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16 avril 2011 6 16 /04 /avril /2011 17:28

A Claude en mémoire d’une rencontre amicale

 

Michel Gondry, en 1998, réalise Flat Zone[1], une œuvre publicitaire accessible sur Internet. Les personnages sont plats. Ils se déplacent dans l’espace comme des petits morceaux de papier. Cette caractéristique se retrouve en 2002 dans l’animation courte de François Lepeintre, Antoine Arditi, Audrey Delpuech, Le faux pli[2]. Les personnages animés sont sans consistance, plats comme le dioptre des écrans qui les supportent. Ils se déplacent pourtant dans un espace dessiné en perspective. Le double virtuel serait-il une dégradation ? Le concept de « réalité dégradée » peut-il constituer un lieu favorable à un retour à l’origine grâce au support numérique? Qui met en place la notion de « réalité dégradée » dans l’art ?

La « réalité dégradée » apparaît voilà plus de soixante-dix ans avec l’œuvre énigmatique de Bruno Schulz. On la redécouvre, en 2004, grâce à une exposition consacrée à cet artiste, au musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris. On a parlé d’ironie pour les écrivains du centre de l’Europe précédant la seconde guerre mondiale. L’écrivain et artiste Bruno Schulz appartient-il à cette lignée ironique ? Mais est-on vraiment dans l’ironie quand on sait qu’en 1942, il meurt dans des conditions dramatiques ? Tadeusz Kantor dira de lui qu’il était le peintre de la « réalité dégradée »[3]. Il vit un temps qui précède un génocide. Ses écrits, ses descriptions, ses dessins, forment un témoignage. Des mythes se dessinent dans la réalité familiale. Il regarde ses frères juifs tiraillés entre modernité et tradition se disputer dans le jeu des apparences. Les juifs divisés et attirés par la modernité choisissent d’être agnostiques[4]. La médiocrité ambiante empêche toute relation sororale entre les pensées qui traversent la société. L’œuvre à l’huile, La Rencontre, soulève la question de la relation à l’intérieur des communautés et l’inconséquence de certaines attitudes. Cette analyse sera éclairée par les dessins[5] et les écrits de Bruno Schulz et de certains de ses contemporains comme Tadeusz Kantor, Thomas Mann ou encore ses disputes amicales avec Witold Gombrowicz. Il est fort probable de trouver dans l’érotisme de Bruno Schulz, l’influence de Sacher-Masoch, très célèbre à l’époque. Au sujet de  Léonard Frank, il écrit : « son examen au fond de l’univers du sexe ne dépasse pas l’horizon du boudoir »[6]. Sa critique de Léonard Frank suggère que l’érotisme de Bruno Schulz est « riche du tronc puissant de l’expérience intérieure »[7]. La fragilité dans la défaillance du père, l’amour maternel, les fiançailles, permet des jaillissements poétiques, mythiques et mystiques émergeant des désirs de la chair. Sa recherche se veut différente des lignes trop parfaites du Bauhaus ou des idoles idéales des statues politiques de l’art des états populaires, du constructivisme. Bruno Schulz se rattache à notre humanité et ses fragilités. La voie du sensible ayant déjà été empruntée par les fidèles d’amour du soufisme, certaines de leurs sagesses nous seront nécessaires pour éviter l’éloignement dans les eaux profondes de la sexualité. Comment éviter la question de l’image idolâtre devant les dessins de B. Schulz ? Bruno Schulz choisit le dessin, ou la description, en pleine Ukraine à forte majorité orthodoxe, pratiquant le culte de l’icône. La réflexion s’attarde  dans le thème de l’enfance que Bruno Schulz décrit à la première personne. Les archétypes de la psychologie issue de son expérience professionnelle émergent de sa propre enfance. La famille qu’il décrit se modélise en idoles.

L’œuvre de Bruno Schulz traite de deux thèmes récurrents : la mort du père et l’enfance. Le thème de la mort du père trouvera son illustration dramatique dans l’exécution de Bruno Schulz, tué d’une balle dans la tête par un soldat hitlérien. L’ensemble des œuvres à l’huile de Bruno Schulz a été détruit, à l’exception d’un tableau intitulé La Rencontre. Il montre l’opposition entre la modernité et la tradition au travers de deux paysages. A Drohobycz[8], dans la rue Des Crocodiles, du commerce et des plaisirs, deux jeunes femmes à la mode croisent un jeune juif en costume traditionnel dans un paysage biblique. Le jeune homme rencontre, sidéré, les élégantes. Il existe plusieurs dessins préparatoires au tableau dont certains font référence au regard pervers des hommes sur la femme. Ici, Bruno Schulz est le témoin de la séparation entre modernité et tradition. Il en sort une ironie, une amertume, une déception, prémonitoires des atrocités de la deuxième guerre mondiale. Son œuvre écrite, autant que peinte, est un « casse-tête » puzzle, miroir du milieu vicié, irrespirable, dans lequel évolue le professeur attentif à ceux qui l’entourent.

[...]
Si cet article vous intéresse, la suite est à lire dans la revue: Cahier de Poétique n°15, Université Paris 8.
A commander au Centre international Inter-universitaire de Création d'espaces poétiques (CICEP).

CICEP
2, rue de la liberté
93 526 cedex
Tél: 01 49 40 66 16
Tél/Fax: 01 43 31 58 67
Courriel: phtan@sfr.fr

[1] Michel Gondry, pub AMD Flatzone, Production : Partizan Midi Minuit.

 [2] 3D animation. Antoine Arditti, Audrey Delpuech, François-Xavier Lepeintre. Le Faux Pli, 2002.

[3] Tadeusz Kantor, Le Théâtre de la mort, Lausanne : L’Age d’Homme, 2004, pp. 234-236.

[4]Dans la nécessité de vivre au milieu des persécutions, et, en 1935, pour épouser Jozefina Szelinska, Bruno Schulz quitte la communauté juive (les mariages entre communautés n’étaient pas autorisés). Et il le fait savoir.

[5] Dans son enfance il a vécu une expérience mystique qui lui a valu de dessiner.

 [6] B. Schulz, Essais critiques, Œuvres complètes, Paris : Editions Denoël, 2004, p. 498.

 [7] B. Schulz, p. 498.

[8] Drohobycz (Bruno Schulz écrit le nom de sa ville en polonais) où a vécu Bruno Schulz est actuellement en Ukraine, mais elle fut sous domination de l’Empire austro-hongrois, polonaise ou russe suivant les aléas de l’histoire. L’histoire de Drohobycz est marquée par l’extermination de 15000 juifs durant la deuxième guerre mondiale.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans Articles publiés
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