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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 11:28

comme présence de la divinité jusque dans le dernier ciel matériel et sensible. La flamme n’est pas un flambeau au symbolisme puissant et ronflant. « La flamme n’est plus un objet de perception elle est devenue un objet philosophique. […] La flamme est pour lui un monde tendu vers un devenir. Le rêveur y voit sont propre être et son propre devenir, […] Ainsi le philosophe peut tout rêver – violence et paix – quand il rêve au monde devant la chandelle »[1] Du rouge au blanc, les ailes de Gabriel inspirent Sohravardi[2]. Dans le feu de la matière la petite flamme de la sagesse se dresse rouge près de la matière et blanche avant de perdre ses fumées dans l’obscurité.

 

Le message du Gorgias n’est pas une interrogation sur la rhétorique, mais sur le mauvais usage qu’il peut en être fait. Platon craint la rhétorique qui persuade au lieu de transmettre le savoir. Il voit là un risque pour la liberté de l’âme et la République. Il dénonce, dans le Gorgias, la dérégulation du personnage de Calliclès, qui ne se préoccupe pas des autres. « Et notre âme ? Sera-t-elle bonne si elle est déréglée, ou si elle est réglée et ordonnée ? »[3]. Ce que Platon dénonce est l’amoralité de Calliclès et de ceux qui dirigent la cité en ne se conformant qu’aux pulsions de la Nature déifiée, sans respect des lois et dans le mépris des faibles. Ce que Calliclès méprise est la sagesse de la République au profit de la force. Le respect des dieux, et non la Nature, assure la justesse des lois et le souci de la Cité. « […]Á ce qu’assurent les doctes, Calliclès, le ciel et la terre, les Dieux et les hommes sont liés entre eux par une communauté, faite d’amitié et de bon arrangement, de sagesse et d’esprit de justice, et c’est la raison pour laquelle, à cet univers, ils donnent, mon camarade, le nom de cosmos, d’arrangement, et non de dérangement non plus que de dérèglement »[4]. Le Gorgias se termine par un monologue sur les silencieux qui n’ont pas la liberté de s’exprimer, et les morts. Leur présence résonante établit la conscience. Et si Platon avait eu ce mot « conscience », il l’aurait utilisé ici. Mais comme il lui manquait, Platon nous donne une description de l’utile conscience. Dans le Gorgias, l’image de l’homme mort, nu, qui juge, est le vertueux souvent silencieux qui n’a pas peur de sa nudité car il n’a rien à cacher, l’image de la conscience soucieuse de vérité. Tous ceux qui meurent sur la route constituent le jugement des morts. Ils jugent la nécessité d’une conduite charitable aux plus lents, âgés, fatigués ou en possession d’un véhicule plus lourd ou lent à freiner, les plus jeunes qui doublent sans bien calculer les distances… Les morts de notre conscience sont aussi les enfants, les passagers, les piétons, toute cette population innocente perdue dans les chocs des machines. Ce sont eux qui nous jugent. « […] le juge devra, lui aussi, avoir été mis à nu et être un mort, qui, avec sa seule âme, est spectateur d’une âme pareillement seule, celle de chacun, à l’instant où il vient de mourir : un mort qui est isolé de toute sa parenté et qui a laissé sur la terre tout ce dont il se parait ; condition indispensable à la justice de sa décision »[5]. Les propos du Gorgias posent la problématique de la violence. Comment éviter les comportements violents dans les affaires publiques ? Comment éviter les discours qui détruisent l’âme ? L’art oratoire ne concerne pas tous les discours, il existe pour que la souveraineté se réalise par la parole. Mais la parole se rapporte à quoi ? demande Platon. La réponse est la sagesse dont se moque Calliclès. « Quelle sagesse pourtant est-ce là, Socrate ? un art qui, une fois qu’il a mis la main sur un homme bien doué naturellement, l’a rendu pire ? l’a rendu aussi impuissant à s’assister lui-même […] ? exposé à être, par ses ennemis, dépouillé de tout ce qu’il possède ? à tout bonnement vivre méprisé dans son pays ? Un tel homme (s’il n’est pas un peu trop énergique de s’exprimer ainsi !), il est permis de le frapper à la joue sans avoir à en répondre ! »[6]Comment éviter Calliclès, celui qui frappe et considère la sagesse comme un enfantillage ? Et Jésus fait-il référence à Platon et au Gorgias, aux principes de la justice, quand il répond à Anne avant de passer devant le Sanhédrin ? « Quand il eut dit cela, un des huissiers, qui était à côté de lui, donna un soufflet à Jésus, disant : Est-ce ainsi que tu réponds au souverain sacrificateur ? Jésus lui répondit : si j’ai mal parlé, fais voir ce que j’ai dit de mal ; si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »[7]. Alors Jésus est déféré devant le Sanhédrin. La justice ne se conforme pas à la loi du plus fort politiquement, socialement, en richesses ou autres. Même quand ils ont agi selon la plus grande des injustices, les hommes ont tenté de ne pas agir comme Calliclès contre la sagesse. La loi vient du désir d’amour présent en l’homme par la proximité avec les dieux. Platon le savait déjà, l’homme doit fuir l’incontinence et chercher la sagesse. Et il décrit l’homme sage comme celui qui « fait les choses qui conviennent aussi bien à l’égard des Dieux qu’à l’égard des hommes »[8]. F.T. Marinetti avait-il lu Platon et se servait-il du personnage de Calliclès pour lutter contre la démocratie et les intérêts communs de la République ? « […] nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas de gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing »[9]. Ou encore : « Bientôt viendra le moment où nous ne pourrons plus nous contenter de défendre nos idées par des gifles et des coups de poing, et nous devrons inaugurer l’attentat au nom de la pensée… »[10]La laideur du discours de Marinetti oblige à ne pas tout citer. « Qui peut affirmer qu’un homme fort ne respire beaucoup mieux, ne mange beaucoup mieux, ne dorme beaucoup mieux que d’habitude après avoir giflé et terrassé son ennemi ? »[11]

Comment plus de deux mille quatre cents ans après Platon avons-nous pu supporter de tels discours qui flattent nos pulsions les plus viles et y conformer nos esprits dans les années 30 et même encore aujourd’hui ? Une des conséquences les plus immédiates du manque de souci des autres est la pauvreté spirituelle autant que matérielle. Car l’une ne découle pas de l’autre, elles apparaissent ensemble. Les films Erwin Wagenhofer, Let’s make money, 2008 et Charles Ferguson, Inside Job, 2008 décrivent le mépris des financiers pour une main-d’œuvre peu coûteuse qui doit avoir conscience que toute avancée sociale la plongerait dans le chômage et la faim. Ces films dénoncent aussi les guerres organisées à des fins économiques. Selon le site diplomatie.gouv.fr[12],la Corée du Nord est confrontée à des pénuries alimentaires. La dette de la Corée du Nord est importante. Depuis toujours la diplomatie américaine fait pression pour imposer plus de liberté d’expression et d’entreprise aux Nord-Coréens. Pour lutter contre une éventuelle démocratisation, dramatiser le débat dans la violence, la dictature de Corée du Nord mène une politique d’essais nucléaires. Ces initiatives inquiètent les démocraties qui ne désirent pas reprendre leurs essais nucléaires mais qui pourraient se trouver contraintes de se défendre. Le temps prouve encore et encore combien Socrate avait raison de dévoiler Calliclès pour lutter contre les tyrannies. Le personnage de Calliclès a éteint les démocraties grecques et menace nos démocraties peu soucieuses des droits, mais surtout peu soucieuses d’un art oratoire qui forme les âmes, d’une doxa favorable à un pouvoir démocratique, la sagesse étant considérée comme une faiblesse et un archaïsme. Contre toutes sagesses, l’humanité est reconnue dans ses perfections matérielles et niée dans ses fragilités. La sagesse est aussi la force du stoïcisme de vivre dans le respect de l’autre, sans nier son identité. Réduire la sagesse à une faiblesse est une erreur. « L’épaisseur du corps »[13]est importante. Mais de quel corps s’agit-il dans cette réflexion de Gilles Deleuze sur le stoïcisme ? Il s’agit des richesses de la forge où viennent rebondir les substances relationnelles en résonances multiples. Il s’agit de tous les plis de l’humanité du corps physique de la personne, mais aussi de ces corps par lesquels se rencontrent nos sociétés. Ces corps ont des dimensions qui se croisent et se juxtaposent dans des espaces politiques, religieux, confessionnels, professionnels, culturels, amicaux. Ce sont autant de cercles, autant de corps pour engager des dialogues et se croiser dans le cœur même de la personne, qu’elle soit physique ou morale.

La voiture implique des accidents. Machine et humanité dévoilent la fragilité de l’humanité devant l’automatisation de la machine, le décuplement des forces qu’elle permet. La machine est symbole de perfection, de répétition, de normalité. En regardant le jeune aurige, deux fois vainqueur des jeux pythiques, la perfection de son corps, il serait dangereux de ne pas se souvenir que ces fêtes étaient célébrées en l’honneur d’Apollon à Delphes. Les Grecs avaient d’autres dieux comme Zeus, honorés lors des jeux Olympiques : Dionysos dieu du vin, Hadès dieu des enfers, Cronos qui mangeait ses enfants par peur d’être détrôné par l’un de ses fils, Rhéa qui se cache de Cronos pour accoucher de Zeus, les dieux de l’amour Aphrodite, Eros, Psyché et bien d’autres encore qui montrent que le culte des Grecs ne se réduisait pas à la perfection, mais avait aussi à voir avec les douleurs, angoisses et plaisirs de l’humanité. Ces Dieux constituaient la connaissance du cheval impétueux et permettaient de ne pas le rejeter mais de le diriger sévèrement dans tous les ciels[14]. Les accidents de la route font des victimes et chaque fois se pose la question de la responsabilité en termes juridiques. « La responsabilité du fait des choses n’est donc pas purement causale ; elle suppose toujours un jugement de valeur dont les éléments seront apportés soit par la victime (preuve du rôle actif), soit par le gardien (preuve de la cause étrangère). »[15]« Dire que le gardien sera responsable parce-que sa chose est créatrice d’un risque ne justifie rien en soi car l’activité de la victime est également source de risque »[16]. Dans le cas du viol ou du meurtre, il y a volonté de nuire, mais l’activité de la femme ou de la victime peut aussi parfois avoir été provocatrice ! Ce n’est évidemment pas toujours vrai… Dans le cas de l’accident de voiture, le conducteur est responsable, par son choix, d’utiliser une machine. Il est important, donc, qu’il la conduise dans le respect de ceux qui se déplacent en dehors de la carapace d’un engin et des passagers dont il a la responsabilité. Les circonstances peuvent montrer un comportement anormal de la victime, erreur de conduite, ou comportement dangereux. Dans ce contexte, le livre dénonce la « responsabilité d’anormalité »[17]comme n’étant pas prise en compte après avoir mis en place la dette d’anormalité[18]. Mais, sur la question, Jean-Christophe Saint Pau n’est pas clair. Il joint les cas où la victime n’a pas d’assurance. Et dans ces cas, la victime est indemnisée au titre de victime par celui qui a une assurance. Donc si un enfant jailli brutalement d’un porche et se jette sur une voiture, le conducteur indemnise la victime à titre de civilité ; l’enfant pourtant n’aura pas respecté la règle de traverser la route en marchant dans les espaces réservés à cet effet. Or, ce cas ne concerne pas la dette d’anormalité car il concerne la lourde question de ceux qui vivent et roulent sans assurance et, dans le cas de l’enfant de la responsabilité civile. Dans la plupart des cas, la faute de ne pas avoir d’assurance est considérée comme très grave. Il existe quelques cas sans assurance pour ce qui concerne des piétons. Et dans ce cas, ils seraient pris en charge par l’assurance du conducteur de la voiture qui leur cause un dommage. Ces cas ne sont pas une question d’anormalité mais de protection civile. L’anormalité relève de la responsabilité civile, de la responsabilité de la communauté de prendre en charge la dimension d’humanité de chacun avec ses défaillances, ses différences, ses limites. A propos de l’affaire Perruche, Christophe Radé écrit : « Voilà sans doute qui explique la résurgence du fantasme d’enfants, s’estimant mal nés et engageant des poursuites contre leurs propres parents, ou d’une société française en plein déclin qui encourageait les parents à ne pas avoir d’enfants, ou pire, à s’en débarrasser, plutôt que de leur donner les moyens de les élever sereinement »[19]. Ce que défend Christophe Radé est le droit de garder son enfant handicapé dans de bonnes conditions avec l’aide affectueuse de l’ensemble de la société. Il n’omet pas, tout en gardant la réserve que lui impose sa profession de servir la loi, de noter la difficulté de conscience que peut provoquer l’avortement pour anormalité. Je pose alors la question : l’avortement est-il devenu une euthanasie ? La loi aurait-elle un effet pervers d’eugénisme ? Le choix de la famille de garder son enfant en cas de handicap lourd engage l’ensemble de la société civile et la solidarité sociale. Le suivi médical est coûteux et les familles ne peuvent pas ou rarement s’offrir les soins, opération ou assistance quotidienne. L’article Responsabilité civile et anormalité[20]de Jean-Christophe Saint-Pau ne répond pas à cette question, mais suggère une responsabilité d’anormalité inspirée, selon moi, par l’usage de l’avortement en cas de détection de maladie génétique. Le livre Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps montre l’effet normalisant des lois. L’acte d’avorter est devenu courant, provoquant une pression et une solidarité diminuée auprès des familles d’handicapés. Ce qui fait écrire à Christophe Radé : « Ce qui justifie la responsabilité du gardien, c’est un double jugement de valeur : le risque créé par la chose est anormal ; le risque créé par la victime est normal. La justice impose alors d’attribuer une dette de réparation au gardien »[21]. Le cas où la victime a des gestes anormaux, comme l’enfant encore trop jeune pour dominer totalement sa vivacité, n’est pas décrit car il relève de la complexité du jugement entre le risque, les responsabilités individuelles, civiles, la solidarité sociale. L’homme est le gardien de l’être. Comme sur la frise du Parthénon[22], la procession ne se fait pas sans le regard attentif de ceux qui surveillent l’avancée. Où est l’anormalité d’un trisomique ? En jugement de valeur, elle est certainement dans son manque d’indépendance ? Qui oserait dire qu’il ne dépend pas des autres ? La valeur représente tout ce que l’humanité intolérante mesure à partir de son monde, trop matériel et orgueilleux, de réussite et de courage.

La réflexion de Christian Lapoyade-Deschamps touche une difficulté éthique et morale induite par l'affaire de la loi Perruche. La défense des victimes et des plus faibles, des silencieux est de plus en plus difficile et je crains que Christian Lapoyade-Deschamps ait laissé une œuvre trop tôt inachevée à propos de l'accident dans la violence du contexte contemporain. J’aimerais connaître ses positions sur l’anormalité dans le cercle familial ou amical où les conclusions et les axes d’une pensée se dévoilent avant leur démonstration ou mise en œuvre publique. L’accident a arrêté sa vie. L’hommage qui lui est rendu post-mortem montre la libre interprétation de ses élèves instruits de la matrice ouverte et heuristique de son cours. Son œuvre est restée trop tôt inachevée, sachant bien que toute œuvre reste inachevée et fragile, car humaine. Certains objectifs ou certaines causes ne se réalisent qu’avec beaucoup de temps et de travail. L’entourage peut porter certains objectifs, dans la discrétion et la patience, des relations familiales ou amicales.

 

La vitesse en voiture est devenue un délit grave. L’évolution de la vitesse montre que son usage[23]s’est reporté sur les trains et les avions. Ces derniers permettent de se déplacer plus loin et plus rapidement que l’automobile. La régulation de la circulation passe par le respect du code de la route. L’évolution de la vitesse est liée à un usage plus large de l’automobile qui implique un plus grand souci de l’autre et augmente l’importance du code. Les machines ont ouvert de nouveaux réseaux dans les relations humaines, impliquant la mise en place de nouveaux codes, comme celui de la route, nécessaires à la régulation de la vie sociale : les codes et réglementations sanitaires aux descentes et montées dans les avions ou bateaux pour limiter la propagation de certaines maladies ou certaines espèces. Le code sert les relations des êtres vivants aussi bien animaux qu’humains et même entre les animaux et les hommes. Au-delà du code, l’accident pose le problème de la violence. Avec Julien Benda, il apparaît dans cette réflexion qu’un des principaux freins à l’Europe[24]démocratique est le nationalisme des clercs. Julien Benda était d’origine juive et il dénonçait, par l’expression « trahison des clercs », le racisme des populations et le refus de l’effort de dialogue avec des cultures différentes, le pessimisme des clercs. Ce nationalisme est teinté de populisme dans le sens où il ne favorise pas les relations dans la connaissance de nos identités démocratiques et de l’histoire des origines des institutions publiques ; dans la connaissance de l’autre, car il se contente de demander le retrait politique des clercs ! Devant cette conclusion hâtive du retrait, F.T.Marinetti donne la réponse excessive et non laborieuse, sur la terre intellectuelle, de la violence, en s’imposant par la gifle et le sang. De ces positions, on connaît le prix exorbitant payé par l’humanité. L’accident rappelle nos responsabilités sociales sur la dépendance et les soucis mutuels qui unissent les hommes entre eux. L’anormalité rappelle que la substance qui permet aux sociétés de faire corps dans des liens solides et forts a pour origine la fragilité de notre humanité, la fragilité de la divinité. Dans l’accident, il n’y a pas de dette d’anormalité, mais une substance de différence dans l’identité forte de la reconnaissance de notre richesse naturelle, génétique et de notre richesse spirituelle acquise. A la surface de ces rencontres se construisent des codes, des règles qui permettent à chacun de se respecter et surtout de se former dans son identité, autant que dans celle des autres. Les discours de Marinetti rappellent que la rhétorique, la forme poétique ne peuvent se passer de la sagesse afin de garantir la vérité. Le discours, selon Platon, ne peut se passer des liens entre la rhétorique et la raison, porte de la sagesse. Il commence par l’amour des hommes et des dieux. Les bégaiements de la vérité tremblent pour « unir la morale du « petit monde » à une moralité majestueuse de l’univers »[25]. Le discours ne peut se passer de la philosophie, amour de la sagesse en grec. La place éducative du discours adressé au peuple donne au clerc un rôle à jouer quelle que soit l’institution qu’il représente. La métaphore de l’Aurige de Platon désigne la responsabilité éducative du pli politique et la nécessité d’être bien formé dans l’amour de la sagesse et des virtualités qu’elle ouvre à la responsabilité démocratique de chacun.

Derrière l’étoile noire de Filippo Tommaso Marinetti, se cache un désir de dénoncer la démarche intellectuelle de Julien Benda : La Trahison des Clercs. Le manifeste Tuons le Clair de Lune est une critique de la démarche romantique du messianisme, du savant isolé, telle que la prônait Julien Brenda. Aux excès de Juliens Benda, Marinetti va opposer d’autres dérives au lieu de rechercher une sagesse.

 

Le mouvement futuriste s’exprime au travers de F. T. Marinetti qui en a écrit le manifeste et pose le problème du fascisme et ses textes violents. Cette violence a contribué à ralentir la réflexion sur la machine qui pourtant occupe depuis quelques générations déjà notre quotidien. La question de la machine est abordée largement par le futurisme italien et capitaliste.

 

La machine est une réponse de l’animus[26]pour agrandir l’anima[27]. Marinetti, dans son manifeste, chasse la femme protectrice, symbole de l’âme et de la conscience. Et ce vide créé, il y met la machine. Déjà au moyen-âge, les textes poétiques et l’enseignement d’Avicenne[28]ou de Sohravardi décrivaient les plis de l’âme ou ses différents ciels et l’importance de n’en négliger aucun. Or Marinetti rejette le pli féminin qu’il associe au romantisme. Le manifeste de Marinetti est une recherche d’énergie, dans la guerre, la machine, l‘homme multiplié. Le texte datant de 1909, il est le témoin de l’orgueil qui a conduit à la guerre de 14-18. Le futurisme s’associe à la mise en place de la relativité, des premières prises de conscience de la non localisation de la matière. L’intérêt pour le mouvement, la dynamique, la vitesse exprime les découvertes alors récentes de 1905. La connaissance acquise dans ces domaines a besoin de conscience dans l’amour[29].

La remise en question du futurisme ne peut-être totale. Il existe des œuvres qui laissent entrevoir les dangers de la dynamique de l’homme qui marche[30]sans connaissances. De 1910, L’éveil de la ville[31]manifeste de cette intuition car l’énorme cheval qui occupe le centre de l’œuvre annonce la révolte de la nature sur la frénésie de construction des hommes. Intuition inconsciente, la bête semble se retourner contre l’homme annonçant les malheurs prochains de la guerre et la mort du peintre, Umberto Boccioni, dans un accident de cheval en 1916 au cours de manœuvres militaires. Un peu comme Picasso avant d’adhérer au cubisme analytique en fait la critique dans Les demoiselles d’Avignon : ils ont oublié l’amour comme ils auraient oublié le vin dans un dîner. Les demoiselles d’Avignon sont les femmes d’un bordel car l’analyse sans amour est dangereuse, comme la sexualité sans amour, comme l’énergie sans sagesse. Voilà ce que dit Picasso en 1907 dans son œuvre très célèbre dont le message remonte à Platon[32]. L’œuvre d’Umberto Boccioni L’Éveil de la ville est moins célèbre mais elle critique le futurisme et rappelle à l’homme contemporain le respect des sources et des substances, des réserves humaines, biologiques, énergétiques.

Le défaut de Marinetti n’est pas d’aimer la vitesse mais de l’aimer contre tout, tout rejeter pour elle. Il sort la vie de ses multiplicités et la réduit à la performance technologique. Pour tourner cette page qui dissociait la connaissance et le rapport à la matière, il faudra qu’en 1953, G. Bachelard enseigne le « matérialisme instruit »[33]. La connaissance des particules et atomes a permis la mise en place du tableau de Mendeleïev. La combinatoire des particules élémentaires en nombre limité a remplacé la substance ou mieux la détermine dans une grammaire aux combinaisons infinies. Cette grammaire se décline à l’échelle humaine. Le nombre déterminé d’éléments met la substance à la dimension de notre pensée. La nature n’écrase plus l’homme. Une maturité nouvelle rend l’homme responsable de son milieu. A l’époque de Marinetti, où la psychologie émerge dans les sciences, notre auteur cède aux pulsions les plus primitives et nie la vision des impressionnistes qui, à la suite de Goethe, s’intéressent à la lumière et au nombre limité des longueurs d’onde qui composent la lumière blanche.

F. T. Marinetti méprise les savants et les bibliothèques, mais roule sur la science de la galvanisation du caoutchouc que Goodyear a si laborieusement mise au point en 1831, au prix de la vie même de ses enfants. Confort infiniment méprisable face au scandale !

 

Son premier manifeste constitue un éloge de la vitesse avec l’élégance et la violence des mots d’un mondain, une baudruche dont on rêve de crever les excès. L’esthétique de la déraison est finalement un oxymore sans vertus et sans possibilités. L’esthétique est la science qui cherche à associer raison et art sans y parvenir car l’humilité guide les jeunes gens et les ingénieurs dans leurs études beaucoup plus que « le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas de gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing »[34]. La fragilité de leur réflexion est possible dans le respect du travail.

 



[1] Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle, P.U.F., 1996, p.33.

[2] Sohravardî, récit de l’archange empourpré, in L’archange empourpré, traduction Henry Corbin, Paris : Fayard, p. 203 « Une simple lampe fait apparaître la même vertu ; en bas, la flamme est blanche ; en haut, elle tourne en fumée noire ; à mi-hauteur, elle apparaît rougeoyante. Et mainte autre analogie ou similitude serait à citer en exemple de cette loi ! ».

[3] Platon, Protagoras, Euthydème, Gorgias, Ménexène, Ménon, Cratyle, traduction : Émile Chambry, Flammarion, 1967, p. 256, 504 b. Cette traduction permet de faire le rapprochement avec la dérèglementation qui touche la finance au détriment du monde du travail.

[4] Platon, Gorgias, Œuvres complètes, Paris : Gallimard, t. 1, 1950, p. 461.

[5] Platon, Œuvres complètes, Gallimard, 1950, tome I, 523d, p. 484.

[6] Platon,Œuvres complètes, Gallimard, 1950, tome I, 486b, p. 430.

[7] Jean, 18 22-23.

[8] Platon,Œuvres complètes, Gallimard, 1950, tome I, 486b, p. 460.

[9] Marinetti, Le futurisme, l’Age d’Homme, Lausanne : 1980, p. 152.

[10] Marinetti, Le futurisme, p. 126.

[11] Marinetti, Le futurisme, p. 102.

[12] Internet site : diplomatie.gouv.fr. consulté le 8 04 2013.

[13] Gilles Deleuze, Logique du sens, pp. 14-15 déjà cité ici p. 5.

[14] Platon, Phèdre, Œuvres complètes, Paris : Gallimard, TII, p. 46 .

[15] Jean-Christophe Saint-Pau, Responsabilité civile et anormalité, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeaux, Pessac, 2003 p. 252.

[16] Jean-Christophe Saint-Pau, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeaux, Pessac, 2003 p. 252.

[17] Jean-Christophe Saint Pau, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeaux, Pessac, 2003 p. 253.

[18] Christophe Radé in Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeaux, Pessac, 2003 p. 242.

[19] Christophe Radé, Retour sur le phénomène Perruche in Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeaux, Pessac, 2003 p. 235.

[20] Jean-Christophe Saint-Pau, Responsabilité civile et anormalité, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeaux, Pessac, 2003.

[21] Étude à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Pessac : Presses Universitaires de Bordeaux, 2003, p. 252.

[22] Phidias, Frise du Parthénon, représentant la fête nationale des Pan Athénées, de style sévère. La plupart des personnages vont de la droite vers la gauche, comme dans la plaque VIII de la frise sud, Procession des jeunes filles, Londres : British Museum. Mais certains personnages font face au mouvement comme dans la Plaque dite des Ergastines, fragment de la frise est du Parthénon, Paris : Musée du Louvre.

[23]La vitesse est possible dans la mesure où son usage est adapté à la conception de la machine et à la sécurité des passagers. Cela constitue la responsabilité du conducteur ou du pilote vis-à-vis des ses passagers et riverains.

[24] L’Europe se confronte aux nationalismes sur son territoire mais également dans les relations internationales. Le manque de connaissances, le repliement culturel ou religieux et l’autarcie des pays rendent les populations peureuses et intolérantes. Or, la connaissance est comparée : elle n’existe pas pour elle-même mais pour l’autre et le partage.

[25] Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle, P.U.F., 1996, p.32. Le petit monde est le premier ciel binaire de l’être et du non-être, des mesures de la macro physique et de la politique. La morale de l’univers respecte les incommensurables.

[26] Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie, Paris : P.U.F., pp. 16-19 ; 48 et suivantes.

[27] Anima : concept inventé par Carl Gustav Jung pour décrire un aspect de l’âme qu’il oppose à l’animus. Les mains féminines et masculines sont présentes dans notre rapport au monde. La pensée contemporaine reprendra le modèle en l’élargissant du binaire au multiple, notamment avec Gilles Deleuze, et aussi dans la psychologie contemporaine.

[28] Henry Corbin, Avicenne et le récit visionnaire, Verdier, 1999, p. 358-361 : « Il faut savoir que l’accès de ce par quoi la Connaissance est produite en nous et ce par quoi notre âme devient sachante, commence par la voie des sens ; tant que nous ne percevons pas les choses sensibles […] la Connaissance est hors de notre atteinte ». L’important est que tu montes tes facultés et que ce ne soit pas tes facultés qui te prennent pour monture.

[29] Amour : agir dans le souci de garder l’unité.

[30] Umberto Boccioni, formes uniques dans la continuité de l’espace, Museum of modern art, New-york, 1913.

[31] Umberto Boccioni, L’Éveil de la ville, Musée d’art moderne de New-York, 1910.

[32] Platon, Le Banquet, 205e :« […] c’est qu’il n’est d’amour ni de la moitié ni du tout, à moins par hasard que ce soit mon ami une bonne chose, car les gens acceptent de se faire couper les mains et les pieds, quand ces parties d’eux-mêmes leur semblent mauvaises. » 206c « L’union de l’homme et de la femme permet l’enfantement ». L’amour est un acte qui permet l’union des parties et de là la procréation, le don.

[33] Gaston Bachelard, Le matérialisme rationnel, Paris : PUF, 2000, p. 80.

[34]F.T. Marinetti, Le futurisme, Lausanne : l’âge d’homme, 1980, p. 152.

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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 11:19

Pour l’exposition du 20 avril au 27 novembre 2011 à Bruxelles, la tombe de Toutankhamon s’est dépliée devant nous comme s’ouvre un bouton de rose. Mais la vie du pharaon n’a jamais fleuri. Elle resta un bouton de rose pour témoigner du passé. Cette exposition nous apprenait que la momie portait la marque d’une fracture ouverte du fémur au niveau du genou. L’analyse de la momie permet d’avancer l’hypothèse que Toutankhamon était sportif et en bonne santé ! En voyant les voitures légères qui composent le mobilier de sa tombe, manifestement ce jeune homme de dix-neuf ans aimait conduire ses meilleurs chevaux. L’hypothèse d’une blessure liée à l’usage de ces chars n’est pas à écarter. Cette hypothèse sur les circonstances de sa mort rend Toutankhamon proche de nos préoccupations contemporaines. La conduite comporte des risques ; elle est donc associée à la sagesse. L’usage de véhicules peut être utilisé comme un moyen éducatif. Toutankhamon se familiarisait-il à la sagesse avec ses chevaux et ses chars ? Statistiquement, les insuffisances techniques, ou humaines montrent qu’il est impossible de réduire à zéro les risques d’accidents. Mais l’amélioration du réseau routier, la sensibilisation des conducteurs à leurs responsabilités montrent que les pourcentages de morts et blessés peuvent diminuer considérablement. L’aurige est un thème de tous les temps. Conduite et sagesse sont associées. L’aurige est un archétype de la conduite de la personne et de la liberté de l’âme. Il y a une relation entre conduite et philosophie. Les mots, les accidents, l’éducation, la difficulté des sentiments et la liberté… sont les mêmes pour conduire et pour parler de philosophie, car nos comportements au volant engagent la vie des autres. La machine a inspiré des lignes d’ombres aux démons de nos parents fiers de leurs nouvelles inventions. Leurs discours, comme ceux de Marinetti ou de Françoise Sagan, ne sont plus de mise car nous sommes aujourd’hui très nombreux sur les routes. De la philosophie morale de Platon vient l’image mentale de l’aurige et la richesse de son heuristique en fait une matrice. Elle incite à regarder de façon critique les philosophies qui ont accompagné les nouveautés techniques du XXème siècle, au service d’une pensée sans conscience et sans souci du respect des codes qui régissent la vie. Le livre Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps[1]montre la fonction normalisante des lois et suggère des orientations sans solidarité à une époque où les institutions européennes tentent de se mettre en place. D’un côté la loi normalise les comportements comme L’IVG qui devait résoudre les cas de grossesses chez les mineurs mais qui en fait s’est avéré très utilisé pour prévenir les naissances des trisomiques et des enfants atteints de handicaps dits lourds. La substance du corps social ne réside-t-elle pas justement dans la solidarité ? Dans nos fragilités et blessures se constituent autant d’ouvertures aux relations.

 

Les images de l’homme dirigeant un ou plusieurs chevaux sont fréquentes et peuvent être très anciennes. Une des merveilles du monde est l’Aurige de Delphes, en Grèce. Le mot aurige signifie « celui qui détient les rênes ». La statue faisait partie d’un ensemble de quatre chevaux tirant un char. Cette œuvre date de 477 avant J. C. Elle est un ex-voto de bronze érigé en commémoration du quadrige victorieux lors des jeux pythiques de 478 et 473 avant J. C. Le style de l’œuvre est sévère et d’une période artistique qui sort de la période archaïque et introduit les œuvres classiques. La simplicité augmente la légèreté et l’économie des lignes et témoigne du savoir-faire de l’artiste. Il s’agit bien ici de savoir et de sagesse qui veulent donner aux formes ni trop, ni trop peu. Et cette sagesse fait signe à la conduite où nous avons besoin du savoir éclairé par la sagesse. La rapidité et la légèreté avec lesquelles nous nous déplaçons d’un lieu à un autre seront objet d’enthousiasme et d’offrandes aux dieux, et encore aujourd’hui, les grands pilotes automobiles sont admirés. Cette admiration ne se limite pas à la vitesse qu’ils pratiquent mais à leur connaissance des machines et de leurs caractéristiques et ainsi qu’aux performances qu’ils peuvent en attendre. Par cette admiration, nous reconnaissons les améliorations qu’ils apportent aux voitures par leurs connaissances et leur expérience. Comme membres des équipes qui entourent la course automobile, ils permettent la mise au point d’innovations pour des voitures de série plus sûres et plus protectrices.

 

Sur le bas relief de l’étendard d’Ur[2],au troisième millénaire, revivent des chars à roues pleines tirés par des équidés dans les couleurs chatoyantes que la mosaïque a su garder. Les restes des premiers véhicules à roues se trouvent en Égypte. Tout le monde est d’accord pour dire que l’invention de la roue marque le début du véhicule. Elle permet de transporter plus lourd, plus rapidement qu’à pied ou à cheval et, avec le temps, plus rapidement en camion, ou en train. Les accidents de cheval, de voiture, d’avions, de trains furent de tout temps la cause de graves dommages personnels et de pertes de vies. Grace Kelly et Lady Diana sont deux exemples fameux. Dans nos familles, nous comptons tous des victimes de la route. Dans le trafic de tous les jours, les conditions sont différentes des courses automobiles. Le film, Les choses de la vie[3]est d’une émouvante actualité. A bord de son automobile, le personnage principal, l’avocat Pierre Delhomeau, se rend à Rennes où il va défendre un cas. Sur le trajet, il meurt dans un accident de voiture. Le film raconte ses dernières pensées avant de mourir. Il laisse dramatiquement dans une de ses poches la lettre de rupture qu’il destinait à sa fiancée. Partent avec lui les souvenirs de sa joie de vivre.

 

Dans le contexte du réseau routier, la sagesse relève de notre responsabilité. Elle n’est pas celle du circuit automobile, mais elle demande un certain niveau de connaissances en physique pour comprendre les forces qui régissent la conduite d’un véhicule. En circulant à une vitesse élevée, le contrôle du véhicule devient plus difficile. En effet, dans les courbes, la force entre les pneus et le revêtement de la route augmente avec le carré de la vitesse et avec l’amplitude du virage. Cela ajouté à l’inertie de la voiture, les risques de dérapage et de sortie de route sont importants. Pour pouvoir suivre les conseils des assureurs, il est nécessaire de connaître des notions simples comme la résistance, la quantité de mouvement, la vitesse, la masse. Ces connaissances de base sont utiles à tous et toutes et nous devons les enseigner à nos enfants. La conduite traduit la force d’âme dans le comportement. Les charretiers avaient la réputation de jurer dans les manœuvres d’où l’expression célèbre : « Jurer comme un charretier ». Jurer dénote un manque de force d’âme, mais cette dernière peut-être développée par la créativité et l’audace, en surmontant les difficultés et en encourageant la constance dans l’effort.

 

Platon a choisi l’image de l’aurige pour la rhétorique. Comme dans tous les arts, bien parler vient de l’âme. Comme dans tout art, pour bien parler il est nécessaire d’aimer. Platon parle d’amant à propos de l’orateur et d’aimé à propos de l’auditeur avec qui partager le savoir. Chacun doit posséder les ailes de la sagesse et la raison. L’âme de l’amant et l’âme de l’aimé se divisent en trois parties dans l’image mentale de Platon, le cocher et une paire de chevaux.

« Or, voici maintenant de quelle façon tombe aux mains de ce dernier (l’amant) celui qui a été pris. Conformons-nous à la division faite au début de cette histoire, de chaque âme en trois parties, dont deux ont forme de cheval et la troisième forme de cocher ; […] Des deux chevaux, donc, l’un disons-nous, est bon, mais l’autre ne l’est pas »[4].

Le char ailé de Platon avance avec le cheval impulsif et émotif, dispersé, autant qu’avec la réserve et la crainte de l’étalon. Il est la mesure et la référence de la sagesse ailée ainsi que des perfections dans l’unité avec le cocher. L’étalon est le standard, la référence pour mesurer, juger et ajuster. « Il faut en effet, chez l’homme, que l’acte d’intelligence ait lieu selon ce qui s’appelle Idée, en allant d’une pluralité de sensations à une unité où les rassemble la réflexion »[5]. Le spirituel vers lequel tendent les deux chevaux, l’un par l’intelligence et l’autre les émotions, est « l’Emplumé »[6]. L’Amour permet à l’âme de porter « l’Emplumé », présent en elle. Entre l’enthousiasme et la raison, le désir et la vertu, savoir utiliser toute sa personnalité permet d’avancer dans la sagesse. Pour éviter un discours trop direct et parfois binaire, sans matière, sont nécessaires les plis du sensible, de l’affection, des préoccupations heuristiques ; l’attelage a besoin d’être bien équilibré entre les mesures et le désir. L’objet est porté par la légèreté du divertissement, arc de l’attention, de l’humour, arc de la simplicité, l’heuristique arc de la relation, des figures de styles...

 

Pour défendre l’ombre du cheval fougueux, il convient de tenir compte du désir. Jean-Paul Sartre le décrit et en démontre l’importance dans Les mots :

 « Je le détestais parce qu’il oubliait de me choyer […] J’avais deux raisons de respecter mon instituteur : il me voulait du bien, il avait l’haleine forte. […] il ne me déplaisait pas d’avoir un léger dégoût à surmonter : c’était la preuve que la vertu n’était pas facile. […] je confondais le dégoût avec l’esprit de sérieux. J’étais snob. […] « Le père Barrault pue » et tout se mit à tourner : je m’enfuis en pleurant. Dès le lendemain je retrouvais ma déférence pour M. Barrault, pour son col de celluloïd et son nœud papillon. Mais, quand il s’inclinait sur mon cahier, je détournais la tête en retenant mon souffle »[7].

L’œuvre de Jean-Paul Sartre, Les mots, décrit ses souvenirs d’enfance, les relations privilégiées qu’il avait avec ses maîtres. Elle offre également une image intéressante de la vertu. Sans la nier, l’auteur dénonce le snobisme qui impose de mauvaises conditions aux vertueux impliqués dans l’étude et le travail. La vertu n’est pas facile mais il est préférable de ne pas lui associer des obstacles, comme l’odeur pour le jeune J. P. Sartre. Disons que ces mauvaises conditions, parfois fortuites et difficilement évitables, ne sont pas à rechercher. Par exemple, produire en travaillant quatorze heures par jour est préjudiciable et met les vertueux dans la difficulté. Dans le travail comme dans l’art, les deux chevaux de l’âme, sensibilité et idéal, contribuent à l’efficacité. La conduite de notre personnalité et nos relations avec les autres ne peuvent nier ni le corps, ni la chair de l’intelligence, leurs fragilités, ni l’esprit.

 

Dans le film Décomposition symphonique n°9 pour accident de voiture[8]de Félix-Etienne Tétrault, nous pouvons entendre le son d’une respiration ou peut-être le bruit de l’assistance respiratoire accompagnée d’une batterie d’intensité plus ou moins faible aux sons aigus qui rappellent le bruit régulier des machines, des rythmes qui accompagnent la vie. Quand le souffle cesse, alors tout s’arrête. Cette musique d’une mort par accident réveille nos consciences. Tous les conducteurs savent qu’ils prennent des risques pour leurs vies, celles de ceux qui les accompagnent et celles des tiers présents dans le trafic en perpétuelle augmentation. Sadako Sasaki lance ses mille grues de papier qui accompagnent la légende de paix de l’origami. « J’ai écrit la paix sur tes ailes. Vole de par le monde pour que plus aucun enfant ne meure ainsi ». Ce sont les mots de Sadako Sasaki et la substance qui s’attache à son nom. Quand la personne meurt, sa rose se replie sur elle-même. Sa lumière reste, devient icône pour se fondre dans une conscience commune. Les modes de la vie et la liberté ne sont pas liés aux accidents. Ce serait faire preuve de pessimisme de s’opposer aux stoïciens en considérant que les accidents déterminent nos choix, notre conscience. Ce serait encore faire preuve de pessimisme de croire que les chantages au travail, à l’amitié, à la calomnie, à la prison puissent altérer la personne. Gilles Deleuze, dans Logique du sens[9], décrit le mélange stoïcien sans destruction des corps mais avec des effets de désorganisation favorable à de nouveaux liens plus puissants et plus larges. Par la blessure, la relation ouvre sur les devenirs, mais la nature des corps ne change pas. « Elle sait que les événements concernent d’autant plus les corps, les tranchent et les meurtrissent d’autant plus qu’ils en parcourent toute l’extension sans profondeur »[10]. Dans la relation se dévoile la substance.

« Que veulent dire les Stoïciens lorsqu’ils opposent à l’épaisseur des corps ces événements incorporels qui se joueraient seulement à la surface, comme une vapeur dans la prairie »[11].

Les mélanges en présences paradoxales permettent les émanations de surface. Dans la Logique du sens, le devenir s’inscrit dans la légèreté de l’ontique, dans la vie, dans les croûtes fragiles du quotidien, du travail constituant le plan de l’existence. Le drame est de mourir en écrivant une lettre de rupture comme le personnage de Paul Guimard, d’être méprisant, ou de favoriser la réduction de l’autre à un pli unique[12]. Quand Pierre Curie, inventeur avec son épouse Marie de la radiologie, si utile à la réduction des fractures, mourut sous un lourd véhicule, quand Archimède, inventeur du calcul infinitésimal, meurt gratuitement par la bêtise d’un soldat, la relation, à chaque fois, s’est interrompue. La lumière se retire. L’humanité se ferme. L’être existe dans l’étant, la présence, la chair. Dans la mort, la pensée de la personne se joint à la mémoire et aux pensées même de Dieu. Elle reste mouvante pour pouvoir inspirer la création amoureuse du visible et de l’invisible. Dans la résurrection, le ciel de la matière devient un éloge à Dieu qui manifeste ainsi son amour sur tous les ciels de ses enfants. L’image mentale des grues de Sadako Sasaki est dans le cœur des hommes de tous les peuples. Sa légende est comme un passereau, une relation entre des lieux géographiquement éloignés, du cœur, de l’esprit, de l’âme, presque rien comme des petits papiers pliés, ou comme les papiers du Tibet. Quand une personne meurt par accident, tous portent la responsabilité de ce recul. L’accident ferme une rose.

 

Comment échapper à l’envoutement de la vitesse ? Comment éviter les dérives violentes des pulsions de mort issues du rejet social qui se manifestent dans la conduite automobile ? Une des meilleures descriptions est celle de Françoise Sagan. Il y a des personnes qui cherchent à se détruire dans l’alcool, la cigarette, la drogue ou la vitesse. L’isolement de la société, la difficulté des relations engendrent une pulsion de mort, le rejet de l’homme, de l’humanité, un pessimisme. La pulsion de mort a été décrite pour la première fois par Sigmund Freud dans Essai de psychanalyse[13]. Qu’est-ce qui pousse le buveur ? La pulsion de mort. S. Freud associe la « pulsion du moi » à une tendance vers la mort. Il va trop vite. La « pulsion du moi »[14]qui pousse Françoise Sagan à écrire est le désir plus ou moins conscient de faire des liens, « vinculum »[15]pour assurer la cohésion du corps social. « La pulsion de perfectionnement » existe dans le refoulement des pulsions sexuelles, dans l’accomplissement des pulsions du moi, dans une spéculation. Partager les archétypes de la pensée entre en contradiction avec la cruauté présente dans les relations. La pulsion du moi est une pulsion de vie dans le corps social, mais la dureté du miroir du regard des autres provoque un désir de fuite de F. Sagan dans l’ivresse de la vitesse et dans l’usage des drogues. Pour beaucoup, le stress de la vie sociale se traduit par des excès de nourriture, ou l’inverse l’anorexie, l’excès de boisson ou de cigarettes... Avant d’entrer dans la doxa[16]collective, la pensée se heurte au gros animal : « En fait foncièrement conservatrice, elle (la foule) a une profonde horreur de toutes nouveautés et de tous les progrès […] dans un rassemblement d’individus en foule, toutes les inhibitions individuelles tombent… »[17]Cette lourdeur explique le rejet de la doxa par les grands penseurs comme Parménide ou encore Simone Weil, la philosophe. L’angoisse de Françoise Sagan lui fait écrire : « Qui n’a pas cru sa vie inutile sans celle de « l’autre » et qui, en même temps, n’a pas amarré son pied à un accélérateur à la fois trop sensible et trop poussif, […] qui n’a pas ressenti, tout en se livrant à ces tentatives toutes de survie, le silence prestigieux et fascinant d’une mort prochaine… »[18]. Ces propos sont sans conscience de l’autre car la conduite nous engage vis-à-vis de l’autre. Il nous faut respecter sa rose et celles de notre entourage. « L’important c’est la rose »[19]. Bien sûr, les angoisses des rapports sociaux et du rejet existent toujours mais il n’est aujourd’hui plus possible d’utiliser la vitesse pour les exprimer.

 

Marinetti, comme Françoise Sagan, utilise l’image de la vitesse pour dire le malaise des intellectuels et dénoncer l’isolement des clercs, dramatisé par Julien Benda. L’affaire Dreyfus fut l’occasion de séparer les intellectuels en deux camps, avec toute la violence du binaire : d’un côté les nationalistes, de l’autre Julien Benda qui dénonce l’engagement nationaliste des clercs[20]. Selon Julien Benda, le clerc est apolitique, garant de la moralité. La réaction de Benda est celle de l’intuition de la catastrophe : « l’homme de science, l’artiste, le philosophe sont attachés à leur nation autant que le laboureur et le marchand ; ceux qui font au monde ses valeurs les font pour la nation ; les ministres de Jésus défendent le national. Toute l’humanité est devenue laïque, y compris les clercs. Toute l’Europe a suivi Luther, y compris Erasme »[21]. Le cri d’alerte de Julien Benda était juste mais l’isolement qu’il impose aux clercs non fascistes ou non communistes les éloigne de la scène politique et leur voix ne sera pas entendue face à l’engagement militant des clercs qui soutiennent les dictatures. La position de retrait des clercs démocrates du monde politique et social est inspirée d’Alexis de Tocqueville[22] qui instaure la jeune République française en célébrant la démocratie américaine. « J’ai dit que les prêtres américains se prononcent d’une manière générale en faveur de la liberté civile, […] cependant on ne les voit prêter leur appui à aucun système politique en particulier. Ils ont soin de se tenir en dehors des affaires, et ne se mêlent pas aux combinaisons des partis »[23]. Ce principe convenait à l’Amérique, plus homogène que l’Europe, qui ne connaissait pas partout une liberté démocratique. Par exemple, ce principe a fonctionné dans l’Europe de l’entre-deux guerres favorisant les dictatures fascistes et les dictatures communistes. Il fonctionne encore bien, alors que l’Europe accueille de nombreux immigrés issus de systèmes politiques peu démocratiques. La crédibilité est portée par les institutions, qu’elles soient politiques ou religieuses, syndicalistes ou familiales, enseignantes, toutes dans le souci du pacte fondamental de respect de l’humanité démocratique. Pour reprendre l’exemple de l’entre-deux guerres, on ne peut que déplorer le silence imposé aux intellectuels démocrates, à Simone Weil, la philosophe, à Anne-Marie Schwarzenbach, journaliste, ou à l’Église dans les années 30[24]. Les clercs démocrates ne s’expriment pas politiquement suivant les préceptes d’Alexis de Tocqueville. Mais aussi, la peur des persécutions leur impose le silence face à la doxa des dictatures, la propagande. Le bloc des prêtres, à Dachau[25], témoigne de la dureté des dictatures pour l’opposition politique. La propagande se répand sans barrière dans toutes les institutions de l’Europe. Filippo Tommaso Marinetti s’insurgera contre la tradition laïque, sans prendre conscience de ses origines américaines, son discours cherche à vaincre par la violence. Marinetti, proche de Mussolini, contre Julien Benda, « s’est en revanche déclaré pour la « trahison des clercs », selon la saisissante formule de Julien Benda, en revendiquant pour l’intellectuel un rôle social et une participation directe au monde de l’histoire. »[26] Il est étrange que personne n’ait pensé à contredire Alexis de Tocqueville. Son principe d’éloignement des clercs de la vie sociale se justifiait à une époque où le savoir appartenant à l’Église qui n’était pas démocratique et restait fidèle à l’ancien régime. Ce n’est plus vrai à partir du XIX° siècle avec l’émergence des intelligentsias[27] et le manque de formation des prêtres. L’humanité a plusieurs plis et des responsabilités différentes partagent généralement la vie. Les intellectuels, pour rester dans l’action, garder des engagements individuels et personnels, quittent alors les pensées démocratiques et se réfugient dans les mouvances des dictatures communistes ou fascistes. Un des exemples les plus marquants est le cas du grand poète Aragon[28]. Le vingtième siècle se caractérise par le pessimisme démocratique des clercs et des intellectuels. La révolte, la peur, la violence transparaissent dans les discours soucieux d’une humanité adaptée aux rêves de perfection des machines. Le cheval fougueux a tué son paisible partenaire pourtant si nécessaire. Marinetti écrira son manifeste : « La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif […] Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle, est plus belle que la Victoire de Samothrace »[29]. « Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires »[30]. Ces propos décrédibiliseront le progrès et les sciences, les machines et la réflexion sur la dynamique qui régit l’énergie humaine et la société. Le texte du second manifeste futuriste Tuons le clair de lune[31] détruit la tradition poétique de l’Orient : « […] sur le plateau persan, sublime autel du monde, dont les gradins démesurés portent des villes populeuses. […] Il y flottait une tendresse amère… Les rossignols buvaient l’ombre odorante avec de longs glouglous de plaisir et tour à tour pouffaient de rire dans les coins, jouant à cache-cache comme des enfants espiègles et malins… Un sommeil suave gagnait l’armée des fous, qui se prirent à crier de terreur. Aussitôt les fauves se ruèrent à leur secours […] les tigres chargèrent les fantômes invisibles dont bouillonnait la profondeur de cette forêt de délices… »[32]. Le langage, le discours amoureux servent d’images, en Orient, pour désigner la prière et la louange qui unissent le sage à Dieu. Il n’y est pas question de délice mais d’imaginal, reflet sensible des lumières spirituelles, prolongement de la sagesse dans les relations amoureuses de l’existence, le chant amoureux de l’oiseau ou du fiancé ! Il y est question de louange aux beautés du quotidien et d’amour de la vie



[1] Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses universitaires de Bordeaux, Pessac, 2003.

[2] Étendard d’Ur, Bas relief en mosaïque des tombes royales d’Ur, IIIème millénaire avant J.C., Londres, British Museum.

[3] Claude Sautet, Les choses de la vie, 1970, film avec Romy Schneider et Michel Piccoli. Le livre est de Paul Guimard, Les choses de la vie, Ed. Folio, 1973.

[4] Platon, Œuvres complètes, Phèdre, Paris : Gallimard, 1950, tome II, pp. 44,45.

[5] Platon, Œuvres complètes, Phèdre, Paris : Gallimard, 1950, tome II, p. 39.

[6] Platon, Œuvres complètes, Phèdre, Paris : Gallimard, 1950, tome II, p. 42-43.

[7] Jean-Paul Sartre, Les mots, Gallimard, 1964 pp. 66-68.

[8] Félix-Etienne Tétrault : Décomposition symphonique n°9 pour accident de voiture, 2010, Internet, Artflx.olympenetxork.com.

[9] Gilles Deleuze, Logique du sens, Éditions de minuit, 1969.

[10] Gilles Deleuze, Logique du sens, Éditions de minuit, 1969, p. 20.

[11] Gilles Deleuze, Logique du sens, Éditions de minuit, 1969, p. 14-15.

[12] Gilles Deleuze écrit à propos de G. W. Leibniz, « essayer encore une fois d’étendre sa région d’expression claire, essayer d’augmenter son amplitude, de manière à produire un acte libre qui exprime le maximum possible de telles et telles conditions. » G. Deleuze, Le pli, Paris : Éditions de Minuit, p.99. « Or, au même moment, une infinité de monades n’ont pas encore été appelées et restent pliées, une autre infinité sont retombées ou retombent dans la nuit, repliées sur elles-mêmes, une autre infinité se sont damnées, durcies sur un seul pli qu’elles ne déferont plus. » G. Deleuze, Le pli, Éditions de Minuit, p. 101. Ces propos sont développés dans Monique Oblin-Goalou, Le Rhizome sous l’arbre, Lilles ANRT 1988, p. 431.

[13] S. Freud, Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 82 : « […] tout être vivant meurt, fait retour à l’anorganique, pour des raisons internes, alors nous ne pouvons que dire : le but de toute vie est la mort et, en remontant en arrière, le non vivant est là avant le vivant » Au-delà du pessimisme de S. Freud sur l’origine non-vivante (il n’y a pas d’apparition spontanée de la vie), son intuition de la présence de tendance vers la mort dans toute vie est liée au fait que tout être vivant passe un jour par la mort.

[14] S. Freud, Essais de psychanalyse, Éditions Payot, 1981, p. 89.

[15] Terme de Gilles Deleuze in Le pli, Paris Éditions de Minuit, 1988, p. 150-163.

[16] La doxa est dans la philosophie de Parménide une connaissance confuse qui sert de support aux relations et s’oppose à la vérité. La doxa sert des intérêts idéologiques. Elle est incontournable dans les relations qui structurent le groupe. Mais, sans une capacité à se renouveler dans la recherche de la vérité par la connaissance et l’expérience, la doxa sert des individus et des lobbies qui nuisent aux sociétés.

[17] S. Freud, Essais de psychanalyse, Éditions Payot, 1981, p. 134.

[18] F. Sagan, Avec mon meilleur souvenir, Paris : Folio Gallimard, 1992, p. 61.

[19]Chanson L’important, c’est la rose, paroles de Louis Amade, musique de Gilbert Bécaud.

[20] Clerc : personne engagée dans l’état ecclésiastique, employé d’une étude d’officier public ou d’officier ministériel, lettré, savant, intellectuel.

[21] Julien Benda, La trahison des clercs, Edition Grasset 1975, p. 278.

[22] Alexis de Tocqueville, 1805-1859 : homme politique libéral conservateur car issu d’une famille royaliste. Par ses écrits, il est célèbre pour ses analyses de la révolution française et de l’évolution des démocraties. Il oriente la démocratie vers une dimension sociale. Il est défenseur de la liberté individuelle et l’égalité politique. Ses écrits ont une influence importante sur la pensée contemporaine. Il est un des pères de la démocratie en France, dans le monde et du droit moderne.

[23] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris : Flammarion, 1981, tome 1, p. 397.

[24] « Considérée (l’Église Catholique) par le régime nazi comme son principal adversaire […] Elle se garda de toute intervention politique. Reste que le tiers du clergé catholique fut poursuivi d’une manière ou d’une autre par la police politique et que bon nombre de prêtres payèrent de leur vie leur fidélité à leur foi. » Isabelle Hausser, Dossier in Hans et Sophie Scholl, lettres et carnets, p. 443.

[25] Le témoignage du luxembourgeois, le Père Jean Bernard in Pfarrerblock 25487, Luxembourg : éditions Saint-Paul, 2004 (Bloc des prêtres, même éditeur2006 ) inspirera Le film de Volker Schlöndorff, Le neuvième jour, 2004.

[26] Giovanni Lista, Préface in F. T. Marinetti, Le futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 16.

[27] Intelligentsia : définie selon le philosophe polonais Carol Liebelt comme les gens instruits, les professeurs, le clergé, les ingénieurs. Ce mot apparaît quand la connaissance commence à agrandir son rayonnement au-delà des abbayes. Les bibliothèques se démocratisent par l’imprimerie.

[28] « L’écroulement du communisme historique était inévitable, mais il laisse un vide. Notamment en ce qui concerne la culture. Quel autre parti publiait de la poésie dans son journal ? » Pierre Juquin in Louis Aragon le fou des mots, Hors-Série Le Monde une vie une œuvre, novembre-décembre 2012, p. 67.

[29] F. T. Marinetti, Le Futurisme, Premier manifeste du futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 152. Marinetti privilégie l’action et réélabore les formes esthétiques comme le feront plus tard le groupe De Stijl et le Bauhaus pour chercher les formes de la dynamique de la vie, de la production et du progrès.

[30] T. Marinetti, Le Futurisme, Premier manifeste du futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 153.

[31] Tuons le clair de lune in F. T. Marinetti, Le futurisme, Lausanne : Éditions l’Âge d’Homme, 1980,  pp. 157-169. Ce texte manifeste contre la vision du clerc isolé et solitaire, romantique qu’imposait Julien Benda au début du XXème siècle.

[32] T. Marinetti, Le Futurisme, deuxième manifeste futuriste, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, pp. 164-165. T. Marinetti s’attaque à la spiritualité de la poésie orientale, dont le chant amoureux de l’oiseau ou de l’amoureux sont le reflet du chant de celui qui cherche Dieu, un lien lieu de la Rencontre. Le spirituel réduit à un fantôme disparaît dans le fracas des armes et les fauves mangent l’oiseau qui chantait.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans articles
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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 13:22

Marinetti, comme Françoise Sagan, utilise l’image de la vitesse pour dire le malaise des intellectuels et dénoncer l’isolement des clercs dramatisé par Julien Benda. L’affaire Dreyfus fut l’occasion de séparer les intellectuels en deux camps avec toute la violence du binaire. D’un côté les nationalistes, de l’autre Jullien Benda qui dénonce l’engagement nationaliste des clercs[1]. Selon Jullien Benda, le clerc est apolitique, garant de la moralité. La réaction de Benda est celle de l’intuition de la catastrophe : « l’homme de science, l’artiste, le philosophe sont attachés à leur nation autant que le laboureur et le marchand ; ceux qui font au monde ses valeurs les font pour la nation ; les ministres de Jésus défendent le national. Toute l’humanité est devenue laïque, y compris les clercs. Toute l’Europe a suivi Luther, y compris Erasme »[2]. Le cri d’alerte de Jullien Benda était juste mais l’isolement qu’il impose aux clercs non fascistes ou non communistes les éloigne de la scène politique et leur voix ne sera pas entendue face à l’engagement militant des clercs qui soutiennent les dictatures. La position de retrait des clercs démocrates du monde politique et social est inspirée d’Alexis de Tocqueville[3]qui instaure la jeune République française en célébrant la démocratie américaine. « J’ai dit que les prêtres américains se prononcent d’une manière générale en faveur de la liberté civile […] cependant on ne les voit prêter leur appui à aucun système politique en particulier. Ils ont soin de se tenir en dehors des affaires, et ne se mêlent pas aux combinaisons des partis »[4]. Ce principe convenait à l’Amérique, plus homogène que l’Europe, qui ne connaissait pas partout une liberté démocratique. Par exemple, ce principe a fonctionné dans l’Europe de l’entre-deux guerres favorisant les dictatures fascistes et les dictatures communistes. Il fonctionne encore bien, alors que l’Europe accueille de nombreux immigrés issus de systèmes politiques peu démocratiques. La crédibilité est portée par les institutions, qu’elles soient politiques ou religieuses, syndicalistes ou familiales, enseignantes toutes dans le souci du pacte fondamental de respect de l’humanité démocratique. Pour reprendre l’exemple de l’entre deux guerres, on ne peut que déplorer le silence imposé aux intellectuels démocrates, à Simone Weil, la philosophe, à Anne-Marie Schwarzenbach, journaliste, ou à l’Église dans les années 30[5]. Les clercs démocrates ne s’expriment pas politiquement suivant les préceptes d’Alexis de Tocqueville mais aussi par peur des persécutions de ceux qui s’opposent à la doxa du pouvoir, la propagande. Le bloc des prêtres, à Dachau[6], témoigne de la dureté des dictatures pour l’opposition politique. La propagande se répand sans barrière dans toutes les institutions de l’Europe. Filippo Tommaso Marinetti s’insurgera contre la tradition laïque, sans prendre conscience de ses origines américaines, son discours cherche à vaincre par la violence. Marinetti proche de Mussolini, contre Julien Benda, « s’est en revanche déclaré pour la « trahison des clercs », selon la saisissante formule de Julien Benda, en revendiquant pour l’intellectuel un rôle social et une participation directe au monde de l’histoire. »[7]Il est étrange que personne n’ait pensé à contredire Alexis de Tocqueville. Son principe d’éloignement des clercs de la vie sociale se justifiait à une époque où le savoir appartenant à l’Église qui n’était pas démocratique et restait fidèle à l’ancien régime. Ce n’est plus vrai à partir du XIX° siècle avec l’émergence des intelligentsias[8]et le manque de formation des prêtres. L’humanité a plusieurs plis et des responsabilités différentes partagent généralement la vie. Les intellectuels, pour rester dans l’action, garder des engagements individuels et personnels, quittent alors les pensées démocratiques et se réfugient dans les mouvances des dictatures communistes ou fascistes. Un des exemples les plus marquants est le cas du grand poète Aragon[9]. Le vingtième siècle se caractérise par le pessimisme démocratique des clercs et des intellectuels. La révolte, la peur, la violence transparaissent dans les discours soucieux d’une humanité adaptée aux rêves de perfection des machines. Le cheval fougueux a tué son paisible partenaire pourtant si nécessaire. Marinetti écrira son manifeste : « La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif […] Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle, est plus belle que la Victoire de Samothrace »[10]. « Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires »[11]. Ces propos décrédibiliseront le progrès et les sciences, les machines et la réflexion sur la dynamique qui régit l’énergie humaine et la société. Le texte du second manifeste futuriste Tuons le clair de lune[12]détruit la tradition poétique de l’Orient : « […] sur le plateau persan, sublime autel du monde, dont les gradins démesurés portent des villes populeuses. […] Il y flottait une tendresse amère… Les rossignols buvaient l’ombre odorante avec de longs glouglous de plaisir et tour à tour pouffaient de rire dans les coins, jouant à cache-cache comme des enfants espiègles et malins… Un sommeil suave gagnait l’armée des fous, qui se prirent à crier de terreur. Aussitôt les fauves se ruèrent à leur secours […] les tigres chargèrent les fantômes invisibles dont bouillonnait la profondeur de cette forêt de délices… »[13]. Le langage, le discours amoureux sert d’image, en Orient, pour désigner la prière et la louange qui unissent le sage à Dieu. Il n’y est pas question de délice mais d’imaginal, reflet sensible des lumières spirituelles, prolongement de la sagesse dans les relations amoureuses de l’existence, le chant amoureux de l’oiseau ou du fiancé ! Il y est question de louange aux beautés du quotidien et d’amour de la vie comme présence de la divinité jusque dans le dernier ciel matériel et sensible.

Le message du Gorgias n’est pas une interrogation sur la rhétorique, mais sur le mauvais usage qu’il peut en être fait. Platon craint la rhétorique qui persuade au lieu de transmettre le savoir. Il voit là un risque pour la liberté de l’âme et la République. Il dénonce, dans le Gorgias, la dérégulation du personnage de Calliclès, qui ne se préoccupe pas des autres. « Et notre âme sera-t-elle bonne si elle est déréglée ou si elle est réglée et ordonnée ? »[14]. Ce que Platon dénonce est l’amoralité de Calliclès et de ceux qui dirigent la cité en ne se conformant qu’aux pulsions de la Nature déifiée, sans respect des lois et dans le mépris des faibles. Ce que Callistès méprise est la sagesse de la République au profit de la force. Le respect des dieux et non la Nature assure la justesse des lois et le souci de la Cité. « […]Á ce qu’assurent les doctes, Calliclès, le ciel et la terre, les Dieux et les hommes sont liés entre eux par une communauté, faite d’amitié et de bon arrangement, de sagesse et d’esprit de justice, et c’est la raison pour laquelle, à cet univers, ils donnent, mon camarade, le nom de cosmos, d’arrangement, et non de dérangement non plus que de dérèglement »[15]. Le Gorgias se termine par un monologue sur les silencieux, qui n’ont pas la liberté de s’exprimer, et les morts. Leur présence résonante établit la conscience. Et si Platon avait eu ce mot « conscience », il l’aurait utilisé ici. Mais comme il lui manquait, Platon nous donne une description de l’utile conscience. Dans le Gorgias, l’image de l’homme mort, nu, qui juge, est le vertueux souvent silencieux qui n’a pas peur de sa nudité car il n’a rien à cacher, l’image de la conscience soucieuse de vérité. Tous ceux qui meurent sur la route constituent le jugement des morts. Ils jugent la nécessité d’une conduite charitable aux plus lents, âgés, fatigués ou en possession d’un véhicule plus lourd ou lent à freiner, les plus jeunes qui doublent sans bien calculer les distances… Les morts de notre conscience sont aussi les enfants, les passagers, les piétons, toute cette population innocente perdue dans les chocs des machines. Ce sont eux qui nous jugent. « […] le juge devra, lui aussi, avoir été mis à nu et être mort, qui, avec sa seule âme, est spectateur d’une âme pareillement seule, celle de chacun, à l’instant où il vient de mourir : un mort qui est isolé de toute sa parenté et qui a laissé sur la terre tout ce dont il se parait ; condition indispensable à la justice de sa décision »[16]. Les propos du Gorgias posent la problématique de la violence. Comment éviter les comportements violents dans les affaires publiques ? Comment éviter les discours qui détruisent l’âme ?   L’art oratoire ne concerne pas tous les discours, il existe pour que la souveraineté se réalise par la parole. Mais la parole se rapporte à quoi ? demande Platon. La réponse est la sagesse dont se moque Calliclès. « Quelle sagesse pourtant est-ce là, Socrate ? un art qui, une fois qu’il a mis la main sur un homme bien doué naturellement, l’a rendu pire ? l’a rendu aussi impuissant à s’assister lui-même et personne d’autre ? exposé à être par ses ennemis, dépouillé de tout ce qu’il possède ? à tout bonnement vivre méprisé dans son pays ? Un tel homme (s’il n’est pas un peu trop énergique de s’exprimer ainsi !), il est permis de le frapper à la joue sans avoir à en répondre ! »[17]Comment éviter Calliclès celui qui frappe et considère la sagesse comme un enfantillage ? Et Jésus fait-il référence à Platon et au Gorgias, aux principes de la justice, quand il répond à Anne avant de passer devant le Sanhédrin ? « Quand il eut dit cela, un des huissiers, qui était à côté de lui, donna un soufflet à Jésus, disant : Est-ce ainsi que tu réponds au souverain sacrificateur ? Jésus lui répondit : si j’ai mal parlé, fais voir ce que j’ai dit de mal ; si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »[18]. Alors Jésus est déféré devant le Sanhédrin. La justice ne se conforme pas à la loi du plus fort politiquement, socialement, en richesses ou autres. Même quand ils ont agi selon la plus grande des injustices, les hommes ont tenté de ne pas agir comme Calliclès contre la sagesse. La loi vient du désir d’amour présent en l’homme par la proximité avec les dieux. Platon le savait déjà l’homme doit fuir l’incontinence et chercher la sagesse. Et il décrit l’homme sage comme celui qui « fait les choses qui conviennent aussi bien à l’égard des Dieux qu’à l’égard des hommes »[19]. F.T. Marinetti avait-il lu Platon et se servait-il du personnage de Calliclès pour lutter contre la démocratie et les intérêts communs de la République ? « […] nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas de gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing »[20]. Ou encore : « Bientôt viendra le moment où nous ne pourrons plus nous contenter de défendre nos idées par des gifles et des coups de poing, et nous devrons inaugurer l’attentat au nom de la pensée… »[21]La laideur du discours de Marinetti oblige à ne pas tout citer. « Qui peut affirmer qu’un homme fort ne respire beaucoup mieux, ne mange beaucoup mieux, ne dorme beaucoup mieux que d’habitude après avoir giflé et terrassé son ennemi ? »[22]

Comment plus de deux mille quatre cents ans après Platon avons-nous pu supporter de tels discours qui flattent nos pulsions les plus viles et y conformer nos esprits dans les années 30 et encore même aujourd’hui ? Une des conséquences les plus immédiates du manque de souci des autres est la pauvreté spirituelle autant que matérielle. Car l’une ne découle pas de l’autre, elles apparaissent ensemble. Les films Erwin Wagenhofer, Let’s make money, 2008 et Charles Ferguson, Inside Job, 2008 décrivent le mépris des financiers pour une main-d’œuvre peu couteuse qui doit avoir conscience que toute avancée sociale la plongerait dans le chômage et la faim. Mais aussi, ces films dénoncent les guerres organisées à des fins économiques. Selon le site diplomatie.gouv.fr[23],la Corée du Nord est confrontée à des pénuries alimentaires. La dette de la Corée du Nord est importante. Depuis toujours la diplomatie américaine fait pression pour imposer plus de liberté d’expression et d’entreprise aux Nord-Coréens. Pour lutter contre une éventuelle démocratisation, dramatiser le débat dans la violence, la dictature de Corée du Nord mène une politique d’essais nucléaires. Ces initiatives inquiètent les démocraties qui ne désirent pas reprendre leurs essais nucléaires mais qui pourraient se trouver contraintes de se défendre. Le temps prouve encore et encore combien Socrate avait raison de dévoiler Calliclès pour lutter contre les tyrannies. Le personnage de Calliclès a éteint les démocraties grecques et menace nos démocraties peu soucieuses des droits, mais surtout peu soucieuses d’un art oratoire qui forme les âmes, d’une doxa favorable à un pouvoir démocratique, la sagesse étant considérée comme une faiblesse et un archaïsme. Contre toutes sagesses, l’humanité est reconnue dans ses perfections matérielles et niée dans ses fragilités. La sagesse est aussi la force du stoïcisme de vivre dans le respect de l’autre, sans nier son identité. Réduire la sagesse à une faiblesse est une erreur. « L’épaisseur du corps »[24]est importante. Mais de quel corps s’agit-il dans cette réflexion de Gilles Deleuze sur le stoïcisme ? Il s’agit des richesses de la forge où viennent rebondir les substances relationnelles en résonances multiples. Il s’agit de tous les plis de l’humanité du corps physique de la personne mais aussi de ces corps par lesquels se rencontrent nos sociétés. Ces corps ont des dimensions qui se croisent et se juxtaposent dans des espaces politiques, religieux, confessionnels, professionnels, culturels, amicaux. Ce sont autant de cercles, autant de corps pour engager des dialogues et se croiser dans le cœur même de la personne qu’elle soit physique ou morale.

La voiture implique des accidents. Machine et humanité dévoilent la fragilité de l’humanité devant l’automatisation de la machine, le décuplement des forces qu’elle permet. La machine est symbole de perfection, de répétition, de normalité. En regardant le jeune aurige, deux fois vainqueur des jeux pythiques, la perfection de son corps, il serait dangereux de ne pas se souvenir que ces fêtes étaient célébrées en l’honneur d’Apollon à Delphes. Les Grecs avaient d’autres dieux comme Zeus, honorés lors des jeux Olympiques : Dionysos dieu du vin, Hadès dieu des enfers, Cronos qui mangeait ses enfants par peur d’être détrôné par l’un de ses fils, Rhéa qui se cache de Cronos pour accoucher de Zeus, les dieux de l’amour Aphrodite, Eros, Psyché et bien d’autres encore qui montrent que le culte des Grecs ne se réduisait pas à la perfection, mais avait aussi à voir avec les douleurs, angoisses et plaisirs de l’humanité. Les accidents de la route font des victimes et chaque fois se pose la question de la responsabilité en termes juridiques. « La responsabilité du fait des choses n’est donc pas purement causale ; elle suppose toujours un jugement de valeur dont les éléments seront apportés soit par la victime (preuve du rôle actif), soit par le gardien (preuve de la cause étrangère). »[25]« Dire que le gardien sera responsable parce-que sa chose est créatrice d’un risque ne justifie rien en soi car l’activité de la victime est également source de risque »[26]. Dans le cas du viol ou du meurtre, il y a volonté de nuire, mais l’activité de la femme ou de la victime peut aussi parfois avoir été provocatrice ! Ce n’est évidemment pas toujours vrai… Dans le cas de l’accident de voiture, le conducteur est responsable, par son choix, d’utiliser une machine. Il est important, donc, qu’il la conduise dans le respect de ceux qui se déplacent en dehors de la carapace d’un engin et des passagers dont il a la responsabilité. Les circonstances peuvent montrer un comportement anormal de la victime, erreur de conduite, ou comportement dangereux. Dans ce contexte, le livre dénonce la « responsabilité d’anormalité »[27]comme n’étant pas prise en compte après avoir mis en place la dette d’anormalité[28]. Mais, sur la question, Jean-Christophe Saint Pau n’est pas clair. Il joint les cas où la victime n’a pas d’assurance. Et dans ce cas la victime est indemnisée au titre de victime par celui qui a une assurance. Donc si un enfant jailli brutalement d’un porche et se jette sur une voiture, le conducteur indemnise la victime à titre de civilité ; l’enfant pourtant n’aura pas respecté la règle de traverser la route en marchant dans les espaces réservés à cet effet. Or, ce cas ne concerne pas la dette d’anormalité car il concerne la lourde question de ceux qui vivent et roulent sans assurances et dans le cas de l’enfant de la responsabilité civile. Dans la plupart des cas, la faute de ne pas avoir d’assurance est considérée comme très grave. Il existe quelques cas sans assurances pour ce qui concerne des piétons, sans assurance pour leur responsabilité civile. Et dans ce cas, ils seraient pris en charge par l’assurance du conducteur de la voiture qui leur cause un dommage. Ces cas ne sont pas une question d’anormalité mais de protection civile. L’anormalité relève de la responsabilité civile, de la responsabilité de la communauté de prendre en charge la dimension d’humanité de chacun avec ses défaillances, ses différences, ses limites. A propos de l’affaire Perruche, Christophe Radé écrit : « Voilà sans doute qui explique la résurgence du fantasme d’enfants, s’estimant mal nés et engageant des poursuites contre leurs propres parents, ou d’une société française en plein déclin qui encourageait les parents à ne pas avoir d’enfants, ou pire, à s’en débarrasser, plutôt que de leur donner les moyens de les élever sereinement »[29]. Ce que défend Christophe Radé est le droit de garder son enfant handicapé dans de bonnes conditions avec l’aide affectueuse de l’ensemble de la société. Il n’omet pas, tout en gardant la réserve que lui impose sa profession de servir la loi, de noter la difficulté de conscience que peut provoquer l’avortement pour anormalité. Je pose alors la question : l’avortement est-il devenu une euthanasie ? La loi aurait-elle un effet pervers d’eugénisme ? Le choix de la famille de garder son enfant en cas de handicap lourd engage l’ensemble de la société civile et la solidarité sociale. Le suivi médical est coûteux et les familles ne peuvent pas ou rarement s’offrir les soins, opération ou assistance quotidienne. L’article Responsabilité civile et anormalité[30]de Jean-Christophe Saint-Pau ne répond pas à cette question, mais suggère une responsabilité d’anormalité inspirée, selon moi, par l’usage de l’avortement en cas de détection de maladie génétique. Le livre Études à la mémoire de Christian Lapoyade-deschamps montre l’effet normalisant de lois. L’acte d’avorter est devenu courant, provoquant une pression et une solidarité diminuée auprès des familles d’handicapés. Ce qui fait écrire à Christophe Radé : « Ce qui justifie la responsabilité du gardien, c’est un double jugement de valeur : le risque créé par la chose est anormal ; le risque créé par la victime est normal. La justice impose alors d’attribuer une dette de réparation au gardien ». Le cas où la victime a des gestes anormaux, comme l’enfant encore trop jeune pour dominer totalement sa vivacité, n’est pas décrit car il relève de la complexité du jugement entre le risque, les responsabilités individuelles, civile, la solidarité sociale. L’homme est le gardien de l’être. Comme sur la frise du Parthénon[31], la procession ne se fait pas sans le regard attentif de ceux qui surveillent l’avancée. Où est l’anormalité d’un trisomique ? En jugement de valeur, elle est certainement dans son manque d’indépendance ? Qui oserait dire qu’il ne dépend pas des autres ? La valeur représente tout ce que l’humanité intolérante mesure à partir de son monde trop matériel et orgueilleux de réussite.

La réflexion de Christian Lapoyade-Deschamps touche une difficulté éthique et morale induite par l'affaire de la loi Perruche. La défense des victimes et des plus faibles, des silencieux est de plus en plus difficile et je crains que Christian Lapoyade-Deschamps ait laissé une œuvre trop tôt inachevée à propos de l'accident dans la violence du contexte contemporain. J’aimerais connaître ses positions sur l’anormalité dans le cercle familial ou amical où les conclusions et les axes d’une pensée se dévoilent avant leur démonstration ou mise en œuvre publique. L’accident a arrêté sa vie. L’hommage qui lui est rendu post-mortem montre la libre interprétation de ses élèves instruits de la matrice ouverte et heuristique de son cours. Son œuvre est restée trop tôt inachevée, sachant bien que toute œuvre reste inachevée et fragile, car humaine. Certains objectifs ou certaines causes ne se réalisent qu’avec beaucoup de temps et de travail. L’entourage peut porter, dans la discrétion, des relations familiale ou amicale certains objectifs, dans la discrétion et la patience.

La vitesse en voiture est devenue un délit grave. L’évolution de la vitesse montre que son usage s’est reporté sur les trains et les avions. Ces derniers permettent de se déplacer plus loin et plus rapidement que l’automobile. La régulation de la circulation passe par le respect du code de la route. L’évolution de la vitesse est liée à un usage plus large de l’automobile qui implique un plus grand souci de l’autre et augmente l’importance du code. Les machines ont ouvert de nouveaux réseaux dans les relations humaines, impliquant la mise en place de nouveaux codes comme le code de la route, nécessaires à la régulation de la vie sociale : les codes et réglementations sanitaires aux descentes et montées dans les avions ou bateaux pour limiter la propagation de certaines maladies ou certaines espèces. Le code sert les relations des êtres vivants aussi bien animaux qu’humains et même entre les animaux et les hommes. Avec Julien Benda, il apparaît dans cette réflexion qu’un des principaux freins à l’Europe démocratique est le nationalisme des clercs. Julien Benda était d’origine juive et il dénonçait, par l’expression « trahison des clercs », le racisme des populations et le refus de l’effort de dialogue avec des cultures différentes, le pessimisme des clercs. Ce nationalisme est teinté de populisme dans le sens où il ne favorise pas les relations dans la connaissance de nos identités démocratiques et de l’histoire des origines des institutions publiques ; dans la connaissance de l’autre, car il se contente de demander le retrait politique des clercs ! Devant cette conclusion hâtive du retrait, F.T.Marinetti donne la réponse excessive et non laborieuse, sur la terre intellectuelle, de la violence, en s’imposant par la gifle et le sang. De ces positions, on connaît le prix exorbitant payé par l’humanité. L’accident rappelle nos responsabilités sociales sur la dépendance et les soucis mutuels qui unissent les hommes entre eux. L’anormalité rappelle que la substance qui permet aux sociétés de faire corps dans des liens solides et forts a pour origine la fragilité de notre humanité. Il n’y a pas de dette d’anormalité, mais une substance de différence dans l’identité forte de la reconnaissance de notre richesse naturelle, génétique et de notre richesse spirituelle acquise. A la surface de ces rencontres se construisent des codes, des règles qui permettent à chacun de se respecter et surtout de se former dans son identité autant que dans celle des autres. La connaissance devient possible autour des relations dans la répétition et dans la différence.



[1]Clerc, personne engagée dans l’état ecclésiastique, employé d’une étude d’officier public ou d’officier ministériel, lettré, savant, intellectuel.

[2]Jullien Benda, La trahison des clercs, Edition Grasset 1975, p. 278.

[3]Alexis de Tocqueville, 1805-1859 : homme politique libéral conservateur car issu d’une famille royaliste. Par ses écrits, il est célèbre pour ses analyses de la révolution françaises et de l’évolution des démocraties. Il oriente la démocratie vers une dimension sociale. Il est défenseur de la liberté individuelle et l’égalité politique. Ces écrits ont une influence importante sur la pensée contemporaine. Il est un des pères de la démocratie en France et dans le monde et du droit moderne.

[4]Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris : flammarion, 1981, tome 1, p. 397. Alexis de Tocqueville est un des pères de la démocratie par la richesse de ses études qui restent très influentes dans la pensée contemporaine.

[5]« Considérée (l’Église Catholique) par le régime nazi comme son principal adversaire […] Elle se garda de toute intervention politique. Reste que le tiers du clergé catholique fut poursuivi d’une manière ou d’une autre par la police politique et que bon nombre de prêtres payèrent de leur vie leur fidélité à leur foi. » Isabelle Hausser in Hans et Sophie Scholl lettres et carnets, Dossier, p. 443.

[6]Le témoignage du luxembourgeois le Père Jean Bernard in Pfarrerblock 25487, Luxembourg : éditions Saint-Paul, 2004 (Bloc des prêtres, même éditeur2006 ) inspirera Le film de Volker Schlöndorff, Le neuvième jour, 2004.

[7] Giovanni Lista, Préface in F. T. Marinetti, Le futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 16.

[8]Intelligentsia : définie selon le philosophe polonais Carol Liebelt comme les gens instruits, les professeurs, le clergé, les ingénieurs. Ce mot apparait quand la connaissance commence à agrandir son rayonnement au-delà des abbayes. Les bibliothèques se démocratisent par l’imprimerie.

[9] « L’écroulement du communisme historique était inévitable, mais il laisse un vide. Notamment en ce qui concerne la culture. Quel autre parti publiait de la poésie dans son journal ? » Pierre Juquin in Louis Aragon le fou des mots, Hors-Série Le Monde une vie une œuvre, novembre-décembre 2012, p. 67.

[10]F. T. Marinetti, Le Futurisme, Premier manifeste du futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 152. Marinetti privilégie l’action et réélabore les formes esthétiques comme le feront plus tard le groupe De Stijl et le Bauhaus pour chercher les formes de la dynamique de la vie, de la production et du progrès.

[11] T. Marinetti, Le Futurisme, Premier manifeste du futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 153.

[12]Tuons le clair de lune in F. T. Marinetti, Le futurisme, Lausanne : Éditions l’Âge d’Homme, 1980,  pp. 157-169. Ce texte manifeste contre la vision du clerc isolé et solitaire, romantique qu’imposait Julien Benda au début du XXème siècle.

[13] T. Marinetti, Le Futurisme, deuxième manifeste futuriste, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, pp. 164-165. T. Marinetti s’attaque à la spiritualité de la poésie orientale, dont le chant amoureux de l’oiseau ou de l’amoureux sont le reflet du chant de celui qui cherche Dieu, un lien lieu de la Rencontre. Le spirituel réduit à un fantôme disparaît dans le fracas des armes et les fauves mangent l’oiseau qui chantait.

[14]Platon, Protagoras, Eurythydème, Gorgias, Ménexène, Ménon, Cratyle, traduction : Émile Chambry, Flammarion, 1967, p. 256, 504 b. Cette traduction permet de faire le rapprochement avec la dérèglementation qui touche la finance au détriment du monde du travail.

[15] Platon, Gorgias, Œuvres complètes, Paris : Gallimard, t. 1, 1950, p. 461.

[16] Platon, Œuvres complètes, Gallimard, 1950, tome I, 523d, p. 484.

[17] Platon, Œuvres complètes, Gallimard, 1950, tome I, 486b, p. 432.

[18] Jean, 18 22-23.

[19] Platon, Œuvres complètes, Gallimard, 1950, tome I, 486b, p. 460.

[20] Marinetti, Le futurisme, l’Age d’Homme, Lausanne : 1980, p. 152.

[21] Marinetti, Le futurisme, p. 126.

[22] Marinetti, Le futurisme, p. 102.

[23] Internet site : diplomatie.gouv.fr. consulté le 8 04 2013.

[24]Gilles Deleuze, Logique du sens, pp. 14-15 déjà cité ici p. 5.

[25]Jean-Christophe Saint-Pau, Responsabilité civile et anormalité, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 252.

[26]Jean-Christophe Saint-Pau, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 252.

[27]Jean-Christophe Saint Pau, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 253.

[28]Christophe Radé in Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 242.

[29]Christophe Radé, Retour sur le phénomène Perruche in Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 235.

[30]Jean-Christophe Saint-Pau, Responsabilité cicile et anormalité, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003.

[31]Phidias, Frise du Parthénon, représentant la fête nationale des Pan Athénées, de style sévère. La plupart des personnages vont de la droite vers la gauche, comme dans la plaque VIII de la frise sud, Procession des jeunes filles, Londres : British Museum. Mais certains personnages font face au mouvement comme dans la Plaque dite des Ergastines, fragment de la frise est du Parthénon, Paris : Musée du Louvre.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans articles
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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 13:16

Pour l’exposition du 20 avril au 27 novembre 2011 à Bruxelles, la tombe de Toutankhamon s’est dépliée devant nous comme un bouton de rose. Mais la vie du pharaon n’a jamais fleuri. Elle resta un bouton de rose pour témoigner du passé. L’exposition Toutankhamon à Bruxelles décrit la momie comme portant la marque d’une fracture ouverte du fémur au niveau du genou. L’analyse de la momie permet d’avancer l’hypothèse que Toutankhamon était sportif et en forme ! En voyant les véhicules légers qui font le mobilier de sa tombe, il est difficile de ne pas croire que le jeune homme de dix-neuf ans n’avait pas eu le plaisir de les conduire avec ses meilleurs chevaux. L’hypothèse d’une blessure liée à l’usage de ces engins n’est pas à écarter. Cette hypothèse sur sa mort rend Toutankhamon proche de nos préoccupations contemporaines. A toutes les époques, la conduite de véhicules fut associée à la sagesse au vu des risques encourus ; il a existé des liens entre l’éducation et l’usage d’un véhicule. Statistiquement, les insuffisances techniques, ou humaines montrent qu’il est impossible de réduire à zéro les accidents. Mais l’amélioration du réseau routier, la sensibilisation des conducteurs à leurs responsabilités montrent que les pourcentages de morts et blessés peuvent diminuer considérablement.

L’aurige est un thème de tous les temps. Conduite et sagesse sont associées. L’aurige est un archétype de la conduite de la personne et de la liberté de l’âme. Il y a, par conséquent, une relation entre conduite et philosophie. Les mots, les accidents, l’éducation, la difficulté des sentiments et la liberté… sont les mêmes pour conduire et pour parler de philosophie, car nos comportements au volant engagent la vie des autres. La machine a inspiré des lignes d’ombres aux démons de nos parents heureux de leurs nouvelles inventions. Leurs discours, comme ceux de Marinetti ou de Françoise Sagan, ne sont plus possibles car nous sommes aujourd’hui très nombreux sur les routes. De la philosophie morale de Platon vient l’image mentale de l’aurige et la richesse de son heuristique en fait une matrice. Elle incite à regarder de façon critique les philosophies qui ont accompagné les nouveautés techniques du XXème siècle, au service d’une pensée sans conscience et sans souci du respect des codes qui régissent la vie. Le livre Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps[1]montre la fonction normalisante des lois et suggère des orientations sans solidarité à une époque où les institutions européennes tentent de se mettre en place. D’un côté la loi normalise les comportements comme L’IVG qui devait résoudre les cas de grossesses chez les mineurs mais qui en fait s’est avéré très utilisé pour prévenir les naissances des trisomiques et des enfants atteints de handicapes dits lourds. La substance du corps social ne réside-t-elle pas justement dans la solidarité, dans nos fragilités et blessures qui constituent autant d’ouvertures qui rendent nécessaires les relations.

 

Les images de l’homme dirigeant un ou plusieurs chevaux sont fréquentes et peuvent être très anciennes. Une des merveilles du monde est l’Aurige de Delphes en Grèce. Le mot aurige en Grèce signifie « celui qui détient les rênes ». La statue faisait partie d’un ensemble de quatre chevaux tirant un char. Cette œuvre date de 477 avant J. C. et fut un ex-voto de bronze érigé en commémoration du quadrige victorieux lors des jeux pythiques de 478 et 473 avant J. C. Le style de l’œuvre est sévère et d’une période artistique qui sort de l’archaïque et introduit les œuvres classiques. La simplicité augmente la légèreté et l’économie des lignes et témoigne du savoir-faire de l’artiste. Il s’agit bien ici de savoir et de sagesse qui veut donner aux formes ni trop, ni trop peu. Et cette sagesse fait signe à la conduite où nous avons besoin du savoir éclairé par la sagesse. La rapidité et la légèreté avec laquelle nous nous déplaçons d’un lieu à un autre sera objet d’enthousiasme et d’offrandes aux dieux et encore aujourd’hui les grands pilotes automobiles sont admirés. Ce que nous admirons chez eux est la vitesse, mais aussi leur savoir « sophia » pour pratiquer la vitesse en connaissance de cause, leur capacité à tester les machines et participer à leur mise au point au-delà de ce que cela représente pour leur vie. Par cette admiration nous reconnaissons les améliorations qu’ils apportent aux voitures par leurs connaissances et leurs expériences. Comme membres des équipes qui entourent la course automobile, ils permettent la mise au point d’innovations pour des voitures de série plus sûres et plus protectrices.

 

Sur le bas relief de l’étendard d’Ur[2],au troisième millénaire, revivent des chars à roues pleines tirés par des équidés dans les couleurs chatoyantes que la mosaïque a su garder. Les restes de premiers véhicules à roues se trouvent en Égypte. Tout le monde est d’accord pour dire que l’invention de la roue marque le début du véhicule. Elle permet de transporter plus lourd, plus rapidement qu’à pied ou à cheval et, avec le temps, plus rapidement le camion, ou le train par exemple. Les accidents de cheval, les accidents de voiture, d’avions, de trains furent de tout temps la cause de graves dommages personnels et de pertes de vie. Grace Kelly et Lady Diana sont deux exemples fameux. Dans nos familles, nous comptons tous des victimes de la route. Dans le trafic de tous les jours, les conditions sont différentes des courses. Le film français, Les choses de la vie[3]est d’une émouvante actualité. A bord de son automobile, le personnage principal, l’avocat Pierre Delhomeau, se rend à Rennes où il va défendre un cas. Sur le trajet, il perd la vie dans un accident de voiture. Le film raconte ses dernières pensées avant de mourir. Il laisse dramatiquement ceux qu’il aimait, une lettre de rupture destinée à sa fiancée dans la poche. Partent avec lui les souvenirs de sa joie de vivre.

 

Dans le contexte du réseau routier, la sagesse relève de notre responsabilité. Elle n’est pas celle du circuit automobile. Mais elle demande un certain niveau de connaissances en physique pour comprendre les forces qui régissent la conduite d’un véhicule. En circulant à une vitesse élevée, le contrôle du véhicule devient plus difficile. En effet, dans les courbes, la force entre les pneus et le revêtement de la route augmente avec le carré de la vitesse et avec l’amplitude du virage. Cela joint à l’inertie de la voiture, les risques de dérapage et de sortie de route sont importantes. Pour pouvoir suivre les conseils des assureurs, il est nécessaire de connaître des notions simples comme la force résistance, la quantité de mouvement, la vitesse, la masse. Ces connaissances de base sont utiles à tous et toutes et nous ne pouvons les refuser à nos enfants. La conduite traduit la force d’âme dans le comportement. Les charretiers avaient la réputation de jurer dans les manœuvres d’où l’expression célèbre : « Jurer comme un charretier ». Jurer dénote un manque de force d’âme, mais cela peut-être travaillé dans la créativité et l’audace, en surmontant les difficultés et les évitant, en encourageant la constance dans l’effort.

 

Platon a choisi l’image de l’aurige pour la rhétorique. Comme dans tous les arts bien parler vient de l’âme. Comme dans tout art, pour bien parler il est nécessaire d’aimer. Par conséquent, Platon parle d’amant à propos de l’orateur et d’aimé à propos de l’auditeur avec qui partager le savoir. L’aimé doit posséder aussi les deux ailes de la sagesse et la raison. L’âme de l’amant et de l’aimé se divise en trois parties dans l’image mentale de Platon, le cocher et une paire de chevaux.

« Or, voici maintenant de quelle façon tombe aux mains de ce dernier celui qui a été pris. Conformons-nous à la division faite au début de cette histoire, de chaque âme en trois parties, dont deux en forme de cheval et la troisième en forme de cocher. […] Des deux chevaux, donc, l’un disons-nous, est bon, mais l’autre ne l’est pas »[4].

Le char ailé de Platon avance avec le cheval désagréable et émotif, dispersé, autant qu’avec la réserve et la crainte de l’étalon. L’étalon est la mesure et la référence de la sagesse ailée ainsi que des perfections dans l’unité avec le cocher. L’étalon est le standard, référence pour mesurer, juger et ajuster. « Il faut en effet, chez l’homme, que l’acte d’intelligence ait lieu selon ce qui s’appelle Idée, en allant d’une pluralité de sensations à une unité où les rassemble la réflexion »[5]. Le spirituel vers lequel tendent les deux chevaux l’un par l’intelligence et l’autre les émotions est « l’Emplumé »[6]. L’Amour permet à l’âme de porter « l’Emplumé », présent en elle. Entre l’enthousiasme et la raison, le désir et la vertu, savoir utiliser toute sa personnalité, permettent d’avancer dans la sagesse. Pour éviter un discours trop séminant, sans matière, sont nécessaires les plis du sensible, de l’affection, des préoccupations heuristiques ; l’attelage a besoin d’être bien équilibré entre la mesure et le désir. L’objet est porté par la légèreté du divertissement, arc de l’attention, de l’humour, arc de la simplicité, l’heuristique arc de la relation, des figures de styles...

 

Le désir n’est pas négligeable. Et Jean-Paul Sartre le raconte dans Les mots.

« Je le détestais parce qu’il oubliait de me choyer […] J’avais deux raisons de respecter mon instituteur : il me voulait du bien, il avait l’haleine forte. […] il ne me déplaisait pas d’avoir un léger dégoût à surmonter : c’était la preuve que la vertu n’était pas facile. […] je confondais le dégoût avec l’esprit de sérieux. J’étais snob. […] « Le père Barrault pue » et tout se mit à tourner : je m’enfuis en pleurant. Dès le lendemain je retrouvais ma déférence pour M. Barrault, pour son col de celluloïd et son nœud papillon. Mais, quand il s’inclinait sur mon cahier, je détournais la tête en retenant mon souffle »[7].

L’œuvre de Jean-Paul Sartre Les mots décrit ses souvenirs d’enfances, les relations privilégiées qu’il avait avec ses maîtres. Il donne également une image intéressante de la vertu. Sans la nier, il dénonce le snobisme qui impose de mauvaises conditions aux vertueux impliqués dans l’étude et le travail avec sérieux. La vertu n’est pas facile mais il est préférable de ne pas lui associer de mauvaises conditions comme l’odeur pour le jeune J. P. Sartre. Disons que ces mauvaises conditions, parfois fortuites et difficilement évitables, ne sont pas à rechercher. Par exemple, produire en travaillant 14 heures par jour est préjudiciable et met les vertueux dans la difficulté. Dans le travail comme dans l’art, les deux chevaux de l’âme sensibilité et idéal contribuent à l’efficacité. La conduite de notre personnalité et nos relations avec les autres ne peuvent nier ni le corps, ni la chair de l’intelligence, leurs fragilités, ni l’esprit.

 

Dans le film Décomposition symphonique n°9 pour accident de voiture[8]de Felix-Etienne Tétrault, nous pouvons entendre le son d’une respiration ou peut-être le bruit de l’assistance respiratoire accompagnée d’une batterie d’intensité plus ou moins faible aux sons aigus qui rappellent le bruit régulier des machines, des rythmes qui accompagnent la vie. Quand le souffle cesse, alors tout s’arrête. Cette musique d’une mort par accident sonne à nos consciences. Tous les conducteurs savent qu’ils prennent des risques pour leurs vies, celles de ceux qui les accompagnent et celle des tiers présents dans le trafic en perpétuelle augmentation. Sadako Sasaki lance ses mille grues de papier qui accompagnent la légende de paix de l’origami. « J’ai écrit la paix sur tes ailes. Vole de par le monde pour que plus aucun enfant ne meure ainsi ». Ce sont les mots de Sadako Sasaki et la substance qui se joint à son nom. Quand la personne meurt sa rose se replie sur elle. Sa lumière reste, devient icône pour réunir dans l’unité d’une conscience commune. Les modes de l’être et la liberté ne sont pas liés aux accidents. Ce serait un pessimisme de s’opposer aux stoïciens en considérant que les accidents déterminent nos choix, notre conscience. Ce serait un pessimisme de croire que les chantages au travail, à l’amitié, à la calomnie, à la prison puissent altérer la personne. Gilles Deleuze, dans Logique du sens, décrit le mélange stoïcien sans destruction des corps mais avec des effets de désorganisation favorable à de nouveaux liens plus puissants et plus larges. Par la blessure, la relation ouvre sur les devenirs mais la nature des corps ne change pas. « Elle sait que les événements concernent d’autant plus les corps, les tranchent et les meurtrissent d’autant plus qu’ils en parcourent toute l’extension sans profondeur »[9]. Dans la relation se dévoile la substance.

« Que veulent dire les Stoïciens lorsqu’ils opposent à l’épaisseur des corps ces événements incorporels qui se joueraient seulement à la surface, comme une vapeur dans la prairie »[10].

Les mélanges en présences paradoxales permettent les émanations de surface. Dans la Logique du sens, le devenir s’inscrit dans la légèreté de l’ontique, dans la vie, dans les croûtes fragiles du quotidien, du travail, le plan de l’existence. Le drame est de mourir en écrivant une lettre de rupture comme le personnage de Paul Guimard, ou d’être méprisant, de favoriser la réduction des relations avec ses semblables. Quand Pierre Curie, inventeur avec son épouse Marie de la radiologie, si utile à la réduction des fractures, mourut sous un lourd véhicule, quand Archimède, inventeur du calcul infinitésimal, est mort gratuitement de la bêtise d’un soldat, la relation à chaque fois s’est interrompue. La lumière se retire. L’humanité se ferme un peu. L’être existe dans l’étant, la présence, la chair. Dans la mort, la pensée de la personne se joint à la mémoire et aux pensées de Dieu. Elle reste mouvante pour pouvoir inspirer la création amoureuse du visible et de l’invisible. Dans la résurrection, le ciel de la matière devient un éloge à Dieu qui manifeste ainsi son amour sur tous les ciels de ses enfants. L’image mentale des grues de Sadako Sasaki est dans le cœur des hommes de tous les peuples. Sa légende est comme un passereau, une relation entre des lieux éloignés par la géographie physique, du cœur, de l’esprit, de l’âme, presque rien comme de petits papiers pliés, ou comme les papiers du Tibet. L’accident ferme une rose. Quand une personne meurt par accident, tous portent la responsabilité de ce recul.

 

Comment échapper à l’envoutement de la vitesse ? Comment éviter les dérives violentes des pulsions de mort issues du rejet social qui se manifestent dans la conduite automobile. Une des meilleures descriptions est celle de Françoise Sagan. Il y a des personnes qui cherchent l’autodestruction dans l’alcool, la cigarette, la drogue ou la vitesse. L’isolement de la société, la difficulté des relations engendrent une pulsion de mort, le rejet de l’homme, de l’humanité, un pessimisme. La pulsion de mort a été décrite pour la première fois par Sigmund Freud dans Essai de psychanalyse[11]. Qu’est-ce qui pousse le buveur ? La pulsion de mort. S. Freud associe la « pulsion du moi » à une tendance vers la mort. Il va trop vite. La « pulsion du moi »[12]qui pousse Françoise Sagan à écrire est le désir plus ou moins conscient de faire lien, vinculum pour assurer la cohésion du corps social. « La pulsion de perfectionnement » existe dans le refoulement des pulsions sexuelles des pulsions du moi dans une spéculation. Partager les archétypes de la pensée entre en contradiction avec la cruauté présente dans les relations. La pulsion du moi est une pulsion de vie dans le corps social, mais la dureté du miroir, du regard des autres provoque un désir de fuite chez Sagan dans l’ivresse de la vitesse et dans l’usage des drogues. Pour beaucoup, le stress de la vie sociale se traduit par des excès de nourriture, ou l’inverse l’anorexie, l’excès de boisson ou de cigarettes... Avant d’entrer dans la doxa[13]collective, la pensée se heurte au gros animal : « En fait foncièrement conservatrice, elle (la foule) a une profonde horreur de toutes nouveautés et de tous les progrès […] dans un rassemblement d’individus en foule, toutes les inhibitions individuelles tombent… »[14]Cette lourdeur explique le rejet de la doxa par les grands penseurs comme Parménide ou encore Simone Weil, la philosophe. L’angoisse de Françoise Sagan lui fait écrire : « Qui n’a pas cru sa vie inutile sans celle de « l’autre » et qui, en même temps, n’a pas amarré son pied à un accélérateur à la fois trop sensible et trop poussif, […] qui n’a pas ressenti, tout en se livrant à ces tentatives toutes de survie, le silence prestigieux et fascinant d’une mort prochaine… »[15]. Ces propos sont sans conscience de l’autre car la conduite nous engage vis-à-vis de l’autre. Il nous faut respecter sa rose et celles de notre entourage. « L’important c’est la rose »[16]. Bien sûr, les angoisses de rapports sociaux et du rejet existent toujours mais il n’est aujourd’hui plus possible d’utiliser la vitesse pour les exprimer.



[1] Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses universitaires de Bordeaux, Pessac, 2003.

[2]Étendard d’Ur, Bas relief en mosaïque des tombes royales d’Ur, IIIème millénaire avant J.C., Londres, British Museum.

[3]Claude Sautet, Les choses de la vie, 1970, film avec Romy Schneider et Michel Piccoli. Le livre est de Paul Guimard, Les choses de la vie, Ed. Folio, 1973.

[4]Platon, Phèdre, Paris : Gallimard, 1950, tome II, pp. 44,45.

[5] Platon, Phèdre, Paris : Gallimard, 1950, tome II, p. 39.

[6] Platon, Phèdre, Paris : Gallimard, 1950, tome II, p. 43.

[7] Jean-Paul Sartre, Les mots, Gallimard, 1964 pp. 66-68.

[8] Félix-Etienne Tétrault : Décomposition symphonique n°9 pour accident de voiture, 2010, Internet, Artflx.olympenetxork.com.

[9] Gilles Deleuze, Logique du sens, Éditions de minuit, 1969, p. 20.

[10] Gilles Deleuze, Logique du sens, Éditions de minuit, 1969, p. 14-15.

[11]S. Freud, Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 82 : « […] tout être vivant meurt, fait retour à l’anorganique, pour des raisons internes, alors nous ne pouvons que dire : le but de toute vie est la mort et, en remontant en arrière, le non vivant est là avant le vivant » Au-delà du pessimisme de S. Freud sur l’origine non-vivante (il n’y a pas d’apparition spontanée de la vie), son intuition de la présence de tendance vers la mort dans toute vie est liée au fait que tout être vivant passe un jour par la mort.

[12]S. Freud, Essais de psychanalyse, Éditions Payot, 1981, p. 89.

[13] La doxa est dans la philosophie de Parménide une connaissance confuse qui sert de support aux relations et s’oppose à la vérité. La doxa sert des intérêts idéologiques. Elle est incontournable dans les relations qui structurent le groupe. Mais, sans une capacité à se renouveler dans la recherche de la vérité par la connaissance et l’expérience la doxa sert des individus et des lobbies qui nuisent aux sociétés.

[14]S. Freud, Essais de psychanalyse, Éditions Payot, 1981, p. 134.

[15]F. Sagan, Avec mon meilleur souvenir, Paris : Folio Gallimard, 1992, p. 61.

[16]Chanson L’important, c’est la rose, paroles Louis Amade, musique Gilbert Bécaud.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans articles
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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 13:57

L’œuvre de Simonne Roumeur est remarquable sur plusieurs points. Elle montre l’importance de l’énergie spirituelle, les différences entre le spirituel et la mystique, entre le sensible et le spirituel, le sensible et la mystique. Elle permet aussi de voir dans la personne les résonnances mutuelles de ces plis multiples qui font l’humanité. Au premier abord, les images mentales et images peintes sont pleines d’humour et de simplicité. En effet, le mouvement de la bonne humeur et les lumières de la grotte étoilée l’emportent sur les souffrances de la terre. J’ai choisi de réfléchir ici avec Soleil du premier matin, l’arbre de vie, La caverne, Opéra, Basilic, mais toutes les œuvres de Simonne nous font avancer dans la connaissance de soi et l’indépendance. Le mode d’expression de Simonne est populaire mais il s’inscrit dans une tradition de la transmission des savoirs par les images mentales et plastiques. Ces traditions nous sont parvenues par des écrits et concernaient la formation des prêtres avec Zoroastre et des princes avec Sohravardi, c'est-à-dire ceux qui avaient pour destin de parler aux peuples et de diriger le peuple. Le bon sens veut que dans ces cas une bonne connaissance des archétypes humains soit nécessaire. En effet les personnages des princes et des prêtres, qui parlent aux dieux, sont des archétypes de l’âme, des plis présents en chaque personne soucieuse de faire le choix de la bonne pensée. Avec Avicenne, le médecin, ces connaissances servaient à guérir l’âme de ceux qui étaient malades. L’indépendance d’esprit des démocraties européennes ne peut faire l’impasse d’une bonne connaissance de soi, des pulsions, non pas pour les accepter mais les dominer, les utiliser à bon escient.

 

Le visage

Le travail de Simonne m’a été particulièrement utile pour l’approche de l’imaginal et de l’iconal. Son œuvre est aussi bien poétique que plastique et traite de l’image mentale, des formes symboliques de la conscience. La terre spirituelle dans ce qu’elle a d’universel étant mal connue, il me semble important d’avoir recours à la pensée orientale, les sagesses de l’ancienne Perse qui ont inspiré, au XII° siècle, l’œuvre de Sohrawardi après celle du médecin Avicenne. Elles ont une dimension universelle qui nous intéresse aujourd’hui. Avec Sohrawardi, l’enjeu est de ne pas faire de l’imaginal une métaphysique à n dimensions mais un monde unique pour une existence à n dimensions. Pour Simonne, celle qui voit des images issues de l’inconscient dans ses rêves, une réappropriation est nécessaire. Les images ne sont pas familières de sa conscience quand elles arrivent dans le rêve. Le déploiement de la poésie et la prise de conscience des archétypes du visage de l’esprit humain sont les réponses de Simonne. Les éléments de ce visage spirituel intéressent tous les hommes et femmes, particulièrement les adolescents qui savent un jour devoir assumer des rôles dans la société. Les images de la grotte, de l’arbre, du fantôme, de l’oiseau ou autres sont dans toutes les pensées et constituent les organes de lumière, de la relation. La dimension poétique est l’imaginal support incontournable car symbolon d’un partage dans la socialisation des corps subtils autant que dans la « socialisation des corps sensibles »[1]. Les visages spirituels de deux personnes qui se parlent les yeux dans les yeux se ressemblent autant que nos visages physiques se ressemblent avec les yeux, les paupières, le nez, la bouche, les sourcils, les cils, les joues, le front, les cheveux, les dents, la peau, les orbiculaires des paupières, l’orbiculaire de la bouche, les ailes du nez, la houppe du menton, les masséters, le muscle frontal, les maxillaires… Mais les visages spirituels sont plus complexes encore, conscient, inconscient, angoisses, secrets, pudeur, timidité, complexes, personnages de l’analyse transactionnelle, stades de la libido sexuelle associés aux stades de l’apprentissage de la relation sociale, stade symbolique, stade politique, stade pompier, stade amical, stade amoureux, qui à chaque fois ne disparaissent pas mais s’apprivoisent et nécessitent une familiarisation un travail sur soi pour en vivre dans le respect de l’autre. Ces stades, s’ils ne sont pas méprisés ni dans l’enfance ni à l’âge adulte, mais s’ils dévoilent des possibles et qu’ils sont utilisés avec sagesse dans la relation constitueront les éléments d’une relation juste et équilibrée, agréable. Le discours de Simonne sont fins et ne manquent pas d’humour, ils témoignent de l’élégance de son visage spirituel dont les plis multiples peuvent éclairer la conscience de ceux qui regardent et lisent son travail. Le cœur de Simonne est un « cœur angélique ». Mais le cœur de l’homme a une ombre terrestre et dans cette ombre l’homme parle avec son cœur angélique en similitudes. Le cœur, comme le visage, est l’organe symbolon des plis de l’humanité. Il est le nœud de l’humain et du divin avec entre les deux les multiples dimensions de l’existence. Et les poésies et peintures de Simonne déclinent la vie sans s’épuiser jusqu’à ce que son cœur cesse de battre. Il reste les marques des rythmes du souffle des images plastiques et du souffle poétique pour témoigner de la puissance de son existence dans la chambre étroite que lui avait laissée la maladie.

 

Humour

 

Dans Tête à l’envers[2] un petit fantôme blanc qui ressemble à Jasper monte dans un arbre dont les racines sont tournées vers le haut.

La différence entre l’hyperréalisme du rêve et la réalisation peinte montre la poésie de Simonne. La forme symbolique, allégorique, que Simonne donne à ses œuvres n’est pas dénuée d’humour. Le voile de l’humour rend les ciels accessibles à tous. Le sensible, le spirituel et la mystique échappent à l’absurde par l’humour qui laisse une grande place au pli de la raison. Car l’humour joue avec les limites de la raison et de la logique. La raison et la logique sont le négatif nécessaire à l’humour, elles portent la narration jusqu’à la chute. Si la logique sert l’humour, l’humour sert aussi la logique et la raison. On retrouve l’humour à propos du spirituel dans les enluminures iraniennes et dans la poésie d’Iran au travers de l’oiseau, et des contes dont les héros sont des animaux. Les vertus des animaux servent de support à la sagesse des contes. Dans l’œuvre de Sohravardi, dans ses récits symboliques, « nous voyons apparaître le peuple des tortues, le peuple des fées, le peuple des chauves-souris. Bien entendu, il ne s’agit pas de zoologie, mais bien de symboles de ceux qui, parmi les humains, sont les ignorants spirituels, les aveugles de l’âme. […] leur forme vraie symbolise avec celle-là »[3]. L’imaginal montre la réalité du mode de l’âme dont les formes mutent pour témoigner ici avec humour d’une réalité. La prise de conscience est difficile et la charité est de la rendre avenante. James Hillman fait référence au monde de l’Hadès de la mythologie grecque pour désigner les rêves où le moi perd l’initiative. Les animaux vont permettre d’exprimer le mouvement de l’âme, c’est-à-dire qu’ils permettent une entrée dans le monde inconscient. L’image mentale du rêve est une image mouvement comme celles des films d’animation, du cinéma ou du numérique. La psychologie moderne fait de l’imaginal un rouage de la prise de conscience et en même temps elle implique l’humour. « Guidé par un jeune rouget.  Surgit des eaux et rochers.. Le divin Créateur.. De mon humble intérieur.  […]  Petite vigne, vêtue de spirituel,  Sous protection de mon fidèle  Serviteur j’emprunte la Voie  qui s’offre à moi. »[4] Le rouget est un poisson de roche qui guide Simonne Roumeur sur la côte accidentée du rivage sur laquelle pousse la petite vigne riche en promesses. La peinture associée montre un rouget et une petite pousse de vigne personnifiée. Dans l’espace symbolique des vertus de l’animal ou de la plante le mouvement de la pensée peut se manifester virtuellement. Le petit pied de vigne de Simonne suggère les fruits qu’elle portera dans une image-mouvement[5]. La difficulté et la joie sont présentes dans les jeux de l’humour. L’image du rêve et de l’expression plastique exprime ses mouvements dans l’action, la relation, l’affection… comme le décrit Gilles Deleuze dans Cinéma 2.

 

L’Iconal

« Rayonnante, la première des mères  Unie au créateur de mon Univers  Lève le soleil du premier matin  Dans le bleu de mon enfant divin. »[6] Le soleil dans l’icône est rendu par l’or. Il est la présence mystique de l’amour de Dieu. « Je t’imagine, ne te sachant,  Semblable au soleil flamboyant »[7].

Selon Sohravardi, les ciels sont l’existence dans un système intelligible à l’image des orbes des astres. Le culte est adressé au soleil car il permet la lumière du jour. « Hûrakhsh est la théurgie de Shabrîr (Shabrîvar), Lumière à l’éclat puissant, auteur du jour, Prince du ciel, à qui la tradition de l’Ishrâq impose de rendre un culte »[8]. Les images mentales célestes de Sohravardi décrivent l’amour dans le symbolon du soleil : « Gloire donc à la Très-lointaine très-Proche, à la Plus-Élevée la Plus-Approchée, et puisqu’elle est toute proche, elle est également préséante quant à l’influence exercée sur tout être et sur sa perfection. Car la Lumière est l’aimant magnétique (maghnâtîs) de l’approche. »[9] De même le ciel, qui accomplit les autres, est celui de la présence à Dieu. La tradition Ishrâq considère que ce ciel est premier car rien ne se fait sans un amour préalable et achèvement, l’amour est l’alpha et l’oméga. Il permet et justifie l’existence de tous les plis de ce qui fait l’humanité. La sagesse des anciens parlait en images mentales car l’ombre des pensées de Dieu se projettent sur le monde sensible. « […] la Lumière pure ; elle possède certaines qualités de lumière qui sont des irradiations – d’autres consistant en amour, jouissance, emprise souveraine. Lorsque son ombre tombe en ce monde-ci, voici que son image se met à exister. C’est le musc avec son parfum, ou bien le sucre avec sa douceur, ou bien la forme humaine avec la complexité de ses organes »[10]. L’œuvre de Simonne est première car elle s’intéresse à l’universel de l’âme et du rapport à la vie ; son œuvre est une initiation pour découvrir son âme et les archétypes du psychisme. L’herméneutique des textes inscrit Simonne Roumeur dans la démarche des anciens prêtres officiants qui ont recours aux images mentales et au sensible. « […]il sent vers lui s’avancer la Doctrine qui lui est propre, sous les traits d’une belle jouvencelle, splendide, aux bras de rose… Quand toi, tu voyais l’autre bâcler l’allumage du feu et les préparatifs du sacrifice, effectuer les mauvaises offrandes en présence du mauvais feu et passer à l’abattage des arbres fruitiers, toi, tu restais pourtant assis à réciter les Cantates […] L’état osseux pour l’état mental ? […] Pour la jeune dame promotrice de la pensée bonne, de la parole bonne et du geste bon. »[11] Pour Zoroastre, la jeune dame appartient à la propre personne. Elle est le rituel en esprit, elle est la conscience de l’officiant qui permet les bonnes pensées, les bonnes paroles, les bons gestes. Et quand le jeune homme quitte l’état osseux, les dieux lui offrent le « beurre de mi-printemps »[12]. Le langage est celui des similitudes dans lequel s’inscrit l’œuvre de Simonne. Son travail n’est pas sacerdotal mais prise de conscience de son Moi. Et cette recherche de la conscience de soi, si importante pour nos sociétés contemporaines, existait déjà dans la formation des princes et des prêtres voilà plus de 4000 ans. Au XII° siècle la sagesse des anciens de l’Iran nous est parvenue par l’œuvre de Sohravardi.

 

La peinture de Simonne vit dans le ciel du spirituel, celui d’Hermès, celui de la connaissance, comme conscience de soi-même, et de l’imagination, mais aussi dans celui d’Eros qui est celui de l’amour, de l’union dans le souvenir de ceux qui nous ont précédés. Le ciel d’Eros, celui de l’amour, s’ouvre dans une surexistence à celui d’Hermès. Le ciel d’Hermès porte les messages des dieux. L’arbre de vie fleuri[13] reprend les symboles des caducées d’Hermès et d’esculape, le serpent, l’arbre, l’œil ou le miroir, les ailes. « J’achève mon voyage  à travers les âges  tête pleine d’images  légère de tous bagages. »[14] La dualité n’est pas rendue par deux serpents comme dans le caducée d’Hermès mais par les animaux de la terre éléphant, vache, crocodile, qui sont ses ancêtres dominés par trois oiseaux du ciel, placés dans le haut du tableau, les ailes du caducée d’Hermès. Le ciel est l’intelligence, la tête. Simonne acquiert son indépendance. Mais surtout elle redevient mère, prodigue comme le pélican. La référence au caducée est liée aux soins dont elle bénéficie et qui avec ses recherches généalogiques et intellectuelles lui donnent l’énergie pour partager. André Roumeur, le mari de Simonne, me disait que les approches de l’analyse transactionnelle avaient aidé Simonne à prendre conscience de la dimension archétypale de sa peinture et de sa poésie. Les personnages qui animent son travail sont les rôles ou personnes d’une même âme. La « connaissance de soi » passe par la description symbolique d’elle-même ou des personnes de son entourage familial. La prise de conscience de soi ou des traits de ceux qu’elle aime constitue un autoportrait ou un portrait. Les liens de l’œuvre de Simonne avec le mystère de la personne humaine font de ses peintures des icônes et donnent à ses poésies une dimension dans l’iconal. La description n’est pas celle des traits du visage physique mais celle du visage dans l’imaginal. En effet, les portraits de Simonne touchent à l’universel de l’humanité la connaissance du psychisme, intelligence et sensibilité. Ils sont le reflet des structures universelles de l’âme et des plis qui la composent. Simonne commence par ses ancêtres et y découvre, les plis qui font l’humanité de toutes les âmes.

 

Basilic[15] est l’histoire d’un Saurien. Le saurien a trois yeux. L’œil pinéal ne semble pas avoir de fonction. La glande pinéale, en fait, permet l’adaptation au milieu, jour-nuit, saisons… « Squatter de mon inconscient  Il annihile la personnalité de mon Enfant  Dévoilé le regard du saurien  Se soumet au mien.  […]  Pour ne point aller à la dérive,  A l’ avenir mon âme sensitive,  Laissons-nous guider par l’aile  De mon âme spirituelle. »[16] Et pourtant, par cet œil, Simonne voit l’inconscient, mais elle a, au préalable, vidé le petit dragon de ses entrailles, offrant un humus où faire pousser les fleurs. Le mot basilic rappelle le jardin, mais il a également des consonances avec l’archétype du roi et aussi le spirituel :

 « L’imaginal est un mot inventé par Henry Corbin à propos de l’œuvre de Sohravardi. L’imaginal est la projection poétique de nos pensées sur le monde sensible au moment de la prise de conscience de quelque chose. L’imaginal est alors un moyen heuristique d’une prise de conscience commune, et un moyen de transmission des connaissances parce que la conscience est l’objet premier du savoir. »[17]

Chaque personne a la responsabilité de sa basilique et de régner sur les plis de son âme. Le saurien ne peut dominer l’âme, qu’il soit l’imagination ou le manque de connaissance (saurien, sais-rien) ou un autre pli. L’imaginal est le moyen de donner une forme aux différents plis de l’âme. « Tantôt l’Imagination active est l’arbre émergeant au sommet du Sinaï, l’arbre auquel on cueille le « pain des Anges ». Elle est le buisson ardent que Moïse aperçoit d’abord de loin, et dans lequel flamboie l’Ange-Esprit-Saint de la Révélation. Tantôt elle est l’arbre maudit, l’arbre infernal, la montagne que pulvérise la théophanie. »[18] Henry corbin écrit ces mots pour faire la différence entre l’imaginal et l’imaginaire. L’imaginal est au service de l’intelligence, du spirituel. Atelier-Chapelle[19] reprend le thème d’un espace de rayonnement, d’une chambre, un atelier, où exister matériellement au milieu des autres et en pleine conscience, en régnant sur cet espace avec sagesse donnée par l’espace matériel qui permet la relation aux autres. La chapelle est un lieu de rencontre autour de Dieu. Le symbolon de la chapelle est la reconnaissance du travail de Simonne dans la société, l’acceptation de son rayonnement. « Au siège du centre social,  Réunis en assemblée spéciale   Sont, avec les anciens,  Les soucieux du bonheur humain.  Face aux regards limpides  Ma Pensée se dissipe  Et capte dans la nébuleuse  L’estampe religieuse  Qui en l’inconscient sommeille.  Au présent ma vie s’éveille.  De l’avoir longtemps œuvré  Ma bâtisse est achevée.  Mon atelier-chapelle  Prend corps au réel. »[20] Le partage, la transmission sont le spirituel et constituent une chapelle. La chapelle maintient l’imagination active dans l’imaginal, lui évitant les dérives dans l’imaginaire.

 

La grotte

L’approche dualiste de l’Imagination exprime le danger de la fantaisie face à la pensée spirituelle. La fantaisie a besoin de la sagesse qui s’accompagne de raison. La sagesse est le fil directeur de la pensée fantaisiste dans les contes et les rêves. L’imaginal est une région intermédiaire liée à une logique ternaire mais, plus justement, une logique à n dimensions. « Cette région présuppose la triple articulation du réel au monde de l’intelligible (jabarut), monde de l’âme (malakût), monde matériel, triade à laquelle correspond la triade anthropologique : esprit (intelligence[21]), âme, corps. »[22] La négation de l’âme constitue un risque pour l’imagination qui se transforme alors en imaginaire. « Il est très frappant de voir avec quel soin Sohravardi et les Ishrâqîyûn ont veillé à une métaphysique de l’Imagination. Parce qu’ils en connaissaient le rôle ambigu, ils la maintiennent solidement axée entre l’intelligible et le sensible »[23]. Le rôle de l’imagination est ambigu, à mon sens, car il peut servir plusieurs plis de l’âme. L’imagination constitue une grotte. « Il est donc nécessaire que, par la lumière « la plus proche » adviennent simultanément et un barzakh et une Lumière immatérielle. […] Dès lors, elle a l’intellection de son indigence, et c’est pour elle une qualité ténébreuse ; »[24]. Dans l’acte de contemplation la lumière prend conscience de son indigence et cette indigence est ténébreuse et se traduit par un voile ou « barzakh ». Art, poésie sont contemplation et voile. Opéra exprime l’importance de l’art populaire comme nourriture spirituelle. Car l’ombre de l’art populaire est jointe à une lumière du bon sens et de l’amitié. Le « barzakh » n’est pas la matière mais le mode ou contenu d’un acte d’existence, comme le mouvement de l’astre ou la danse. Les astres constituent le symbole dans l’imaginal de la raison et la conscience. La danse populaire détermine l’espace social de celle dont il est fait le portrait. L’imaginal rejoint l’espace de la chambre à soi de Virginia Woolf. La chambre de Virginia Woolf n’est pas une pièce fermée mais une grotte ouverte, la reconnaissance de l’importance d’un espace matériel pour vivre, une reconnaissance sociale et historique non pas après coup mais une place au présent dans le maillage des relations. « Comme dans Une chambre à soi, la critique politique de Virginia Woolf reste de bout en bout une critique matérialiste, dans laquelle l’énergie phénoménologique, la puissance de la sensation sont prises dans la matière historique, dans la réalité des conditions concrètes du sens. La loi patriarcale se donne à vivre dans l’espace même – celui de la bibliothèque de King’s College dont l’entrée est interdite à la narratrice d’Une chambre à soi -, Dans la réalité d’un repas abondant dans les collèges de garçons, frugal dans celui ouvert aux filles… »[25]. « Cette conscience matérielle ne quittera jamais Woolf, pas plus que ne la quittera la certitude que l’identité n’est pas qu’individuelle, mais que l’individu se noue irrévocablement au collectif, aux pratiques de classes, à l’économie d’une culture »[26]. Le monde matériel se rétrécit avec la maladie. Et pourtant Simonne saura faire rayonner cet espace et l’agrandir à celui des richesses universelles de la terre spirituelle. Ses portraits comme Opéra montrent que ses explorations ne s’arrêtent pas à son âme mais vivent aussi de ses rencontres ou de ses relations.

Simonne reprend le thème de la grotte plusieurs fois. Dans Caverne[27], elle décrit l’âme comme une caverne avec « trois ouvertures sur la réalité »[28]. L’imagination n’est pas dangereuse mais constitue une grotte où puiser les images comme dans l’image imaginale de la célèbre grotte de Platon. Les prisonniers sont dans la grotte des connaissances multiples, de l’imaginaire, de l’inconscient, du possible, peu importe. L’intérêt ici est de reprendre l’outil philosophique de la grotte pour réfléchir à l’imagination. Le virtuel se cache dans la grotte du possible qui est liée à celle de l’imaginaire. Les virtualités permettent l’advenue de la lumière qui est un renoncement à l’obscur des rêves. Contrairement à l’idée d’Henry Corbin, la grotte surréaliste a son importance. Elle est la cavité où se cache la source. Dans l’œuvre de Marcel Pagnol, Manon des sources, l’eau émerge d’une grotte connue seulement de la jeune fille. Car, dans les âmes pures, les images sont vraies. La grotte est un pli de la surface sensible quand le possible se multiplie, quand la raison travaille à imaginer le possible dans l’imaginaire. Les surréalistes ont travaillé sur les images de la grotte. Le Relecq-kerhuon a compté une artiste surréaliste qui vivait une génération avant Simonne. La grotte de l’imaginaire ne fait pas peur à ses habitants. Simonne travaille sur les images trop précises, hyperréalistes, de la grotte de ses hyper rêves issus de son inconscient. Elle écrit en écriture automatique les images fortes de ses rêves et peint comme un enfant la grotte de son rêve, en cherche la symbolique dans ses poésies.

 

La peinture de Simonne vit dans le ciel du spirituel, celui d’Hermès, celui de la connaissance et de l’imagination, mais aussi dans celui d’Eros qui est celui de l’amour, de l’union dans le souvenir de ceux qui l’ont précédée. Son travail constitue une source importante pour la connaissance de l’inconscient et du spirituel. Il ouvre les portes d’un espace qui s’est sclérosé, celui du spirituel, de l’imagination, du discernement, de l’inconscient. Simonne offre une alternative à l’inquiétude des hommes devant les parts d’ombre de leurs âmes. Elle incite chacun à entrer dans le monde de la conscience qui ne s’oppose pas à l’inconscient mais qui travaille sans fin à la liberté et l’indépendance d’esprit dans le mouvement renouvelé de la vie matérielle et spirituelle. Il me semble important de donner plus de rayonnement à l’œuvre de Simonne, de lui reconnaitre une chambre dans l’espace social qu’elle contribue à enrichir. Simonne Roumeur a existé pour lutter contre la maladie, mais son travail décrit une vie au collectif, dans le souci de son entourage. Simonne Roumeur avait conscience de l’iconal de son « atelier-chapelle ». Avec l’imaginal, il est le souci de partage dans l’universel, qui crée un espace imaginal collectif et social pour se réunir autour de ses poésies et peintures.

 

Je remercie André Roumeur pour son amitié et le soin qu’il apporte aux œuvres de Simonne Roumeur. Il a garanti jusqu’à aujourd’hui la préservation de ce riche patrimoine.

 



[1] « socialisation des corps sensibles » expression de Christian Jambet à qui je dois beaucoup mais qui dissocie : « Communauté des corps subtils qui reflète l’union chevaleresque et spirituelle des cœurs angéliques, contre les oppressions nées de la socialisation des corps sensibles. » L’Herne Henry Corbin, conf. Christian Jambet, Philosophie angélique, p.103.

[2] Simonne Roumeur, Tête à l’envers, n°508.

[3] Henry Corbin in L’Herne Henry Corbin, Mystique et humour, Ed. De l’Herne, p.182.

[4] Simonne Roumeur, Vêtue de spirituel, n°448.

[5] Gilles Deleuze, L’image mouvement.

[6] Simonne Roumeur, Soleil du premier matin, n°261

[7] Simonne Roumeur, Prie-Dieu, n°162

[8] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 144. Hûrakhsh, Shabrîr font référence à la tradition de l’Ishrâq qui représente la sagesse de l’ancien Iran inspirée par l’œuvre sacerdotale de Zoroastre.

[9] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 148.

[10] Sohravardî, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 153.

[11] Les adorables de Zoroastre, trad. Eric Pirart, Max Milo Éditions, Paris, 2010, p. 278-279.

[12] Les adorables de Zoroastre, trad. Eric Pirart, Max Milo Éditions, Paris, 2010, p. 279.

[13] Simonne Roumeur, L’arbre de vie, n°100.

[14] Simonne Roumeur, L’arbre de vie, n°100.

[15] Simonne Roumeur, Basilic, n° 288.

[16] Simonne Roumeur, Basilic, n° 288.

[17]«  O « imaginal » é uma palavra inventada por Henry Corbin a propósito da obra de Sohravardi. O imaginal é a projeção poética dos nossos pensamentos sobre o mundo sensível ao momento da tomada de consciência de algo. O imaginal é então também um meio heurístico de uma tomada de consciência comum, e um meio de transmissão dos conhecimentos, porque a consciência é o objecto primeiro do saber. » Monique Oblin-Goalou in Monique Oblin-Goalou, Os azulejos do farol de Cascais e da rua do Alecrim in: moniquegoalouoverblog.be.

[18]H. Corbin in Sohravardî, L’archange empourpré, Fayard, 1976, p.96.

[19] Simonne Roumeur, Atelier-Chapelle, n°413.

[20] Simonne Roumeur, Atelier-Chapelle, n°413.

[21] Avicenne met dans l’intelligence la présence de l’Intellect Agent. Présence de la divinité au centre de l’homme.

[22] Henry Corbin, in Constantin Tacou et Christian Jambet, L’Herne Henry Corbin, Ed. de L’Herne, p. 182.

[23] Henry Corbin, Constantin Tacou et Christian Jambet, L’Herne Henry Corbin, Ed. de L’Herne, p. 182.

[24] Sohravardi, Le livre de la sagesse orientale, Editions Verdier, 1986, p. 127.

[25] Catherine Bernard, Des vagues de plus en plus violentes, in Le Magazine Littéraire, Avril 2012, p. 73.

[26] Catherine Bernard, Des vagues de plus en plus violentes in Le Magazine Littéraire, Avril 2012, p. 73.

[27] Simonne Roumeur, Caverne, n°269.

[28] Simonne Roumeur, Caverne, n°269 poésie.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans articles
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