mesurer à l’homme sa fragilité naturelle. Ce n’est pas dans le dévoilement que l’on perd la notion de bien et de mal. Mais la nécessité de rejeter le mal vient dans la recherche consciente d’une vie saine, protectrice de l’inconscient et de ses actes qui ne passent pas par la conscience. En effet, il est impossible de décapiter l’ombre sans tuer le « bien suprême »[15]. Le conflit du bien et du mal n’est pas remis en question mais il se pense sur la ligne de la conscience et de l’inconscience et non pas sur la ligne entre le sensible et le spirituel. L’inconscient et la conscience existent dans le spirituel comme dans le sensible ou dans l’intelligence dans tous les plis de l’humanité. La vie des moines qui s’isolent du monde est une forme de beauté car elle témoigne de la force de leur amour, mais elle ne leur donne pas de facilité par rapport au mal.

 

Au début de son livre Claire Vajou cite Odysseus Elytis : « Je considère la poésie comme une source d’innocence remplie de forces révolutionnaires. Ma mission est de concentrer ces forces révolutionnaires. Ma mission est de concentrer ces forces sur un monde qui ne peut admettre ma conscience, de sorte qu’au moyen de métamorphoses successives, je porte ce monde à l’exacte harmonie avec mes rêves. ». Claire Vajou réfléchit autour d’Athéna, et des anciens dieux de la Grèce quand les autres religieuses de son monastère ne connaissent rien des anciennes sagesses. 15 ans de vie avec une religieuse spécialiste de la Grèce antique ne semblent à aucun moment avoir attiré leur attention. L’ancienne Grèce est-elle considérée par les Grecs orthodoxes comme peuplée d’idoles païennes dangereuses ? La sagesse de Dieu pourtant a certainement voulu préparer les hommes à sa venue et pas seulement dans le monde juif où Dieu va participer de l’humanité. La sagesse des anciens, comme Platon, Aristote… apporte des opportunités d’avancer vers la vérité par les voies déjà ouvertes. La progression des hommes dans l’histoire est enrichissante car Dieu aime toutes ses créatures et éclaire ceux qui cherchent son visage. Dans les arbres des sagesses anciennes la flamme de Dieu est présente sans les consumer[16]. La philosophie ne concerne pas seulement la religion car elle est une science de la réflexion qui fait de l’homme un miroir de la création autant que de Dieu. La question du rêve et du merveilleux est plusieurs fois présente dans de façon allusive. « Moi qui était si avide de merveilleux, je n’ai jamais reçu la visite de la moindre apparition céleste, je n’ai jamais eu la moindre vision divine […] Taxiarchia, elle, raconte souvent ses songes à la réunion du dimanche. Elle voit fréquemment l’archange Saint Michel, le taxiarque dont elle porte le nom, investir les parvis de nos églises avec ses anges. »[17] Claire Vajou ne sait-elle pas que la présence de Dieu est infiniment subtile en nous et qu’elle respecte le buisson de notre intelligence sans le consumer ? Rarement la violence prévaut dans l’amitié de Dieu. Et pour cela les pas de Dieu sont petits et n’omettent aucun ciel. Sœur Taxiarchia canalise ses rêves vers Dieu. Quand Dieu parle à Claire Vajou, il le fait au travers de la sagesse, d’un dialogue conscient. Les deux sont possibles pour une même personne car le merveilleux passe par la sagesse et par notre imagination. Et à la rencontre des deux on trouve le mythe. L’exemple du mythe de Golem, vu plus haut, est frappant. Le mythe de la chouette de Claire Vajou est vrai dans l’importance de la connaissance, de la sagesse, et du travail de l’intelligence que représente le symbole de la chouette.

 

Conclusion :

 

Cette réflexion demanderait d’autres développements.

 

Le refus du rayonnement spirituel des laïcs croyants, le rejet de la religion créent un vide. D’autres religions se mettent en place plus cruelles et plus sévères que celles qui ont déjà une expérience des relations entre les institutions familiales, politiques, économiques, du maintien de l’ordre… De la vie des moines, nous retiendrons qu’il est important de savoir reconnaitre en soi les différents plis et le pli ascétique ne doit pas l’emporter chez tous les hommes de façon uniforme. Les choix libres de vie n’impliquent pas pour un croyant de nier le corps et le lien entre le sensible et le spirituel. Vivre le monothéisme comme mépris du corps et de l’art appliqué à la vie est dangereux. Se voiler, voiler sa beauté reflet de Dieu, pour pouvoir vivre sa religion de façon cachée en croyant ainsi respecter la laïcité est contraire au sens du mot religieux qui veut dire relation. L’étude de la vie des moines montre qu’imposer à tous les croyants et à tous les ordres religieux une confrontation directe avec le mal est contraire au bonheur que Dieu a voulu pour nous en offrant à l’homme de nombreux bagages, tout le virtuel présent dans la création, la vie sociale, professionnelle, familiale. Le virtuel constitue le possible, les richesses et bagages que Dieu donne pour vivre dans son amour. Tous les possibles ne s’actualisent pas mais ils sont agissants. Ces possibles devenus virtuels dans l’engagement permettent un rayonnement même si la vie n’autorise pas à les déplier tous.

 

« Ce qui est inné, selon Leibniz, ce sont les facultés de l’âme, « virtualités ou formes pures, attendant une matière qui doit leur être fournie par les sens externes pour constituer immédiatement les idées proprement dites », virtualités qui ne sont point de simples capacités réceptives » mais des dispositions d’une âme qui est une force et à qui « l’activité est essentielle »[18]. Les idées sont issues de l’acte de la démarche de l’écriture. La critique de Deleuze est qu’il y a une lutte pour l’existence morale dans le système de Leibniz. G. Deleuze écrit « En progressant, il donne des coups de pied aux autres. » Cours à l’université : âme et damnation[19]. G. Deleuze reproche à Leibniz, comme aux croyants du XX° siècle, de se damner mutuellement pour se frayer un chemin moral. La lecture de Leibniz ne contredit pas ce propos dans le chapitre de la Philosophie Cartésienne[20]. L’important est de pouvoir critiquer mais aussi reconnaître ce qui aujourd’hui encore constitue le rayonnement des pensées avec leurs limites et leurs richesses, la dimension archétypale de certains points communs.

 

La conscience et l’inconscient concernent tous les plis de l’humanité. De l’intelligence au plus large de la spiritualité, du sensible à l’activité de notre corps, nous vivons sans tout percevoir. La liberté est la possibilité de rejeter le mal. Elle est dans la recherche consciente d’une vie courageuse, protectrice de l’inconscient et des actes qui ne passent pas par la conscience.

 

L’engagement monacal n’est pas une voie plus facile vers la sainteté. Les moines qui pratiquent l’hésychasme suivent encordés la voie la plus courte mais aussi la plus abrupte vers Dieu. Il serait dangereux et mal intentionné d’imposer cette voie à quelques inconscients attirés par la beauté des paysages grandioses des âmes hésychastes.

 

De façon allusive ce texte porte en lui un questionnement sur le monothéisme. Les religions du livre sont toutes monothéistes. Abraham passe de Père élevé à père spirituel de la multitude. Dieu n’est plus dans la nature mais participe de l’homme qui en acceptant le ciel de la grotte étoilée participe de la nature pour la plus grande gloire de la création.



[1] Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, Plon, 1975, p. 169.

[2] Les chartreux ont pour règle de vivre séparés selon le statut n° 34.2 « Séparés de tous, nous sommes unis à tous car c’est au nom de tous que nous nous tenons en présence du Dieu vivant »

[3] Jean 3-16.

[4] Jean 17-18.

[5] Cosmas de Prague, Chronique des Bohémiens, Internet : historiens cosmas bohême, Préface.

[6] Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essai de psychanalyse, Paris : Petite Bibliothèque Payot, 1981, p. 82 : « Il nous faut alors mettre les résultats effectifs du développement organique au compte d’influences extérieures qui le perturbes et le détourne de son but (L’état stable originel du sans vie). L’être vivant élémentaire n’aurait dès son origine pas voulu changer et, si les conditions étaient restées les mêmes, le cours de la vie n’aurait fait que se répéter toujours le même. »

[7] Claire Vajou, Iô, Paris : Odile Jacob.2010.

[8] C. G. Jung, L’âme et la vie, trad. Dr Roland Cahen et Yves Le Lay, Buchet/Chastel, 1963, p. 263-264.

[9] Monique Oblin-Goalou, Le manifeste des terres à blé, blog : moniquegoalouoverblog.be, conclusion.

[10] Monique Oblin-Goalou, Le manifeste des terres à blé, blog : moniquegoalouoverblog.be, conclusion.

[11] C. G. Jung, L’Âme et la vie, p. 266.

[12] V. Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, p. 192.

[13] C. G. Jung, L’âme et la vie, Buchet/Chastel, 1963, p.111 : « car la conscience avec sa raison nous a aidés à dominer l’espace, à soumettre le monde à notre volonté. Mais elle ne nous a point aidés à comprendre notre être propre, ce monde de l’infiniment petit, le microcosme en nous. Celui-ci est le secret que la nature humaine située au dessous de l’intellect, « l’homme d’en bas » en quelque sorte, pressent et connait parfaitement bien ; pour la conscience il reste un inconnu. »

[14] C. G. Jung, L’Âme et la vie, p. 267.

[15] C. G. Jung, L’Âme et la vie, p. 267.

[16] Cette démarche se retrouve dans l’œuvre de Anne Catherine Emmerick, La vie de la Vierge Marie.

[17] Claire Vajou, Iô, books.google.fr, 2011.

[18] Henri Gouhier. Les conversions de Maine de Biran, Paris, Vrin, 1947, p. 11.

[19] G. Deleuze, C.D. Cours à l’université, âme et damnation, Gallimard, 2003.

[20] G. W. Leibniz, Discours de métaphysique et autres textes, Paris : Flammarion, 2001, pp 177-187.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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8 octobre 2011 6 08 /10 /octobre /2011 10:23

Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche[1].

Pour la cause tzigane, à Costin, en souvenir de son soutien amical dans une autre cause

 

 

Le pivot de l’action de ce roman policier est le 23 août 1943, au moment où l’Armée Rouge entre en Roumanie. Le peuple roumain a peur de l’expansionnisme bolchévique. Comme tout roman policier, la déduction et donc la logique font partie de la démonstration. L’écrivain utilise la logique pour exprimer la dérision. Le plus intéressant dans l’œuvre vient de l’humour issu de la rencontre du mystère et de la raison logique. La réflexion autour de ce livre fait référence à une période de l’histoire qui montre que le XX° siècle est resté dans un mode de raisonnement lié au calcul classique. Une vision binaire du monde a conduit à des dérives graves. Pourtant, avec Wittgenstein, le calcul prend des formes différentes et la logique semble vouloir évoluer. Mais hélas, les cours de Wittgenstein en matière de relation entre les peuples, d’art, de religion sont compris comme un pessimisme qui, à mon sens, est une des causes profondes de la guerre de 39-45. « Il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique. Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »[2]En 1929, Wittgenstein va évoluer sur cette position classique[3]. La deuxième philosophie de Wittgenstein fait du langage un jeu dont la logique est une composante parmi d’autres. Mais il est déjà trop tard. L’ignorance de l’autre, de ses usages et coutumes l’emporte partout. La machine de l’intolérance et de la peur de l’autre est déjà lancée.

 

Dans l’œuvre de Virgil Gheorghiu, le calcul classique est issu des difficultés du dialogue Est-Ouest. Ainsi, Virgil Gheorghiu ne fait pas référence à la crise économique de 1929 à propos de Mikhaïl Cholokov et des famines en Ukraine. C’est à mon sens une erreur que nous verrons plus loin. Il ne fait pas référence aux persécutions juives. Dans l’œuvre de Virgil Gheorghiu, peu de pages font référence aux persécutions juives. Il fait seulement quelques allusions dans Mémoire à propos de sa femme d’origine juive. Virgil Gheorghiu parle des Rroms au travers du personnage de Flora Tanase. Flora Tanase est tzigane. Elle invite les enfants dans le décor du château de Dracula[4]. Et la présence des colombes porteuses de vérité vaincra le vampire qui vole le travail de l’un des héros, Décébald Hormuz. En effet peu de temps après le passage des enfants le personnage de Dracula meurt. Les colombes ont vaincu le dragon. Les tziganes sont présents dans les œuvres de C. V. Gheorghiu. Ils sont « ceux qui ne savent pas lire », ceux qui n’ont pas d’identité administrative, ceux qui respectent la famille et les fêtes et deuils autour de la famille. Virgil Gheorghiu n’a pas été déclaré immédiatement après sa naissance, car la tradition de son peuple n’est pas attachée à la reconnaissance administrative de la personne, à la logique administrative[5]. Mais Virgil Gheorghiu fait plusieurs fois référence à l’identité administrative des personnages de son roman à propos du passeport de la croix rouge du personnage de la princesse paléologue, et des Suisses. Dans l’œuvre de Virgil Gheorghiu, les peuples ont une identité administrative, intellectuelle, spirituelle et pas seulement physique. Les trois premières y apparaissent avant la dernière. La logique administrative est très puissante en raison des mouvements migratoires et du souci des migrants de se montrer « utile » au pays d’accueil afin d’obtenir la naturalisation. Et ce n’est donc pas un hasard si cette question est une composante de l’ironie[6]de Virgil Gheorghiu. Sur l’identité administrative et la naturalisation, Virgil Gheorghiu écrit : « Quand il dit qu’il est suisse, il est devenu plus grand de quelques centimètres. Comme s’il avait dit qu’il était un surhomme. Car ce que peut faire un Suisse est défendu aux autres mortels.[…] Mais, mademoiselle, un Suisse peut franchir la frontière. Je possède un passeport helvétique. C’est tout. […] La maladie, la mort, les accidents rétrécissent le diamètre de la personne humaine. […] Dans cette valise se trouve Dieu. Dominitza Roxana est assise à côté de Dieu comme à côté d’une personne. Cela la réconforte  »[7]. Ici nous sommes confrontés aux mesquineries habituelles de la vie de tous les jours. Devant la souffrance, les hommes sont comme des bêtes. Le Suisse est méprisant devant la souffrance. Il se sent supérieur. Là est le thème du surhomme de Virgil Gheorghiu et non pas chez tous les réfugiés qui fuient dans des conditions inhumaines. Il choisit d’utiliser le mot « surhomme » pour qualifier de façon péjorative le Suisse indélicat envers la jeune fille épuisée par les émotions morales et le manque de sommeil.

On trouve des aspects classiques dans l’intrigue policière de Virgil Gheorghiu, mais les dialogues ou les interrogatoires dévoilent également des raisonnements de logique relativiste. Dans certains propos transparaît une critique par la dérision de la logique classique[8] : « Pour un intellectuel, le même signe peut être b, p, ou d. C’est le désordre. C’est le chaos. C’est dangereux pour la société. Dans l’armée et dans la milice une chose est blanche ou noire »[9]. Vraie ou fausse. Tout au long du livre, la logique mystique du personnage de la religieuse vient dans un jeu d’humour remettre en question les certitudes de ceux qui ne croient pas à la présence de Dieu au monde. Le jeu des déductions semble absurde et capte l’attention comme le Christ dans ses paraboles. Un exemple frappant est la parabole des ouvriers envoyés à la vigne : « Ceux de la onzième heure vinrent donc et touchèrent un denier chacun. Les premiers venant à leur tour, pensèrent qu’ils allaient toucher davantage ; mais c’est un denier chacun qu’ils touchèrent eux aussi. »[10]. La logique du travail est remise en question. Cette démarche n’est pas de faire un cours d’économie mais a un but didactique, heuristique. Avec une note d’humour, Jésus montre que l’amour ne se partage pas comme les fruits de la terre. La logique de l’amour est plus proche de celle de la lumière et du soleil, de la connaissance et de son rayonnement, de la sagesse et de son aura. Elle ne supplante pas les autres logiques[11].

Les catastrophes humaines qui vont découler des grandes crises financières de 1929 vont favoriser la mise en place des lois sociales qui évitent une paupérisation trop grande des peuples. Et en parallèle des lois se mettent en place en Occident pour éviter la spéculation. Dans un premier temps, ces mesures n’ayant pas d’effets assez rapides, les gouvernements de tous bords imposent de grandes souffrances aux populations qui sombrent dans la guerre. Les populations sont humiliées dans leurs cultures, leurs religions, leurs connaissances, pour éviter toute hiérarchie parallèle et mieux asservir la main d’œuvre au capitalisme mondial qui domine les républiques libérales, communistes principalement.

Ce roman est une véritable machine de guerre, expression du désespoir d’un rescapé des massacres perpétrés en Roumanie. Le personnage principal est l’écrivain Décébald Hormuz, prisonnier dans son pays, dont les écrits sont publiés au nom d’un autre « Téléorman ». Mais ce nom devient le pseudonyme sous lequel le personnage finira par publier ouvertement. La biographie de Mikhaïl Cholokhov sert d’inspiration. Le peuple moldave ainsi que les habitants du Don partagent des origines orientales et une importante tradition artistique. Comme Mikhaïl Cholokhov est issu d’une famille de commerçants et d’une mère illettrée, Décébald est le fils d’un bucheron nomade qui a des dons de conteur et d’une mère réfugiée et qui ne sait pas lire. Avec Décébald Hormuz, Virgil Gheorghiu raconte l’histoire de la Roumanie quand Mikhaïl Cholokhov, dans son livre Le Don paisible, raconte l’histoire du Don et des Cosaques. Virgil Gheorghiu écrit pour la mémoire de son peuple après le génocide du canal, dans les campagnes, en déportation ; et Cholokhov raconte l’histoire et la beauté de la région du Don en Ukraine, l’histoire des cosaques du Don avant la guerre de 14-18, la révolution et la guerre civile. Cholokhov est communiste et restera fidèle à J. Staline qui soutient son travail. Le Don paisible va au-delà des engagements politiques de M. Cholokhov. Il décrit de façon honnête les exactions commises dans les différents camps, allemands, bolchéviques et par les cosaques du Don. Plus tard, les pressions exercées sur les intellectuels[12]par Staline et la jalousie du peuple feront perdre de l’intérêt aux œuvres de M. Cholokhov comme Terres défrichées qui passe sous silence la terreur et la famine imposées à l’Ukraine durant la crise de 1929 qui frappera aussi les Etats-Unis[13]. Le Don paisible permettra à Mikhaïl Cholokhov de recevoir le prix Nobel. Virgil Gheorghiu associe les morts d’Ukraine en 1930 et les morts en Roumanie pendant la guerre de 39-45. La crise financière de 1929 est l’origine principale des déportations et des morts pendant les années 30 en URSS où ensuite chaque crise économique sera alors l’occasion de persécutions et de déportations. La Roumanie reproduira ce triste modèle après la guerre au travers de ses goulags et sous le prétexte de faire advenir un « homme nouveau », un « surhomme ». Elle résoudra ses crises financières de 1945 à 1988 dans les goulags[14]. Virgil Gheorghiu a déjà un lourd contentieux avec les envahisseurs de son pays, l’extermination totale de sa famille, ses parents, ses frères. Il fait le rapprochement avec les déportés d’Ukraine. Il veut que soit reconnu le génocide des juifs et aussi des tziganes qui refusent d’exister dans l’écriture, qui refusent un état civil, des croyants. Virgil Gheorghiu, comme son personnage de Décébald Hormuz, fait partie du monde flottant du voyage, des trains, de l’imaginaire. Ce peuple là se mélange aux sédentaires. A la limite entre ces mondes, Virgil Gheorghiu écrit la vie des oubliés dans les terres de déportation, dans les fosses communes de l’intolérance et de la peur des nomades, dans la stratégie d’opposition qui porte ses erreurs encore aujourd’hui, dans les constructions intellectuelles postmodernes vides, dégénérescences ultimes d’un romantisme tourné vers le surhomme (la perfection de la forme) et non vers la charité. En effet, tous les livres de Virgil Gheorghiu montrent la souffrance issue de l’utopie du surhomme[15], ingénieur, technique, sans religion et sans affection. « Dignes de l’appellation d’« ingénieurs des âmes », les écrivains moldaves sont assignés à faire un travail de persuasion auprès de la population locale afin d’animer la participation de celle-ci à la construction du « monde nouveau » »[16]. Les réfugiés du Danube décrit avec force détails les fragilités humaines dans les trop grandes épreuves infligées aux Roumains. Dans Les Mendiants de miracles, Max Embilint représente toute la fragilité humaine devant le mépris racial. Les formes logiques de la rhétorique[17]se gonflent jusqu’à l’absurde pour éclater dans la contradiction et laisser voir la réalité. Dans l’apparence, les distorsions de la logique et de la raison montrent la présence d’une autre la logique, celle de la réalité. Dans l’apparence, l’absurde fait signe, masque expression de la réalité sur l’apparence. En 1939, dans son tableau Mascarade[18],Felix Nussbaum peint la peur dévoilée dans les masques burlesques que portent ses contemporains à l’occasion de la fête de la reine Esther.

 

« Dans les heures terribles de la séparation, il y a des hommes qui ne veulent pas partir, les uns sans leur femme, les autres sans leurs enfants, les autres sans leur argent. Dominitza Roxana ne veut pas partir sans son image, sa véritable image qui se trouve en Décébald Hormuz. Sans son image, elle n’est pas elle-même. »[19]

 

« En écrivant les histoires dont nous venons de parler, vous sauvez toute la haute Moldavie.

-La haute Moldavie est passée par le fil de l’épée et a été brûlée par les envahisseurs. Personne ne pourra plus la ressusciter.

-Si, soldat Hormuz. C’est vous qui ferez revivre la Moldavie. En la racontant »[20]

 

Dans les deux citations, l’enjeu est la mémoire des peuples face aux persécutions, mais surtout au génocide.

Le mot génocide[21]a été inventé par Raphael Lemkin, un juif polonais, en 1944. En 1933, ce dernier travaille sur le « crime of barbarity », le crime contre les lois internationales. Ce concept est mis en place à propos du génocide arménien et initié par le massacre assyrien en 1933, à Simele. En 1929, la crise économique est mondiale. Cette crise grave sera utilisée pour persécuter les croyants d’Ukraine. L’éducation des peuples au bolchévisme passe par l’utilisation de la misère. En 1944, pendant la crise financière due au coût de la guerre, Virgil Gheorghiu perd toute sa famille et tous les habitants de son village natal sont tués en déportation. Donc, dans le personnage de Décébald Hormuz, l’auteur raconte aussi sa propre histoire[22]et le souvenir de ceux qui sont mort sans descendance, pour transmettre leur esprit. Or le miroir où les humiliés se contemplent pour retrouver une dignité est dans les mythes populaires. Les conteurs du peuple sont ceux dont l’âme est la pupille où s’animent les ombres merveilleuses de ceux qui nous ont précédés. Les princes sont seulement les « bonjouristes », les hirondelles de passages. Ils ne font rien qu’indiquer la direction à suivre comme le fait Dominitza Roxana dans le roman de Virgil Gheorghiu pour retrouver le printemps. Leur image est un signe, celui de Dominitza est le signe des hésychastes[23], des amoureux de Vérone, des hirondelles et du printemps. La place de prince ne dure pas car vient le règne qui le place dans la terre. S’il reste au dessus de la terre pour diriger, on parlera de colonisation. Le règne est un scellement. Dominitza devient religieuse martyre. « Seuls les saints peuvent sauver les villes, les nations et les sociétés en train de sombrer. La sainteté est un long travail. Extrêmement dur. C’est un martyre. La sainteté s’accompli dans la solitude, dans la retraite, dans la prière et dans l’ascèse »[24]. Dans ces lignes, Virgil Gheorghiu reprend la définition de l’hésychasme qui est d’atteindre la sainteté, la perfection dans le monastère avec les autres religieuses[25]. La philocalie est l’amour de la beauté, dans le silence et la solitude au milieu du monde. La mesure de la plénitude du Christ se trouve dans la prière perpétuelle, la lecture de la philocalie des Pères neptiques. Cette dernière reprend les anciens textes d’Antoine le Grand, Macaire l’Égyptien, Cassien le Romain pour cheminer vers la perfection et surmonter les démons. Une autre source de l’homme nouveau se trouve dans le monachisme orthodoxe. Le danger est d’avoir séparée cette conception de Dieu. Car la perfection est Dieu qui habite le saint quand Il le souhaite.

Le personnage de sœur Romana s’oppose à celui de Xénia Ypsilanti qui vit dans son château au sommet d’une colline, est attachée à ses forêts, ne parle pas le roumain mais seulement le grec et pour qui meurt le Grand Hormuz.

La polémique du plagiat ne vient pas d’Occident et c’est cela que dénonce Virgil Ghéorghiu qui est suffisamment fin pour ne pas être jaloux d’un bon auteur. « Zéos Botarev (personnage fictif représentant l’occupation russe) est irrité jusqu’au paroxysme par la visite de Zaharia Vlaska. […] La hargne de Zaharia contre Téléorman n’est provoquée que par la jalousie. Il aurait voulu avoir le prix Nobel, lui Zaharia Vlaska. Zéos se souvient du cas Cholokhov. Des gens commencèrent dès 1929 à publier en U.R.S.S. des articles qui affirmaient que l’auteur du Don paisible était de Krioukov. Staline fit publier dans la Pravda du 29 mars 1929 un éditorial, en disant que ceux qui niaient que Cholokov était l’auteur du Don paisible, étaient des ennemis de la classe prolétarienne. »[26]La réflexion de Virgil Gheorghiu est une enquête et elle porte en elle la vérité, ici citée, et qui se confirme avec le recule du temps.

 

Le thème du plagiat est un grand classique de la littérature. Il est anecdotique, il est l’écorce qui permet de maintenir l’intérêt du lecteur comme la recherche d’un trésor ou le vol d’un diamant, une composante nécessaire du divertissement qui à l’avantage de soulever la question philosophique du « pseudo »[27]. Ces thèmes divertissants sont des figures de rhétorique. Ils apportent la légèreté à l’heuristique du récit, comme La bulle de savon[28]intéresse le personnage de l’enfant dans le tableau de J. S. Chardin. Comment peut-on reprocher à Virgil Gheoghiu d’avoir utilisé la polémique de 1929 autour de l’éventuel plagiat du travail de Fiodor Krioukov par Mikhaïl Cholokhov ? La question du vol du travail intellectuel est à la source de multiples œuvres littéraires et cinématographiques. Elle est romantique car elle utilise une forme rhétorique qui met en jeu nos émotions, dans le souci de reconnaître le génie, l’inventeur. Or, le travail intellectuel est le fruit d’un partage contrairement à l’idée romantique. Il est probable que Cholokhov a travaillé avec les notes du journaliste F. Krioukov, mort du typhus. Cela n’enlève rien à la beauté de son œuvre, au contraire. La vision romantique du génie solitaire n’existe pas. Charles Goodyear, aux Etats-Unis au début du XIX°, a participé aux découvertes pour la mise au point de la galvanisation du caoutchouc pour le confort de chacun et n’a jamais pu faire valoir les droits de son travail, au détriment de la santé de ses enfants qui en sont morts. Une fois ces éléments posés, les questions polémistes qui détruisent l’honneur des morts perdent beaucoup de leur intérêt. En effet, l’année 1929 est restée dans les mémoires pour la crise financière dont a découlé tant de souffrances et non pour une histoire malveillante d’usurpation.

 

En regardant le film Effroyables Jardins de Jean Becker, inspiré du roman de Michel Quint, la tension dramatique était si grande qu’il m’a semblé être dans un des contes dramatiques de Virgil Gheorghiu. Comme dans Dieu ne reçoit que le dimanche, les prisonniers sont dans une fosse[29]. Ce film pose aussi la question du prisonnier et de son garde. Le garde, dans le film, est un clown avant d’être enrôlé par l’armée allemande. Le garde meurt pour préserver son humanité, et le prisonnier reprend son rôle de clown en mémoire de son geste. Effroyables Jardins s’adresse à tous ceux qui veulent croire en l’humanité. La poésie, l’humour, le rôle sont l’expression de ce qui n’est pas localisable dans l’humanité, le sans lieu, l’archétypal et ainsi vivent dans les lieux multiples de toutes les âmes, la terre imaginal qui a des liens avec la terre originelle de l’enfance. Cette ressource permet de dépasser le pessimisme de Martin Heidegger quand il écrit en 1942-43 : « Cela comme si l’homme était susceptible de « conférer » et de « prêter » de lui-même un sens à l’histoire, comme si l’homme avait quoi que ce soit à prêter à l’histoire, comme si celle-ci avait besoin d’un tel prêt, ce qui présuppose que l’histoire soit « en elle-même » et tout d’abord privée de sens et doive à chaque fois attendre la faveur d’une « donation de sens » accomplie par l’homme »[30]. Parole de désespoir ou adhésion fataliste au nazisme, ces lignes sont le plus dur pessimisme sur l’homme que je n’ai jamais pu lire au vu de leur contexte historique. Elles sont une conclusion, à mon sens, hâtive, mais surtout dangereuse, à une démonstration, le cours de Martin Heidegger sur Parménide qui véhicule par ailleurs de bonnes choses. Ce pessimisme n’est-il pas un moment de désespoir en l’homme ? L’histoire s’y fait idéologie en se détachant de l’homme. Michel Quint, l’auteur d’Effroyables jardins, rejoint Virgil Gheorghiu pour dire qu’il existe des hommes qui portent en eux le ciel. « Ils sont restés ensemble (Mircea Crisan et Décébald Hormuz) un jour et une nuit. Pas plus. Mais ce furent un jour et une nuit qui ne s’oublient pas »[31]« […] elle est stupéfaite en entendant cet Anglais lui dire que la poésie est un élément d’intérêt militaire qui concerne la défense nationale et la survie en territoire ennemi. »[32]La poésie est la part d’humanité de l’homme, ce qui le garde en lien avec son milieu même quand il est hostile. Les fruits de nos jardins se déplacent dans des bulles poétiques.

L’écriture poétique répond à la logique relativiste, l’écriture se lit de façon différente suivant la position du lecteur. « Mais, si vous le regardez de l’autre côté, de l’endroit où vous êtes, c’est un p. Si vous venez près de moi, votre p sera un b. »[33]Tout au long du livre, le discours spirituel et religieux se juxtapose aux réflexions rationnelles logiques, ce qui ne manque pas d’humour. Le mélange des mesures matérielles et des mesures divines se produit avec la religieuse qui sort de son monastère, avec les Roumains confrontés à l’athéisme des envahisseurs. « Je vous ai tout simplement fait remarquer que votre société matérialiste et athée ignore des réalités profondes. Si on ignore des réalités, on provoque des catastrophes. Comme dans le cas présent. Une société scientifique et matérialiste comme la vôtre n’accepte pas l’existence des anges. »[34]La poésie est l’ange qui porte la présence de Dieu dans la prière et qui réunit les saints. « C’est sœur Romana emmurée dans la forêt qui a découvert Léonid Limitrof et c’est grâce à elle qu’il débarquera à Paris dans moins de deux heures. »[35]Virgil Gheorghiu joue sur la réalité et l’apparence. Il pose la question de l’énoncé. Un matérialiste, en refusant d’intégrer les anges à l’analyse, à les intégrer à l’énoncé, en refusant la légèreté des écorces, refuse la vie. Dans la légèreté de l’être des apparences, de la poésie se cachent les anges. Si l’on considère que la logique est un langage, un formalisme, il reste toujours une faille entre la logique et la réalité, entre la logique et l’observation. La logique est utile pour conceptualiser, comme la grammaire. La rhétorique est utile pour décrire, un peu comme les statistiques. Prenons l’exemple de la forêt de Dombrava. La situation est décrite du point de vue du médecin. La forêt est pillée par les paysans et pour cela ils contournent certaines règles. V. Gheorghiu omet l’importance d’avoir une gestion des forêts[36]qui permet de préserver l’humidité des sols, éviter le feu, conserver une variété des espèces… A notre époque, cette donnée manquante nous saute aux yeux. Elle dévoile la technique du récit. La page 35 du livre montre que les connaissances du médecin sont aveuglées par les revendications populaires. Le contexte matérialiste technique de l’époque l’emporte sur toute forme de réalité, sur la sagesse des anciens. Il ne reste plus que la violence de l’autorité des princes qui sera bientôt renversée par celle du peuple pour ne pas avoir modifié les anciens formalismes désuets mais surtout rappelé l’esprit de la loi imposée dans les forêts. On ne peut pas confondre les divergences d’intérêts et les différences de mesures où entrent en jeu la relativité. La logique relativiste est le formalisme du langage relativiste. Ici, les intérêts sont ce vers quoi tend le cœur comme élan de la chair, ou élan mondain. La logique divine participe du cœur du Christ ouvert par le coup de lance. Un groupe se définit par l’harmonie, la relation, la communauté d’intérêt entre les objets ou individus qui le composent. Le modèle est une composante de la relation, comme la grammaire de la logique, une application pour reprendre une expression mise en place par la théorie des ensembles. Si les individus ou objets appartiennent à plusieurs logiques, ils ne sont pas relativistes mais se trouvent dans des intersections[37]. En physique, la logique se réfère à des objets ou événements. Plusieurs ensembles répondent donc à des relations formalisées différemment. A l’intérieur de chaque ensemble, ou plus encore depuis chaque individu ou objet, le point du vue (repère) n’est pas le même. En religion, la légèreté de l’être permet d’approcher de Dieu. La légèreté de l’être, la simplicité, le travail sur les petites choses, la beauté de chaque acte de pensée ou autre du quotidien, l’humour, rapprochent de Dieu, comme la particule sans masse de la lumière échappe à la logique classique.

« Le prix Nobel revient à un Roumain. Pour la première fois de l’Histoire. C’est le prix Nobel de médecine. Il est décerné à un savant moldave de Jassy. »[38]Le livre est aussi la célébration de la remise du prix Nobel en physiologie ou médecine au grand savant et professeur Emil Palade, un Roumain, avec les professeurs belges Albert Claude et Christian R. de Duvé pour leurs descriptions des détails microscopiques de la structure et fonctions de la cellule. Une de ses découvertes propose un modèle de relation dans la mesure où il porte son attention sur la façon dont la cellule assure le transport des substances qu’elle produit ou dont elle a besoin. Il étudie le passage de la membrane de la cellule par les substances et constate que ces substances entrent ou sortent par des vésicules. Le modèle des vésicules supplante alors celui des pores.

 

En conclusion, le travail poétique de V. Gheorghiu ne peut pas être méprisé. Il porte en lui le témoignage des morts civils de Roumanie durant la dernière guerre mondiale. Il est une stèle où se dessinent les mythes d’un peuple qui fait lien entre le ciel et la terre.

 

La rhétorique de Virgil Gheorghiu rappelle les descriptions cellulaires du professeur Emil Palade. Elle se compose de vésicules : les archétypes des princes et des princesses, le pseudonyme, l’intrigue policière, l’usurpation d’identité, le syndrome de Stockholm, les vampires, le surhomme, autant de sujets divertissants qui captivent le lecteur pour nous faire revivre les dons de conteurs du peuple roumain.

 

Je désire terminer en ouvrant la question sur le romantisme. Le romantisme a pour racine le roman, la langue narrative dans laquelle sont écrits les récits, et ses formes rhétoriques. Le romantique se contente des vésicules. Le matériel produit par la cellule ne compte plus. Ainsi vivaient les rois de Bavière dans d’énormes châteaux à l’architecture compliquée, aux peintures guerrières sans sang. Contrairement à Versailles qui était un outil diplomatique, commercial et de pouvoir, le château de Louis II de Bavière n’aura jamais vécu autrement que comme curiosité. L’architecture rhétorique de Virgil Gheorghiu, dans Dieu ne reçoit que le dimanche, est compliquée mais à mon sens parfaitement adaptée aux contes fantastiques et effrayants de la Valachie. Son degré de complexité rivalise avec le douloureux témoignage, la souffrance personnelle de Virgil Gheorghiu d’avoir perdu sa famille et sa belle famille. Son épouse était juive. Quand le jeune couple arrive en France, il est épuisé. Ils ont traversé des épreuves dans des conditions dramatiques affectant leur santé jusqu’à la stérilité. Les livres de Virgil Gheorghiu sont un cri qui fait témoignage. On lui pardonnera donc ses portraits sans concession des gardiens des « Républiques pénitentiaires »[39]. L’œuvre de V. Gheorghiu n’est pas romantique car ses châteaux ne sont pas vides mais contiennent le sang lumineux, transfiguré, des victimes. L’œuvre de V. Gheorghiu est idéologique dans le sens où elle reprend les idéologies communistes pour les ridiculiser. Mais, Virgil Gheorghiu souffre de l’indifférence. « Les Etats-Unis sont un pays de marchands comme Carthage. On ne peut pas faire de commerce si la paix ne règne pas. Plus il y a de paix, plus les affaires sont bonnes. La paix véritable n’existe que dans les prisons et les cimetières. […] Les Américains ont opté pour la paix des prisons...»[40]

La logique, dans les livres policiers, reprend les méthodes scientifiques de la police. L’humour, dans l’œuvre de Virgil Gheorghiu, vient de l’union entre logique policière scientifique, et la mystique à une époque où la mystique est un tabou. La logique de Virgil Gheorghiu s’adapte aux plis de l’humanité. Son livre est une image littéraire d’un humour basé sur une logique à n dimensions pour sauver le peuple poète de Roumanie et de la région du Don, pour que les Rroms puissent continuer à construire des maisons qui soient des poèmes, célébrer des offices merveilleux pour leur Dieu, jouer du violon, porter l’or qui ne s’altère pas comme les chants de leurs âmes qui s’unissent à ceux des anges.

 

Mais voilà, comme dans tout policier, il en sort un malaise, la déduction parvient peut-être à nous convaincre mais elle ne nous convertit pas. L’intérêt de la déduction réside dans le lien qu’elle crée entre les preuves et les aveux. Mais par contre, le jeu des logiques, l’humour qui en découle, la déstabilisation des coupables véhiculent des témoignages intéressants sur la sagesse des croyants orthodoxes, les personnes sans papiers, sur les conditions de vie au goulag du canal en Roumanie entre 1945 et 1955… Dieu ne reçoit que le dimanche fait partie des policiers qui ont recours à l’humour par le jeu de la logique, comme dans les œuvres de G. Simenon, ou Agatha Christie. Dans le policier, personne n’est dupe du support ; il manque toujours des données. Les arbres de logique n’ont d’intérêt pour eux-mêmes que dans des systèmes fermés comme les supports médiatiques, pédagogiques ou autres outils, les jeux, certaines œuvres artistiques, certaines formes du divertissement. Dieu ne reçoit que le dimanche a omis une donnée, la crise économique de 1929, qu’il me semble difficile de ne pas associer avec les œuvres de Mikhaïl Cholokhov. Après la guerre de 1939-1945, la Roumanie est exsangue et, comme tout le reste du bloc soviétique, elle résout la crise sans remise en question par rapport à la catastrophe sociale de 1930, en mettant en place des goulags et en déportant les peuples. La souffrance des peuples dans la gêne économique est alors utilisée pour rendre plus efficace la politique culturelle d’Andreï Jdanov.

Après avoir été un pompier[41]de la pensée roumaine, la Valachie et la Moldavie, quand Virgil Gheorghiu prend ses fonctions au Patriarcat œcuménique de Constantinople, une plus grande sérénité entre dans ses œuvres qui sont plus ouvertes sur le monde. Il écrit Christ au Liban, La vie de Mahomet, sur la Corée. A chaque fois son regard se porte avec justesse sur les croyances et les souffrances des peuples.

 

En chacun de nous, se trouve un pli flottant, un pli tzigane, un pli nomade. Si ces plis disparaissent, il n’y aura plus de place pour la fragilité, l’amour, l’ailleurs, le voyage et l’imprévu. Car l’amour est fils de Poros et de Pénia, selon le discours de Diotime. Parmi les personnages qui nous hantent, le tzigane est celui qui fait du monde qui nous entoure, avec presque rien, une part de ciel. Le surhumain de F. Nietzsche entre le rêve apollinien et la fête enthousiasmante et primitive de Dionysos s’oppose à une époque où seule comptait la beauté apollinienne. Son souci était de redonner à l’Europe le vrai visage de la Grèce. L’ironie de Virgil Gheorghiu, celle aussi de Bruno Schulz rappellent que l’art n’est pas seulement la Grèce d’Olympie, mais celle aussi des statues de Bacchus, des bouddhas rieurs, de la femme hydropique de Vermeer. L’image énigmatique des boucs émissaires est l’expression des peurs de l’homme, la part bestiale de l’humanité qui refuse la souffrance, la fragilité et qui incite Vlad Dracul à brûler les pauvres après les avoir conviés à un festin.

 

Nous devons à Bruno Schulz d’avoir écrit pour les silencieux, les victimes des goulags et des déportations qui sont morts sans sépulture, les tziganes, les martyres qui pratiquent l’hésychasme dans le silence des monastères.



[1] Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, Paris : Plon, 1975.

[2] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophique.

[3] La logique classique est bivalente et comprend certaines lois, celle du tiers exclu et celle de la non-contradiction entre autres. La logique peut-être modale, plurivalente, affaiblie mais aussi relativiste...

[4] Vlad Dracul 1431-1476 (L’emblème de ce prince est le dragon) surnommé Tepes (l’empaleur) règnera par la cruauté.  . Il empalera les commerçants saxons de Transylvanie, les boyards (slavon : maître de la terre), 30000 Turcs sur le Danube.

[5] Jusqu’au début du XX° siècle beaucoup de peuples vivaient dans leur pays sans avoir de droits civiques. Les juifs, les tziganes, les musulmans en pays chrétien et les chrétiens en pays musulman.

[6] Se référer au site Internet : Stratégies linguistiques de l’humour et de l’ironie, Mirela Dragoi, L’ironie antiphrastique dans Les mendiants des miracles, Constantin Virgil Gheorghiu.

[7] Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, Librairie Plon, 1975, p. 157-158.

[8] La logique classique est une logique combinatoire basée sur des propositions. Un des meilleurs exemples de logique classique est celle qui est enseignée à l’école au travers des problèmes posés aux enfants en primaire, l’énoncé, le vrai, le rejet du faux. La logique classique concerne le formalisme de la grammaire. Son principal représentant est Willard Van Orman Quine.

[9] V. Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, Paris : Plon, 1975, p. 298.

[10] Matthieu, 20, 9-10.

[11] Comme la relativité a été découverte à partir des sciences en Occident, prenons un exemple scientifique : la logique de l’optique physique ne supplante pas la logique de l’optique géométrique car les formules de la seconde s’inscrivent parfaitement dans le cadre plus large de l’optique physique.

[12] La pression sur les intellectuels est organisée par La politique culturelle « jdanovienne » qui sera pratiquée en Roumanie de 1945 à 1953, à la mort de Staline. Voir Site Internet qui rend accessible le travail de Petru Negura.(doctorat EHESS, Paris, petreneg2001).: La politique de Jdanov en Moldavie.

[13] Les millions de morts et la misère imposée aux paysans pendant les années 30 sont racontés dans le livre de John Steinbeck, Les raisins de la colère, prix Nobel de littérature 1962, mis en film par John Ford.

[14] Internet : Romulus Rusan, La géographie et la chronologie du Goulag roumain consulté le lundi 26 09 2011.

[15] Une des sources du messianisme russe, l’avènement d’un monde nouveau, se trouve chez Fiodor Dostoïevski. « … notre idée est sainte et notre guerre […] le premier pas vers la réalisation de cette paix éternelle à laquelle nous avons le bonheur de croire, vers la réalisation de cette concorde vraiment internationale et vraiment humaine ! » Journal d’un écrivain, avril 1877 in La Russie face à l’occident, Lausanne : Editions La Concorde, 1945, p. 98.

[16] Petru Negura : Analyse des buts et des conséquences de la politique culturelle de Jdanov, in : fonjallaz.net Communisme Moldavia.

[17] J’ai choisi le mot rhétorique pour parler de la stylistique de Virgil Gheorghiu car chez Aristote la rhétorique est particulièrement attachée au discours judiciaire. Elle éveille les émotions des auditeurs qui sont utiles à la cause, elle provoque la réflexion. Aristote « La rhétorique sert également à découvrir le persuasif vrai et le persuasif apparent, tout comme la dialectique le syllogisme vrai et le syllogisme apparent ; car ce qui fait la sophistique, ce n’est pas la faculté, mais l’intention ; […] »Rhétorique, Paris : Gallimard, 1991, p. 21.

[18] Felix Nussbaum, Mascarade, Exposition Felix Nussbaum 1904-1944, Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, 09 2010 à 01 2011.

[19] Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, Paris : Plon, 1975, p. 128.

[20] Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, Paris : Plon, 1975, p. 106.

[21] Le génocide est l’anéantissement délibéré et méthodique d’un groupe d’hommes, en raison de sa race, son appartenance ethnique, de sa nationalité, de sa religion (Camp de concentration nazis juifs, prêtres ; .Goulag staliniens, massacres de Srebrenica…). L’intolérance religieuse est très fréquente et ce n’est pas en supprimant les religions que le progrès sera possible. Prendre la peine de la connaissance de soi et celle de l’autre sont les seules solutions pour éviter la politique de l’autruche qui met les religions sous terre.

[22] Le livre de Virgil Gheorghiu, Mémoire, est une autobiographie. Il est possible de voir de grandes similitudes entre l’enfance de Décébal Hormuz et celle de Virgil Gheorghiu. Le thème de l’homme parfait, des 7 vies, est autobiographique. Virgil Gheorghiu a eu une enfance merveilleuse, il a été étudiant, diplomate, prisonnier de guerre, errant, écrivain et poète, prêtre et dignitaire du Patriarcat œcuménique de Constantinople.

[23] Hésychasme : «  Acquiers la paix intérieure, et des âmes par milliers trouveront le salut auprès de toi » saint Séraphin de Sarov. Les hésychastes affrontent le désert qui représente l’hostilité de ce monde. Il existe des moines défricheurs qui ont rendu fertiles des terres devenue incultes. Saint Ursanne, Saint Germain et saint Randoald, s’installent sur les terres du Canton du Jura. Ils défrichent des clairières. Les abbayes sont célèbres pour leurs bibliothèques, clairières lumineuses sur les terres de l’intelligible et du spirituel. Avec Saint Antoine le Grand en 250, la terre spirituelle était désertique et ce sont les hésychastes qui en ont chassé les démons pour que l’eau puisse couler dans le désert.

[24] Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, Plon, 1975, p. 186.

[25] « Heureux le moine qui tient tous les hommes pour Dieu, après Dieu.  Heureux le moine qui regarde le salut et le progrès de tous comme le sien propre, en toute joie.  Moine est celui qui est séparé de tous et uni à tous.  Est moine celui qui s’estime un avec tous, par l’habitude de se voir lui-même en chacun.  Quand tu seras parvenu dans la prière au dessus de toute autre joie, c’est alors qu’en toute vérité, tu auras trouvé la prière ».Evagre, Chapitre sur la prière, in Philocalie de Pères neptiques, trad J. Touraille, tome A1, p. 98. Cité in Internet Hésychasme, wilkipédia. Une autre source de l’homme nouveau se trouve dans le monachisme orthodoxe. Le danger est d’avoir séparée cette conception de Dieu. Selon Saint Cassien le salut dans l’amour se réalise dans l’union de la volonté humaine et divine.

[26] Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, Plon, 1975, p. 430.

[27] Martin Heidegger, Parménide, Paris Gallimard, 2011, p. 67-68, p. 110. Chez V. Gheorghiu, on trouve un engagement qui fait du poète et du conteur celui qui donne confiance pour sortir de la grotte. Le poète est celui qui dénonce, il ne dit pas l’avenir, car il croit aux mutations possibles. Dans l’œuvre de V. Gheorghiu la rhétorique jaillit aspirée par les vacuités de la souffrance humaine. La poésie est la vésicule qui permet le transport du matériel produit par la cellule. La vésicule se forme en commençant par une vacuité dans la membrane cellulaire. Elle saisit son contenu et se referme pour s’ouvrir ensuite de l’autre côté de la membrane. Elle peut éventuellement se déplacer en se séparant de la membrane qui enclot le contenu de la cellule. La poésie est le jardin pour montrer et partager les fleurs de l’enclot de âme, dire que l’on aime.

[28] Jean-Siméon Chardin, Les bulles de savon, 1734 New York, Metropolitan Museum of Art.

[29] Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche, p. 294 et suivantes.

[30]1942-43, Martin Heidegger, Parménide, Paris : Gallimard, 2011, p. 95.

[31] Dieu ne reçoit que le dimanche, p. 269.

[32] Dieu ne reçoit que le dimanche, p. 282. La conscience de l’importance de la poésie et de l’art pour contrôler les peuples conduira Andreï Jdanov à imposer à tous les artistes vivant dans les républiques socialistes soviétiques le réalisme socialiste. La Roumanie n’échappera pas à ces « travaux manuels » pour reprendre une expression du peintre écrivain ukrainien Bruno Schulz à propos du réalisme socialiste.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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24 juillet 2011 7 24 /07 /juillet /2011 10:05

Na França, há uma mulher violeta que todos deconsideram e que não tem importância para eles. A mulher violeta não se preocupa com nada. As pessoas sérias associam-na aos tempos livres, e aos feriados, à vida privada. A cor dela é a ultima do arco íris. Contudo, o que vive com a mulher violeta é invejado.

 

A mulher violeta é fragil. Desaparece mais rapidament que os reflexos da água. Persiste nos rios calmos, e nas bacias que escavam as fontes vivas.

 

Milan Kundera escreveu sobre a mulher violeta. É a que renuncia-se à tudo, a que fez falhar a primavera de Praga. Mas a mulher violeta dele não tem moral. Como se o trabalho feito bem justificasse os amores infíeis. A mulher violeta de Milan Kundera tembém centra tudo nela. Como se as mulheras violetas de um casal fossem concorrência. E como se, às vezes, não pudessem fazer uma.

 

A mulher violeta baixa-se de acordo com Simone Weil a filosofa do inicio do século XX°. Contudo, a existência participa com ela do humor, da beleza, da alegria, do encanto, das pequenas coisas da vida, das artes. É o meio sem o qual o pigmento não pode fazer a cor, ser é impossivel. Porque a mulher violeta traz o divertimento necessário para a concentração, o descanso necessário para o trabalho, para dizer tudo, à consciência. da nossa humanidade e da dos outros necessário ao conhecimento na caridade.

 

Faz voar os vestidos das mulheres com o vento. Para a reencontrar, é necessário às vezes retirar-se. Não existe sem a humilidade e a força.

Sabem quem é ? É a ligeireza.

 

Bibliografia : Milan Kundera L’insoutenable légèreté de l’être ; Simone Weil, La pesanteur et la grâce.

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29 mai 2011 7 29 /05 /mai /2011 15:31

Durant mes cours de portugais, nous nous sommes entrainés à la vente de cercueil. Le sujet m’a amusée. Un des arguments de la pseudo vendeuse était que le tombeau soit rouge. J’y trouvais un plaisir particulier sachant que ma voiture est rouge. Or, nous savons tous que notre probabilité de mourir en voiture est non négligeable. Il était pour moi indéniable d’être en présence d’humour noir.

Je suis une adepte occasionnelle (certains de ses dessins pouvant choquer et n’étant pas visibles de tous, notamment des enfants), du célèbre humoriste français Claude Serre. Je me suis permis, quelques jours après, de refaire de l’humour noir à partir du vocabulaire proposé dans une des leçons. Il s’agissait de boucles d’oreilles, de piercings… . Bref, devant l’ampleur de l’effort à fournir pour avancer dans l’apprentissage de la langue, je me suis laissé aller au plaisir d’un humour sans âme, un humour noir, un humour d’ombre soucieux du corps.

 

Les Portugais disent « humor negro » et les Français, humour noir. « Niger » signifie tout simplement noir en latin. Les Français disent donc la même chose que les Portugais. Alors je me suis demandée ce que humour voulait dire en latin. Humour vient de « humor » qui veut dire humide. L’humidité de la terre est nécessaire pour que la semence ne sèche pas. L’évangile du semeur dit que certaines semences tombent sur la pierre poussent et se dessèchent. En latin, cela se dit « Aliud cecidit super petram, et natum aruit, quia non habebat humorem. »[1]. Sans humidité la graine meurt. Les graines qui tombent sur la pierre sont des images. Elles ne sont pas seulement la métaphore des âmes dures, elles sont aussi la métaphore des âmes sans humeur, sans émotion.

 

Le mot humour provient de l'anglais humor, lui-même vient du français « humeur ». et, du latin humor (liquide). A l’origine, le mot humeur avait un sens uniquement médical. Au Moyen-âge il existait une théorie dite des « humeurs ». Elle considérait que, chez l’homme se trouvait quatre humeurs, ou fluides principaux, la bile noire « bilis nigra », la bile jaune, le flegme et le sang, qui étaient produits par différents organes du corps. L’équilibre des humeurs permettait de rester en bonne santé. Trop de flegme dans le corps, par exemple, provoquait des troubles pulmonaires et l'organisme tentait de tousser et de cracher le flegme pour rétablir l’équilibre. L’harmonie des humeurs était retrouvée par un régime alimentaire ou des médicaments et par la saignée.

 

Le langage courant conduit à utiliser le mot humeur pour évoquer des émotions. Chacun pensait encore au XIXesiècle que les troubles du comportement ou les tempéraments provenaient de certains fluides coulant dans les veines, d’où la dérive et l’amalgame qui se sont opérés sur le terme. La conception grecque de la catharsis comme mode de soin aura des conséquences sur certaines éthiques. Cet archaïsme médical trouve des échos, à propos de sexualité et libertinage, chez Montaigne inspiré par Lucrèce. La sexualité sur n’importe quel corps pose un grave problème et tous en conviendront. L’épicurisme à ses limites, que dénonce Sigmund Freud, quand l’enfance n’est pas respectée. La psychanalyse apparaît dans une Europe angoissée où renaissent les mouvements messianiques libertins comme le sabbataïsme[2].

 

Sigmund Freud donne une mauvaise définition de l’esthétique. Celle d’être complètement indépendante et dégagée de toute orientation utilitaire des choses. Heureusement, il dépasse cette conception pour voir les « tendances de l’esprit et de quelle manière l’esprit les sert »[3].

 

L’humour noir, comme le jeu d’esprit, peut-être une façon de se défendre. Il est agressif car non dénué de cruauté. L’humour noir est celui qui offre des images mentales où chacun peu se reconnaître et frémir.

« Le comique a sa localisation psychique dans le préconscient. »[4]L’humour de Claude Serre a la capacité de dévoiler l’inconscient. La profession médicale est généralement adepte des œuvres de Claude Serre. On trouve dans les familles de médecins le livre Humour noir et hommes en blanc[5]. L’inconscient du médecin, ses angoisses devant ses responsabilités se dévoilent dans ces dessins. Les malades peuvent aussi apprécier. Ce regard sur l’hôpital fait sortir certaines angoisses de l’inconscient. Il est normal d’avoir des peurs, mais il n’est pas facile de les partager. Humour noir et hommes en blanc permet une conscience collective dans l’humour même s’il est noir. Claude Serre a dessiné d’autres albums comme l’Automobile[6], par exemple.

 

Selon Sigmund Freud, le plaisir vient de l’élévation à l’âge adulte. « Cette élévation, dis-je, l’adulte pourrait bien la tirer de la comparaison entre son moi actuel et son moi infantile. Cette opinion se trouve, dans une certaine mesure, corroborée par le rôle dévolu à l’infantile dans le processus névrotique du refoulement. »[7]L’enfant ne fait pas forcément référence à l’enfance réelle mais au personnage psychologique de l’enfant comme métaphore dans la description analytique de l’esprit humain. S. Freud fait peut-être une erreur en parlant d’élévation pour l’âge adulte comme nous le verrons plus loin. Selon moi, il n’y a pas élévation mais dialogue entre les rôles que la personne se donne. Cette égalité permet d’éviter la dévalorisation du rôle de l’enfant.

 

La composante énergétique présente dans l’idée de transfert pourrait laisser croire que Sigmund Freud ne se démarque pas de l’ancienne théorie des humeurs et de leurs déséquilibres. Il n’en est rien car, avec Sigmund Freud, les choses se décident dans l’esprit et non dans le corps. La symbolisation permet de choisir et contrôler ses actes. Le mot d’esprit ou l’image mentale, dans le cas de Claude Serre, sont des actes qui symbolisent les angoisses et « épargnent l’énergie nécessitée par l’inhibition »[8] de ces angoisses. Et cela est particulièrement vrai pour l’humour noir. Le plaisir du comique vient de l’économie de l’investissement et le plaisir de l’humour vient de l’économie de sentiment. On parle d’humour noir car sur des sujets comme la mort, la maladie, il permet d’économiser non seulement l’énergie nécessaire à l’inhibition mais celle nécessaire au sentiment. La richesse de la découverte de S. Freud concerne la symbolisation, le transfert de l’énergie affective vers des actes créatifs. Une âme sera créative, consolatrice… si elle est sensible, affective, attentive, prête à s’investir, si elle a tout ce qui fait « l’humorem ».

 

Comme regard à distance, l’humour relève du comique. Si l’interlocuteur manque d’humour, il pourra se vexer. La relation réussie dans l’humour n’est pas dénuée d’amour.

« Tous les hommes ne sont pas capables d’ailleurs d’adopter l’attitude humoristique ; c’est là un don rare et précieux, et à beaucoup manque jusqu’à la faculté de jouir du plaisir humoristique qu’on leur offre. Et finalement quand le surmoi s’efforce, par l’humour, à consoler le moi et à le préserver de la souffrance, il ne dément point par là son origine, sa dérivation de l’instance parentale. »[9]

L’approche de S. Freud ne semble pas loin de la Poétique d’Aristote, sa conception de l’art comme moyen de respecter l’équilibre psychique, le rire comme catharsis. Mais, il pourrait être intéressant de distinguer plusieurs choses : le dévoilement de l’inconscient et la distance prise avec soi même, le rire et l’ironie dans l’humour, la satire et le drame. Ces doubles dans l’art sont des images mentales utiles à la connaissance de soi.

 

La distance prise avec soi même est un thème récurrent de la pensée orientale au travers de l’image de l’oiseau qui quitte la personne pour revenir initié dans l’Un.

 

On ne peut nier le danger du loup de l’amour physique sans pureté, non sacré et non tourné vers Dieu. La question est difficile et je préfère laisser la parole à la poésie. C’est-à dire que l’impureté sépare de Dieu. Dieu pourrait quitter sa fiancée si elle n’est pas vierge. La fiancée peut être regardée comme l’âme dans la pensée orientale. Car dans le miroir de l’amour humain, il est possible de voir son âme.

 

« O Seigneur des seigneurs des secrets !

O toi Soleil, et Soleil des lumières !

Par amour de ta beauté, les beautés, telles des astres,

Dansent comme la voute tournante du ciel.

Quand Ta bonté accomplit un prodige,

L’intelligence demeure paralysée devant toi.

Ton feu fait jaillir la source de vie,

O mon ami ! Quel est le meilleur de cette eau, de ce feu ?

Ce feu a fait s’épanouir des roseraies

Et ces roseraies ont fait surgir des univers d’âmes,

De ces fleurs qui deviennent à chaque instant plus fraîches,

Non pas de ces fleurs depuis longtemps fanées.

Nul ne peut cacher l’amour qu’il a pour Lui

Bien que nous ne soyons pas dignes de Son amour pour nous.

La séparation d’avec Lui est une caverne pleine de feux ;

Etrange chose ! Sortirai-je un jour de cette caverne ?

Si tu le nies, des voiles s’étendent ;

Ne te livre pas à la négation au sujet du Bien-aimé.

Joseph revêtirait l’apparence d’un loup,

Si l’hostilité tendait un voile d’aveuglement.

De l’âme de l’homme naît la jalousie :

Sois un ange, et confie le royaume à Adam.

L’aliment de l’âme charnelle ce sont des graines de malignité :

Quand tu les sèmes, elles repoussent inéluctablement.

L’intelligence lucide ignore le goût de l’ivresse.

Le loup ne peut engendrer la grâce du visage de Joseph,

Le paon ne peut pondre des œufs de serpent.

L’âme charnelle a ravi toutes ces vies,

Telle un voleur adroit, et te fait miroiter des lendemains :

Or, toute ta vie consiste en aujourd’hui, non en un autre jour. »[10]

 

J’ai un amour plus pur qu’une eau limpide

Et le jeu de cet amour pour moi est licite

 

Je sens dans l’herbe l’odeur de tes lèvres.

Je vois dans le jasmin et les tulipes, tes couleurs.

 

Au jardin, il y a mille belles aux visages lunaires.

Il y a des roses, des violettes qui sentent le musc,

Et cette eau qui tombe à goutte dans le ruisseau,

Tout est prétexte à méditation… il n’y a que Lui… que Lui. »

 

Selon Rûmi le monde sensible est un chemin vers Dieu. Dieu n’exclut pas tout rapport à la vie. Mais Sohrawardi[11]va plus loin. Sohrawardi compte les handicapés, les malades, les femmes et l’enfance comme autant de proximités avec Dieu… Il en sort une importance dans le respect de la pureté de l’enfance, de la virginité, le respect du corps et de la différence.

 

L’humour est possible quand la personne s’est préservée dans ce qui fait son enfance, autant que dans son instance parentale.

 

L’approche religieuse n’est pas en opposition avec l’approche scientifique quand Sigmund Freud écrit que sous l’influence de l’éducation se produisent des refoulements énergiques dés l’enfance de certaines tendances de la sexualité infantile[12]. Ces refoulements sont nécessaires pour assumer une vie adulte selon des voies normales[13]. Les rôles de la famille, de l’école, par l’éducation, préparent au rôle social.

 

Selon l’approche psychanalytique, il est donc nécessaire de ne pas exposer les enfants à certaines images de l’humour noir qui sont l’image dévoilée de craintes refoulées. Cette mise en garde concerne également les adultes dans la mesure où il est fait violence au rôle de l’enfant. L’enfant est la métaphore du pli de l’esprit pour lequel l’éducation fait obstacle à certaines dérives comportementales et permet ainsi à l’esprit, libéré du souci de reproduction, de s’orienter vers des voies plus créatives. L’enfant est alors principalement le résultat d’un rôle moral. Issue de la pensée de S. Freud, il me semble intéressant de se pencher sur l’analyse transactionnelle. Elle consiste en l’étude et la lutte contre la déficience de certaines relations dans l’enfermement des acteurs de l’entreprise dans des rôles restrictifs. Un de ces enfermements est la métaphore de l’enfance qui représente chez l’individu ou dans la relation celui que l’on cantonnera au rôle des émotions spontanées, celui de l’intuition et de l’expression des sentiments. Une trop grande généralisation de ces modèles présente un danger de schématisme. Tout comme Kafka dénonçait les rôles trop marqués du Père, notre époque a besoin de voir le mépris qu’elle porte à l’enfance et le rapport maladroit de l’amoralité qu’elle associe à l’enfance. L’analyse transactionnelle est très utile mais il est important de savoir qu’elle ne tient pas compte des rôles du mendiant, du joueur, du chercheur, du rêveur… et des rôles en général car son aboutissement et l’unique pli de l’adulte. L’analyse met en garde, mais ne précise pas assez nettement la différence entre les composantes de la personnalité, tout ce qui fait la beauté de l’être au monde. Ne pourrait-on pas dire que quand Sigmund Freud parle de sexualité infantile ou de sexualité en général, il oppose les plis physiques de la sexualité homme femme et enfant aux rôles morals que la vie nous donne, mendiant, rêveur, rationnel, séducteur... . La distinction n’est pas facile car la veuve, par exemple aura à assumer un rôle moral de père en plus de celui de la mère. Cela n’est pas contradictoire dans la mesure où chacun porte en lui un animus autant qu’un anima pour reprendre les termes de Karl Gustave Jung. Les personnes physiques peuvent devenir personnes morales ou rôles morals. La personne morale de l’enfant est présente en chacun comme droit à une naïveté.

L’analyse transactionnelle sert la personne morale[14]de l’entreprise. En France, la déclaration des droits de l’homme permet un juste équilibre entre la personne morale et l’individu.

 

Nous retiendrons deux choses au sujet de l’humour noir : la nécessité de partager l’angoisse et l’importance des barrières du refoulé. Ces deux éléments semblent contradictoires autour de l’humour noir.

 

Certaines images de l’humour noir ne fonctionnent que si elles sont consommées avec grande modération et si la personne a su préserver ses rôles d’enfant, de parent, de frère, de sœur et si réellement il existe un dialogue entre les différents rôles que l’individu assume. Pour parler de façon plus générale, certaines angoisses ne se partagent pas dans n’importe quelles conditions et situations. (Dans le cas de l’enfant malade le partage peut se faire avec des personnes soucieuses des autres et ce n’est pas forcément la famille. Pour prendre un exemple assez simple, la famille ne peut pas forcément assumer seule les crises d’angoisses qui précèdent la mort).

Les images de l’humour noir heureusement ne sont pas toujours violentes. Elles sont alors fédératrices autour de la conscience des limites de notre humanité, de l’acceptation de la nature humaine.

 

Ces conclusions pourront sembler d’une grande banalité comme la reprise des rôles de l’école, de la famille, l’importance de l’art, de l’humour. La psychanalyse, comme toute science, même dans ses retranchements les plus complexes ne se départit jamais du bon sens et rejoint les soucis de n’importe quel parent attentif à transmettre les règles de la morale.

 

La morale ne peut pas être dite relativiste. La morale est l’ensemble des principes, des règles, des valeurs que se donne une société. Ces éléments constituent la conscience collective et individuelle de la société. Entre la personne morale de la société et la personne individuelle les intérêts ne sont pas forcément les mêmes mais il n’y a pas changement d’échelle de valeur. Et quand Dieu donne les dix commandements à Moïse, il passe par la personne physique de Moïse. Jésus donne le Nouveau Testament, dont un aspect est moral, en passant par Sa personne physique. Il manifeste son engagement au monde. La morale est la mesure non relativiste d’une société. La morale étant à l’échelle humaine, elle peut évoluer au travers d’accords entre les consciences collectives, les consciences morales, les consciences individuelles. Il ne faut pas confondre divergence d’intérêts et divergence de mesure où entre en jeu la relativité.

 

Les règles de la morale ne seront pas les mêmes dans chaque société. Mais, il ya une dimension (donc non relativiste) universelle de la morale où se rejoignent, pour tous, les intérêts des personnes particulières autant que morales. La communauté internationale pourrait reconnaître plus clairement les droits des personnes morales, de l’enfant et de la femme, ainsi que de l’homme. La personne physique représentant la personne morale de l’enfant ne serait pas forcément un enfant sachant que chacun porte en lui une part d’enfance à préserver.



[1] Padre Antonio Vieira, Sermões, Porto : Lello & irmão-Editores, 1959, volume I, pp 3-38.

[2]  Sabbataïsme du nom de Sabbataï Tsevi 1666 un des plus célèbres faux messies.

[3] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient, Macintosh, Chicoutimi, 2002, p. 86-87.

[4] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient, p. 205.

[5] Claude Serre, Humour noir et hommes en blanc, Glenat, 1972.

[6] Claude Serre, L’Automobile, Glenat, 1976.

[7] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient, p. 204.

[8] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient, p. 205 n. 102.

[9] S. Freud, Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient, p. 211.

[10] Rûmi, Odes mystiques.

[11] Sohrawardi est l’initiateur de la sagesse des lumières, l’auteur Kitâb Hikmat al-Ishrâq. Cette sagesse est née de l’influence du soufisme, de la sagesse d’Avicenne et de la connaissance des anciennes sagesses. Le désir de l’âme tournée vers un but lumineux préserve des passions charnelles et du courroux.

[12] Sexualité infantile : Le plaisir d’assumer, chez l’enfant, son identité masculine ou féminine.

[13] S. Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, Ed. Payot, 1966, p. 53.

[14] La personne morale est représentée par au moins une personne physique comme un Président pour l’Etat. Car c’est la personne physique qui permet l’engagement. Le pouvoir des autres membres est alors circonscrit.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 18:52

Qu’est-ce qui se cache derrière ce mot terrible, la procrastination ? J’ai découvert ce mot avec Linda Lê, écrivain prolixe qui fait référence à Fernando António Nogueira Pessoa à propos de sa tendance à la procrastination. « […] j’étais très douée pour la procrastination, j’aime beaucoup Pessoa »[1]. L’idée de procrastination a des origines dans la solitude, l’inaccessibilité des relations. Linda Lê associe la procrastination à la poésie, la fiction, le roman. Vivre dans les rêves des autres est une caractéristique et un danger des mondes numériques. Y a-t-il différentes façons de procrastiner ? La procrastination des écrivains, comme F. Pessoa, ou Linda Lê, fait que sans soutien, ils ont pris la responsabilité d’écrire en remettant au lendemain certaines nécessités.

Dans une première partie, je décris sommairement et sans valeur médicale la procrastination. Ensuite, j’aborde comment ce pli présent en chacun, intervient dans la démarche poétique.

Devant quel mur Fernando Pessoa était-il prisonnier ? Nous nous attarderons dans l’œuvre de Fernando Pessoa car on y trouve un éveil. Comme lui, Linda Lê attend devant les murs sans portes, les foyers de réfugiés.

De la procrastination au rêve[2]

On pourrait définir la procrastination comme relative à la psychologie. Cette pathologie montre que la personne prend des habitudes de retardataire. La procrastination est un terme relatif à la psychologie qui désigne la tendance pathologique à remettre systématiquement au lendemain quelques actions de la vie quotidienne ou autres. Cette définition est liée à l’étymologie du mot (remettre au lendemain).

La procrastination se traduit par un souci de perfection. Et le temps manque toujours pour la perfection alors le travail n’est pas fait. La procrastination porte généralement sur l’action la plus urgente. Elle se traduit par une incapacité à accomplir un acte important. Le retardataire peut se trouver hyperactif sur tous les autres domaines. Cette tendance étant liée à une angoisse, un manque de reconnaissance, des échecs répétitifs, la personne s’enfonce jusqu’à connaître des difficultés avec la police ou la justice.

La procrastination apparaît aussi dans le milieu professionnel avec la crainte d’un renvoi. Un souci de perfection peut bloquer le travail. Elle peut-être un appel à une reconnaissance autre que productive. Interviennent aussi la peur de la réussite, des responsabilités, l’exigence qui en découle, la jalousie, peur des parents et de l’ombre qu’ils pourraient faire.

Un souhait d’autonomie peut aussi arrêter un adolescent dont les parents ont des projets pour lui qui ne correspondent pas à ses ambitions. Beaucoup d’adolescents ne travaillent pas à l’école car les parents n’ont aucun projet pour eux ou plus rarement trop d’ambition. La peur du rejet et donc le refus de dévoilement sont cause de procrastination.

Les moyens pour lutter contre la procrastination permettent de mieux aborder le phénomène. La confiance en soi est un bon moyen de lutter contre la procrastination. Rita Emmett, Leonora M. Burka et Jeane Yuen proposent d’apprendre à réaliser et réussir de petites choses de plus en plus ambitieuses. Le besoin d’être évalué et rassuré peut être une cause de procrastination. Comme pour tout traitement d’un trouble psychologique, un soutien positif montre au retardataire qu’il peut-être apprécié pour lui et non pour ses seules performances. Les retardataires ont en effet tendance à se fixer sur l’objectif le plus lointain et impressionnant en oubliant des objectifs plus simples qui précèdent. Il leur est également difficile d'estimer le temps dont ils disposent réellement. Alors, ils se fixent des délais intenables et stressants.


Pour l’entourage, le retardataire est hermétique à chaque conseil. La difficulté est de ne pas rompre la relation. Entre les encouragements sans résultats et les réorientations proposées vainement, la déception que cela engendre, la relation se détruit. Celui qui procrastine se retrouve vite isolé. Il fuit physiquement ceux qui manifestent leur insatisfaction, ceux à qui il pourrait confier sa souffrance.

 

Une cause fréquente de cette tendance est la difficulté à prendre en compte différentes tâches quand l’une d’elle demande un grand investissement dans la durée. Le film Tanguy[3] décrit, dans une comédie, l’incompréhension de l’entourage et la fuite physique de celui qui n’est pas accepté pour lui-même et qui ne peut s’adapter aux conventions sociales. La procrastination est l’incapacité à accomplir ce que les autres attendent.

L’histoire terrible de Linda Lê montre qu’elle n’avait pas d’autres choix depuis les camps de réfugiés du Havre. Elle agissait avec le peu d’espace et de relations qui lui étaient attribués. La procrastination est l’action devant un mur. Et Linda-Lê, encore enfant, a écrit des milliers de pages devant les frontières de la France. Elle a construit des citadelles autour de son souhait de sortir du camp.

La procrastination nait d’une difficulté relationnelle. La difficulté de l’insertion sociale découle d’un manque de reconnaissance du visage adulte de l’adolescent. Ce dernier va alors choisir de se réfugier dans les mondes des jeux vidéo. Le goût du jeu peut réduire la personne (au sens de « persona »), sa liberté d’initiative, ses masques multiples correspondant à ses rôles multiples.

De la procrastination à la mise en œuvre, Linda Lê et F. Pessoa

Comment ne pas penser à Fernando Pessoa et aux personnages multiples qu’il s’est inventé. Alberto Caeiro est le berger pour qui seul compte le sensible, avec pour référence la nature, et pour qui la pensée est une maladie de la vue. Álvaro de Campos est le personnage qui traverse trois tendances : la décadence avec un souci excessif du « je », l’image, la foi et l’opium, le futurisme et l’enthousiasme pour la machine et le sensationnel, le nihiliste avec la dissolution du « je ». Ricardo Reis est l’épicurien dans les choses simples. Ce sont les principaux parmi quarante trois autres que l’on pourrait aussi citer ! F. Pessoa et Linda Lê sont-ils frappés de procrastination et enfermés dans leurs rêves ? Ecrire est une action. L’écriture implique un engagement, une conquête. L’œuvre fait reflet du monde. L’œuvre est un rêve dévoilé. Le rêve est une construction. Le rêve est une action, la première phase de la mise en œuvre. Et pourtant F. Pessoa écrit :

« Le monde est à qui naît pour le conquérir,

et non pour qui rêve, fût-ce à bon droit, qu'il peut le conquérir.

J'ai rêvé plus que jamais Napoléon ne rêva.

Sur mon sein hypothétique j'ai pressé plus d'humanité que le Christ,

j'ai fait en secret des philosophies que nul Kant n'a rédigées,

mais je suis, peut-être à perpétuité, l'individu de la mansarde,

sans pour autant y avoir mon domicile :

je serai toujours celui qui n'était pas né pour ça ;

je serai toujours, sans plus, celui qui avait des dons ;

je serai toujours celui qui attendait qu'on lui ouvrît la porte

auprès d'un mur sans porte »[4].

Fernando Pessoa est-il sans rôles, à perpétuité celui de la mansarde ? Cette attente est une existence dans l’instant, un prolongement de l’instant, une surexistence à l’instant. Sa poésie se constitue des statues du portail. Fernando Pessoa n’entre jamais dans le jardin derrière la porte. Il est l’ouvrier de la façade et grâce à sa porte imposante, nous entrons dans le jardin de l’initiation. Beaucoup sont venus de très loin, invités dans le jardin de la fraternité. Sa porte monumentale est un amer lointain pour tous ceux qui errent dans le désert. Sa porte est aussi imposante que celle des madrasas de Samarcande ou des portails de cathédrales. Mais personne n’a vu celui qui se cachait dans l’ombre de la porte monumentale, l’ouvrier Fernando. Tous l’ont méprisé, insulté. Ils ont voulu voir dans ses écrits un nationalisme pour ne pas entendre son message moral.

Alors, il s’est caché. Ses écrits sont restés dans une valise. Il est devenu un mendiant. L’entourage de F. Pessoa s’est arrêté à un visage, à une fenêtre ! Ils l’ont réduit avec mépris à un seul pli[5].

« Vivre une vie cultivée et sans passion, au souffle capricieux des idées, en lisant, en rêvant, en songeant à écrire, une vie suffisamment lente pour être toujours au bord de l'ennui, suffisamment réfléchie pour n'y tomber jamais. Vivre cette vie loin des émotions et des pensées, avec seulement l'idée des émotions, et l'émotion des idées. Stagner au soleil, en se teignant d'or, comme un lac obscur bordé de fleurs. Avoir dans l'ombre, cette noblesse de l'individualisme qui consiste à ne rien réclamer, jamais, de la vie. Etre, dans le tournoiement des mondes, comme une poussière de fleurs, qu'un vent inconnu soulève dans le jour finissant, et que la torpeur du crépuscule laisse retomber au hasard, indispensable au milieu de formes plus vastes. Etre cela de connaissance sûre, sans gaieté ni tristesse, mais reconnaissant au soleil de son éclat, et aux étoiles de leur éloignement. En dehors de cela, ne rien être, ne rien avoir, ne rien vouloir... Musique de mendiant affamé, chanson d'aveugle, objet laissé par un voyageur inconnu, traces dans le désert de quelque chameau avançant, sans charge et sans but ... »[6]

Le mendiant est un personnage de Pessoa. Vit-il dans ses rêves pour ne pas vivre ? Il vit dans des personnages. Il ne peut en ôter le masque car ces personnages sont lui-même. Lui-même est le théâtre dans lequel vivre. Il prend conscience de ses imagos multiples ; il les travaille pour les offrir. Il est le miroir (espelhou) de ceux qui l’entourent et le rejettent. Et finalement, Fernando Pessoa aura vécu plus que tous. Sa vie se prolongera pour toujours dans les esprits de ceux qui le suivent, dans la simplicité du respect des rôles multiples de chacun, garant d’une action dans l’intelligence.

Horizonte « Ó mar anterior à nόs, teus medos

Tinham coral e praias e arvoredos.

Desvendadas a noite e a cerração,

As tormentas passadas e o mistério,

Abria em flor o Longe, e o Sul sidério

Splendida sobre as naus da iniciação » [7].

 

« O mer intérieure de nos peurs

Contient du corail et des plages et des bosquets.

Chassant la nuit et l’obscur,

Les tourmentes passées et le mystère,

Ouvre en fleurs au Loin, et au Sud sidéral

Splendide au dessus du vaisseau de l’initiation. »[8]

L’initiation est-elle un voyage en soi ? Linda Lê écrit : « Elle s'appelait Klara W. Dans son agenda, elle avait noté ce bref dialogue extrait d'un film : « Ne vous en faites pas, je m'en vais. - Où ? - En moi-même. » »[9]

Et justement, ce n’est pas en lui même que Fernando Pessoa s’attarde. Dans Horizonte, comme pour D. Sebastião, l’éveil est le sujet du poème. Les mots de Pessoa se perdent dans l’obscur de la tristesse de l’auteur pour renaître de cette terre de l’âme perdue dans la lumière des paysages du Portugal. Les paysages du Portugal réfléchissent l’âme des Portugais. Et l’âme des Portugais est l’œuvre de Fernando Pessoa.

De la même façon Bruno Schulz écrit :

« Ce qui m’unit à ce poète[10] n’est pas seulement le même pays natal, la même contrée terrestre. S’il existe une géographie spirituelle, si dans le monde intérieur nous occupons tel cercle, telle sphère, nos confins avoisinent, nos univers sont plongés dans le même climat, l’aura des mêmes contrées nous entourent d’un même souffle. C’est dans cette proximité que je puise le droit de prendre la parole à son (Juliusz Wit) sujet »[11].

Les mots qui décrivent le pays natal servent pour décrire le climat d’une géographie mentale.

Et encore, Linda-Lê compare la pensée à une patrie d’élection: “Aussi divers que soient ces auteurs, ils forment ma patrie d’élection. C’est une géographie mentale qui me définit. J’espère toujours que les lecteurs reconnaitront aussi des frères en littérature en eux ”[12].

"Ó mar salgado, quanto do teu sal

São lágrimas de Portugal!

Por te cruzarmos, quantas mães choraram,

Quantos filhos em vão rezaram!

Quantas noivas ficaram por casar

Para que fosses nosso, ó mar!

Valeu a pena? Tudo vale a pena

Se a alma não é pequena.

Quem quer passar além do Bojador

Tem que passar além da dor.

Deus ao mar o perigo e o abismo deu,

Mas nele é que espelhou o céu"[13]

 

“O mer salée, combien de ton sel

Sont des larmes du Portugal!

Pour toi nous voyagions, tant de mères ont pleuré,

Tant de fils ont prié en vain!

Combien restèrent fiancées pour se marier

Avec nous, ô mer!

Cela valait-il la peine? Oui, cela compte

Si l’âme n’est pas petite.

Qui veut passer au-delà du Bojador

Doit passer au-delà de la douleur.

Dieu de la mer donne le péril et l’abîme

Mais il est celui qui prodigue le ciel.”

Nationalisme ou géographie spirituelle en cette période aux esprits troublés? La beauté du Portugal sert “la barque de l’initiation” et non les intêrets mesquins des nations. Avec Sohrawardi, mais bien avant lui déjà, la chair de l’esprit devait servir l’âme.

Martin Heidegger écrit:

“L’âge atomique, entendu comme époque planétaire de l’humanité, est caractérisé par ce fait que la puissance du très puissant principium reddendoe rationis se déploie, d’une façon troublante et dépaysante, pour ne pas dire qu’elle se déchaîne dans le domaine déterminant de l’existence humaine.”[14]

“[...] les mots “troublante et dépaysante” qui sont employés ici, ne sont pas pris dans un sens sentimental. Ils doivent être entendus à la lettre, en ce que le déchaînement, unique en son genre, de l’appel à fournir raison menace tout ce qui pour l’homme constitue “son pays natal” et qu’il lui enlève tout sol et tout terrain permettant un enracinement, c’est à dire cet attachement au terroir dont jusqu’à présent sont sortis toutes grandes époques de l’humanité, tout esprit découvreur d’horizons, tout style donné aux formes humaines.”[15]

Les mots sont démodés, ce qui montre la limite des mots. Mais soyez assurés que les mots auxquels vous vous accrochez seront un jour détestés. Donc, dépassons avec simplicité les mots de Martin Heidegger pour rejeter le sentimentalisme lié à l’idée de pays natal ou terroir. Avec Bruno Schulz, redisons que la terre de l’imaginal, l’entente de l’homme avec l’être, n’est pas un territoir mesurable matématiquement mais un lieu d’enracinement, une géographie spirituelle où vivre en poète au milieu du monde sensible. Le pli poétique de l’être ne s’oppose pas à la raison. Je ne partage pas avec M. Heidegger la crise de la raison. Les sciences de la description, les probabilité, la physique de Schrödinger permettent de rationaliser l’observation. Elles ont permis l’usage des langages binaires dévoilant les richesses d’une observation plus fine, et plus accessible à tous. Le débat ne se joue pas au sujet de la raison mais au sujet du choix du langage comme dévoilement. La raison peut parfaitement reconnaitre l’importance de la poésie et de la rhétorique. Le philosophe ne meurt pas pour le poète. Et Linda-Lê le confirme : “C’est seulement quand la raison a pris le dessus que j’ai pu écrire de nouveau”[16].

Heureusement M. Heidegger écrit aussi: “La technique déploie son être dans la région où le dévoilement a lieu”[17]. J’irai plus loin en disant que la métaphysique et l’intelligence déploient leur être là où le dévoilement a lieu. Elles sont le comment de l’ontique. La technique est un moyen dans l’ontique.

“Cet étant n’est pas ce qui préoccupe il se tient dans le souci mutuel”[18]; “Dans la clairière de l’être, le dasein se découvre, et fait l’expérience du souci mutuel comme expression du souci véritable.”[19]

 « D. Sebastião,

 Sperai ! Caí no areal e na hora adverse

Que Deus concede aos seus

Para o intervalo em que esteja a alma imersa

Em sonhos que são Deus.

Que importa o areal e a morte e a desventura

Se com Deus me guardei ?

É O que eu me sonhei que eterno dura,

É Esse que regressarei. »[20]

« Don Sebastião,

Attendez ! Il tombe dans la dune de sable et à l’heure difficile

Que Dieu accorde aux siens

Par l’intervalle dans lequel l’âme est submergée

Dans des rêves qui sont Dieu.

Peu importe le sable et la mort et la mésaventure

Si je me suis gardé avec Dieu ?

En lui je rêvais que l’éternité persiste

Et je suis retourné en Lui. »

La tristesse de Fernando Pessoa se cache en Dieu. Elle y puise une lumière, celle de la mer et des plages blanches de sable. Dans les paysages du Portugal, il voit l’âme de son peuple, il voit Dieu, comme Don Sebastião, symbole du Portugal libre. F. Pessoa tombe. Peu importe ses aventures et ses chutes, il attend l’heure de Dieu. Le sébastianisme s’élève contre l’inquisition et renaît dans les crises, comme l’invasion du Portugal par Napoléon.

A propos de Saint Antoine qui parlait aux poissons car les hommes ne voulaient pas l’écouter, Padré Antonio Vieira écrit « Aos homem deu Deus uso de razão, e não aos peixes ; mas neste caso os homens tinham a razão sem o uso, e os peixes o uso sem a razão. »[21] « Aux hommes, Dieu donna l’usage de la raison, mais pas aux poissons, Dans ce cas (celui de Saint Antoine) les hommes avaient la raison mais sans son usage, et les poissons en avaient l’usage sans la raison. » Padre Vieira fait dire à Saint Antoine s’adressant aux poissons« Vindo pois, irmãos, as vossas virtudes, que são as que sό podem dar o verdadeiro louvor, … »[22]. « Venons en maintenant, frères, à vos vertus qui sont celles que seulement peuvent donner la louange de la vérité, […] ».

Le messianisme de F. Pessoa, dans les années Trente, va rejoindre celui du Père Antόnio Vieira pour rêver d’un cinquième empire, celui de « la république des rêves »[23]. Face à l’inquisition et aux difficultés économiques, le père Antόnio Vieira rêve d’un Portugal libéré du joug Espagnol. Dans ses sermons, il travaille la terre de l’imaginal pour redonner de l’humanité à une période pleine de peurs, pour réconcilier l’homme avec la nature. L’inquisition et les persécutions sur les juifs refont naître le messianisme. Les crypto-juifs, marranes, sont les initiateurs du messianisme. Ce courant littéraire, autour du roi désiré Don Sebastião, l’endormi, traverse l’histoire comme les légendes du Roi Arthur ou celles de Barberousse. Ces mythes sont l’expression poétique de l’attente de jours meilleurs, avec les rois voilés, cachés, qui reviennent pour établir un royaume, une forme de messianisme-millénariste. L’imaginal est une géographie de l’esprit pour s’émerveiller de la nature, du passé, des sciences, de notre humanité née de l’amour de Dieu pour sa créature, une géographie spirituelle où s’initier au souci de l’autre.

Attendre ?

Le Portugal a connu les grandes découvertes et la richesse. Mais le monde est si grand pour ce petit pays qui perd son roi Sébastien I°. Le Portugal traverse alors une crise économique avec le reste de l’Europe. Les Anglais et la Hollande commencent à le dépasser. L’Espagne va bientôt envahir le pays. L’attente, l’espérance sont un seul mot en portugais. L’endormi du Portugal dont on attend le retour rappelle La pièce En attendant Godot[24] écrite en 1948 par Samuel Beckett. Cette ironie sur le messianisme pose la difficile question de la vertu d’espérance (qui se dit aussi attente en portugais) que l’on utilise comme arme d’exclusion des croyants, comme mur. Il est certain que l’espérance, vue comme attente, reporte à plus tard les responsabilités. Elle est alors paresse. Imposer aux autres de vivre dans la vertu d’espérance, en leur refusant d’exercer la vertu de charité les fait vivre dans le romantisme, ces châteaux inutiles que l’on construit toujours plus gros. Ils perdent alors la foi, leur âme primitive, la foi en l’homme. Le mauvais usage de l’espérance fait dire à Geneviève Clancy : « La patience : ce cadavre avancé de l’espoir »[25]. « Crime contre la pensée que d’admettre la normalité de la misère sous prétexte de sa pérennité. Crime contre la pensée que d’associer dénuement et conscience lumineuse. On glose sur la fragilité des miséreux qui les ouvrirait à l’essentiel »[26]. L’attente ne peut être synonyme de dénuement économique, relationnel, professionnel et social, ou d’exclusion.

Réfléchissons alors sur l’attente dans son sens initiatique du Ion de Platon. Toute la difficulté du Ion de Platon réside dans la conclusion. Il est difficile de ne pas confondre misère et abandon. La pierre devient lait après que le désir ait été transpercé par la colère. Le glaive alors est suspendu. L’abandon, l’acceptation du démembrement précèdent la résurrection. La multiplicité des arts semble démembrer Ion qui, comme rhapsode, ne semble être le connaisseur de rien. Quand Ion a reconnu son impuissance alors Platon lui donne le choix de passer « pour un homme injuste ou pour un homme de Dieu »[27]. La deuxième solution le met dans la joie. Si Dieu est la relation d’amour, le texte de Platon s’éclaire. Sans amour, sans l’Un, l’absurde seul persiste, l’injuste, l’épuisé. Sans amour seule persiste la misère des villes mal gérées.

Le château est une construction pour vivre et se défendre. Le rêve est une construction née du désir de dormir. L’initiation est une construction pour préparer sa maison à rencontrer l’autre, comme la femme de Putiphare l’a fait pour Joseph. Toutes ces démarches sont inutiles si elles ne savent pas voir la présence, s’adapter à la présence, observer que l’autre est déjà là et de quoi il a besoin, respecter la charité, respecter les jardins de son âme et ses partages avec Dieu, s’y contempler pour prendre conscience de son propre jardin. Toutes les constructions sont inutiles si elles visent à voler l’âme de Joseph, le dominer, mépriser la part de Dieu, sa conscience.

Conclusion

La procrastination est une forme augmentée de l’attente, une façon d’éviter l’attente ou d’exister et d’agir dans l’attente.

La procrastination à petite dose permet de grandes choses, trouver la force de faire miroir à notre entourage, comme F. Pessoa, d’exister plus largement. Le souci de l’autre et de soi existe dans l’œuvre de F. Pessoa. Cette tendance, et de revenir aux relations sociales, aux nécessités de la vie. Chez Fernando Pessoa, la procrastination se nourrit du messianisme-millénariste et de la souffrance appelée « saudade ».

Les vertus théologales ne peuvent vivre séparément.

La procrastination est une souffrance. Enfermer les personnes dans une souffrance, s’opposer toujours à leur offrir une place, une relation dans le groupe, est considéré comme un moyen de les faire grandir. Cette procrastination artificielle rejoint la question du coup d’épée. Le coup d’épée permet de dépasser son cœur, de renoncer à soi-même pour des objectifs plus grands. Mais pour continuer la métaphore, il n’est besoin d’aucune connaissance en médecine pour savoir que le coup d’épée peut tuer et plusieurs coups d’épée ne laissent aucune chance de survie. L’accident devient un meurtre. Que diras-tu devant Dieu, toi qui remue sans cesse la terre de l’âme quand Il te demandera des comptes sur la mort d’Abel le mystique, celui qui élevait ses moutons dans la douceur des pâturages de l’âme où Dieu dialoguait dans la paix et la simplicité de la brise du soir? Celui qui construit les rêves et celui qui rencontre Dieu habitent le cœur de chacun. En chacun se trouve un constructeur et un gardien de l’Être.



[1] Linda Lê in Jean Baptiste Harang, « pour écrire il faut se monter le bourrichon », Le Monde des livres, 19 janvier 2010, p. 8.

[2] http://anaboulix.over-blog.com/categorie-908271.html

[3] Etienne Chatilier, Tanguy, 2001.

[4] Fernando Pessoa in http://poems.lesdoigtsbleus.free.fr/id248.htm

[5] Le mal est de réduire l’autre à un seul pli. Le mal est une pensée de mort, de refuser l’existence aux autres. G. Deleuze, C.D. cours à l’université 1986-87 Leibniz : âme et damnation, Gallimard, 2003. Monique Oblin-Goalou, Le rhizome sous l’arbre, le virtuel au-delà des images lumineuses, Lilles : ANRT 2008, p. 430.

[6]Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité.

[7] Fernando Pessoa, Horizonte, Mensagem, Lisboa : Assírio & Alvim, 2010, p. 50.

[8] Traduction.

[9] Linda Lê, Les Evangiles du crime, Christian Bourgois, 4° de couverture.

[10] Julius Wit (1901-1942), poète lié à l’avant-garde cracovienne et à la gauche sociale. D’origine juive, il fut assassiné par les hitlériens.

[11] Bruno Schulz, Œuvres, Paris : Editions Denoël, 2004, p.407.

[12] Linda-Lê interview de Marine Landrot : J’aime que les livres soient des brasiers, site de Télérama, Linda lê j’aime que les livres soient des brasiers, 2011.

[13] Fernando Pessoa, Mensagem, Mar Português, Lisboa : Assírio & Alvim, 2010, p. 60.

[14] Martin heidegger, Le principe de la raison, p. 95.

[15] Martin Heidegger, Le principe de la raison, p. 95-96.

[16] Linda-Lê interview de Marine Landrot : J’aime que les livres soient des brasiers, in site de Télérama, Linda lê j’aime que les livres soient des brasiers, 2011

[17] Martin Heidegger, Essais et Conférences, trad. A Préau, Paris, Gallimard, 1958, p. 19.

[18] Martin Heidegger, Etre et temps, Paris, Gallimard, 1986, p.163, cité par Jean Gobert Tanoh in Une pensée de l’altérité chez Martin Heidegger   Revue de philosophie et de sciences humaines, site : le portique.revues.

[19] Jean Gobert Tanoh, Une pensée de l’altérité chez Martin Heidegger, site le portique revues.

[20] Fernando Pessoa, D. SEBASTIÃO, Mensagem, Assírio & Alvim, 2010, p. 71.

[21] Padre Antόnio Vieira, Sermões, Portugal : Leya, SA, 2008, p. 98.

[22] Padre Antόnio Vieira, Sermões, p. 98.

[23] Expression de Bruno Schulz, œuvre complète, Ed. Denoël, 2004, p. 343.

[24] Samuel Beckett, En attendant Godot, Paris : Editions de Minuit, 1952.

 [25] Ibid. p.66.

[26] G. Clancy, Les cahiers de la nuit, p.18.

[27] Platon. Ion, Paris : La pléiade, Gallimard, 1950, tome I, p. 72.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 19:06

Ciels de l'agneauPeut-on vivre sans engagements politiques et religieux ? Une personne peut-elle vivre et agir en revendiquant de ne pas faire de politique ? Peut-on nier la dimension politique de la religion dans la mesure où les politiciens ont un pouvoir législatif ? Quels liens entre la religion, la morale et le pouvoir législatif ? La religion doit-elle reconnaître les différentes tendances politiques ou condamner certaines formes politiques ? La religion doit-elle reconnaître une liberté politique pour ses membres engagés ou imposer un parti ?

Peut-on respecter l’autre, exercer une profession en ayant des engagements politiques ?

La laïcité, doit-elle imposer un engagement politique unique, une religion unique, ou liés à la fonction ?

Quels liens entre l’image et le pouvoir ? Doit-on condamner l’image qui impose ses concepts, ses formes, sans passer par la raison, mais par les émotions, l’image mentale, les associations d’idées, la fantaisie, le divertissement?

Ces questions ont un point commun le pouvoir.

Sans vouloir trouver de solutions, il peut-être intéressant de réfléchir au cas limite de certains artistes, écrivains, intellectuels soumis à la pression politique, religieuse de leur entourage soucieux des possibilités qu’ils se sont données dans le groupe social. L’objet n’est pas ici « l’intellectuel », mais d’observer le pouvoir dans les relations humaines et les réactions qu’il suscite ?

La peur du pouvoir, la peur de l’image, Camille et Paul Claudel en sont les archétypes. Paul Claudel ne voit-il pas le génie de Camille ? Le pouvoir de l’image, la puissance de l’image gênent-ils  Paul Claudel ? La puissance des œuvres de Camille, La tête d’enfant La petite châtelaine, le groupe suppliant de l’âge mûr, les causeuses, la valse, et d’autres encore constituent une concurrence qui  aurait pu facilement se dominer. Il n’y aura pas de collaboration entre ces deux grands esprits. Cet échec rend la lecture de l’œuvre de Paul Claudel extrêmement douloureuse. Les relations entre les frères Van Gogh ont permis des merveilles, mêmes si elles restent orageuses. Que dire des frères Goncourt et des sœurs Brontë, le couple Jean Paul Sartre et Simone de Beauvoir ?

Ces exemples montrent que les relations sororales et fraternelles sont à encourager et travailler. Elles existent aussi dans les couples. La nécessité de surmonter ses angoisses, de revenir sur un premier geste ou une première pensée maladroits s’acquière dans la prise de conscience d’une tendance à écarter l’autre. La différence, la puissance de l’autre sont des espaces à apprivoiser. « Prendre l’individuation et la réalisation de son Soi pour de l’égoïsme est un malentendu tout à fait commun ; car les esprits font en général trop peu de différence entre l’individualisme et l’individuation. L’individualisme accentue à dessein et met en relief la prétendue particularité de l’individu, en opposition aux égards et aux devoirs en faveur de la collectivité. L’individuation, au contraire, est synonyme d’un accomplissement meilleur et plus complet des taches collectives d’un être, une prise en considération suffisante de ses particularités permettant d’attendre de lui qu’il soit dans l’édifice social une pierre mieux appropriée et mieux insérée que si ces mêmes particularités demeuraient négligées ou opprimées »[1]. Entre l’individualisme et l’individuation, il existe une dimension d’initiation qui n’existe pas dans le premier terme. « La pensée d’un « chosisme psychique » n’a rien d’une découverte nouvelle ; c’est même une des conquêtes les plus précoces et les plus répandues de l’humanité : on crut à un monde d’esprits existant réellement (« Magique » n’est à ce niveau qu’un autre terme pour exprimer la dimension du psychisme) »[2]. C. G. Jung distingue, chez l’homme, l’imago des parents et celle de la femme qui détrône celle des parents. « […] la femme avec sa psychologie si différente de celle de l’homme, est pour lui une source d’informations sur des chapitres à propos desquels l’homme n’a ni regard ni discernement »[3]. Cette citation est réductrice de l’œuvre de Carl Gustav Jung car elle n’est pas encore assez claire sur l’indépendance de certains plis de l’âme par rapport à la sexualité. Mais, Elle montre que l’imago a un grand pouvoir dans la conception de Jung. L’influence du frère ou  d’un ami du même âge, avec les mêmes préoccupations permet de dépasser aussi « les imagines des parents »[4]. L’idéal n’est pas de prendre les reflets de l’autre mais, dans l’autre, de saisir la richesse de nos capacités mentales ainsi que les lumières du partage. Le partage n’est pas un renoncement à soi. Il n’est pas de retirer à l’un pour donner à l’autre. Comme la lumière, le bonheur, la sagesse, la connaissance augmentent s’ils sont diffusés. Cette question est un des objets du début du Parménide.

« Le propre de chaque visage humain est de se composer d’un nez, deux yeux etc., mais ces facteurs universels sont variables, et dans cette diversité réside ce qui détermine les particularités individuelles… accomplira simplement sa nature d’être ».[5] Allons plus loin : la connaissance de soi passe non seulement par la connaissance des variables, mais aussi par l’observation des objets universels des choses du psychisme.

Reprenons une des plus belles sources de la psychanalyse, Avicenne. Ibn Sinha et les sages soufis atteignent une connaissance de l’esprit humain au travers du souci de l’herméneutique des textes. Les soufis écrivent pour favoriser l’initiation de l’âme aux lumières de la sagesse. Par une grande connaissance de l’intellect, ils donnent aux autres l’indépendance spirituelle. Celle-ci  s’acquière progressivement.

« Le symbole n’est pas un signe artificiellement construit ; il éclot spontanément dans l’âme pour énoncer quelque chose qui ne peut pas être exprimé autrement ; il est l’unique expression du symbolisé comme d’une réalité qui devient ainsi transparente à l’âme, mais qui en elle-même transcende toute expression. »[6]

« La réduction du même au même est l’œuvre poursuivie en général par les commentaires très rationnels de ces Récits, mais elle est inattentive à la transmutation dont la conséquence est qu’au lieu de chercher un secret dans ou sous le texte, il faut considérer ce texte lui-même comme le secret »[7].

La véritable fraternité s’inscrit dans le respect de la féminité et de la paternité, la capacité à l’action et à la contemplation, ou la réflexion de chacun. L’âme pensante, gnostique autant que pratique de chacun apparaît dans le récit d’Hayy Ibn Yaqzân, Absâl et Salâmân[8]. Les couples merveilleux sont l’image de la concordance et du respect des multiplicités de l’âme. Ils ont en eux la conscience de l’unité de l’autre et la délicatesse de respecter la simplicité de leurs multiplicités.

Paul Claudel oppose les mots : « Le vide en tout être, c’est le chemin mystique, c’est le tao, c’est l’âme, c’est la tendance, c’est l’aspiration mesurée, à quoi le vase donne sa forme la plus parfaite, réalisant la thèse d’Aristote que l’âme est la forme du corps »[9]. Ce vase là est plein des couleurs criardes de l’affaire commerciale. « Il ya le bleu du ciel, il y a le rose qui est l’aurore, il y a le rouge qui est le sang, il y a le vert qui est le printemps ». Le style de Paul Claudel est celui des platitudes de salon, et des commentaires rapides et mesquins. Son style se voile dans la fumée légère du brûle parfum pour décrire les paysages de Li kung ling et mourir sur la musicalité de leurs harmonies. « …ainsi par exemple ces garnitures, dites des cinq pièces, là-bas, qui sont celles des autels familiaux. L’attitude puissante et ramassée du brûle-parfum qui semble se cramponner à la terre pour mieux en offrir au ciel la combustion dans les nuages d’une fumée essentielle est faite pour contraster avec le pur élan de cette paire qui de chaque côté du brasier rivalise de silence et de son, et que j’appelle les préposés à l’Ode, les acolytes du sacrifice, les musiciens qui flanquent l’holocauste, ces deux bouches en même temps ouvertes et impuissantes à se fermer »[10].

La lecture de L’annonce faite à Marie de Paul Claudel est un récit d’initiation. Mais, Paul Claudel en avait-il conscience ? Savait-il qu’il parlait de son âme dans les personnages de Mara et Violaine ? Pourquoi rejette-t-il son âme sur sa sœur Camille dont il déteste le suppliant de L’âge mûr ? Il ne pouvait supporter en image sa féminité qu’il confondait avec sa sœur. La pauvreté de sa sœur, il la détestait comme il détestait en lui-même la fragilité. Il retrouvait en elle son pli féminin, fragile, humble, rêveur devant la mise en œuvre. Cette sœur délaissée, abandonnée ressemble à Violaine. Violaine est aussi mystérieuse que Job. Elle réalise l’alchimie du mystère de la pauvreté, du rêve avant de se confronter à la réalité. Cette œuvre trop romantique n’a pas su vivre l’initiation de l’âme, la prise de conscience du mendiant présent en chacun. Paul Claudel ne voulait voir en sa sœur que l’initiatrice, la séminante, celle qui l’instruisait. A aucun moment, il ne renonce à cette muse, cette imago puissante, qui lui insufflait la vie et qu’inconsciemment il superposait à sa sœur, à la vierge, et peut-être la Vierge. Il oublie cette sœur devenue mendiante.

Cette erreur romantique se dépasse dans la conscience que l’initiation de l’âme passe par la connaissance des autres. Ce mouvement revient à soi pour ensuite se retourner encore vers les autres, leur tendre les bras pour les sortir de la grotte.

Paul Claudel parle des personnages de l’âme sans se soucier de la sienne et de celle de sa sœur. Il n’accepte pas la beauté de l’animus et de l’anima de Camille. Et pourtant, c’est dans la fragilité de Camille que Dieu se dévoile. Dans le visage soucieux de l’enfance tendue vers l’âge adulte, dans la valse ou le bonheur de la tendresse de l’ordre cosmique de la nature, dans le suppliant adulte qui cherche à dépasser l’ordre de la grotte étoilée, autant d’instants de la vie, autant de plis se rejouent en chacun. Dans le mur qui submerge Les causeuses, le dépassement du cosmos naturel ne semble pouvoir se faire. Et les trois personnages insouciants de l’esprit de Camille sombrent dans La vague. La femme est méprisée dans son animus, exclue pour différence, reléguée dans un coin à ses causeries mesquines. "Ma sœur Camille, Implorante, humiliée à genoux, cette superbe, cette orgueilleuse, et savez-vous ce qui s'arrache à elle, en ce moment même, sous vos yeux, c'est son âme"[11].

Les étoiles, leurs mouvements harmonieux incitent à la prière ou, à l’inverse, sont l’expression de l’Anti-divin et dispensent alors une terreur panique.

« Au lieu d’apparaître comme suprême expression de la divinité, la régularité du cosmos, c’est-à-dire l’inéluctable nécessité dominée par le cours des planètes, deviendra une expression de l’Anti-divin. Au lieu que les planètes concentrent vers elles l’élan de la piété, elles dispenseront une terreur panique. […] La catastrophe peut-être perçue comme plus ou moins radicale, selon que l’on passe du mythe mazdéen au mythe de la Gnose valentinienne ou manichéenne, pour aboutir, par exemple, au « drame dans le Ciel » de la Gnose ismaélienne »[12]. L’être est plus que la nécessité naturelle, le rôle social, l’organe du corps. Il est un ordre autre. Il ne s’agit pas de refuser les règles collectives[13] au contraire il s’agit de les accomplir dans un cosmos plus large, avec de nouvelles  possibilités.

« Le drame dans le ciel » se retrouve en psychologie. Il est décrit ici par Henry Corbin comme dépassement des connaissances et règles du groupe. Les structures du groupe tremblent quand l’âme et la conscience s’éveillent au monde. Alors commence la démarche difficile de donner. Les conventions se refermeront sur Camille mendiante de la reconnaissance du puissant animus féminin.

« Il y a synchronisme entre l’éveil de l’âme à soi-même et la visualisation de son Guide. Celui-ci est la figure-archétype de nos Récits visionnaires ou Récits d’initiation »[14]. Le guide permet le Retour de l’âme « gnostique » éveillée, dans la grotte étoilée pour y chercher ceux qui s’y tiennent enchaînés. Ce Retour est le récit d’initiation. Le guide est dans le docétisme, l’homme parfait, le double dans lequel l’âme s’incarne. Il est un pli de l’âme, un objet psychique que l’on associe dans les récits à la jeune fille, la vierge, à l’ange. La prise de conscience et l’acceptation de  la part spirituelle présente en l’âme implique une nécessité morale.

Le don est l’effacement devant l’autre. La connaissance ou gnose est la connaissance de l’autre qui permet d’accéder à la connaissance de soi. Le récit d’initiation intervient comme retour à soi-même depuis le regard amoureux sur l’autre, la découverte de soi, de son guide. Ce mouvement de l’âme est individuel mais il instruit l’âme collective.

Cette présence dépasse Hallâj qui devient plus grand que les architectures des hommes et des villes. « Puis il se mit à grossir au point qu’il obstruait la rue, puis à rapetisser, au point d’être comme un enfant petit. »[15] Sa crainte et son espérance sont l’ombre et la lumière des pulsations du cœur amoureux de Dieu pour sa créature. Hallâj montre son humanité, le pli de l’enfant petit quand Dieu l’a quitté. Dans le pli de l’enfance, de l’innocence, Dieu peut se faire présent. Quand Dieu quitte Hallaj, il reste la fragilité de l’enfance et de l’innocence.

Est-ce que la richesse de Paul Claudel le rend aveugle aux multiplicités de l’âme de sa sœur ?

N’est-on pas ici devant l’énigme du jeune homme riche ? Essayons de commenter l’évangile de Saint Matthieu (19, 24). « Quoi pourtant de plus lumineux que la parole de l’évangile ? Il saute aux yeux des plus myopes que  » faire passer un chameau par le trou d’une aiguille » est l’équivalent oriental de « prendre la lune avec ses dents », ou de quelque image analogue dont l’énorme absurdité tend à exagérer l’impossible »[16]. Cette citation est tirée du Journal d’André Gide. André Gide y voit une situation impossible, absurde. Cette image, à mon sens, n’est pas absurde. Elle serait relativiste de l’usage de moyens différents suivant l’ordre dans lequel on opère, les dents, le chameau sans rapport avec la lune ou le chas d’une aiguille. Faire passer un chameau par le chas d'une aiguille est l’expression qui qualifiait le jeune homme riche. La finesse de cette image mentale est judicieusement rapprochée du monde cosmique par André Gide. Le jeune homme riche est aussi Juda Iscariote.  Juda était le plus instruit de tous les apôtres. Il entretenait des relations avec les institutions. Il était riche de ses liens avec le corps social de l’état juif souffrant de l’occupation. Il n’a pas laissé son chameau, utile en campagne, à l’entrée[17] de la Jérusalem céleste pour aller s’enrichir encore en vendant ses biens acquis dans d’autres contrées. C’est-a-dire que Juda n’est pas entré à pied dans la ville sainte. Il n’a pas utilisé les bons moyens, les bonnes mesures, pour entrer dans le temple de Dieu.

« Gaspard, Melchior et le troisième offrent les présents qu’ils ont apportés.
Et nous, regardons avec eux Jésus-Christ, en ce jour, qui nous est triplement manifesté. […] Au moyen de mille voitures et de deux cent quatre-vingts chameaux à la file,
qui sans aucune exception ont passé par le trou d’une aiguille !
 »[18]

Les rois mages étaient savants initiés. Ils savaient lire dans les étoiles, dans l’ordre cosmique des âmes les signes de la présence spirituelle au monde. Ils connaissaient l’alchimie, la psychologie de l’âme, réservée à l’éducation des princes pour le respect de leurs sujets et la grandeur spirituelle de leur royaume. Ils savaient composer des prières et se tenir humblement devant Dieu. Ils ont vu l’étoile dont il sortirait un ciel. Soucieux du nouvel ordre cosmique, ils sont venus s’incliner devant l’Enfant. Le cosmos physique des étoiles, des sciences mathématiques, a rejoint les ordres psychologiques-alchimiques et spirituels dans un signe merveilleux. Les ordres multiples de la connaissance se sont réunis en un seul signe. Alors les rois sont venus s’incliner devant l’enfant Dieu qui faisait de l’homme le temple de Dieu.

Les rites d’initiation d’Afrique[19] ou d’Amérique[20], le masque, les danses dans les cérémonies d’initiation où les différents plis de l’âme peuvent exprimer la pluralité des imagos. Les masques, les personnes multiples jouées dans les danses des rites d’initiation, sont la prise de conscience des plis de l’âme. La ressemblance du masque avec le visage est le reflet d’une unité intérieure, la conscience. L’exposition Persona[21], du musée de Tervuren près de Bruxelles, était centrée sur le thème de l’identité : un masque peut cacher ou révéler des «identités ». Dans le cas du masque traditionnel, le porteur se transforme en une autre personne, en divinité, en esprit, parfois même en animal. Cette exposition avait pour objet l’identité, le respect de soi et l’image de l’Autre.

Revenons encore à Paul Claudel :

« Ces traits, il les découvre dans un portrait de famille : image du père ou de la mère, de l’adulte tout-puissant, tendre ou terrible, bienfaisant ou punisseur, image du frère enfant rival , reflet de soi ou compagnon. »[22]

On ne peut pas reprocher à Paul Claudel son manque d’analyse psychologique de sa sœur, mais il a confondu une de ses « imagos » personnelles avec elle. Il a exercé sa puissance sur sa sœur. Paul Claudel et ses contemporains rejettent l’animus féminin. Mais plus grave encore, ils projettent leur anima sur la femme, la réduisant à la rêverie et se réservant le « prosaïsme de la vie »[23]. Paul Claudel vivait les imagos de son anima et de son animus, la poétique de la rêverie et le prosaïsme de la vie. Il méprisait l’anima et le projetait sur la femme. Gustave Flaubert décrit dans Salammbô une sensualité orientale qui torture l’imago masculine autant que Paul Claudel torture Violaine, son imago féminine. Après son procès au sujet de Madame Bovary, Gustave Flaubert, dans Salammbô, devient mendiant de la reconnaissance de sa puissante anima masculine.

Confondre son imago avec une personne de son entourage réduit l’identité de cette personne à être une composante de la personnalité d’une autre. La jeune fille réduite à l’imago de l’âme, la projection des âmes sur les jeunes filles sont un viol.

Cette violence, cette souffrance de l’âme, Gilles Deleuze les            a décrites[24]. Mais l’âme réflexive en sort indemne. L’accident, la violence, la méchanceté ne l’emportent pas sur un désir réflexif. Le stoïcisme de G. Deleuze, dans le premier chapitre de Logique du sens, montre que l’emprisonnement, les menaces, l’exil, la manipulation n’ont pas découragé les plus grandes âmes réflexives.

Le stoïcisme de G. Deleuze a cet avantage de tenir compte de l’enthousiasme, l’étonnement et l’amour, la pureté, la naïveté.

« Le visage intensif est comme l’image, en lui des séries peuvent converger »[25]. Le visage intensif est puissance et s’impose. Le visage réflexif est comme l’icône. Il est toujours identique et proche du schème. Les enluminures orientales ont des visages composés de quelques traits simples à peine suggestifs. « Le visage réflexif est toujours identique quand la pensée qui l’accompagne est éternelle »[26].

La pureté, la naïveté, l’enthousiasme posent la question du plaisir.

« Le cas se produit sans cesse où, soit à partir de ces pulsions, soit dans le moi lui-même, le principe de plaisir déborde irrésistiblement le principe de réalité au détriment de l’ensemble de l’organisme. »[27]

« Nous savons en effet que le principe de plaisir convient à un mode de travail primaire de l’appareil psychique et qu’en ce qui concerne l’auto-affirmation de l’organisme soumis aux difficultés du monde extérieur, il est d’emblée inutilisable et même extrêmement dangereux. »[28]

Au-delà de cette perversion dans la difficulté de s’affirmer[29], essayons de retrouver la naïveté. La beauté du monde, la beauté de l’âme qui brille dans les autres, ne donne-t-elle pas le désir du ciel ? L’âme se laisse progressivement illuminer par la lumière, un peu comme la Lune qui, au cours du mois, s’éclaire de plus en plus pour finalement s’orienter totalement vers le soleil et éclairer la nuit de la terre.

Le plaisir dans la naïveté n’est pas à rejeter. L’amour courtois est aussi la découverte de l’amour pour en chercher de plus grandes. Les fiançailles sont la rencontre de l’autre pour le plaisir sensible et simple d’être avec sa jeune compagne. Ce plaisir est ensuite intellectuel, puis spirituel. La beauté attire et c’est Dieu, dans l’âme de l’autre, que l’on trouve. La beauté et la pureté de la jeune fille attirent et indiquent les directions du progrès de l’âme. Ne suscitent-elles pas, dans la littérature courtoise, les batailles symboliques et inutiles de l’âme pour tenter d’atteindre la perfection. La beauté, présente en la femme, a donné une faim de l’âme à Perceval[30]. Dans l’Autre, il a trouvé son âme. Perceval ne s’arrête pas à la jeune fille qui a déployé les plis spirituels de son âme. Il continue seul, libre vers Dieu.

De là vient l’importance du symbolisme comme témoin entre deux ciels. Dans le domaine de la psychologie, Jacques Lacan travaille à partir de l’image et donne au principe de réalité un rôle pivot dans l’expression humaine. Il confirme l’intuition freudienne et l’affirme dans l’importance de la constellation sociale de l’enfance et de l’image. « Nous manifestons du même coup l’usage génial qu’il a su faire de la notion de l’image. Que si, sous le nom d’imago, il ne l’a pas pleinement dégagée de l’état confus de l’intuition commune, c’est pour user magistralement de sa pensée concrète, concevant tout de sa fonction informatrice dans l’intuition, dans la mémoire et dans le développement. Cette fonction, il l’a démontrée en découvrant dans l’expérience le procès de l’identification : bien différent de celui de l’imitation que distingue sa forme d’approximation partielle et tâtonnante, l’identification s’y oppose non seulement comme l’assimilation globale d’une structure, mais comme l’assimilation virtuelle du développement qu’implique cette structure à l’état encore indifférencié »[31].

Ces quelques lignes veulent montrer que le pouvoir ne peut s’exercer sans le souci du respect de l’autre, des plis multiples de son âme. A quand cette prise de conscience des richesses à apprivoiser dans nos relations ?

La présence est enrichissante. Elle n’est pas favorable à l’imitation,  mais identification selon Freud et Lacan. Ce jeu de mot veut montrer l’importance de la formation d’une imago différente des constellations sociales de l’enfance dans la répétition. Des images à l’imago, l’unité de la personne se réalise.

La formation de l’imago passe par des stades éventuels de jalousie. Un mauvais passage du stade du miroir peut conduire à des régressions jalouses tout au long de la vie. La formation de l’imago de la personne permet de dépasser le principe de réalités sexuelle et familiale, d’entrer dans une réalité sociale.

En cette veille de l’épiphanie qui marque le début de l’année 2011, je me suis permis de vendre mes richesses à d’autres ciels pour que, dans l’amour, aucun pli de l’humanité ne soit négligé.

 

 



[1] C.G. Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient, Paris : Gallimard, folio essai, p. 116.

[2] Ibid, p. 137.

[3] Ibid, p. 144.

[4] Ibid, p. 143.

[5] Ibid, p. 117.

[6]Henry Corbin, Avicenne et le récit visionnaire, Verdier, 1999, pp. 43-44.

[7] Henry Corbin, Avicenne et le récit visionnaire, Verdier, 1999, p. 47.

[8] Henry Corbin, Avicenne et le récit visionnaire, Verdier, 1999, p. 253 et suivantes. Le récit du docteur qui honorait toutes les causes est parvenu jusqu’à maintenant par des copistes qui en ont transmis des résumés. L’original ayant disparu du temps d’Avicenne dans le sac d’Ispahan (importante ville d’Iran, ancienne capitale).

[9] Paul Claudel, L’œil écoute, Paris : Gallimard, 1946, p. 106.

[10] Paul Claudel, L’œil écoute, Paris : Gallimard, 1946, p. 108.

[11] Paul Claudel cité in http://www.musee-orsay.fr

[12] Henry Corbin, Avicenne et le récit visionnaire, Paris : Verdier 1999, p. 29.

[13] Il me semble que la vérité est tronquée quand Henry Corbin écrit : « L’élément prométhéen obéit à l’âme individuelle, jamais ne s’incline devant une règle collective ». Avicenne et le récit visionnaire, Paris : Verdier 1999, p. 31.

[14] Henry Corbin, Avicenne et le récit visionnaire, Paris : Verdier 1999, p. 31.

[15] Louis Massignon, La Guerre Sainte suprême de l’islam arabe, Fata Morgana, 1998, p.30.

[17] Une des interprétations de cette image mentale est que le chas de l’aiguille serait une porte de Jérusalem où les commerçants laissaient leurs chameaux avant d’entrer dans la cité pour vendre leurs denrées.

[18] Paul Claudel, En ce petit matin de l’an tout neuf, cité in : http://gabriellaroma.unblog.frtag/avis/.

[19] Angola figures du pouvoir, Musée Dapper, Paris, 10 11 2010 au 10 07 2011.

[20] Claude Lévi-Strauss, La voie des masques, Paris : Plon 1979.

[21] Exposition Persona, Musée Royal de l’Afrique Centrale de Tervuren, 24 avril 2009 au 3 janvier 2010.

[22] Jacques Lacan, Ecrits I, Paris : Seuil, 1966, p. 84.

[23] Gaston Bachelard, La poétique d la rêverie, PUF, 1960, 49.

[24] Gilles Deleuze, Cinéma I, L’image mouvement, Les éditions de minuit, 1983, p. 128.

[25] Monique Oblin-Goalou, Le rhizome sous l’arbre, Lilles : ANRT, p. 588.

[26] Ibid.

[27] S. Freud. Essais de psychanalyse, Editions Payot, 1981, p. 46.

[28] Ibid, p. 46.

[29] Je désire, par ces lignes, faire une critique de la Présentation de Sacher Masoch par Gilles Deleuze, Paris : Ed. de Minuit, 1967. Gilles Deleuze voit l’inspiration à la création dans le plaisir retardé, l’attente, la suspension, la beauté inaccessible. En cela, il rejoint Baudelaire pour qui la beauté est un rêve de pierre. Je ne conteste pas cela. Mais il est une autre voie que l’on ne peut oublier, celle de l’attirance de la beauté et du plaisir qu’elle procure. Le respect de l’autre ouvre les voies à des terres plus spirituelles. Les corps invisibles de l’intelligence et du spirituel se dévoilent dans certains renoncements, retournements.  « Puisque vous n’avez pas un regard assez pur pour voir ma beauté sans intermédiaires et sans accompagnement, je vous la montre au moyen de formes et de voiles. Car votre perception de ce qui ne peut être qualifié passe par la forme ; vous ne pouvez voir ce qui est sans alliage. Donc ma beauté est alliée à la forme, afin d’être à la mesure de votre capacité de vision. » Sultân Valad fils du célèbre Rûmî cité in François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel, 2006, p. 110-111.

[30] Chrétien de Troyes. Le conte du Graal, Paris : Les éditions Champion, 1983. Le message de l’amour courtois et de la progression spirituelle nous intéresse. (L’appel à la guerre de ce texte ne nous concerne pas ici. Il est certainement un rajout ultérieur au travail de l’auteur.)

[31] Jacques Lacan, Ecrits I, Paris : Editions du Seuil, 1966, p. 87-88.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Réflexions
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