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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 13:22

Marinetti, comme Françoise Sagan, utilise l’image de la vitesse pour dire le malaise des intellectuels et dénoncer l’isolement des clercs dramatisé par Julien Benda. L’affaire Dreyfus fut l’occasion de séparer les intellectuels en deux camps avec toute la violence du binaire. D’un côté les nationalistes, de l’autre Jullien Benda qui dénonce l’engagement nationaliste des clercs[1]. Selon Jullien Benda, le clerc est apolitique, garant de la moralité. La réaction de Benda est celle de l’intuition de la catastrophe : « l’homme de science, l’artiste, le philosophe sont attachés à leur nation autant que le laboureur et le marchand ; ceux qui font au monde ses valeurs les font pour la nation ; les ministres de Jésus défendent le national. Toute l’humanité est devenue laïque, y compris les clercs. Toute l’Europe a suivi Luther, y compris Erasme »[2]. Le cri d’alerte de Jullien Benda était juste mais l’isolement qu’il impose aux clercs non fascistes ou non communistes les éloigne de la scène politique et leur voix ne sera pas entendue face à l’engagement militant des clercs qui soutiennent les dictatures. La position de retrait des clercs démocrates du monde politique et social est inspirée d’Alexis de Tocqueville[3]qui instaure la jeune République française en célébrant la démocratie américaine. « J’ai dit que les prêtres américains se prononcent d’une manière générale en faveur de la liberté civile […] cependant on ne les voit prêter leur appui à aucun système politique en particulier. Ils ont soin de se tenir en dehors des affaires, et ne se mêlent pas aux combinaisons des partis »[4]. Ce principe convenait à l’Amérique, plus homogène que l’Europe, qui ne connaissait pas partout une liberté démocratique. Par exemple, ce principe a fonctionné dans l’Europe de l’entre-deux guerres favorisant les dictatures fascistes et les dictatures communistes. Il fonctionne encore bien, alors que l’Europe accueille de nombreux immigrés issus de systèmes politiques peu démocratiques. La crédibilité est portée par les institutions, qu’elles soient politiques ou religieuses, syndicalistes ou familiales, enseignantes toutes dans le souci du pacte fondamental de respect de l’humanité démocratique. Pour reprendre l’exemple de l’entre deux guerres, on ne peut que déplorer le silence imposé aux intellectuels démocrates, à Simone Weil, la philosophe, à Anne-Marie Schwarzenbach, journaliste, ou à l’Église dans les années 30[5]. Les clercs démocrates ne s’expriment pas politiquement suivant les préceptes d’Alexis de Tocqueville mais aussi par peur des persécutions de ceux qui s’opposent à la doxa du pouvoir, la propagande. Le bloc des prêtres, à Dachau[6], témoigne de la dureté des dictatures pour l’opposition politique. La propagande se répand sans barrière dans toutes les institutions de l’Europe. Filippo Tommaso Marinetti s’insurgera contre la tradition laïque, sans prendre conscience de ses origines américaines, son discours cherche à vaincre par la violence. Marinetti proche de Mussolini, contre Julien Benda, « s’est en revanche déclaré pour la « trahison des clercs », selon la saisissante formule de Julien Benda, en revendiquant pour l’intellectuel un rôle social et une participation directe au monde de l’histoire. »[7]Il est étrange que personne n’ait pensé à contredire Alexis de Tocqueville. Son principe d’éloignement des clercs de la vie sociale se justifiait à une époque où le savoir appartenant à l’Église qui n’était pas démocratique et restait fidèle à l’ancien régime. Ce n’est plus vrai à partir du XIX° siècle avec l’émergence des intelligentsias[8]et le manque de formation des prêtres. L’humanité a plusieurs plis et des responsabilités différentes partagent généralement la vie. Les intellectuels, pour rester dans l’action, garder des engagements individuels et personnels, quittent alors les pensées démocratiques et se réfugient dans les mouvances des dictatures communistes ou fascistes. Un des exemples les plus marquants est le cas du grand poète Aragon[9]. Le vingtième siècle se caractérise par le pessimisme démocratique des clercs et des intellectuels. La révolte, la peur, la violence transparaissent dans les discours soucieux d’une humanité adaptée aux rêves de perfection des machines. Le cheval fougueux a tué son paisible partenaire pourtant si nécessaire. Marinetti écrira son manifeste : « La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif […] Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle, est plus belle que la Victoire de Samothrace »[10]. « Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires »[11]. Ces propos décrédibiliseront le progrès et les sciences, les machines et la réflexion sur la dynamique qui régit l’énergie humaine et la société. Le texte du second manifeste futuriste Tuons le clair de lune[12]détruit la tradition poétique de l’Orient : « […] sur le plateau persan, sublime autel du monde, dont les gradins démesurés portent des villes populeuses. […] Il y flottait une tendresse amère… Les rossignols buvaient l’ombre odorante avec de longs glouglous de plaisir et tour à tour pouffaient de rire dans les coins, jouant à cache-cache comme des enfants espiègles et malins… Un sommeil suave gagnait l’armée des fous, qui se prirent à crier de terreur. Aussitôt les fauves se ruèrent à leur secours […] les tigres chargèrent les fantômes invisibles dont bouillonnait la profondeur de cette forêt de délices… »[13]. Le langage, le discours amoureux sert d’image, en Orient, pour désigner la prière et la louange qui unissent le sage à Dieu. Il n’y est pas question de délice mais d’imaginal, reflet sensible des lumières spirituelles, prolongement de la sagesse dans les relations amoureuses de l’existence, le chant amoureux de l’oiseau ou du fiancé ! Il y est question de louange aux beautés du quotidien et d’amour de la vie comme présence de la divinité jusque dans le dernier ciel matériel et sensible.

Le message du Gorgias n’est pas une interrogation sur la rhétorique, mais sur le mauvais usage qu’il peut en être fait. Platon craint la rhétorique qui persuade au lieu de transmettre le savoir. Il voit là un risque pour la liberté de l’âme et la République. Il dénonce, dans le Gorgias, la dérégulation du personnage de Calliclès, qui ne se préoccupe pas des autres. « Et notre âme sera-t-elle bonne si elle est déréglée ou si elle est réglée et ordonnée ? »[14]. Ce que Platon dénonce est l’amoralité de Calliclès et de ceux qui dirigent la cité en ne se conformant qu’aux pulsions de la Nature déifiée, sans respect des lois et dans le mépris des faibles. Ce que Callistès méprise est la sagesse de la République au profit de la force. Le respect des dieux et non la Nature assure la justesse des lois et le souci de la Cité. « […]Á ce qu’assurent les doctes, Calliclès, le ciel et la terre, les Dieux et les hommes sont liés entre eux par une communauté, faite d’amitié et de bon arrangement, de sagesse et d’esprit de justice, et c’est la raison pour laquelle, à cet univers, ils donnent, mon camarade, le nom de cosmos, d’arrangement, et non de dérangement non plus que de dérèglement »[15]. Le Gorgias se termine par un monologue sur les silencieux, qui n’ont pas la liberté de s’exprimer, et les morts. Leur présence résonante établit la conscience. Et si Platon avait eu ce mot « conscience », il l’aurait utilisé ici. Mais comme il lui manquait, Platon nous donne une description de l’utile conscience. Dans le Gorgias, l’image de l’homme mort, nu, qui juge, est le vertueux souvent silencieux qui n’a pas peur de sa nudité car il n’a rien à cacher, l’image de la conscience soucieuse de vérité. Tous ceux qui meurent sur la route constituent le jugement des morts. Ils jugent la nécessité d’une conduite charitable aux plus lents, âgés, fatigués ou en possession d’un véhicule plus lourd ou lent à freiner, les plus jeunes qui doublent sans bien calculer les distances… Les morts de notre conscience sont aussi les enfants, les passagers, les piétons, toute cette population innocente perdue dans les chocs des machines. Ce sont eux qui nous jugent. « […] le juge devra, lui aussi, avoir été mis à nu et être mort, qui, avec sa seule âme, est spectateur d’une âme pareillement seule, celle de chacun, à l’instant où il vient de mourir : un mort qui est isolé de toute sa parenté et qui a laissé sur la terre tout ce dont il se parait ; condition indispensable à la justice de sa décision »[16]. Les propos du Gorgias posent la problématique de la violence. Comment éviter les comportements violents dans les affaires publiques ? Comment éviter les discours qui détruisent l’âme ?   L’art oratoire ne concerne pas tous les discours, il existe pour que la souveraineté se réalise par la parole. Mais la parole se rapporte à quoi ? demande Platon. La réponse est la sagesse dont se moque Calliclès. « Quelle sagesse pourtant est-ce là, Socrate ? un art qui, une fois qu’il a mis la main sur un homme bien doué naturellement, l’a rendu pire ? l’a rendu aussi impuissant à s’assister lui-même et personne d’autre ? exposé à être par ses ennemis, dépouillé de tout ce qu’il possède ? à tout bonnement vivre méprisé dans son pays ? Un tel homme (s’il n’est pas un peu trop énergique de s’exprimer ainsi !), il est permis de le frapper à la joue sans avoir à en répondre ! »[17]Comment éviter Calliclès celui qui frappe et considère la sagesse comme un enfantillage ? Et Jésus fait-il référence à Platon et au Gorgias, aux principes de la justice, quand il répond à Anne avant de passer devant le Sanhédrin ? « Quand il eut dit cela, un des huissiers, qui était à côté de lui, donna un soufflet à Jésus, disant : Est-ce ainsi que tu réponds au souverain sacrificateur ? Jésus lui répondit : si j’ai mal parlé, fais voir ce que j’ai dit de mal ; si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »[18]. Alors Jésus est déféré devant le Sanhédrin. La justice ne se conforme pas à la loi du plus fort politiquement, socialement, en richesses ou autres. Même quand ils ont agi selon la plus grande des injustices, les hommes ont tenté de ne pas agir comme Calliclès contre la sagesse. La loi vient du désir d’amour présent en l’homme par la proximité avec les dieux. Platon le savait déjà l’homme doit fuir l’incontinence et chercher la sagesse. Et il décrit l’homme sage comme celui qui « fait les choses qui conviennent aussi bien à l’égard des Dieux qu’à l’égard des hommes »[19]. F.T. Marinetti avait-il lu Platon et se servait-il du personnage de Calliclès pour lutter contre la démocratie et les intérêts communs de la République ? « […] nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas de gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing »[20]. Ou encore : « Bientôt viendra le moment où nous ne pourrons plus nous contenter de défendre nos idées par des gifles et des coups de poing, et nous devrons inaugurer l’attentat au nom de la pensée… »[21]La laideur du discours de Marinetti oblige à ne pas tout citer. « Qui peut affirmer qu’un homme fort ne respire beaucoup mieux, ne mange beaucoup mieux, ne dorme beaucoup mieux que d’habitude après avoir giflé et terrassé son ennemi ? »[22]

Comment plus de deux mille quatre cents ans après Platon avons-nous pu supporter de tels discours qui flattent nos pulsions les plus viles et y conformer nos esprits dans les années 30 et encore même aujourd’hui ? Une des conséquences les plus immédiates du manque de souci des autres est la pauvreté spirituelle autant que matérielle. Car l’une ne découle pas de l’autre, elles apparaissent ensemble. Les films Erwin Wagenhofer, Let’s make money, 2008 et Charles Ferguson, Inside Job, 2008 décrivent le mépris des financiers pour une main-d’œuvre peu couteuse qui doit avoir conscience que toute avancée sociale la plongerait dans le chômage et la faim. Mais aussi, ces films dénoncent les guerres organisées à des fins économiques. Selon le site diplomatie.gouv.fr[23],la Corée du Nord est confrontée à des pénuries alimentaires. La dette de la Corée du Nord est importante. Depuis toujours la diplomatie américaine fait pression pour imposer plus de liberté d’expression et d’entreprise aux Nord-Coréens. Pour lutter contre une éventuelle démocratisation, dramatiser le débat dans la violence, la dictature de Corée du Nord mène une politique d’essais nucléaires. Ces initiatives inquiètent les démocraties qui ne désirent pas reprendre leurs essais nucléaires mais qui pourraient se trouver contraintes de se défendre. Le temps prouve encore et encore combien Socrate avait raison de dévoiler Calliclès pour lutter contre les tyrannies. Le personnage de Calliclès a éteint les démocraties grecques et menace nos démocraties peu soucieuses des droits, mais surtout peu soucieuses d’un art oratoire qui forme les âmes, d’une doxa favorable à un pouvoir démocratique, la sagesse étant considérée comme une faiblesse et un archaïsme. Contre toutes sagesses, l’humanité est reconnue dans ses perfections matérielles et niée dans ses fragilités. La sagesse est aussi la force du stoïcisme de vivre dans le respect de l’autre, sans nier son identité. Réduire la sagesse à une faiblesse est une erreur. « L’épaisseur du corps »[24]est importante. Mais de quel corps s’agit-il dans cette réflexion de Gilles Deleuze sur le stoïcisme ? Il s’agit des richesses de la forge où viennent rebondir les substances relationnelles en résonances multiples. Il s’agit de tous les plis de l’humanité du corps physique de la personne mais aussi de ces corps par lesquels se rencontrent nos sociétés. Ces corps ont des dimensions qui se croisent et se juxtaposent dans des espaces politiques, religieux, confessionnels, professionnels, culturels, amicaux. Ce sont autant de cercles, autant de corps pour engager des dialogues et se croiser dans le cœur même de la personne qu’elle soit physique ou morale.

La voiture implique des accidents. Machine et humanité dévoilent la fragilité de l’humanité devant l’automatisation de la machine, le décuplement des forces qu’elle permet. La machine est symbole de perfection, de répétition, de normalité. En regardant le jeune aurige, deux fois vainqueur des jeux pythiques, la perfection de son corps, il serait dangereux de ne pas se souvenir que ces fêtes étaient célébrées en l’honneur d’Apollon à Delphes. Les Grecs avaient d’autres dieux comme Zeus, honorés lors des jeux Olympiques : Dionysos dieu du vin, Hadès dieu des enfers, Cronos qui mangeait ses enfants par peur d’être détrôné par l’un de ses fils, Rhéa qui se cache de Cronos pour accoucher de Zeus, les dieux de l’amour Aphrodite, Eros, Psyché et bien d’autres encore qui montrent que le culte des Grecs ne se réduisait pas à la perfection, mais avait aussi à voir avec les douleurs, angoisses et plaisirs de l’humanité. Les accidents de la route font des victimes et chaque fois se pose la question de la responsabilité en termes juridiques. « La responsabilité du fait des choses n’est donc pas purement causale ; elle suppose toujours un jugement de valeur dont les éléments seront apportés soit par la victime (preuve du rôle actif), soit par le gardien (preuve de la cause étrangère). »[25]« Dire que le gardien sera responsable parce-que sa chose est créatrice d’un risque ne justifie rien en soi car l’activité de la victime est également source de risque »[26]. Dans le cas du viol ou du meurtre, il y a volonté de nuire, mais l’activité de la femme ou de la victime peut aussi parfois avoir été provocatrice ! Ce n’est évidemment pas toujours vrai… Dans le cas de l’accident de voiture, le conducteur est responsable, par son choix, d’utiliser une machine. Il est important, donc, qu’il la conduise dans le respect de ceux qui se déplacent en dehors de la carapace d’un engin et des passagers dont il a la responsabilité. Les circonstances peuvent montrer un comportement anormal de la victime, erreur de conduite, ou comportement dangereux. Dans ce contexte, le livre dénonce la « responsabilité d’anormalité »[27]comme n’étant pas prise en compte après avoir mis en place la dette d’anormalité[28]. Mais, sur la question, Jean-Christophe Saint Pau n’est pas clair. Il joint les cas où la victime n’a pas d’assurance. Et dans ce cas la victime est indemnisée au titre de victime par celui qui a une assurance. Donc si un enfant jailli brutalement d’un porche et se jette sur une voiture, le conducteur indemnise la victime à titre de civilité ; l’enfant pourtant n’aura pas respecté la règle de traverser la route en marchant dans les espaces réservés à cet effet. Or, ce cas ne concerne pas la dette d’anormalité car il concerne la lourde question de ceux qui vivent et roulent sans assurances et dans le cas de l’enfant de la responsabilité civile. Dans la plupart des cas, la faute de ne pas avoir d’assurance est considérée comme très grave. Il existe quelques cas sans assurances pour ce qui concerne des piétons, sans assurance pour leur responsabilité civile. Et dans ce cas, ils seraient pris en charge par l’assurance du conducteur de la voiture qui leur cause un dommage. Ces cas ne sont pas une question d’anormalité mais de protection civile. L’anormalité relève de la responsabilité civile, de la responsabilité de la communauté de prendre en charge la dimension d’humanité de chacun avec ses défaillances, ses différences, ses limites. A propos de l’affaire Perruche, Christophe Radé écrit : « Voilà sans doute qui explique la résurgence du fantasme d’enfants, s’estimant mal nés et engageant des poursuites contre leurs propres parents, ou d’une société française en plein déclin qui encourageait les parents à ne pas avoir d’enfants, ou pire, à s’en débarrasser, plutôt que de leur donner les moyens de les élever sereinement »[29]. Ce que défend Christophe Radé est le droit de garder son enfant handicapé dans de bonnes conditions avec l’aide affectueuse de l’ensemble de la société. Il n’omet pas, tout en gardant la réserve que lui impose sa profession de servir la loi, de noter la difficulté de conscience que peut provoquer l’avortement pour anormalité. Je pose alors la question : l’avortement est-il devenu une euthanasie ? La loi aurait-elle un effet pervers d’eugénisme ? Le choix de la famille de garder son enfant en cas de handicap lourd engage l’ensemble de la société civile et la solidarité sociale. Le suivi médical est coûteux et les familles ne peuvent pas ou rarement s’offrir les soins, opération ou assistance quotidienne. L’article Responsabilité civile et anormalité[30]de Jean-Christophe Saint-Pau ne répond pas à cette question, mais suggère une responsabilité d’anormalité inspirée, selon moi, par l’usage de l’avortement en cas de détection de maladie génétique. Le livre Études à la mémoire de Christian Lapoyade-deschamps montre l’effet normalisant de lois. L’acte d’avorter est devenu courant, provoquant une pression et une solidarité diminuée auprès des familles d’handicapés. Ce qui fait écrire à Christophe Radé : « Ce qui justifie la responsabilité du gardien, c’est un double jugement de valeur : le risque créé par la chose est anormal ; le risque créé par la victime est normal. La justice impose alors d’attribuer une dette de réparation au gardien ». Le cas où la victime a des gestes anormaux, comme l’enfant encore trop jeune pour dominer totalement sa vivacité, n’est pas décrit car il relève de la complexité du jugement entre le risque, les responsabilités individuelles, civile, la solidarité sociale. L’homme est le gardien de l’être. Comme sur la frise du Parthénon[31], la procession ne se fait pas sans le regard attentif de ceux qui surveillent l’avancée. Où est l’anormalité d’un trisomique ? En jugement de valeur, elle est certainement dans son manque d’indépendance ? Qui oserait dire qu’il ne dépend pas des autres ? La valeur représente tout ce que l’humanité intolérante mesure à partir de son monde trop matériel et orgueilleux de réussite.

La réflexion de Christian Lapoyade-Deschamps touche une difficulté éthique et morale induite par l'affaire de la loi Perruche. La défense des victimes et des plus faibles, des silencieux est de plus en plus difficile et je crains que Christian Lapoyade-Deschamps ait laissé une œuvre trop tôt inachevée à propos de l'accident dans la violence du contexte contemporain. J’aimerais connaître ses positions sur l’anormalité dans le cercle familial ou amical où les conclusions et les axes d’une pensée se dévoilent avant leur démonstration ou mise en œuvre publique. L’accident a arrêté sa vie. L’hommage qui lui est rendu post-mortem montre la libre interprétation de ses élèves instruits de la matrice ouverte et heuristique de son cours. Son œuvre est restée trop tôt inachevée, sachant bien que toute œuvre reste inachevée et fragile, car humaine. Certains objectifs ou certaines causes ne se réalisent qu’avec beaucoup de temps et de travail. L’entourage peut porter, dans la discrétion, des relations familiale ou amicale certains objectifs, dans la discrétion et la patience.

La vitesse en voiture est devenue un délit grave. L’évolution de la vitesse montre que son usage s’est reporté sur les trains et les avions. Ces derniers permettent de se déplacer plus loin et plus rapidement que l’automobile. La régulation de la circulation passe par le respect du code de la route. L’évolution de la vitesse est liée à un usage plus large de l’automobile qui implique un plus grand souci de l’autre et augmente l’importance du code. Les machines ont ouvert de nouveaux réseaux dans les relations humaines, impliquant la mise en place de nouveaux codes comme le code de la route, nécessaires à la régulation de la vie sociale : les codes et réglementations sanitaires aux descentes et montées dans les avions ou bateaux pour limiter la propagation de certaines maladies ou certaines espèces. Le code sert les relations des êtres vivants aussi bien animaux qu’humains et même entre les animaux et les hommes. Avec Julien Benda, il apparaît dans cette réflexion qu’un des principaux freins à l’Europe démocratique est le nationalisme des clercs. Julien Benda était d’origine juive et il dénonçait, par l’expression « trahison des clercs », le racisme des populations et le refus de l’effort de dialogue avec des cultures différentes, le pessimisme des clercs. Ce nationalisme est teinté de populisme dans le sens où il ne favorise pas les relations dans la connaissance de nos identités démocratiques et de l’histoire des origines des institutions publiques ; dans la connaissance de l’autre, car il se contente de demander le retrait politique des clercs ! Devant cette conclusion hâtive du retrait, F.T.Marinetti donne la réponse excessive et non laborieuse, sur la terre intellectuelle, de la violence, en s’imposant par la gifle et le sang. De ces positions, on connaît le prix exorbitant payé par l’humanité. L’accident rappelle nos responsabilités sociales sur la dépendance et les soucis mutuels qui unissent les hommes entre eux. L’anormalité rappelle que la substance qui permet aux sociétés de faire corps dans des liens solides et forts a pour origine la fragilité de notre humanité. Il n’y a pas de dette d’anormalité, mais une substance de différence dans l’identité forte de la reconnaissance de notre richesse naturelle, génétique et de notre richesse spirituelle acquise. A la surface de ces rencontres se construisent des codes, des règles qui permettent à chacun de se respecter et surtout de se former dans son identité autant que dans celle des autres. La connaissance devient possible autour des relations dans la répétition et dans la différence.



[1]Clerc, personne engagée dans l’état ecclésiastique, employé d’une étude d’officier public ou d’officier ministériel, lettré, savant, intellectuel.

[2]Jullien Benda, La trahison des clercs, Edition Grasset 1975, p. 278.

[3]Alexis de Tocqueville, 1805-1859 : homme politique libéral conservateur car issu d’une famille royaliste. Par ses écrits, il est célèbre pour ses analyses de la révolution françaises et de l’évolution des démocraties. Il oriente la démocratie vers une dimension sociale. Il est défenseur de la liberté individuelle et l’égalité politique. Ces écrits ont une influence importante sur la pensée contemporaine. Il est un des pères de la démocratie en France et dans le monde et du droit moderne.

[4]Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris : flammarion, 1981, tome 1, p. 397. Alexis de Tocqueville est un des pères de la démocratie par la richesse de ses études qui restent très influentes dans la pensée contemporaine.

[5]« Considérée (l’Église Catholique) par le régime nazi comme son principal adversaire […] Elle se garda de toute intervention politique. Reste que le tiers du clergé catholique fut poursuivi d’une manière ou d’une autre par la police politique et que bon nombre de prêtres payèrent de leur vie leur fidélité à leur foi. » Isabelle Hausser in Hans et Sophie Scholl lettres et carnets, Dossier, p. 443.

[6]Le témoignage du luxembourgeois le Père Jean Bernard in Pfarrerblock 25487, Luxembourg : éditions Saint-Paul, 2004 (Bloc des prêtres, même éditeur2006 ) inspirera Le film de Volker Schlöndorff, Le neuvième jour, 2004.

[7] Giovanni Lista, Préface in F. T. Marinetti, Le futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 16.

[8]Intelligentsia : définie selon le philosophe polonais Carol Liebelt comme les gens instruits, les professeurs, le clergé, les ingénieurs. Ce mot apparait quand la connaissance commence à agrandir son rayonnement au-delà des abbayes. Les bibliothèques se démocratisent par l’imprimerie.

[9] « L’écroulement du communisme historique était inévitable, mais il laisse un vide. Notamment en ce qui concerne la culture. Quel autre parti publiait de la poésie dans son journal ? » Pierre Juquin in Louis Aragon le fou des mots, Hors-Série Le Monde une vie une œuvre, novembre-décembre 2012, p. 67.

[10]F. T. Marinetti, Le Futurisme, Premier manifeste du futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 152. Marinetti privilégie l’action et réélabore les formes esthétiques comme le feront plus tard le groupe De Stijl et le Bauhaus pour chercher les formes de la dynamique de la vie, de la production et du progrès.

[11] T. Marinetti, Le Futurisme, Premier manifeste du futurisme, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, p. 153.

[12]Tuons le clair de lune in F. T. Marinetti, Le futurisme, Lausanne : Éditions l’Âge d’Homme, 1980,  pp. 157-169. Ce texte manifeste contre la vision du clerc isolé et solitaire, romantique qu’imposait Julien Benda au début du XXème siècle.

[13] T. Marinetti, Le Futurisme, deuxième manifeste futuriste, Milano : Arnoldo Mondadori Editore, pp. 164-165. T. Marinetti s’attaque à la spiritualité de la poésie orientale, dont le chant amoureux de l’oiseau ou de l’amoureux sont le reflet du chant de celui qui cherche Dieu, un lien lieu de la Rencontre. Le spirituel réduit à un fantôme disparaît dans le fracas des armes et les fauves mangent l’oiseau qui chantait.

[14]Platon, Protagoras, Eurythydème, Gorgias, Ménexène, Ménon, Cratyle, traduction : Émile Chambry, Flammarion, 1967, p. 256, 504 b. Cette traduction permet de faire le rapprochement avec la dérèglementation qui touche la finance au détriment du monde du travail.

[15] Platon, Gorgias, Œuvres complètes, Paris : Gallimard, t. 1, 1950, p. 461.

[16] Platon, Œuvres complètes, Gallimard, 1950, tome I, 523d, p. 484.

[17] Platon, Œuvres complètes, Gallimard, 1950, tome I, 486b, p. 432.

[18] Jean, 18 22-23.

[19] Platon, Œuvres complètes, Gallimard, 1950, tome I, 486b, p. 460.

[20] Marinetti, Le futurisme, l’Age d’Homme, Lausanne : 1980, p. 152.

[21] Marinetti, Le futurisme, p. 126.

[22] Marinetti, Le futurisme, p. 102.

[23] Internet site : diplomatie.gouv.fr. consulté le 8 04 2013.

[24]Gilles Deleuze, Logique du sens, pp. 14-15 déjà cité ici p. 5.

[25]Jean-Christophe Saint-Pau, Responsabilité civile et anormalité, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 252.

[26]Jean-Christophe Saint-Pau, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 252.

[27]Jean-Christophe Saint Pau, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 253.

[28]Christophe Radé in Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 242.

[29]Christophe Radé, Retour sur le phénomène Perruche in Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003 p. 235.

[30]Jean-Christophe Saint-Pau, Responsabilité cicile et anormalité, Études à la mémoire de Christian Lapoyade-Deschamps, Presses Universitaires de Bordeau, Pessac, 2003.

[31]Phidias, Frise du Parthénon, représentant la fête nationale des Pan Athénées, de style sévère. La plupart des personnages vont de la droite vers la gauche, comme dans la plaque VIII de la frise sud, Procession des jeunes filles, Londres : British Museum. Mais certains personnages font face au mouvement comme dans la Plaque dite des Ergastines, fragment de la frise est du Parthénon, Paris : Musée du Louvre.

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Published by Monique Oblin-Goalou - dans articles
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